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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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17 août 2014

De l’église Saint-Eustache comme base d’une histoire scandaleuse

Classé dans : Architecture, Histoire, Littérature, Photographie, Religion — Miklos @ 16:23


Église Saint-Eustache. Cliquer pour agrandir.

«Au centre de Paris, dans le quartier le plus fangeux, le plus triste, s’élève, sur une large base, l’église de Saint-Eustache, admirable souvenir, comme architecture religieuse, du règne de François 1er. — Son origine est fort ancienne ; les bénédictins, de Launoy et Dulaure, nous disent qu’à cet endroit fut un temple consacré à Cybèle, dont on trouva une tête colossale en bronze, au coin de la rue Coquillière, en creusant les fondements d’une maison.

Cette tête est gravée dans CaylusAnne Claude Philippe de Pestels de Lévis de Tubières-Grimoard, dit comte de Caylus (1692-1765), auteur (entre autres) du Recueil d’antiquités égyptiennes, étrusques, grecques et romaines. ; l’original se trouve maintenant au cabinet des antiquités de la Bibliothèque.

En 1200, un certain Jean Alais, à qui la conscience reprochait d’avoir mis une taxe de ung dénier seur chaque panié de poiçon, y fit construire, pour l’absolution de sa faute, une petite chapelle relevant du chapitre de Saint-Germain-l’Auxerrois, et qui fut dédiée à sainte Agnès.

Plus tard, le nom de Saint-Eustache prévalut sur celui de Sainte-Agnès ; on ignore le motif de cette substitution de noms. Un vieil auteur, que nous avons consulté, suppose qu’il vient d’un prêtre ambitieux et plein de vanité, qui s’appelait Eustache, au reste, saint très-peu connu.

« Le docteur Jean de Launoy, surnommé le dénicheur de saints, parce qu’il avait démontré la fausseté de plusieurs de leurs légendes, était redouté par les curés dont les églises avaient des patrons suspects. Lorsque j’aperçois M. de Launoy, disait le curé de Saint-Eustache, je lui ôte mon chapeau bien bas, et lui tire de grandes révérences, afin qu’il laisse tranquille le saint de ma paroisse. » (Dulaure, Hist. de Paris)

L’église de nos jours fut bâtie en 1532, sur les dessins de David ; Jean de la Barre, prévôt des marchands, posa la première pierre, et ce n’est réellement qu’à cette époque qu’elle prit le nom de Saint-Eustache, et qu’elle fut érigée en paroisse. (Baillet, Vies des Saints)

L’architecture de Saint-Eustache est d’un genre neutre ; la chapelle de la Vierge et le portail de la face occidentale, ridicules travaux de Mansard, sont de deux ordres, le dorique et l’ionique. L’intérieur est de cette grande architecture sarrasine, toute de hardiesse et de génie pour la pensée, et admirable de grâce, de fini pour les détails et l’exécution.

La voûte de la nef est haute de près de cent pieds. Elle est soutenue par dix piliers carrés parallèles, qui s’élèvent ornés de listels et de feuilles d’acanthe jusqu’à soixante pieds du sol. Puis, à cette hauteur, une galerie élégante, rehaussée d’une rampe à trèfles, fait le tour de l’édifice. Au-dessus, les piliers s’amincissent, s’allongent, entourés de légers entrelacs gothiques, jusqu’à six toises du dôme, où viennent se réunir les arcs-boutants sur lesquels il est appuyé.

Plus loin, c’est le chœur, commencé en 1624, et achevé en 1637, sous le règne de Louis XIII, morceau prodigieux, admirable d’architecture, admirable de forme, admirable par ses objets d’arts !… Placé sous l’orgue, on le voit fuir dans la perspective, formant un point d’ovale, que terminent des piliers plus effilés, plus minces que ceux de la nef, et voilant à demi les seize autres gigantesques qui soutiennent la coupole sur leurs têtes.

Immédiatement au-dessus de la galerie sont percées douze fenêtres cintrées, garnies de vitraux précieux. Ils représentent les Pères de l’église ; rien n’est plus beau comme dessin, comme couleur. La majeure partie est du célèbre Nicolas Pinégrier, inventeur des émaux ; le reste est attribué à DésangivesNicolas Désangives. et à Jean de Nogare.

La chaire à prêcher fut exécutée sur les dessins de Le Brun, et l’œuvre est due au talent de Cartaud.

En 1740, on voyait encore à Saint-Eustache une chapelle toute sculptée par Antoine de Hancy, le plus habile ouvrier de France pour les ouvrages en bois ; mais un accident qui y arriva la fit enlever ; comme on ne la replaça point, on n’a jamais su où elle était passée.

C’est surtout le soir, à la nuit tombante, que Saint-Eustache est remarquable par son appareil religieux. Là, ce sont des fidèles qui viennent réclamer la goutte d’eau bénite, et qui vont lentement murmurer des prières en latin qu’ils ne comprennent pas ; plus loin, quelques curieux qui font retentir bruyamment les échos de la voûte, qui blâment, ou qui donnent de risibles éloges pour attester de leur présence ; et parfois un poète entraîné vers de célestes régions par cet effrayant silence, et qui vient demander à Dieu de nouvelles inspirations !

Jusqu’à la révolution de juillet, Saint-Eustache n’eut point d’église rivale pour les cérémonies religieuses, pour la musique sacrée. Chaque année, le jour de Sainte-Cécile, on y célébrait une messe admirable, chantée par les premiers artistes de l’Opéra ; toute la jeunesse instruite s’y trouvait ; la haute aristocratie, les femmes de luxe, les élégants, tout était là ; et l’abbé Le Bossu riait dans sa soutane de voir la rage impuissante de l’archevêque de Paris. Eh bien, cette messe vient d’être annulée ; il n’y a plus rien que l’édifice. Artistes, écrivains, poètes, faites donc des révolutions. Les conséquences de celle de juillet ont tué l’art !

Sous Louis XIII, et au commencement du règne de Louis XIV, c’était un grand honneur d’être enterré dans les églises ; Saint-Eustache parait avoir eu la vogue, car, avant la révolution, on y comptait près de cent pierres tumulaires, dont nous décrirons les plus notables :

– Vincent Voiture, poète, mort en 1647 ou 1648.

– Isaac de Benserade, poète.

– Le grand Colbert, dont le monument y a été replacé depuis la restauration. Il est représenté à genoux sur un sarcophage de marbre noir ; devant lui, un génie supporte un livre ouvert. Aux extrémités, on remarque deux autres statues, la Religion et l’Abondance. Cette dernière et Colbert sont dus au ciseau de Coizevox ; les deux autres sont de Tuby.

– Vaugelas, le grammairien, mort en 1650.

– Bernard de Girard, historiographe de France.

– François d’Aubusson de la Feuillade, maréchal de France.

– Le célèbre comte de Tourville.

– La Motte le Vayer, de l’académie française.

– Plusieurs femmes de grands seigneurs.

De tous ces tombeaux, la révolution n’en respecta qu’un seul : je l’ai vu, il y a quelques jours, en visitant l’église.

Voici l’inscription qu’on lit sur le marbre, et qui explique la clémence de nos iconoclastes révolutionnaires.

« Ci gît François Chevert, commandeur, grand’croix de l’ordre de Saint-Louis, chevalier de l’aigle blanc de Pologne, gouverneur de Givet et Charlemont, lieutenant-général des armées … du roi. »

Ces deux derniers mots ont été mutilés.

