Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

23 mai 2022

Les Trois heures du Juif, récit.

Classé dans : Histoire, Judaïsme, Religion, antisémitisme, racisme — Miklos @ 1:17


Le prétendu meurtre rituel de Simonino, in
Hartmann Schedel, Liber chronicarum, Nürnberg, Anton Koberger, 1493, Trento, Biblioteca comunale (source). On remarquera la marque ovale en jaune sur les personnages et leurs noms « hébraïques Â» (Mayir, Samuel, Thobias, Israhel, Moyses…). Cliquer pour agrandir.

La curieuse histoire que l’on pourra lire ci-dessous, est parue le 1er mars 1838 dans le Journal des Jeunes Personnes sous la plume d’Ernest Fouinet, puis en 1840 dans L’Écho des vallées et, curieusement, le 11 mars 1841 dans la rubrique « Feuilleton Â» du Moniteur industriel (on se demande bien quel rapport il y a entre le sujet du récit et la thématique de la publication…). Elle relate un incident antisémite qui aurait eu lieu en 1563 dans la ville de Trente le jour de la fin de l’important concile éponyme, ville où l’on vénérait les restes d’un enfant de trois ans, Simonino, qui aurait été tué en 1236 par des Juifs à des fins rituelles.

Comme le précise un article fort bien intitulé Antisémitisme : Meurtre rituel de Simonino, « fake news Â» du XVe siècle et publié à l’occasion d’une récente exposition au musée diocésain tridentin, c’est en 1475 que Simonino avait disparu et été retrouvé mort (et non en 1236, comme le raconte l’histoire ci-dessous), et son « culte Â» aura duré jusqu’en 1965, date où son nom fut retiré du Martyrologue romain.

Le récit qui suit a donc été publié du temps où l’on vénérait encore Simonino. Si l’auteur se positionne très explicitement et clairement contre le violent antisémitisme cruel, immoral et fanatique, exhibé à l’encontre du « héros Â», Salomon, on y trouve tout de même deux ou trois passages quelque peu ambigus (« Ce n’était plus l’avare et cupide marchand juif, c’était le père éploré, en larmes, orphelin Â», « son enfant chéri, dont la blonde chevelure d’ange n’avait pas encore pris l’équivoque nuance judaïque Â»).


Trente, Journal des Jeunes Personnes, 1838.
Cliquer pour agrandir.

Si vous passez jamais à Trente, votre cicerone, après vous avoir lait admirer le long pont de buis sur l’Adige, qui n’a rien d’admirable en vérité que l’eau limpide et fraiche qui coule entre ses pilotis, ne manquera point sans doute de vous conduire à l’église de Saint-Pierre, devant une chapelle, pour vous montrer le corps d’un enfant de trois ans, conservé dans une chasse placée sur l’autel. Ému par l’aspect de cette touchante relique, vous vous empresserez d’en demander l’histoire ; c’est ce que le disert cicérone voulait, et il vous redira avec chaleur et passion comment, en 1236, les Juifs de la ville enlevèrent le petit Simonino, l’enfant unique d’un artisan, et le crucifièrent après lui avoir extrait tout son sang pour l’infâme célébration d’une de ces fêtes odieuses que la haine des fanatiques attribuait aux Juifs. « Rappelez-vous, signor, vous dira-t-il, ce canal qui amène les eaux de l’Adige en larges ruisseaux dans la plupart de nos rues et de nos maisons ; eh bien ! c’est un de ces ruisseaux qui porta le pauvre corps martyrisé jusqu’à la rivière dans laquelle le trouvèrent des pêcheurs. Les Juifs furent convaincus de leur forfait : trente-neuf furent pendus, appiccati, signor, répétera le cicérone avec enthousiasme, et notre saint Sixte IV canonisa le martyr Santo Simonino. Tous les autres Juifs furent bannis de la ville, bien entendu ; mais comme le commence souffrait de leur exclusion absolue, on leur a permis de venir. pour les affaires de leur négoce, passer chaque année trois heures à Trente ; maledetti. Â» C’est ce que le guide vous recontera avec plus ou moins d’éloquence, mais il ne vous apprendra peut-être point l’anecdote que voici :

Le 4 décembre 1563, la ville de Trente était dans un mouvement extraordinaire. Le concile qui s’y tenait depuis dix-huit années allait termimer ce jour-là sa dernière session, et, de tous les points, on voyait les archevêques, les évêques, les chefs d’ordres religieux, les théologiens, les ambassadeurs des puissances de la chrétienté, se rendre dans l’église de Sainte-Marie-Majeure, où s’était loujours tenu à Trente le vénérable congrès. Il fallait entendre les habitants, accourus dans les places ou sur le seuil de leurs portes, pousser, à l’aspect des prélats, les uns en litière, les autres sur des mules richement caparaçonnées, des exclamations italiennes mêlées de paroles germaniques. C’est par ce trait que Scaliger caractérise l’habitant de Trente, en ajoutant qu’il est Romain par l’intelligence, Allemand par l’âme. En effet, ce peuple a, comme les hommes du Tyrol et des Grisons, toute la vivacité d’esprit de l’Italien, gracieusement fondue dans la gravité méditative de l’Allemagne : c’est la charmante alliance des yeux bleus et des cheveux noirs.

