Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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17 mars 2013

Le touriste fatigué

Classé dans : Photographie, Récits — Miklos @ 15:02


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Un passant à la silhouette longiforme et frêle s’adosse à un réverbère. Il est tout recourbé, les yeux au sol. De sa bouche se dégage une ample haleine fleurie qui dessine des volutes évanescentes dans l’air glacé. Il est épuisé : arrivé à peine une heure plus tôt sur Terre, il n’arrive à s’adapter ni à son atmosphère viciée par le trop-plein d’oxygène ni à la platitude de son sol et des parois verticales qui bordent la vallée peu accueillante et aride – à l’exception du ruisseau saumâtre à ses pieds – dans laquelle il avance péniblement. Pour se reposer et reprendre son soufle, il s’arrête auprès des arbres effeuillés de métal sombre qui y poussent ça et là. À sa droite, un curieux rectangle d’une couleur proche de la sienne lui avait laissé entrevoir brièvement une grotte sombre et accueillante. Il s’en était rapproché, pensant pouvoir s’y glisser pour s’allonger un moment, mais une fois arrivé à proximité, l’interstice avait disparu. Déçu, il n’attend plus que le moment de rentrer chez lui.

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31 janvier 2013

Life in Hell : en descendant de la fusée…

Classé dans : Arts et beaux-arts, Musique, Photographie, Récits — Miklos @ 19:31

Jeff se promène dans un grand musée contemporain fait de métal et de tuyaux. Il est en train de contempler quatre tableaux (que l’on voit accrochés au mur du fond). Il se dit qu’ils lui font plus penser à des faire-part de décès qu’à ceux annonçant la naissance d’un art nouveau, mais je ne dois pas avoir les clés, rajoute-t-il in peto.

Il entend soudain un tintamarre assourdissant, qui lui fait rentrer la tête entre les épaules. Serait-ce le bâtiment en train de s’effondrer ? se demande-t-il effaré. Il se retourne prudemment et voit déambuler un curieux personnage : grand, mince, vêtu uniquement d’un t-shirt vert pomme (comme la culotte de Jeff) décoré du monogramme d’un designer à la mode, N. Il a un œil écarquillé toutes persiennes ouvertes et l’autre qui ne laisse voir qu’une fente, comme tentant de faire sens ce qu’il voit autour de lui. Jeff se dit qu’il n’est pas le seul à n’y rien comprendre.

L’air ambiant n’est pas très vicié, et pourtant il semble étouffer, le visage bleui par le manque d’oxygène, bien qu’il soit bardé de tuyaux dont l’un enfoncé directement dans son nez jaune (à moins que ce soient ses tentacules, enroulées autour de son cou). Il est suivi par une consœur (sa femme ? sa fille ? sa mère ?), reconnaissable au fait qu’elle n’a qu’un œil, et qui a tout autant de mal à respirer.

Ils devaient à peine avoir atterri, le premier des deux … machins (Jeff ne sait pas exactement comment les appeler) poussant devant lui ce qui doit être leur valise, à laquelle il a veillé à s’enchaîner : il avait dû entendre parler de ces nuées d’enfants voleurs qui pullulent dans le quartier.

Jeff prend son courage à deux mains, saute sur le bagage pour se rapprocher du visage du machin, et lui demande en articulant clairement :

– …, …….., … ?

– …., … ……. ….., …………….., s’entend-il répondre (ceci expliquant cela).

La conversation se poursuit ainsi entre eux pendant un moment, mais vu son caractère privé on ne pourra en dire plus ici, si ce n’est qu’ils débattent surtout de la valeur réelle de l’œuvre d’art à l’âge de sa reproduction mécanique.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

23 octobre 2012

Le chemin

Classé dans : Récits — Miklos @ 19:09

À force d’avancer, l’homme se rendait compte que le chemin n’était finalement pas si ardu que cela. Lorsqu’il commençait à trébucher trop souvent sur la caillasse qui roulait sous ses pieds ou à se prendre les jambes dans les hautes herbes qui retenaient sa progression, à s’engluer jusqu’aux chevilles dans la boue qui n’avait de cesse de l’aspirer ou à s’enliser dans le sable fin et mouvant qui tapissait le sol, quand ses muscles fatiguaient de grimper l’étroit sentier abrupt bordé d’un gouffre vertigineux sous un imperturbable soleil de plomb, la route faisait alors preuve de clémence, se couchait doucement devant lui, s’aplanissait, s’élargissait, se bordait d’arbres ombrageants et de rivières cristallines, l’air se rafraîchissait. Son cœur s’arrêtait de battre la chamade, sa respiration haletante se calmait et la sueur disparaissait de son front.