« Sans aïeux, sans fortune, sans appui, orphelin dès l’enfance, il entra au service à l’âge de onze ans ; il s’éleva, malgré l’envie, à force de mérite, et chaque grade fut le prix d’une action d’éclat. Le seul titre de maréchal de France a manqué, non pas à sa gloire, mais à l’exemple de ceux qui le prendront pour modèle.

Il était né à Verdun sur Meuse, le 2 février 1699 ; il mourut à Paris, le 24 janvier 1769. »

Cette épitaphe est attribuée à Dalembert.

Il y avait un dernier tombeau dont je dois parler, parce qu’il sert de base à l’histoire scandaleuse que j’ai à vous raconter. C’était, dit Sauval, celui de dame Marie de Jars (mademoiselle de Gournay, fille adoptive de Michel de Montaigne, à qui nous devons la publication des fameux Essais). Elle mourut en 1645, âgée de soixante-dix-neuf ans, neuf mois, et sept jours. Elle y est enterrée :

Cy gist Alain de la rue de Grenelle
À quy Dieu doint vie sempiternelle
En paradis, où sont harpes et luts,
Non en enfer où damnez sont bouluts.
Que dirons-nous de ce grand purgatoire ?
Il en est un, ouy dà, tredame voire.

Les sacrilèges

….Quid faciant, agitentque die. Si nocte maritus
A versus jacuit….
          Juvénal, sat. vi.

La noblesse devenait de plus en plus dévote et dissolue ; les guerres continuelles que la France avait à soutenir contre l’Allemagne, l’Espagne et la Flandre, loin de restreindre les aventures scandaleuses des grandes dames d’alors, semblaient leur donner une nouvelle extension. Les jeunes seigneurs, lorsqu’ils avaient guerroyé quelques mois, revenaient à la cour, et tout fiers d’un courage de parade qu’ils étalaient aux yeux des femmes avec fatuité, ils couraient de conquête en conquête, affichant la marquise qu’ils avaient connue hier, et déshonorant à l’avance la comtesse qui leur accorderait tout le lendemain.

Les femmes savaient cela ; mais la corruption n’y regarde pas de si près. La honte et l’infamie mesurent leurs pas sur ceux du plaisir ; et, comme à cette époque on entendait par plaisir le plus grand nombre de scandales incestueux ou adultères, il n’y aurait point eu de volupté si tout Paris n’en eut pas été instruit.

La régente gouvernait avec Mazarin. Louis XIV avait sept ans ; la vieille foi disparaissait entièrement de tous lzq cœurs. Cela présageait les débauches du grand règne, et les orgies, et les prostitutions du Parc-aux-Cerfs.

Parmi les dames qu’on citait encore tout bas, était la marquise de Marny, la plus superstitieuse et la plus dévote de la cour de Louis XIII. Aucune femme ne pouvait lui être comparée pour la beauté ; Marie de Rohan elle-même, la belle duchesse de Chevreuse, son amie, ne voulait pas sortir avec Régine, tant elle craignait qu’on ne remarquât la différence qui existait entre elles.

Cette jeune femme était en effet bien belle : de longs cheveux d’un châtain clair tombaient en désordre sur son cou et sur ses épaules, qu’une ample robe de velours noir rendait encore plus éclatants de blancheur. Elle avait le front élevé, marque d’un esprit supérieur. Ses yeux bruns, très-beaux, paraissaient cependant avoir été plus brillants ; le reste de sa figure était parfait ; seulement, on remarquait au-dessous des yeux un demi-cercle noir posé légèrement sur cette tête si blanche. On eût dit un de ces caprices du pinceau qu’on admire dans les dessins des grands maîtres.

Et pourtant, c’étaient des signes de mort que ces jolies veines ! Les passions avaient parlé trop fort à l’âme de la jeune femme ; un mal qui ne s’éteint que dans la tombe commençait à lui dévorer le cœur ! et sa souffrance allait devenir plus poignante ; car, depuis deux jours, elle avait surpris son malheur dans les yeux du médecin qu’elle avait consulté.

Comme M. de Marny avait plus de soixante mille livres de rente, sa femme l’obligeait à recevoir beaucoup de monde. On remarquait à ses bals Charles de l’Aubespine, garde des sceaux, le brillant marquis de Lontjeac, Jean-Paul de Gondy, neveu de François de Gondy, archevêque de Paris ; le beau chevalier du Mesnil-Guillaume, le baron d’Orgeval, et le comte d’Harcourt.

De Gondy avait adoré la marquise. Pour elle rien ne lui coûtait ; plaisirs, peines, attentes, voyages, présents, il avait mis tout en œuvre, et la marquise semblait l’oublier. Et l’on eût dit qu’elle méprisait toutes ses douleurs et tout son amour ! — Il ne lui manquait, après tant d’assiduités et de déceptions amères, qu’un affront ; elle le lui fit. — Gondy reçut l’ordre de ne plus se présenter à son hôtel.

Le marquis de Marny, colonel d’un régiment, était un homme d’environ quarante ans, fort bien de sa personne, mais d’un caractère froid, flegmatique ; un de ces caractères hermaphrodites, qui tiennent de tout, et qui ne sont rien ; que les femmes détestent, parce que leur nature voulant parfois la domination, et parfois les forçant à une douce obéissance, avec ces hommes elles ne trouvent que l’uniformité maritale, qui est la seule chose qu’une femme ne puisse supporter.

M. de Marny était profondément méprisé par sa femme ; mais l’amour qu’il avait pour elle lui fermait les yeux ; il l’aimait plus qu’un mari, autant qu’un amant.

Il avait pris pour de la calomnie les paroles vagues, parvenues jusqu’à lui, sur la conduite de la marquise.

— C’était de la médisance.

Une seule fois, il avait eu quelques soupçons sur Gondy. Les maris trompés ont le tact si délicat !

Un soir d’hiver, sombre, pluvieux, une chaise à porteurs s’arrêta devant Saint-Eustache : une femme en sortit avec précipitation, et s’achemina dans la silencieuse nef. Arrivée derrière le chœur, elle se mit à genoux à l’angle d’un pilier, et pria. Cette femme, c’était la marquise de Marny ; elle venait seule, parce que M. de Marny était protestant, et qu’il ne l’accompagnait jamais à l’église.

Rien n’est plus solennel que le recueillement de l’âme au milieu d’un édifice immense. L’obscurité des voûtes que percent, à de rares intervalles, les reflets de la lampe qui vacille, agitée par le vent, qui sans-cesse menace de l’éteindre ; ces bourdonnements lointains qui arrivent mourants, comme s’ils craignaient de vous arracher à vos méditations du ciel ; tout cela imprime au cœur des sensations neuves, des révélations inconnues, et comme si Dieu voulait nous convaincre de notre petitesse, quand nous formons d’ambitieux projets, là, inquiets, tremblants, il semble que tous nos désirs s’évanouissent pour faire place à l’humilité et à l’épouvante !

Régine de Marny était près de la tombe de la fille de Montaigne, sa vieille amie ; dans un moment elle crut entendre un frôlement d’étoffe près d’elle, une respiration étouffée, ou qu’on cherche à retenir. Elle se tut effrayée ; ses idées superstitieuses vinrent en foule l’assaillir, elle tourna la tête ; mais n’ayant rien aperçu, son imagination lui montrait déjà quelque spectre menaçant qui venait lui reprocher ses amours adultères.