On aurait pu remarquer, du reste, que la tristesse et la mélancolie du nord l’emportaient ce jour-là sur l’enthousiaste gaité du midi : tous les habitants, devenus en quelque sorte hôteliers, pour loger trois patriarches, trente-deux archevêques, deux cent trente évêques, douze généraux d’ordre, cent quarante-six théologiens, les ambassadeurs et la suite de tous ces hauts, savants ou saints personnages, les habitants voyaient avec un profond chagrin leurs palazzi ou leurs maisons de marbre blanc rougeâtre se vider tout-à-coup. La ville allait donc rentrer demain dans ce calme qu’elle avait oublié depuis dix-huit ans ! « Plus de loyers richement payés ! Â» se disaient les hôtelliers. « Adieu les gros bénéfices Â», murmuraient les aubergistes. Aussi se promettaient-ils de rançonner doublement les pauvres Juifs qui allaient arriver à Trente pour y passer les trois heures seulement qui leur étaient accordées.

Déjà ils arrivaient en abondance. Par les portes Santa-Croce, San-Marpino, dell’Aquila. affluaient à pied, à cheval, ou montés sur d’humbles ânes, des hommes coiffés de toques jaunes ou portant dans quelque partie de leur habillement cette couleur d’éternelle malédiction et d’infamie. Ce stygmate, que si longtemps l’Europe chrétienne imprima sur tout un peuple, fut l’acte non seulement d’une aveugle cruauté, mais encore d’une immoralité stupide : c’était corrompre et non réformer, c’était pervertir en humiliant, car rien ne rend méchant comme de se sentir devenu un objet de mépris et de haine.

Or, un de ces malheureux proscrits, après avoir franchi la porte San-Lorenzo, traversait le pont à grands pas, autant du moins que le lui permettait un enfant de six ans qu’il conduisait par la main et qui courait cependant plutôt qu’il ne marchait. Salomon son père était si pressé ! Dans les trois heures, il avait à aller d’un bout de la ville à l’autre, pour régler ses comptes avec divers marchands, et conclure certains arrangements qui ne pouvaient se traiter par correspondance. La précipitation de sa marche avait aussi pour lui cet avantage. qu’elle le dérobait aux injurieuses interpellations des passants, ou du moins au chagrin de les entendre. Il ne put cependant éviter les injures, tant italiennes que tudesques, dont une vieille femme l’accabla au moment où il arrivait près de la tour carrée, qui défend la ville à la tète du pont.

« Maledetto ! Birbone ! Verfluchter ! Jude ! comment oses-tu passer près de ce canal, où l’on a trouvé le corps du bienheureux Simonino ? y passer avec un enfant encore ! Â»

La voix et l’accent de cette vieille étaient d’une effroyable dureté, et Salomon hâta le pas sans tourner la tête : il était pâle, et tremblait au point que son enfant le plaignait de ce qu’il avait si grand froid ; il est vrai que l’air etait piquant, car l’hiver est très rude à Trente : mais c’est au cÅ“ur surtout que le pauvre Juif avait froid, pendant que la vieille fanatique lui parlait comme nous venons de l’entendre. Enfin, quand il se trouva au centre de la ville, au milieu de ses coreligionnaires, tous dans une incroyable activité comme lui, il se sentit rassuré, et ne craignait pas de s’arrêter pour dire quelques mots à des amis qu’il n’avait pas vus depuis de longues années, qu’il ne devait revoir qu’un instant.

Il était donc vivement occupé à causer d’une affaire importante au coin d’une rue, et son enfant aux roues fraiches et rosées, aux yeux bleus, son enfant chéri, dont la blonde chevelure d’ange n’avait pas encore pris l’équivoque nuance judaïque, jouait avec quelques cailloux de ceux qui servaient au pavage des rues. De temps à autre, Salomon se tournait vers lui pour lui adresser une caresse dans un sourire, et l’enfant lui rendait ce baiser avec amour. Cependant Salomon, tout entier à l’affaire dont il s’entretenait alors, était resté quelques minutes sans resarder derrière lui ou à ses pieds. Il se reprocha enfin d’avoir oublié un instant son enfant bien-aimé, et dirigeait vers lui un regard plein d’une inépuisable tendresse… Benïamin avait disparu.