Mais il ne pouvait s’arrêter ; dès qu’il ralentissait, le sol commençait à se disloquer tout autour de lui, les fissures zigzagantes qui y apparaissaient s’évasaient en l’encerclant. Dormir ? il n’y pensait plus. Manger ? Il avait perdu tout appétit, et grignotait parfois un biscuit sec qu’il trouvait dans son sac. Quant à se désaltérer, il y avait parfois une fontaine au coin d’un lacis. Il continuait de marcher de jour comme de nuit. La lune laiteuse, les étoiles et une pâle fluorescence de l’asphalte lui permettait de continuer, mais il se disait que, même s’il n’aurait rien pu distinguer, il ne se serait pas écarté du chemin qui lui semblait s’adapter à la direction de ses pas tout autant que lui essayait de s’y maintenir. Grâce aux accalmies qui survenaient alors qu’il était au point d’abandonner d’épuisement, il retrouvait l’élan qui l’avait poussé à partir, l’allégresse qui l’avait habité autrefois, l’espoir qu’il arriverait à son but et l’énergie qui le soutenait alors.

Il avait toujours rêvé d’une prairie verdoyante légèrement vallonnée, éclaboussée de petites fleurs de toutes les couleurs de l’arc-en ciel, qui s’étendrait à perte de vue, quelques moutons broutant ici et là d’un air placide. Ou alors, d’une pelouse tapissée d’une herbe douce et accueillante, bordée d’une immense forêt ombragée, tapissée de feuilles mortes où perceraient des fraises et des champignons, de fougères et de lierre encerclant les vastes troncs à l’écorce craquelée, le glou-glou d’une rivière et le pépiement des oiseaux comme suspendus dans l’air frais. Une chaumière au toit épais, un chat parfois lascif parfois vif près de la cheminée, un confortable fauteuil aux accoudoirs si épais qu’il pourrait y poser quelques livres et un verre, suffisamment grand et solide sans être dur pour qu’il puisse y somnoler longuement sans se réveiller courbaturé ou y lire jusqu’au petit matin sans inconfort, un puits à la margelle de pierre dans la cour…

Il lui arrivait de croiser de rares passants qui marchaient en sens inverse, souvent seuls. Même lorsqu’il s’agissait d’un couple, ils semblaient solitaires comme si le hasard les avait placés côte à côte sans même qu’ils ne le remarquent. Ils avaient tous un même regard absent, à se demander s’ils l’apercevaient, lui, quand ils passaient à quelques pas, voire l’effleuraient lorsque la route se réduisait à un étroit sentier. Ils lui paraissaient être ailleurs, chacun dans un monde parallèle à tous les autres.

Il ne savait plus depuis combien de temps il marchait. Au début, il avait compté les jours, puis les semaines, mais s’était finalement embrouillé parce qu’il essayait aussi de compter ses pas pour estimer la distance parcourue. Il s’était efforcé d’arrêter en se récitant des chansons apprises dans son enfance, des poèmes enseignés à l’école. Quand il ne se souvenait plus des paroles, il s’énervait puis finissait par en inventer d’autres qui se substituaient finalement dans sa mémoire à ces trous qui n’avaient de cesse de s’y élargir, transformant graduel­lement ces textes en d’autres plus personnels, nostalgiques ou rêveurs, désespérés ou facétieux selon l’humeur du moment.

Un jour, il s’était mis à siffloter une mélodie qui lui trottait dans la tête sans répit. Il voulu s’en débarrasser, mais elle revenait, lancinante. Il la laissa faire. C’est alors qu’il commença à percevoir de légers grattements derrière lui qui semblaient faire écho au bruit de ses pas. Il tourna légèrement la tête et aperçut un immense dogue allemand vieux comme le monde, hâve et sale, qui le suivait au même rythme que marquait la tête dodelinante de la bête dont la longue langue se balançait hors de sa gueule grande ouverte tel le battant d’une cloche. Le chien sentit que l’homme l’observait. Il releva la tête et le regard à la fois triste et dévoué que soulignaient ses grandes paupières pendantes et comme remplies de larmes qu’il lui lança transperça le cœur du marcheur.

Enfin, il n’était plus seul.

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3 juillet 2012

« Un soleil de plomb, un soleil à faire cuire tout vivants son père et sa mère. » (Michel Pilard, Lettre d’un soldat de Don Pedro, 1832)

Classé dans : Environnement, Photographie, Récits, Sculpture — Miklos @ 21:25

« Bravez ce sol de lave, et ce soleil d’enfer. » — Lamartine, Toussaint Louverture.