Avant qu’elle eût songé à se retirer, une voix grave et forte fit lentement retentir les voûtes de ces étranges paroles :

« C’est ici que le fidèle dort ! Après le crime et le désordre, vient l’expiation.

C’est ici que la prière continuelle rachète les fautes. »

Puis, quelque chose de sombre se perdit du côté de la nef ; et la marquise, qui avait trouvé une grande analogie entre ces mots et elle, ne voulant pas rester plus longtemps seule dans l’église, se traîna avec peine jusqu’au portail, où l’attendaient ses valets.

La chaise se dirigea par une rue tout étroite, qui longeait le mur oriental de l’hôtel de Soissons, démoli depuis pour construire la halle au blé ; elle s’arrêta devant une haute muraille, la marquise descendit, ouvrit une petite porte, et renvoya les deux hommes.

Là était le jardin de son hôtel ; elle voulait respirer un peu d’air avant de rentrer ; son cœur battait avec violence, elle semblait livrée à une agitation étrange, à un combat intérieur de l’âme avec le corps. Puis, après avoir marché rapidement pendant une demi-heure, elle s’arrêta :

— Tout finit aujourd’hui !

Et elle monta les degrés qui conduisaient à son appartement.

C’était une large pièce somptueusement ornée ; Prascin, élève de Jean Goujon, avait sculpté toute la paroi occidentale de la muraille ; au-dessous des quatre volutes qui soutenaient les sommiers, appuis de l’étage supérieur, on remarquait les armoiries de la famille artistement travaillées ; aux antres parois, principalement à celle qui faisait face au jardin, étaient suspendus quelques tableaux précieux des maîtres d’Italie. Les meubles utiles répondaient à ce luxe. C’étaient des fauteuils dorés, recouverts en tapisseries à l’aiguille, des tables sur lesquelles se drapaient de riches étoffes, des toiles d’argent, et au fond, dans une large alcôve, des tentures de soie se déroulaient sur un lit magnifique.

Des candélabres en vermeil surchargés de bougies éclairaient cette pièce. Le marquis en pourpoint noir à crevés blancs, le cou entouré d’une fraise à trois rangs de dentelles, les jambes emprisonnées dans des bottines de couleur fauve, attendait sa femme ; il ajustait le ceinturon de son épée quand elle entra :

« Enfin, vous voici ! s’écria le marquis ; nous sommes en retard, ma chère amie ; sonnez vos femmes pour vous habiller vite, car je suis persuadé que si vous ne nous hâtez, on commencera la comédie sans nous, et il serait fort désagréables qu’on jouât le premier acte, dans lequel vous devez remplir le rôle de Madeleine. »

La marquise ne répondit pas ; elle détacha le voile noir qui lui couvrait la tête et les épaules.

« Que vous êtes pâle, madame, mais que vous êtes belle ! »

La marquise se jeta sur une chaise longue sans répondre.

« Eh bien ! dit le marquis, voyant sa femme silencieuse, faut-il sonner vos femmes ? »

Et comme il allongeait le bras pour saisir le ruban, elle l’arrêta :

— Non, monsieur, asseyez-vous !

— Mais la duchesse de Montbazon nous attendra.

— Nous n’irons pas !

La voix de cette femme était si étrange, que le marquis la regarda d’un air stupide, ne sachant ce que cela signifiait ; puis il s’assit.

Alors la marquise se frappa le front avec ses mains, elle se leva, fit entendre quelques paroles dites avec amertume ; de ces paroles sans suite qui font tant de mal ! et marchant à grands pas dans l’appartement, elle se mit à pleurer :

— Suis-je malheureuse, ô mon Dieu ! toujours des visions, toujours ces paroles épouvantables qui me glacent le cœur !…

— Mais de grâce, mon amie, qu’avez-vous ? s’écria le marquis.

— Si vous saviez ! mais… je me fais honte à moi-même. Je suis une femme flétrie ; une femme perdue ! Vous voyez mon visage déjà décomposé ; eh bien ! il est pur si on le compare à mon cœur. Il faut fuir, loin d’ici, loin de tout ce monde qui me perd : entendez-vous, marquis, il faut fuir !…

— Fuir ! et pourquoi ? Ah ! vous arrivez de l’église ; votre confesseur vous aura encore effrayée avec son enfer, avec ses supplices sans nombre .. N’y retournez plus, marquise ; venez avec moi chez madame de Montbazon, cela vous calmera.

— Mais vous avez donc résolu de me pousser tout-à-fait à ma perte : c’est toujours vous ! Il faut partir, vous dis-je ; car, chez cette duchesse ils y seront tous !…

— Elle est dans un délire affreux, pensa le marquis. Refuser une si belle partie de plaisir, dit-il à mi-voix.

Elle l’entendit. — Toujours le plaisir ! Mais vous ne savez donc pas à quels excès il porte, que de crimes il fait commettre ! Oh ! écoutez-moi, je veux tout vous dire ! Vous n’avez pas été heureux avec moi, je le sais ; ma conscience me reproche bien des torts, mais je me sens la force de tout réparer. Écoutez-moi, marquis, car c’est une confession terrible que j’ai à vous faire ; jamais aucune femme n’a osé dire à son mari ce que vous allez entendre. Jusqu’à ce jour… je vous ai méprisé !… Jusqu’à ce jour, votre vue, votre existence m’ont obsédée comme un songe cruel… Écoutez-moi, vous dis-je !… Plus le crime fut horrible, plus le repentir sera grand !… Pour rendre plus brillante ma vie de jeune femme, vous avez attiré chez vous ce que Paris compte de plus noble et de plus gracieux. On ne parle que de vos bals, que des chevaliers qui les embellissent ; eh bien ! marquis, pour vous payer de tant de soins, de tant d’amour, je vous ai déshonoré !… Ecoutez-moi encore !… Charles de l’Aubespine, cet ami qui vous est si dévoué, cet ami que vous avez obligé au prix de votre sang, eh bien !… il fut mon amant !.. Ce baron d’Orgeval, votre parent, c’est le premier qui me séduisit ! Le marquis de Lontjeac, le comte d’Harcourt, le chevalier du Mesnil- Guillaume, ont été mes amants !

Cet aveu si brusque, si inconcevable, anéantit le marquis ; il fut atterré.

— Ne vous avais-je pas dit qu’aucune femme jusqu’alors n’avait osé faire de pareils aveux.

Il parut recouvrer quelque peu d’énergie.

— Vous voulez donc que je vous tue ! À genoux, misérable femme !

— Marquis, lui dit-elle, en se levant avec fierté, croyez-vous que je veuille implorer votre pitié, vous demander merci ; non : je vous ai avoué mes fautes, voilà tout. Une âme vulgaire vous les aurait cachées, je ne l’ai pas voulu, moi ! J’ai craint pour votre vie, qui m’est chère dès à-présent ; car, si la bouche d’un autre vous l’eût appris par des sarcasmes amers, vous vous seriez battu pour moi, et l’on vous aurait tué !… Maintenant, vous ne me refuserez plus de me claustrer jusqu’à ma mort dans votre vieux château du Dauphiné ; si je vous l’avais demandé hier, j’aurais essuyé un refus ; aujourd’hui ma demande sera accordée ; et là, je pourrai obtenir l’absolution de mes fautes par la prière !

L’éclair de colère qui avait animé le marquis pendant quelques instants était déjà disparu, il se rapprocha de sa femme.