— O ciel ! ne me parlez plus ! Que m’importent les affaires de ce monde ! Mon enfant ? où est mon enfant ? où est mon Benïamin ?

Il ne songeait plus à l’or qu’il venait recevoir à Trente, ni aux marchés arantageux qu’il devait conclure dans ces trois heures fatales… Il ne lui en restait plus que deux environ. — Que je trouve mon enfant avant tout, se dit-il, et que je meure de faim après. Ce n’était plus l’avare et cupide marchand juif, c’était le père éploré, en larmes, orphelin. Il lui vint une idée effrayante : Benïamin avait peut-être été jouer au bord de l’eau ; il y courut. Pas un batelier qu’il ne lui demandât son enfant.

— Avez-vous vu mon enfant ? il a des cheveux blonds, des yeux bleus comme ceux de sa mère Rachel, sa mère qu’il n’a plus.

Puis il courut par les rues, sondant de l’œil le canal qui les arrose presque toutes.

— Mon enfant !… mon fils bien-aimé ! donnez-le -moi, rendez-le-moi ! qui a vu mon enfant ?

— Ton enfant, Juif, ton enfant ! Est-ce que les Juifs ont des enfants, eux qui les tuent ? Où as-tu mis le bienheureux Simonino ?

Telles étaient les seules réponses qu’il reçut, réponses bien amères, bien cruelles ; mais que lui faisaient les outrages ? Il aurait tout enduré, tout supporté, trainé toutes les croix pour ravoir son Benïamin. Il fremissait en voyant ces canaux, — partout un péril pour son enfant,— ces canaux qui avaient porté le cadavre de Simonino !

— Qu’on me le rende, et je donnerai tout ce que j’ai amassé, tout ce que j’ai au monde, tout ce qui ne serait rien sans lui.

Sa douleur attendrissante n’excitait que les rires et les huées de ce peuple fanatique, et cependant le temps se passait vite, et Salomon n’avait point retrouvé son enfant.

Sa dernière heure venait de commencer ; il se mit à courir les rues, les places, les promenades, comme un chien qui a perdu son maître. Il entrait dans toutes les allées, dans toutes les boutiques, s’inquiétant peu des insultes qui l’accueillaient partout. Il osait même, au risque d’être lapidé, entrer dans les églises et les chapelles, foulant aussi aux pieds tous les scrupules religieux ; c’est que sa seule religion alors, c’était son enfant, l’enfant que Dieu lui avait donné.

Pendant que Salomon se débattait dans sa poignante angoisse, une scène d’une majestueuse solennité se passait dans l’intérieur de Sainte-Marie-Majeure ; les légats, au nombre de cinq, présidents du concile, venaient d’annoncer au triple rang d’évêques et d’archevêques, qui se développait devant eux comme un rang d’or, que le saint synode était terminé, et alors le cardinal de Lorraine venait de provoquer les acclamations des pères du concile.

— Au bienheureux Pie, notre pape et seigneur, pontife de la sainte Église universelle, beaucoup d’années et une éternelle mémoire !

Et les pères tombèrent à genoux pour appeler sur lui une vie longue et un impérissable nom dans l’aveuir.

— Aux papes défunts, à Charles V, empereur, au sérénissime empereur Ferdinand, aux révérendissimes légats et cardinaux, aux illustres orateurs, aux évêques de sainte vie, le salut éternel !

— Amen amen ! répondirent les pères.

— Au très saint concile œcuménique de Trente, foi inaltérable, et jurons d’observer ses décrets.

— Nous le jurons !

Et le grand crucifix de l’autel inclina, dit-on, la tête à ce solennel serment.

— Sur tous les hérétiques anathème ! anathème ! répétèrent en chÅ“ur tous les membres du concile, qui se forma ensuile en procession pour aller entendre un Te Deum d’actions de grâces à la cathédrale.

Le merveilleux salut du crucifix fut bientôt connu dans la foule, et avec la rumeur pieuse se répandit le cri d’anathème poussé contre les hérétiques. Les masses se passionnaient, se fanatisaient à ces bruits qui circulaient de bouche en bouche. Anathème aux hérétiques ! Anathème aux Juifs ! c’est la conséquence que l’on tirait de toutes parts à haute voix, et les malheureux enfants d’Israël se hâtaient de quitter la ville. La dernière heure était d’ailleurs accomplie, et ils voyaient qu’il n’eût pas été prudent de leur part d’élever sur ce point la moindre discussion en ce moment d’effervescence.