Le soleil de plomb n’a de cesse de chauffer la ville. La nuit, la température ne tombe pas, et le lendemain elle atteint de nouveaux sommets, inouïs de mémoire d’homme. Une fois dehors, on ne peut échapper à la fournaise, l’air, immobile, bout autant à l’ombre qu’à la lumière éblouissante, l’asphalte se liquéfie et transforme les chaussées gluantes en un simulacre de la surface de la Mer morte odeur y compris, et on peut cuire un œuf au plat en un instant sur les pavés irradiants. Comme on le voit ci-dessous, certains passants s’essayent à l’éviter en lévitant.

Même les statues des jardins publics n’en peuvent plus : elles se débarrassent qui de leurs uniformes, qui de leurs toges ou de leurs robes. Celles des hommes semblent souffrir bien plus de la canicule que celles des femmes. On peut voir en haut à gauche un homme boire goulûment à une lourde cruche en pierre qui préserve quelque peu la fraîcheur de son contenu. C’est une femme qui la lui présente à bouts de bras, elle n’a pas eu le temps de se dévêtir, tellement il la pressait de l’abreuver. À quelques pas de là, un compère épuisé se repose, négligemment accoudé sur la tête de sa compagne qui a bien du mal à supporter ce poids.

Non loin de là, ce sont les parois en verre du Centre Pompidou, dans lequel s’étaient réfugiés quelques touristes pour y trouver climatisation et obscurité plutôt qu’art et culture, qui fondent à vue d’œil. Bientôt il fera aussi chaud à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Bientôt d’ailleurs il n’y aura plus ni intérieur ni extérieur.

21 février 2012

L’enjeu

Classé dans : Actualité, Politique, Progrès, Récits, Société — Miklos @ 12:03

La Ville est dorénavant couverte de caméras. Il y en a partout, à tous les coins de rues, sur les arbres et les réverbères qui les bordent, sur les feux aux carrefours et sur les poubelles des trottoirs, sur les façades des immeubles et des bâtiments, dans les petites et grandes surfaces, les cinémas, les théâtres et à l’Opéra, sur les grilles des jardins publics aux pelouses nettes de toute haie ou bosquet, dans les couloirs du métro, sur les quais et dans les rames, dans les sanisettes, même. Les porches et les entrées des édifices en sont tapissés, elles recouvrent tout, depuis les égouts et leurs bouches jusqu’aux gouttières et aux cheminées aux faites des toits. Les scanners corporels complètent ce dispositif : tout lieu public ou commercial doit légalement en posséder, et on commence à en installer dans les check-points des hauts grillages qui délimitent les quartiers.

Microscopiques et communiquant sans fil, quasi indétectables, ces caméras équipées de micros hyper sensibles voient, entendent et enregistrent tout, de jour comme de nuit. C’est pour rassurer le citoyens innocent – de quoi, on se le demande –, martèle sans relâche le ministre chargé de la sécurité intérieure : avec ce quadrillage imparable, cette détection en temps réel de tout mouvement suspect, aucun vol, aucune agression, aucun accident ni, Dieu préserve, attentat ne peut avoir lieu, ni, a fortiori, rester impuni.

Affirmation que démentent pourtant les statistiques clandestines. La criminalité s’était, comme toujours, adaptée. Il n’y a effectivement plus de grands braquages ou de règlements de comptes à la mitraillette, de viols dans les renfoncements de portes cochères obscures ou de vols à l’arrachée. Mais d’anciennes méthodes éprouvées reviennent à la mode : microfléchettes empoisonnées à l’action à retardement, lettres à l’anthrax, ou, de plus près, parapluies bulgares, polonium-210, thallium voire arsenic dans les aliments. L’internet permet dorénavant d’usurper des identités, de piéger des jeunes proies, de falsifier des cartes de crédit, de pirater des comptes bancaires et de détourner des fonds importants sans laisser de traces. Les greffes de visage et de cordes vocales à finalité esthétique se sont tellement perfectionnées qu’elles se pratiquent maintenant en ambulatoire ; il suffit donc de moins d’une journée pour se refaire une identité vierge et se rendre ainsi méconnaissable aux yeux et aux oreilles des caméras.

Face à cet échec que le pouvoir en place ne veut admettre mais que tout le monde subit, que préconiseront donc maintenant les candidats à la prochaine élection ?

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