— Il ne faut qu’un instant pour apprécier un homme, reprit la marquise, avec un son de voix doux et caressant ; vous êtes bon ; je sens combien je suis indigne de vous, combien votre cœur a dû souffrir en me voyant si insouciante, si rieuse avec la foule, et si froide avec vous ! Je sens combien cette conduite est odieuse, tromper un homme qui ne voit que par vous, un homme qui vous a donné son nom ! Eh bien ! avec un oubli général, tout peut se réparer ! Le feu fait disparaître l’huile qui a taché le fer ; l’avenir sera pour nous !… Retirés loin du monde, loin de la cour, où la débauche vicie l’air, et, comme un aimant, attire tout à elle, nous pourrons connaître encore ce que la vie a de charmes ; je vous entourerai de soins, d’affections ; ce sera une autre âme avec le même visage ! Il y a tant d’amour dans le cœur d’une femme ! Vous me pardonnerez, marquis, et chaque instant de bonheur que vous goûterez, ce sera une de mes fautes qui s’effacera !

— Ah madame !… et il pleurait.

— Vous me pardonnerez, lui dit-elle alors en se jetant à ses pieds ; vous me pardonnerez ! Et je jure sur ce reliquaire, à la face de ce Christ, de n’être plus qu’à vous ; et je demande à Dieu qu’il fasse retomber sur ma tête le châtiment réservé aux blasphémateurs, si jamais j’avais la pensée de devenir parjure.

— Mon amie, marquise, s’écria le faible de Marny, vaincu par cette douleur réelle, et par cette belle tête suppliante ; oh ! que ne m’as-tu épargné tant de chagrins !

Il la pressa sur son cœur, l’embrassa cent fois, et tout parut oublié.

— Nous quittons Paris dans trois jours, mon ami, je le désire… Je le veux. Je ne vous demanderai plus qu’une chose avant de partir. Il faut m’acheter le droit d’une tombe à l’église Saint-Eustache.

— Le droit d’une tombe !… Toujours vos idées superstitieuses. Mais, puisque vous le voulez, marquise, vous l’aurez…

Le lendemain matin, le curé reçut une lettre de madame de Marny, dans laquelle on lui demandait un rendez-vous pour le soir, à trois heures, et le droit de tombe y était demandé.

— Paul de Gondy se trouvait là quand le billet fut apporté ; il reconnut la livrée de la marquise ; alors, il lui fallut savoir ce que cette femme qu’il avait aimée avec si peu de succès désirait de son ami ; le vieux curé, ignorant toutes choses mondaines, communiqua le billet.

— Une pierre tumulaire ! répéta Gondy plusieurs fois. Mes paroles de l’autre soir l’ont effrayée, mais cet effroi doit me servir. Monsieur le curé, dit-il avec beaucoup de gravité, vous n’ignorez pas que Saint-Eustache relève de l’archevêché, eh bien ! je vous prie de renvoyer la marquise à mon oncle, qui verra s’il doit accéder à sa demande. Je pourrai, s’il est nécessaire, être utile à madame de Marny.

— Je vous l’adresserai, mon cher abbé. Et les deux amis se séparèrent.

À trois heures, la marquise arriva au presbytère ; quand elle sut qu’il lui fallait s’adresser à l’archevêque de Paris, elle devint plus pâle, ses yeux exprimèrent le découragement et la douleur.’

— Si vous pouvez lever cette objection, messire, lui dit-elle, rien ne me coûtera ; au lieu de quatre ou cinq mille livres qu’on exige ordinairement, j’en donnerai quarante, soixante, s’il le faut, mais épargnez-moi la peine d’aller supplier l’archevêque !

— Mes pouvoirs ne vont pas jusque-là, madame ; l’archevêque de Paris est, après notre saint père le pape et le roi, mon maître et mon seigneur.

— Que puis-je faire ?

— Il n’y a qu’un homme qui puisse vous épargner la démarche qui vous répugne.

— Un homme, monsieur ! quel est-il ? dites !

— C’est messire Paul de Gondy, le neveu de l’archevêque.

— Paul de Gondy ! mieux vaut encore l’archevêque, répéta-t-elle douloureusement.

Elle fut le jour même à l’archevêché, et obtint une audience pour le lendemain.

Mais le soir, le vieux François de Gondy avait été prévenu par son neveu, qui avait quelque chose, disait-il, à demander au marquis de Marny, colonel d’un régiment de cavalerie. Le vieillard s’était démis de tous ses pouvoirs, et le laissait entièrement libre ; néanmoins il reçut la marquise avec cette politesse et cette galanterie qui caractérisaient le clergé du dix-septième siècle, l’assura que son neveu ferait tout ce qu’elle lui demanderait, et prétexta une visite à la régente pour qu’elle se retirât.

Alors madame de Marny vit qu’elle était à la merci de Paul de Gondy ; elle fut trois jours sans faire aucune démarche, dévorant son dépit et ses douleurs : elle n’osait aller chez loi, parce que son mari ne la quittait plus ; il l’accompagnait partout, et elle ne voulait point provoquer sa jalousie, en allant chez un homme sur qui il avait déjà conçu des soupçons. Comme le marquis était protestant, il n’y avait qu’à Saint-Eustache où il ne suivit pas sa femme ; il attendait dans son carrosse la fin des offices.

Le quatrième jour, la marquise écrivit une nouvelle lettre au curé, puis elle se rendit le soir à son confessionnal dans la chapelle fermée, œuvre de du Hancy.

Ce fut Gondy qu’elle y trouva !

Elle parut peu surprise ; d’autres femmes à sa place se seraient retirées, elle n’y songea pas. La superstition disait à son âme qu’elle serait damnée, si, après sa mort, ses restes n’étaient pas enfouis sous les dalles de Saint-Eustache.

Gondy le premier rompit le silence.

— Vous avec donc enfin consenti à revenir, madame.

— C’est un devoir pénible que je remplis, monsieur ; il est vrai que je viens en suppliante m’abaisser devant vous, pour obtenir, à prix d’or et avec honte, ce que d’autres paient une moindre valeur sans avoir à rougir. Mais il est sans doute écrit là haut que tel qui résiste aujourd’hui cédera demain. C’est notre histoire à tous deux, monsieur.

— Oui, Régine, c’est notre histoire : pendant deux années entières vous m’avez repoussé, humilié, vous m’avez brisé le cœur sans pitié, avec délices ; vous m’avez raillé et sali par un affront ; aujourd’hui c’est l’heure des représailles. Mais bien souvent le désir de la vengeance s’éteint quand la possibilité de frapper nous est offerte. Si, malgré tous vos torts, je vous avais toujours aimée, si je vous aimais encore, Régine, et que je vous dise : Un mot de ta bouche, et tout sera oublié !… il y aurait plus de bonheur peut-être… La part du ciel doit sembler si belle et si douce après mille ans de purgatoire ! il en serait ainsi.

— Que me dites-vous ? s’écria la marquise effrayée, croyant entendre encore la voix lente et profonde qui lui avait dit de sinistres paroles. Songez-vous dans quel lieu nous sommes ! songez-vous que ce temple est celui de Dieu !…

— L’absolution du prêtre lave toutes les fautes…Mais que vous ai-je donc fait, marquise, pour être avare avec moi de ce que vous avez prodigué à tant d’autres ? Peut-être mes amours à moi ne courraient pas la rue, et ne feraient pas voir au peuple les dégradations de la noblesse et du clergé ; toutes choses dont il se vengera, croyez bien ; peut-être n’aurais-je point fait comme cet abominable Lontjeac, à qui vous vous êtes livrée comme un enfant, et qui va partout répétant le charme qu’il y a de vous posséder. Je n’aurais point fait cela moi, et pour les mœurs du jour je ne suis pas à la mode, j’en conviens, il faut qu’une dame puisse faire parade des chevaliers qu’elle a attachés à son char.