Salomon seul était insensible à cette effervescence populaire ; celle qui fermentait et bouillait dans sa poitrine était si violente ! Il n’avait pas retrouvé Benïamin, et déjà il avait parcouru, examiné, fouillé presque tous les quartiers et recoins de la ville ; car il n’avait plus à voir qu’une courte rue, au bout de laquelle était l’église de Saint-Pierre. Aurait-il méme le temps de terminer ses recherches, au bout desquelles était le bonheur ou le désespoir ? Déja quelques habitants, quelques gardes de la ville l’avaient arrêté pour lui dire :

« Juif ! La dernière heure est expirée !

— Mon enfant ! mon enfant ! j’ai perdu mon enfant, Â» leur répondit-il en les repoussant à plusieurs pas, tant sa marche était éperdue et effrénée.

Il courait donc comme un fou, les yeux égarés, les cheveux épars, la barbe sillonnée par les crispations de ses doigts ; il courait plus vite que la foule qui le poursuivait, car il venait d’entendre sortir du fond de l’église de Saint-Pierre un cri déchirant, une voix plaintive qui, pénétrante comme la foudre d’un courant électrique, passa de sa tête au cÅ“ur, à tout ce qui dans les entrailles d’un père sent et aime un enfant unique.

Qui était capable de le retenir alors ? Non, rien, rien. Il se précipita, malgré tous les obstacles dans la nef, vers la chapelle où se conserve le corps du bienheureux Simonino.

C’est cette circonstance qui mit le comble à la rage du peuple. Un Juif entrer dans l’église où étaient les restes de l’innocent martyr de la synagogue ! Ce ne pouvait être qu’une odieuse bravade, une insulte !

«  À mort ! à mort le Juif ! Â» s’écriaient déjà de nombreuses voix, et quel horrible fanatisme ! ces cris de mort pénétraient jusque dans le temple du Dieu clément ; mais Salomon était sourd à toutes ces clameurs ; il venait de retrouver là, devant l’autel de San Simonino, son enfant, son unique enfant, mais dans quel état, grand Dieu ! Étendu la face contre terre, les bras en croix sur la dernière marche de l’autel, garrotté à ne pouvoir faire un seul mouvement, et frappé de la main ou du pied par des hommes ou des femmes qui passaient devant lui.

Couper les liens qui retenaient Benïamin, les rompre, ce ne fut rien pour Salomon, dont la force était décuplée par l’exaltation, et pressant son enfant contre son cÅ“ur, il descendit de la nef à grands pas, sans que le peuple, stupéfait et anéanti par cet acte d’audace, eut encore songé à se jeter au-devant de lui. Cependant, comme il arrivait près du portail, la peur vint le reprendre ; car il entendait derrière lui la femme qui l’avait apostrophé d’une manière si menaçante sur le pont ; il l’entendait dire à demi-voix : « Meure cet impie, dont la race a tué Simonino ! Â» Et quand elle fut hors de l’église, toujours sur les pas de Salomon, elle répéta à haute voix ces paroles :

« Meurent ! meurent les juifs, qui prennent les enfants à leurs mères ! Â» redirent plusieurs femmes que le sentiment religieux porté à l’excès, et le sentiment de l’amour maternel, sauvage et sans frein, pouvaient rendre féroces. « Mort aux Juifs ! Â».

— Qu’un le renvoie et qu’on garde son enfant… qu’on le baptise, s’écriait la portion la plus modérée de la foule, qui, cette fois, exaltée par les cris des femmes, barrait irrésistiblement le passage à Salomon.

— Non ! non ! disait le pauvre père avec un désespoir profond, ne m’enlevez pas Benïamin, le seul souvenir que m’ait laissé ma pauvre Rachel !

On allait cependant lui arracher son enfant, le tuer peut-être, et son père lui faisait un rempart de son corps. En ce moment la grande procession du concile, se rendant à la cathédrale, passait près de Saint-Pierre, et plus elle approchait, mieux le premier légat avait entendu la rumeur qui bruissait à la porte de l’église. Quand la tête du cortège solennel fut devant le portail, le légat demanda quelle était la cause de cette agitation que l’on voyait fomenter dans la foule.

« Un Juif dans l’église ; il a outragé la relique de San Simonino… qu’il meure… Non ! Non ! qu’on le chasse et qu’on garde son enfant pour le baptiser !

— Le faire chrétien malgré lui ! répondit le légat ; ce serait une intolérance cruelle et sans fruit pour la religion. Dieu n’a pas dit : Forcez les enfants de venir à moi ; il a dit : Laissez-les venir. Rendez à ce Juif son enfant, et peut-être, en se rappelant nos paroles et notre action, viendra-t-il un jour à nous. Â»

Le peuple obéit à l’arrêt miséricordieux du représentant du pape, et, pendant que le bienheureux père franchissait la porte San-Lorenzo, le concile tout entier se joignait au Te Deum d’actions de grâces.