— Ah ! Gondy, par pitié !

— Mais, avec moi, vous auriez conservé votre réputation ; le remords et l’abus des plaisirs ne vous auraient pas tuée ; vous ne seriez pas méprisée ! Toutes les femmes de la cour et de la bourgeoisie ne vous montreraient pas au doigt, quoiqu’elles valent moins que vous, qui êtes plus belle. Eh bien ! un mot, un seul mot, et je dis demain à Lontjeac, en plein Louvre, qu’il a menti comme un renégat, afin que je puisse l’empêcher immédiatement de le répéter de nouveau à d’autres.

Cette fois, ce n’était plus l’amant craintif, l’amant fasciné par la passion ; c’était l’amant qui n’a plus rien à ménager, qui a ressaisi toute sa supériorité, toute son importance d’homme de qui on réclame un service.

— Songez, dit-il, qu’avec moi, prêtre et partisan de l’épée, discret comme une jeune fille avant les noces, votre honneur serait à couvert. Songez encore que la faveur que vous sollicitez dépend de moi.

— Et vous en profiteriez, monsieur ? Oh ! ce serait bien vil, bien mal à vous, envers une femme faible et délaissée… qui n’a que son titre de femme pour lui servir d’aide et de protection !… Et vous, abbé, abbé de Gondy, vous ne rougiriez pas.

— Non, madame.

— Je suis bien malheureuse !

— Vous m’avez autrefois chassé de votre maison.

— Je le devais pour mon mari.

— C’est de cette époque que data votre liaison avec de l’Aubespine.

— Ô mon Dieu !

— Avant ne m’aviez-vous pas préféré ce fat de Lontjeac ?

— Je vous jure, monsieur…

— Ne jurez pas, madame ! ce serait un péché de plus… Mon duel avec d’Harcourt, c’était encore pour vous. Eh bien ! je consens à tout oublier, Régine ; bien plus, je tuerai le marquis de Lontjeac pour l’empêcher de médire davantage ; je forcerai les plus insolents à vous respecter : un mot de toi, Régine, une parole, et je suis ton bien-aimé ! et demain, tu auras le parchemin qui t’assure un lieu de refuge pour obtenir la rémission de tes fautes.

Il avait saisi une des belles mains de la marquise qu’il couvrait de baisers ; ses dernières paroles avaient tellement absorbé les esprits de Régine, qu’elle ne songeait pas à la lui retirer.

Comme il voulut l’attirer sur son sein, elle revint à elle, songea au serment qu’elle avait juré sur le reliquaire, repoussa Gondy avec force, et sortit précipitamment de la chapelle.

— Je n’ai pu conclure encore, dit-elle au bon marquis, qui l’attendait dans son carrosse…

Les préparatifs du voyage étaient tout-à-fait terminés ; le seul droit de tombe manquait ; la marquise sentait son mal s’accroître, et elle ne voulait pas quitter Paris sans avoir une certitude sur ce qui l’intéressait tant. Ses nuits devenaient de plus en plus agitées ; son sommeil était troublé par d’horribles visions, auxquelles la voix de Saint-Eustache venait toujours se mêler. À quelque prix que ce fût, elle- voulut en finir.

Elle écrivit à Gondy, et comme son mari ne la quittait que lors de ses visites à l’église de Saint-Eustache, le rendez-vous fut donné là. Elle l’attendait depuis longtemps lorsqu’il arriva ; l’abbé prétexta des devoirs importants à remplir, puis il la fit revenir pendant trois soirs, l’humiliant à son tour ; et le dernier soir, ce ne fut pas dans la chapelle de du Hancy que le jeune prêtre reçut la belle marquise, mais dans un des appartements du presbytère, où force lui fut d’oublier le serment solennel qu’elle avait juré sur le saint reliquaire !…

Mais la marquise obtint l’écrit qui lui assurait la rémission de ses fautes. Elle ne quitta pas Paris, sa pulmonie s’étant déclarée après tant d’émotions cruelles ; tous les soins furent inutiles, elle mourut, et comme le marquis venait d’être tué au siège de Lerida, où l’avait appelé son général, aucune épitaphe ne fut mise sur sa tombe,» pour dire au monde à venir qu’il avait existé jadis une marquise de Marny.

Paul de Gondy devint par la suite, comme chacun sait, coadjuteur, et cardinal de Retz.

Lottin de Laval, « L’Église Saint-Eustache », in Paris, ou, Le livre des Cent-et-un, tome douzième. Francfort s/M., 1833.

23 juillet 2014

Entendre chanter la fauvette dans la rue Saint-Martin

Classé dans : Architecture, Histoire, Nature, Peinture, dessin, Photographie, Sculpture — Miklos @ 10:33


Square des Arts-et-Métiers, 2014. Cliquer pour agrandir.

«Si quelque voyant des anciens jours avait prédit à nos aïeux que leurs petits-enfants iraient goûter la fraîcheur sous de grands arbres, respirer le parfum des fleurs et entendre, au bruit des fontaines, chanter la fauvette dans la rue Saint-Martin, la prédiction les aurait bien étonnés. Le square des Arts-et-Métiers réalise pourtant une telle idée. Ce square est planté de quinconces. Une balustrade en pierre du Jura, surmontée de vingt candélabres et de vingt-huit vases en bronze, entoure le square, que ferment quatre grilles en fer forgé d’un très beau travail. Deux grandes fontaines, encaissées dans le goût de celles de Versailles, sont ornées des figures de l’Agriculture, de l’Industrie, du Commerce, et des Arts. MM. Ottin et Gumery ont sculpté les figures ; MM. Eck, Durand et Thiébaut les ont fondues ; »les ornements en bronze rapportés sur l’archi­tecture sont de M. Liénard. Il ne manque plus rien au square des Arts-et-Métiers : il a des ombrages, des oiseaux et des fleurs.

L’Illustration, journal universel. 28e année, vol. LV, n° 1422. 28 mai 1870.


Square des Arts-et-Métiers, 1870. Cliquer pour agrandir.

«Le square des Arts et Métiers, établi sur un terrain situé entre le boulevard de Sébastopol et la rue Saint-Martin, se compose principalement d’une plantation régulière de marronniers, disposés de manière à présenter au centre une avenue conduisant à la principale porte d’entrée du Conservatoire des arts et métiers. Deux bassins, entourés de gazons, sont situés dans les allées latérales de la plantation.

La superficie intérieure de ce square est de 4.145m,46, y compris celle de 248m,62 occupée par les bassins.

Le nombre d’arbres composant la plantation est de 112. »Ces arbres ont été tirés de localités avoisinant Paris et transplantés au chariot.

La dépense totale a été de 320.000 fr.

Exposition universelle à Londres en 1862. Notices sur les modèles, cartes et dessins relatifs aux travaux publics.

14 mai 2014

Question de vocabulaire


Cliquer pour agrandir.

Voici comment s’exprime la presse – titres et premiers mots des articles respectifs – à propos des bouleversements au musée Picasso, qui, d’ailleurs, n’ont rien de récents, puisque la crise, affectant autant le projet de réouverture tant retardé que l’atmosphère sociale exécrable, était connue depuis 2012.

Tournures actives ou passives, sujet explicite (le ministère, la ministre, la directrice…) ou indéfini (il est mis un terme), verbes choisis (débarquer, démettre, écarter, écourter le mandat, limoger, mettre fin au mandat – voire finalement mettre fin , mettre un terme au mandat, perdre la partie, perdre la présidence, relever de ses fonctions, remercier, révoquer – il ne manque que virer), on appréciera (Le Figaro se distingue par trois versions différentes, Le Nouvel Observateur par deux). Il aurait été intéressant de connaître la source de l’information (AFP, AP, Reuters ?) pour voir à quel point les rédactions ont fait preuve d’imagination ou non.

Sur le fond, on peut se demander pourquoi le ministère de tutelle a attendu jusqu’à maintenant pour mettre les pieds dans le plat après de longs atermoiements : ne serait-ce qu’une affaire de gros sous (que la dite directrice avait su faire rapporter par son Picasso Tour international pour financer le projet de rénovation, qui, soit dit en passant, est passé de 35 à 52 millions, et a pris un retard consi­dérable), finalement ? Ou (ex) soutiens du côté du Palais ?

La directrice du Musée Picasso écartée au nom de « l’apaisement » (Boursorama, 13/5/2014)

La directrice du Musée Picasso, à Paris, a été révoquée mardi par le ministère de la Culture, une décision rarissime censée mettre fin à un feuilleton de quelque cinq années où les péripéties d’une rénovation contestée l’ont disputé aux attaques contre une figure controversée du monde des arts.

Musée Picasso : Anne Baldassari débarquée (Europe 1, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a mis fin au mandat de la directrice, contestée pour sa gestion de l’établissement.

Musée Picasso : Anne Baldassari perd la partie (Le Figaro, 13/5/2014)

Après des mois de bras de fer, le ministère de la Culture a limogé la présidente de l’établissement. (sous-titre de la photo)

Après plusieurs mois de crise et de tensions, le ministère de la Culture a mis fin mardi au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du Musée Picasso.

Anne Baldassari perd la présidence du Musée Picasso

Anne Baldassari perd la présidence du Musée Picasso (Le Figaro, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a écourté le mandat de la présidente du musée en raison du « climat de travail extrêmement dégradé » dans l’établissement.

La présidente du musée Picasso Anne Baldassari, débarquée par le ministère de la Culture (Le Figaro, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a mis fin au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso, en raison du « climat de travail extrêmement dégradé » dans l’établissement, a-t-il annoncé aujourd’hui dans un communiqué.

Anne Baldassari débarquée du musée Picasso (Libération, 13/5/2014)

La ministre de la Culture a démis ce mardi de ses fonctions la présidente de l’établissement, contestée en interne pour sa gestion et son autoritarisme alors que la réouverture du musée a encore été repoussée.

Un petit Guernica à la direction du musée Picasso

En débarquant Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso, la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, met sur la place publique une crise qui écorne l’image du gouvernement et hypothèque l’avenir d’un établissement public de premier ordre. (sous-titre de l’article)

La présidente du musée Picasso, Anne Baldassari, a été relevée de ses fonctions ce matin par la ministre de la culture, Aurélie Filippetti.

Fin de mandat pour Anne Baldassari, présidente du Musée Picasso (Le Monde, 13/5/2014)

Le ministère de la culture a finalement mis fin au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso, en raison du « climat de travail extrêmement dégradé » dans l’établissement, a-t-il annoncé mardi dans un communiqué.

Musée Picasso : Filippetti met fin au mandat de la présidente (Le Nouvel Observateur, 13/5/2014)

Anne Baldassari a été démise de ses fonctions par la ministre de la Culture. (sous-titre de la photo)

En début d’après-midi le ministère de la Culture et de la communication a publié un communiqué annonçant que, tenant compte des conclusions du rapport de l’Igac (Inspection générale des affaires culturelles) faisant apparaître « un climat de travail extrêmement dégradé, une profonde souffrance au travail, et une atmosphère anxiogène mettant en danger les agents », il est « mis un terme au mandat d’Anne Baldassari, la présidente de ce musée ».

Musée Picasso: la présidente Anne Baldassari limogée (Le Nouvel Observateur, 13/5/2014)

La présidente du musée Picasso à Paris, Anne Baldassari, a été limogée mardi en raison du climat social très dégradé qui régnait dans l’établissement fermé depuis cinq ans pour travaux.

Musée Picasso : la présidente remerciée par Aurélie Filippetti (Le Parisien, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a mis fin ce mardi au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso.

Anne Baldassari, présidente du musée Picasso, démise de ses fonctions (Télérama, 13/5/2014)

Pour répondre à la crise qui secoue actuellement le musée Picasso dont la réouverture, prévue en juin, a été repoussée au mois de septembre, la ministre de la Culture et de la Communication, a décidé de mettre un terme au mandat d’Anne Baldassari la présidente dudit musée.

11 janvier 2014

Coïncidence, ou, Une histoire très vineuse

Classé dans : Architecture, Histoire, Lieux, Littérature — Miklos @ 1:49


Plan de Paris (détail). Hachette, 1894 (source )
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« La rue Vineuse tire son nom d’anciennes vignes qui appartenaient au couvent des Minimes ou Bonshommes. Autrefois, Chaillot, Passy et Auteuil avaient beaucoup de vignes. » — Auguste Doniol, Histoire du XVIe arrondissement de Paris. Paris, 1902.

De curieuses, parfois réellement étranges, coïncidences émaillent mon quotidien ; elles surviennent sans prévenir, illuminent, telles des comètes, de leur longue traîne née parfois dans un lointain passé ma vie, puis disparaissent en laissant la trace d’un certain merveilleux. En voici une.

Né en 1780 rue Montorgueil non loin de mon lieu de résidence actuel, le célèbre chansonnier Béranger avait habité à partir de 1841 rue Vineuse, à Passy. Moi aussi, mais bien plus tard, et ce n’est qu’un hasard qui n’est même pas une coïncidence.

Thalès Bernard, ami de Béranger et lui-même poète, raconte dans ses Souvenirs intimes : « Rendons-nous au n° 21 de la rue Vineuse ; car c’est là qu’habitait le Béranger heureux, et que sa compagne présidait des réunions charmantes, auxquelles je me féliciterai toujours d’avoir participé. » Il s’ensuit de longs portraits fort perceptifs et intéressants de ces visiteurs.

« L’un des convives les plus habituels de la rue Vineuse, j’ajouterai même l’un des plus gais, c’était un homme peu facétieux cependant : je veux dire Lamennais. Il était depuis longtemps l’ami de Béranger, qui avait pour lui une sorte d’affection paternelle et le traitait avec une infériorité marquée. “Allez, lui disait Béranger, vous n’êtes qu’un vil prosateur, allez aider Judith a mettre le couvert.” Lamennais entendait fort bien la plaisanterie, et, a la table de Béranger, il se déridait complètement. À côté du poète, ce n’était plus le même homme. Il émanait de Béranger un esprit de tolérance, une bonté pénétrante qui mitigeaient le fiel de l’irascible vieillard. » Irascible vieillard dont Bernard dit plus loin : « Lamennais était né pour détruire, et, comme la foudre, il ne pouvait faire que du mal. Ce n’était pas par esprit de charité qu’il se rattachait à la cause démocratique, c’était par haine de toute suprématie ; mais avec la haine, on ne peut rien fonder. Lamennais ne fut donc ni un philosophe, ni un poète : il ne fut qu’un pamphlétaire de génie, toujours replié sur lui-même comme une bête fauve, toujours dans la fièvre, et lançant d’une main qui tremblait de colère, des traits impuissants à l’édifice qu’avait attaqué Calvin. »

Mais il y avait aussi des visiteurs plus agréables, autant de caractère que de physique : « Parmi les jeunes gens qui fréquentaient la maison de Béranger, le véritable favori de mademoiselle Judith était Émile Fage, maintenant avoué à Tulle. Beau comme un héros de roman du XVIIe siècle, il cultivait la poésie amoureuse et mystique, et faisait de Sainte-Beuve sa lecture assidue. » Tulle lui portera hommage en tant qu’écrivain, penseur et poète en inaugurant une plaque commé­mo­rative en son honneur en 1909, et le conseil général de la Corrèze est sis rue René et Émile Fage.