Ernest FOUINET.

(Journal des Jeunes Personnes).

___________________
Voir aussi les articles (liste générée automatiquement) :

22 mai 2022

Dissertations critiques pour servir d’éclaircissements à l’histoire des Juifs avant et depuis Jésus-Christ

Classé dans : Histoire, Judaïsme — Miklos @ 9:29


Cliquer sur l’image pour accéder au livre en ligne.

Ces dissertations, de la plume de Louis-Michel de Boissy1725-1788 ou 1793. Historiographe, fils de Louis de Boissy. – La date de sa mort (suicide) demeure incertaine. (source : BnF ; cf. aussi ci-contre), « devaient faire partie d’un ouvrage plus considérable Â». Or du fait de leur manque de succès l’auteur s’est défenestré. Une très intéressante critique de cet ouvrage, retranscrite ci-dessous, a paru le vendredi 28 octobre 1785 dans le n° 301 du Journal de Paris.

Dissertations critiques pour servir d’éclaircissements à l’Histoire des Juifs avant et après Jésus-Christ, et de supplément à l’Histoire de M. BasnageJacques Basnage (1653-1723), pasteur à Rouen puis aux Pays-Bas, controversiste, historien et homme politique. Écrivit aussi en latin et en néerlandais. (source : BnF), par M. de Boissy. À Paris, chez la Grange, au Palais Royal, du côté de la rue des Bons-Enfants, N°. 123, et chez Belin, rue St. Jacques. 2 volumes in-12 d’environ 350 pages.

Ces deux volumes contiennent douze dissertations sur divers points de l’histoire des Juifs qui se rapportent à différents temps, les uns antérieurs et les autres postérieurs à Jésus-Christ. Celle du premier volume traitent de l’Idolâtrie d’Abraham avant sa vocation ; d’Abimelech, Roi de Gerare ; d’Aaron, frère de Moïse ; de l’Opinion des Saducéens et des Samaritains sur les Anges, etc. La plus curieuse et la plus considérable du second volume est celle qui concerne l’état des Juifs en France, sous la Première et sous la Seconde raceChacune des différentes lignées des rois de France. et les commencements de la troisième. Dagobert rendit un édit qui leur ordonna d’abjurer sous peine de bannissement. Charlemagne leur fut plus favorable, et mit un homme de cette nation au nombre des trois Ambassadeurs qu’il envoya au fameux calife Alraschid. Les deux ambassadeurs chrétiens étant morts, le Juif, qui s’appelait Isaac, se trouva seul chargé de la commission, et ramena un superbe éléphant à Charlemagne de la part du calife. Le crédit des Juifs augmenta sous le règne de Louis le Débonnaire. Ils eurent l’adresse d’intéresser en leur faveur l’impératrice JudithJudith de Bavière (797-843), impératrice de l’Empire carolingien de 819 à 840. :

« Ils avaient audience de l’empereur toutes les fois qu’ils sollicitaient quelque grâce ; et il leur donnait toujours des marques de sa bienveillance. Les courtisans se faisaient même honneur de rechercher leur amitié. Ils disaient hautement qu’il fallait respecter la postérité des anciens patriarches. Ils se recommandaient à leurs prières, et reconnaissaient qu’ils avaient le même Législateur qu’eux. Les femmes juives avaient part aux libéralités de la cour qui leur envoyaient de riches habits. Une si puissante protection releva cette nation qui avait été très avilie dans les siècles précédents. Elle fut surtout très avantageuse aux Juifs qui demeuraient dans le territoire de Lyon. Ils occupaient un des plus beaux quartiers de cette ville, qui, dans ces temps-là, était renfermée entre la Saône et la montagne de Fourvière. Une partie de ce quartier a retenu le nom de rue de la Juiverie. Ils y faisaient un commerce florissant et jouissaient par leurs richesses de la plus grande considération auprès d’un des principaux officiers de l’empereur, nommé Evrard, qui, sous le nom de Maître des Juifs, était préposé pour veiller à la conservation de leurs privilèges. Â»

L’établissement du gouvernement féodal au commen­cement de la Troisième race leur fut très funeste :

« On peut juger de l’avilissement où cette nation était retombée par les traitements ignominieux qu’elle éprouvait en divers lieux. Il y avait à Toulouse une coutume bien bizarre qui assujettissait un des Juifs de cette ville à être souffleté publiquement trois fois par an… À Béziers, tous les ans, le jour des Rameaux, l’évêque faisait un sermon au peuple pour l’exhorter à se venger des Juifs dont les ancêtres avaient crucifié Jésus-Christ. Il peur permettait en conséquence de les attaquer et d’abbattre leurs maisons à coups de pierres. Â»