Je suis arrivé rue Vineuse à l’âge de six ans avec mes parents et y ai habité pendant huit ans. Ce n’était pas un quartier bobo (d’ailleurs, l’invention du bobo est plus récente), et quand bien même il l’aurait été, il recelait plein de curiosités pour l’enfant que j’étais : l’appar­tement, dont le long couloir en zigzag menant vers ma chambre se terminait par un placard dont je craignais, surtout le soir, qu’il ne recèle un monstre quelconque, homme ou bête, je ne sais ; l’escalier de service de l’immeuble en bois nu et aux murs badigeonnés de gris, tellement frustre et si différent de celui qui desservait les appartements, aux marches cirées recouvertes, elles, d’un beau tapis aux fleurs rouges maintenu par des tringles dorées ; notre voisine du premier, Gertrude Marx dont le prénom désuet me fascinait, dame distinguée d’un certain âge et d’une grande culture, philatéliste chevronnée qui m’avait pris en sympathie et me donnait régu­liè­rement des enveloppes « premier jour » que j’ai encore et, qui après notre départ, nous envoyait des lettres avec des timbres choisis et une très belle écriture manuscrite qui trahissait, ainsi que son accent d’ailleurs, ses origines germaniques – c’est maintenant que je réalise que j’aurais tant aimé oser, ou seulement savoir l’interroger alors sur son histoire personnelle dont il ne me reste quasiment plus de souvenir des quelques bribes que ma mère m’en avait fait part ; la cave de l’immeuble que j’explorais régulièrement pour me plonger avec délectation dans des piles de magazines datant du début du siècle dont les publicités en couleurs et les photographies monochromes me fascinaient, et d’où je ressortais recouvert d’une fine couche de poussière noire provenant des piles de charbon qui y étaient entreposées.

Quant à la rue Vineuse, elle était fort originale à mes yeux : tout d’abord, elle fait un drôle de coude, et, à ses deux extrémités, rejoint la rue Benjamin Franklin, toute droite elle ; dans le petit square à un bout, le plus étroit, la statue de « Franklin assis », ce qui, dans mon esprit, était le nom du personnage ; en face du square, le mur d’un cimetière surélevé d’où on apercevait des croix orthodoxes ; des façades curieuses, une sans aucune entrée dans l’immeuble (celle-ci se trouvant de l’autre côté, rue Franklin) ou celle en briques du 21 (c’est à cette adresse que Béranger avait habité, mais je ne le savais pas alors et cet immeuble est plus récent) ; la crèmerie de madame Meunier qui me semblait être l’archétype des crémières, ronde et habillée d’une blouse blanche, une louche en fer blanc à la main ; la teinturerie d’en face dont la patronne écrivait notre nom de famille avec tant de fautes que c’en était cocasse…

À l’autre extrémité, la rue Vineuse aboutit à une place appelée maintenant place de Costa Rica – je ne sais plus quel était son nom alors, carrefour de Passy ?, et j’avais entendu raconter qu’autrefois s’y dressait la potence seigneuriale de Passy, ce qui ne manquait de me faire frissonner –, d’où rayonnaient des rues que j’aimais chacune pour ses particularités.

À gauche, les quelques rails d’un tramway d’antan (« à air comprimé », précise Doniol en 1902, op. cit.) qu’on apercevait encore entre les pavés du boulevard Delessert aux larges trottoirs où je faisais de la bicyclette sous les marronniers ; l’avenue de Camoëns qui ne faisait que quelques mètres de long, le comble pour une avenue ; la rue Beethoven tout en marches, dont j’apprends aujourd’hui qu’elle s’appelait aupa­ravant rue de la montagne, du fait de son excessive déclivité ; au bout, les jardins du Trocadéro recelant ruines, rocailles, marches et recoins où l’on pouvait disparaître des yeux du monde.

En face, la rue de l’Alboni dont le nom me faisait confu­sément penser à un pays inconnu aussi exotique que l’Albanie mais que je découvre main­tenant être celui d’une cantatrice italienne du 19e s. Elle débute sur la place par deux curieux immeubles à tours d’angle, l’une surmontée d’une lanterne, que je trouvais fort étranges, donne ensuite sur la gauche sur une petite rue en « U », le square de l’Alboni où habitait un de mes professeurs de piano, Guy Lasson, puis se termine abruptement à l’endroit d’où émerge le métro aérien, dont les structures métalliques me fascinaient, pour traverser ensuite la Seine.

À côté, la rue Raynouard, avec, à son début, la très étroite et presque invisible rue des eaux, elle aussi descendant abruptement toute en marches vers les quais ; puis, à droite, la rue Chernoviz où se trouvait mon école communale – de garçons uniquement, c’était d’époque – et, plus loin, la maison de Balzac que j’apercevais en contrebas d’un joli jardin.

De l’autre côté, la rue de Passy avec ses commerces : une boulangerie où je me fournissais surtout en têtes de nègre, le Prisunic où j’achetais les romans de Paul Féval et de Michel Zévaco qu’on trouvait dans un panier métallique disposé à l’entrée pour 100 Frs, ce qui correspondait à mon argent de poche, et qu’ensuite je dévorais avec passion ; l’impasse des carrières dans laquelle se réfugie un reste fort pittoresque du village de Passy d’antan ; la rue Nicolo où se trouvait le traiteur russe Régal de Passy chez lequel mes parents achetaient chaque vendredi de la vatrouchka et des pavés au pavot, tous deux d’un goût inégalé que je n’ai retrouvé depuis nulle part ailleurs sauf là, en y revenant plusieurs dizaines d’années plus tard, peu de temps avant sa disparition ; la rue Massenet, où habitait mon meilleur ami Michel (mon autre meilleur ami d’alors s’appelait aussi Michel, mais il habitait la rue Daru qui avait ses propres charmes ; dans mon immeuble actuel, les deux voisins avec lesquels j’ai vraiment sympathisé s’appellent Michel et Michèle, mais ce n’est qu’un hasard qui n’est même pas une coïncidence).

Bien des années plus tard, alors que je faisais mes études aux Etats-Unis, mon directeur de thèse, Tim Teitelbaum, vient à Paris pour une année sabbatique avec ses trois thésards. Comme il ne parlait pas à son arrivée un seul mot de français – ni d’ailleurs à son départ, un an plus tard, à l’exception des anecdotes de la Méthode Assimil qu’il connaissait par cœur et déclamait avec un fort accent américain –, il me demande de me joindre à lui pour un rendez-vous qu’il avait pris dans une agence immobilière pour trouver un appartement à louer.

Nous y sommes accueilli par une femme qui, étant au téléphone, nous prie d’un geste de nous asseoir devant son bureau. Tandis qu’elle parle, j’aperçois les deux cartes portant les adresses des appartements qu’elle allait nous faire visiter, et bien qu’elles aient été disposées la tête en bas de notre point de vue, j’y lis sur l’une des deux : « 6 rue Vineuse ». C’était l’immeuble de mon enfance.

J’attends impatiemment qu’elle termine sa conversation, et après de brèves politesses, je lui demande l’étage. Elle répond : « Le quatrième ». C’était notre étage. « Gauche ou droite ? » Elle ne s’en souvenait pas. Moi, je me souviens : nous habitions à gauche.

Nous arrivons à l’immeuble pour le visiter. Manque de chance : il y a un code dans le corridor – il n’y en avait pas à l’époque, il y avait une concierge que j’aimais bien, Madame Bouleret – et personne ne nous ouvre. Je vois toutefois, dans la liste des occupants de l’immeuble, le nom de Devictor, qui était celui de nos voisins de palier (et qui, soit dit en passant, figure encore aujourd’hui dans l’annuaire téléphonique à cette adresse). J’en conclus que l’appartement que l’on s’était proposé de nous montrer était bien celui de mon enfance…

Tim prendra le second appartement, et m’y sous-louera une chambre, le temps que je trouve à me loger. Et s’il avait pris l’autre… ?

Trois ans plus tard, je reviens m’installer à Paris pour travailler à l’Ircam. Lors de mon entretien téléphonique d’embauche, on m’avait assuré me trouver un studio comme point de chute. Cette chute est plus dure que prévue : le studio en question se réduit à une chambre dans un foyer pour artistes derrière la place Clichy, situé dans un îlot ultérieurement rasé parce qu’insalubre. Elle est équipée d’une table en bois, d’une chaise et d’un sommier métallique. On aurait dit une cellule de prison, ce qui m’encourage à chercher rapidement un logement.

Je pense d’abord à la colocation : ç’avait été mon mode de vie aux Etats-Unis, mais dans les années 1980 cette pratique n’avait pas encore traversé l’Atlantique. Je m’oriente alors vers la recherche d’un studio ou d’un appartement meublé : j’étais arrivé sans meubles et avec 200 $ en poche. Mais après plusieurs mois, je constate que je fais chou blanc.

Le tout premier jour où je me résigne finalement à chercher un appartement non meublé en consultant la rubrique des petites annonces du Figaro – c’était alors les meilleures du genre, semble-t-il – qu’y vois-je ? La toute première annonce concerne un appartement disponible au 6 rue Vineuse…

L’étage n’était pas indiqué, mais malgré la curiosité qui m’a démangée je ne me suis pas renseigné : objectivement, le quartier était trop excentré par rapport à l’Ircam, et ç’aurait peut-être valu la peine uniquement si l’appartement avait été celui de mon enfance. Mais comme il comportait quatre pièces, c’était bien au-delà de mes moyens. Et si… ?

3 septembre 2013

À cause d’un mot…

Classé dans : Architecture, Cinéma, vidéo, Langue, Littérature, Livre — Miklos @ 23:51

Ode à soi-même

D’une île perdue dans l’océan vaste,
Et peuplée d’une étrange caste,
Le sérieux dynasteSouverain dirigeant un petit pays ou gouvernant sous la protection d’une grande puissance.
– c’est après tout un agelastePersonne qui ne sait pas rire. –,
Vigoureux tel un pancratiasteAthlète lourd à la musculature particulièrement développée.,
A pêché un immense sébastePoisson comestible et savoureux, voisin de la rascasse..

La proie pesait au moins un lastePoids (deux tonneaux). !
Elle pourra, se dit-il alors, servir de ballast
Pour mon prochain vol en ballon vers Belfast.
Il l’assomme avec son basteMasse, gros marteau.
Et la fourre dans sa banastePanier, corbeille..

Enthousiaste,
Il hésite : faire un podcast
Ou appeler un ami cinéaste
(qui se trouve être aussi bédéaste)
Afin de lui faire relater cet exploit avec faste
Et d’en faire une diffusion mondiale en multicast.

L’ami, bien que parrèsiasteCelui qui pratique le dire-vrai.,
Par peur de trop faire sonner les oreilles pourtant si peu chastes
De ce robuste gymnaste,
Et susciter ainsi de sa part une réaction néfaste,
Le traite poliment d’orchidoclasteTestifrange..

Notre tyran, fameux scoliasteÉrudit qui annote ou commente un auteur et son œuvre, de quelque époque que ce soit.
(Notamment de l’Ecclésiaste),
Comprend l’insulte et rétorque d’un mot d’un seul : « Baste ! ».
Et, à ses heures bucoliasteAuteur de poèmes bucoliques.,
(Avouez-le, drôle de contraste),
Décide d’être son propre encomiasteCelui qui compose, qui écrit, ou qui prononce l’éloge de quelqu’un. :

« D’une île perdue dans l’océan vaste… »

À la réception d’une invitation à la projection exceptionnelle du film L’Orchidoclaste de Laetitia Masson consacré à l’architecte Rudy Ricciotti, je n’ai pas manqué d’être interloqué par son titre. Une brève recherche m’en a fourni le sens amusant (on en a donné ici un synonyme dérivé, lui, du latin*), et, voulant en déterminer l’auteur, j’en ai recherché les occurrences dans Google Books.

On en trouve quatre, au 20e siècle, dont trois dans les années 1990 avec l’extrait à l’appui, qui ne montre qu’un usage sans en indiquer l’origine, et une quatrième, fort curieuse : Le Sagouin de François Mauriac (1975), sans extrait : non seulement ce mot ne me semblait pas correspondre au vocabulaire de Mauriac, mais cet usage solitaire, une quinzaine d’années avant les trois autres, me semblait aussi suspect.

Après m’être dit que j’irai consulter l’ouvrage dans une bibliothèque de quartier, je vérifie tout de même mon catalogue personnel, et oh, surprise !, je détiens l’ouvrage, dans une édition antérieure, de 1970. Il a en fait été écrit en 1951…

Je feuillette d’abord ce court roman, de la première à la dernière page, et n’y trouve pas le mot en question. Mais mes yeux s’arrêtant sur quelques phrases ici et là, je le reprends du début pour le lire, et oh, surprise !, c’est un chef-d’œuvre. À défaut du roman lui-même, court, incisif, perceptif, tragique, que je ne peux que recommander très vivement,– âmes sensibles s’abstenir –, on trouvera ici une analyse et la synopsis du texte.

Ah, j’oubliais ! Si vous y voyez le mot en question, soyez gentil, dites-moi où il s’y trouve.

_______________________

* Et, selon Google Books, présent dans un ouvrage dans lequel on ne s’attendrait pas à le trouver, De l’Hospital des incurables à l’Hôpital Laennec, 1634-2000 : une histoire de la médecine à la veille du troisième millénaire, textes réunis par Alain Dauphin et Marc Voisin (on se demande ce que vient faire le nom de Chantal de Singly dans les informations plus que succinctes qu’en donne Google Books), et surtout au vu de l’extrait qu’ils affichent : « Comme Céline, il avait horreur du langage recherché fait de néologismes grecs. Comme Mathey, il était adversaire d’Amyot, admirateur de Rabelais : Pour être compris, à orchidoclaste, je préfère testifrange, mais casse-couille en français […] ». Difficile de deviner le rapport entre ce passage et le titre de l’ouvrage…

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