L’attaque commençait le dimanche et continuait toute la Semaine sainte. Les Juifs se défendaient, mais ils n’étaient ni les plus nombreux, ni les plus forts. Ce ne fut qu’en 1160, qu’ils purent se rédimer de cette oppression. Enfin on en vint jusqu’à les massacrer. La première croisade est consignée dans leurs annales comme l’époque de la plus terrible calamité qu’ils aient essuyée depuis la rune de Jérusalem. À Rouen, le massacre fut effroyable en 1096, et dura depuis le mois d’avril jusqu’au mois de juillet. Les croisés ne les traitèrent pas avec moins de cruauté en Allemagne :

« Ils auraient passé au fil de l’épée tous les Juifs de la ville de Spire qui refusèrent d’abjurer la croyance de leurs pères, si l’évêque, par un trait d’humanité qui lui fait honneur, n’eût pris sous sa protection ceux qui s’étaient réfugiés dans son palais et n les eût secourus contre leurs oppresseurs. Il fit même pendre quelques-uns des Chrétiens qui s’étaient obstinés à les poursuivre, et par cet acte de rigueur, il en imposa tellement aux autres, qu’ils cessèrent leurs hostilités. Â»

Mais dans d’autres villes, on fit des Juifs un carnage affreux ; on les forçait à se tuer, eux et leurs enfants, etc.

L’auteur de ces Dissertations est religieux ; mais il est très impartial :

« Que le prédicateur, dit-il dans sa préface, déclame en chaire contre l’aveuglément des Juifs ; que le théologien les combatte dans ses écrits avec cette chaleur qui accompagne la dispute : rien n’est plus naturel. Mais que l’historien imitant leur exemple se laisse emporter aux mouvements d’un zèle amer, c’est ce que je crois tout à fait répréhensible. Â»

Les dernières Dissertations du second volume sont des notices relatives à quelques rabbins célèbres. Celle qui concerne Isaac Abarbanel est fort curieuse. Il paraît que cet Abarbanel avait de grands talents. Il gouverna le Portugal sous le règne d’Alphonse. Poursuivi par le fils de ce prince, il se réfugie dans la Castille, où Ferdinand le Catholique lui confie les finances et l’élève au rang de ses ministres. Après l’expulsion des Juifs de l’Espagne, il s’embarque pour l’Italie, et fait encore gagner les bonnes grâces de Ferdinand le Bâtard, qui régnait alors à Naples, et qui l’employa dans les détails les plus secrets et les plus difficiles du gouvernement. Cet homme, occupé presque toute sa vie de tant d’affaires importantes est un des plus savants rabbins qui aient existé, et le nombre de ses commentaires sur les livres sacrés est prodigieux.

Les Dissertations dont nous venons de rendre compte font honneur à la patience et à l’érudition de M. de Boissy. Elles devaient faire partie d’un ouvrage plus considérable ; mais la froideur du public sur ces sortes de matières l’a découragé.

___________________
Voir aussi les articles (liste générée automatiquement) :

2 août 2018

About the Jerusalem mayor’s stance regarding the pride parade

Classé dans : Judaïsme, Religion, Société — Miklos @ 16:27


People participate in the annual Gay Pride parade in central Jerusalem, under heavy security on August 3, 2017. (Miriam Alster/Flash90)

Quoting the Times of Israel: “Jerusalem Mayor Nir Barkat, who is not running for reelection, has never attended the parade during his time leading the city, saying he did not want to offend the capital’s ultra-Orthodox population.”

Is « being gay » (or being whatever) legal in Jerusalem as everywhere else in Israel? If so, why take into account/bother about those who are « offended » by the mere existence of these people and their proper parade, to the extent of murdering one at the last parade? Doing so supports, whence justifies, their undemocratic and hateful attitude.

On the contrary, the mayor should show active support of the statement of the organizers, “In the face of the hatred and fear that has led to violence and murder, we refuse to be silent”, by marching alongside with them.

___________________
Voir aussi les articles (liste générée automatiquement) :

5 avril 2015

La plus grande marée du millénaire

Classé dans : Actualité, Judaïsme, Peinture, dessin, Photographie, Religion — Miklos @ 20:26


Vitrine rue des Rosiers à Paris, au temps de la Pâque juive.
Cliquer pour agrandir.

Objection II contre la divinité du Pentateuque

Le passage de la mer Rouge n’a rien de miraculeux. Moyse ayant vécu long-tems sur les bords de la mer Rouge, & ayant exactement observé l’heure & la hauteur de son flux & reflux, & la nature de ses côtes, se servit artificieusement de cette connoissance pour délivrer son peuple à la faveur du reflux. Il les fit passer dans le temps que les eaux s’étoient retirées : mais les Egyptiens s’étant mis incon­si­dé­rément dans son lit au tems du flux, furent tous ensevelis sous ses eaux qui les y surprisent. C’est le sentiment qu’attribue aux Prêtres Egyptiens de Memphis Artapane, apud Euseb. preparat. lib. 4, cap. 17. Ce sentiment a été renouvellé par beaucoup de personnes, qui l’ont fait valoir de tout leur pouvoir.

Reponse

Il ne faut que peser les circonstances de cet événement, examiner le texte de Moyse, comparé aux autres endroits de l’Ecriture, où il est parlé du même événement, pour être convaincu que c’est ici un miracle vraiment divin & l’un des plus grands qui soient jamais arrivés ; que les Israélites passerent la mer ayant les eaux suspendues à leurs deux côtes ; & qu’enfin l’hypothese qu’ils aient profité du reflux, est absolument insoutenable.

Les Hébreux sortent de l’Egypte ; Pharaon les poursuit avec son armée : arrivés sur le bord de la mer Rouge, & étant enfermés entre des montagnes & des rochers inaccessibles, ils apperçoivent l’armée ennemie campée derriere eux. Pressés alors de toute part, ils ne doutent plus de leur perte ; ils tombent dans le découragement & le murmure. Moyse dans cette extrêmité s’adresse au Seigneur, & assure le peuple d’une prompte délivrance. Il leur dit que c’est pour la derniere fois qu’ils voient les Egyptiens ; que le Seigneur combattra pour eux, & qu’ils n’auront qu’à demeurer en repos. Aussitôt par l’ordre de Dieu, il éleve la verge qu’il tenoit en main, & divise la mer ; les Israélites entrent dans le milieu de son lit desséché, ayant l’eau comme un mur à leur droite & à leur gauche : erat enim aqua quasi murus à dextrâ eorum & lavâ. (Exodi, 14, 22.) Ils passent ainsi au milieu de la mer, ayant l’eau à leur droite & à leur gauche ; car Moyse le répete comme une chose remarquable, & comme prévoyant qu’on pourroit un jour en douter. Et dans le cantique qu’il composa après cette mémorable action, il marque d’une maniere plus vive & plus expresse ce qui arriva alors : « les eaux, dit il, se tinrent en monceaux ; les flots s’arrêterent, les eaux se geletent Â». Ou il faut absolument nier le récit de Moyse, ou il faut reconnaître ici un des plus grands prodiges de l’ancien Testament. Les autres écrivains sacrés nous en donnent la même idée ; & si ce n’est pas celle qu’on s’en doit former, toute l’Ecriture conspire à nous tromper. On peut voir Judith, le Psalmiste en plusieurs endroits, Habacuc 3, 8,10, 15 : le livre de la Sagesse, 10, 17, 18 & 19, 7.

Pour répondre maintenant à ceux qui prétendent que Moyse fit passer la mer Rouge aux Hébreux à la faveur du reflux, nous ne dirons pas avec Genebrard  que cette mer n’a point de flux & de reflux, ni avec Diodore de Sicile, qu’elle a son flux réglé tous les jours à la troisieme & à la neuvieme heures, c’est-à-dire depuis neuf heures du matin jusqu’à trois heures après midi dans l’équinoxe. Nous avouons que la mec Rouge a son flux & reflux reglé avec les autres mers qui ont communication avec l’océan ; mais nous soutenons qu’il est impossible que Moyse ait pu passer la mer Rouge avec les Hébreux, à la faveur de ce mouvement réglé des eaux. Tout le monde sait que dans le flux la mer s’enfle peu à peu & s’éleve contre les côtes ; & ce mouvement dure six heures. Après un quart d’heure de repos, elle prend un cours opposé pendant six autres heures, pendant lesquelles les eaux baissent & s’éloignent des côtes d’une maniere sensible : c’est ce qu’on appelle reflux. Il est suivi d’une espece de repos qui dure un quart d’heure, auquel succede un nouveau flux & reflux. Ainsi la mer hausse & baisse deux fois le jour, non pas précisément à la même heure, parce que chaque jour son flux retarde de trois quarts d’heure & quelques minutes Voilà ce qui regarde le flux & reflux en général. Pour ce qui est du flux & reflux. de la mer Rouge, ceux qui l’ont examiné exactement reconnoissent que cette mer dans son plus grand reflux, laisse environ deux cens cinquante ou trois cens pas du bord découvert & à sec ; mais lors même que le reflux est plus grand, le milieu du lit de la mer n’est jamais sans eaux, comme le remarque Jules Scaliger apud Drusiam in ex. 15, 4 ; d’où cet auteur conclut que c’est témérairement & sans raison que les ennemis des saintes lettres ont osé soutenir que les Israélites se servirent de l’occasion du reflux pour traverser la mer Rouge. Ceux qui soutiennent cette opinion, veulent que Moyse n’ait fait traverser aux Hébreux que le petit bras de mer qui est au fond ou la pointe de la mer Rouge vers le port de Sués. La mer en cet endroit n’a pas plus de largeur qu’un bon fleuve. Donnons-lui trois cens pas. Dans cette supposition même il est impossible que les Israélites y aient pu passer pendant le reflux, quand même il eût laissé ce terrein entierement sec l’espace de six heures ; ce qui n’est pas, puisque la mer se retire peu à peu du rivage, & qu’on ne peut point marcher sur le sable aussi-tôt après que l’eau s’est retirée. Les Israélites pouvoient être au nombre de deux millions de personnes, sans compter les embarras de bétail, de chariots, de meubles, & tout ce qui peut accompagner un peuple entier, qui étoit chargé non-seulement de ses propres biens, mais encore de toutes les richesses de l’Egypte, selon l’expression de l’Ecriture. Or, il est évident qu’une semblable multitude n’a jamais pu passer en six heures de tems dans un espace de trois cens pas de large. Pour en être convaincu, il n’y a qu’à faire un moment de réflexion sur le terrein qu’occupe une armée de cent mille hommes, & y joindre les bestiaux, les chariots, le bagage, sans oublier la précipitation, la crainte, le trouble & l’embarras qu’une conjoncture si peu attendue & si périlleuse dut causer dans un peuple timide & accoutumé à l’esclavage.

Mais, si c’est à la faveur du reflux que les Israélites ont passé la mer Rouge, comment Moyse a-t-il pu leur persuader qu’ils l’ont passée par un prodige eclatant, & comment les Egyptiens ont-ils eu l’imprudence ou plutôt la folie de s’exposer au flux de cette mer ? Si l’on dit que les Israélites ignoroient le reflux dans le tems du passage, dira-t-on qu’ils l’ont toujours ignoré depuis, quoiqu’ils aient si long-tems cotoye le rivage de cette mer ? Dira-t-on encore que tous les Egyptiens étoient dans la même ignorance ? Quand ils auroient pu l’ignorer, comment après s’être témérairement engagés dans le lit de cette mer, & voyant une partie de leur armée abymée sous les eaux, les autres ne se sauverent-ils pas ? Voyez la dissertation sur le passage de la mer Rouge par les Hébreux, qui est au premier tome, page 716 de la sainte Bible, avec des notes littétales . . . tirées du commentaire de Dom Calmet de M. l’Abbé de Vence, &c.

RR. PP. Richard & Giraud, Dictionnaire universel, dogmatique, canonique, historique, géographique et chronologique des sciences ecclésiastiques, &c. Paris, 1765.


Avant la célébration de la Pâque juive.
Cliquer pour agrandir.

___________________
Voir aussi les articles (liste générée automatiquement) :

23 septembre 2014

Quand l’amour chamboule tout, ou, Ce n’est pas vraiment de l’hébreu pour moi

Classé dans : Judaïsme, Langue, Photographie — Miklos @ 0:13


Cliquer pour agrandir.

.מַיִם רַבִּים לֹא יוּכְלוּ לְכַבּוֹת אֶת הָאַהֲבָה וּנְהָרוֹת לֹא יִשְׁטְפוּהָ
(שיר השירים ×—’ 7-6)

Un œil à peine indiscret pouvait remarquer un tatouage en hébreu s’étendant tout au long de la colonne vertébrale (ou de sa partie visible, du moins) d’une jeune femme qui allait faire ses courses au supermarché du coin.

Un œil un peu averti aurait réalisé que les mots qui s’y succédaient provenaient du Cantique des cantiques.

Si l’on veut restituer pour le lecteur non averti ce qu’exprime ce tatouage en faisant appel à la traduction de Sébastien Castellion, voici ce que cela donnerait : « Amour noyer puissent qui rivières ni, éteindre puisse qui eau ni a n’y il. Â»

En fait, la dite dame (ou son tatoueur) n’avait sans doute pas réalisé que l’hébreu s’écrit de droite à gauche, non seulement en ce qui concerne le sens de l’écriture des lettres qui constituent les mots pris individuellement, mais celui des mots dans les phrases : ici, ces derniers sont écrits de gauche à droite.

Et donc, si vous souhaitez vraiment savoir ce que dit ce beau verset (VIII:7), lisez la traduction ci-dessus à l’envers (ou de bas en haut, en ce qui concerne l’original). Indice : Omnia vincit amor (qui peut se lire dans tous les sens).

___________________
Voir aussi les articles (liste générée automatiquement) :

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos