Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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24 avril 2013

À l’heure du mariage pour tous

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias, Politique, Société — Miklos @ 13:55


Interracial Marriages In The South”, Ebony, June 1978.
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“‘We have problems raising our kids like any other couple but it’s never a Black and White thing,’ Mrs. Greene says.”

“‘We have nothing to hide. We’re two people who met each other, fell in love and got married,’ Ford declares.”


Black/White Dating”, Life Magazine, May 28, 1971.
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21 avril 2013

Administration, bureaucratie, centralisation, décadence, État, fonctionnaires…

Classé dans : Histoire, Littérature, Photographie, Politique, Société — Miklos @ 19:25


Administration du Centre Wallonie-Bruxelles.

«BUREAUCRATIE. Dans son sens littéral, ce mot d’une composition hybride signifie domination des bureaux. Il est né en Allemagne, où il y a peu de bureaux, et a été reçu et naturalisé en France, où ils ne dominent pas. Son acception première en Allemagne s’appliquait à une forme administrative que nous examinons au mot Bureau (voy. ce mot) ; ce n’est que par la suite qu’un sens défavorable y fut attaché1. Ce sens est à peu près le même, mais exprimé plus énergiquement, que celui qu’on rend en France par l’expression « les bureaux ». Un petit nombre de Français seulement emploient bureaucratie comme synonyme de bureaux : les autres, auxquels un romancier (Balzac) a rendu le mot familier, considèrent le bureaucrate simplement comme un homme de bureau, un employé inférieur ou supérieur. Dans cette acception, la bureaucratie serait donc l’ensemble des employés de tous grades, ou le personnel de l’administration, mais avec une certaine nuance défavorable, vague, indéfinie.

Toute institution, sans aucune exception, court le danger d’altérer avec le temps son principe, de voir se développer dans son sein les abus dont elle porte le germe en naissant. C’est une conséquence de l’imperfection humaine que chaque qualité ait pour pendant un défaut spécial dont il est difficile de se préserver. Heureux l’homme qui n’a que les défauts de ses qualités.

L’administration ne saurait échapper à la commune destinée. Aussi bien qu’aucune société, qu’aucun corps politique ne peut se passer de gouvernement, aucun gouvernement ne peut exister sans administration. Ce serait la tête d’un corps qui n’aurait pas de membres pour exécuter ses desseins. Et plus l’État sera grand et civilisé, plus son administration sera nécessairement, inévitablement compliquée.

Nous ne prenons pas ici, bien entendu, le mot compliqué en mauvaise part. il ne signifie pour nous que : multitude d’organes, ce qui est un mérite évident en présence d’une multitude d’attributions. L’art de l’organisation consiste précisément à proportionner exactement les rouages à l’effet à produire, les organes administratifs aux attributions dont on les a chargés. Mais cette juste proportion existe-t-elle toujours – et on peut pécher en moins comme en plus – et le jeu du mécanisme n’éprouve-t-il aucun frottement abusif ?

Ce serait, nous l’avons dit, échapper au sort commun.

La médaille administrative a donc son revers, et c’est ce revers qu’on désigne par le mot bureaucratie, ou par l’expression les bureaux.

Que reproche-t-on à la bureaucratie, et dans quelle mesure les reproches sont-ils fondés ? C’est là une question difficile à résoudre. On comprend que les plaintes varieront d’abord d’après le degré d’instruction des citoyens ; il en est qui en veulent au garde champêtre de les empêcher de commettre des déprédations dans le champ d’autrui. Les plaintes différeront en outre selon la classe sociale à laquelle on appartient, selon la profession qu’on exerce, selon le drapeau politique sous lequel on se range, selon le culte qu’on professe, enfin selon l’idée qu’on se fait des droits et des devoirs de l’administration.,

Ce dernier point est même d’une influence toute particulière sur le jugement du citoyen. Si l’on n’est pas d’accord sur les attributions naturelles de l’administration et sur celles qu’elle aurait usurpées ou qui lui auraient été conférées à tort, comment s’entendre sur ce qui est exercice légitime de l’autorité et sur ce qui est abus ?

On répondra peut-être qu’il ne s’agit pas ici des limites de l’autorité administrative, mais de la manière de l’exercer ; c’est l’organisation et le personnel qui sont en cause et non les lois. Il est des points sur lesquels les partisans de la centralisation ne contredisent pas les partisans du self-government, et ce sont ces points que nous allons relever pour rechercher dans quelle mesure ils sont fondés.

En tête des reproches qu’on articule contre la bureaucratie, est celui-ci : Elle abonde trop dans son propre sens, en d’autres termes, elle administre trop.

Pour démêler ce qu’il y a de vrai dans cette accusation, nous sommes obligé de rappeler brièvement quelques faits historiques. Lorsque les hordes, ou si l’on veut les peuples armés, envahirent l’Allemagne, la France (les Gaules), les îles Britanniques, et formèrent des États par voie de conquête, les souverains n’eurent, pendant longtemps, d’autre souci que de défendre, et quelquefois d’étendre leurs possessions. Le seul but du gouvernement – ou de ce qui en tenait la place – la seule mission de l’État, c’était donc de constituer une forte armée. L’organisation qu’on lui donna pour ce but aboutit au système féodal. (Voy. Féodalité.)

La féodalité n’était au fond qu’un campement en pays ennemi, campement qui avait pour tentes des châteaux forts.

Mais dans la société, comme dans la nature, rien n’est immuable. Aussi, dès que la conquête était consolidée et la féodalité établie, la transformation commença. Elle marcha d’abord lentement, puis plus ou moins rapidement, mais sans jamais s’arrêter. Nous n’avons pas à retracer l’histoire de cette marche de la barbarie vers la civilisation ; mais il importe de faire remarquer que le premier pas fut fait lorsqu’on reconnut que la société avait encore d’autres besoins qu’une force armée. Telles étaient d’abord la justice, la sécurité intérieure, et bientôt aussi la nécessité de pourvoir aux dépenses communes, dépenses qui progressèrent plus rapidement même que la civilisation dont elles payaient les frais. Car il faut tenir compte des dilapidations.

Or, pour chaque nouveau besoin, matériel ou moral, que l’État était appelé à satisfaire, il fallait créer un organe spécial, un nouveau rouage administratif. Et qu’on ne s’y méprenne pas, les juges aussi étaient d’abord des administrateurs – ils administraient la justice et souvent d’ailleurs le même fonctionnaire rédigeait des règlements et prononçait des jugements.

Cette augmentation croissante des besoins sociaux2, était-elle un mal ou un bien ? Nous pourrions nous borner à répondre : Qu’importe ? C’était un fait irrésistible, il fallait bien s’y soumettre. Mais nous n’esquiverons pas la difficulté par cette fin de non-recevoir ; nous aimons mieux dire carrément : C’était un bien. Abstraction faite de quelques aberrations, ces besoins étaient directement ou indirectement de l’ordre moral. Les exemples ne nous manquent pas pour prouver cette proposition ; ils se présentent en foule à notre esprit : mais choisissons pour notre démonstration un des faits dont les effets moraux sont peut-être les moins apparents, la création des armées permanentes.

Vers la fin du moyen âge, nous insistons sur l’époque, la création des armées permanentes était un immense bienfait. Auparavant tout homme libre en état de porter les armes était soldat ; les serfs qu’on ne jugeait pas à propos d’armer, travaillaient pour nourrir les guerriers. L’usage continuel des armes et l’absence de tout frein divisaient alors la nation en oppresseurs et opprimés. L’anarchie régnait en maîtresse absolue. Le gouvernement n’était qu’une ombre, qu’un mot. Les armées permanentes firent cesser le chaos, et en spécialisant les occupations elles purent permettre à la société de consacrer une partie bien plus grande de ses membres aux travaux de la paix. La sécurité se rétablissant, ces travaux purent devenir fructueux et préparer la diffusion des lumières.

Ainsi donc, les besoins de la société se multiplièrent à mesure que la civilisation avança, et c’est l’administration qui fut chargée, sous les ordres du gouvernement, de veiller à leur satisfaction.

Tout d’abord les affaires administratives durent être très simples : un homme décidait, d’après les inspirations de son jugement, les difficultés qui se présentaient. À mesure que les relations sociales se multiplièrent et se compliquèrent, l’administrateur reçut souvent des instructions du gouvernement. Des règlements furent rédigés, et des clercs, secrétaires, employés furent appelés à porter les décisions sur des registres, à écrire les correspondances adressées soit à l’autorité supérieure, soit aux subordonnés, soit encore aux particuliers : voilà l’origine des bureaux.

Ils ne purent manquer d’acquérir une certaine influence officieuse, tranchons le mot, occulte ; car la loi ne leur en a jamais conféré en France…3 à tort selon nous. L’influence leur vint tantôt de la paresse, de la négligence de l’administrateur titulaire, tantôt de son ignorance, surtout dans les siècles antérieurs. À ces époques reculées on donnait les emplois par trop souvent à de grands seigneurs, à des favoris : on a nommé plus d’une fois un danseur là ou il fallait un mathématicien. Les affaires n’en attendaient pas moins une solution ; on en chargea donc les bureaux, et le titulaire se borna à signer. Les bureaux eurent en conséquence d’autant plus d’influence que l’administrateur était plus étranger à sa fonction.

Le mal aurait été moindre si les bureaux avaient eu une mission officielle, une responsabilité. N’en n’ayant pas, il se trouva plus d’un commis ambitieux qui s’arrogea une autorité extralégale, que le public n’avait que trop intérêt à reconnaître. Pour fortifier son influence, il dut songer à multiplier les affaires, c’est-à-dire, les points de contact entre l’administration et les citoyens, et il y arriva, en rédigeant des règlements minutieux, des formalités plus ou moins nombreuses.

Au fond, c’était donc le gouvernement qui était la cause première des abus qui pouvaient résulter de cet excès de réglementation, pourquoi n’avait-il pas fait de meilleurs choix ? Pourquoi nommait-il un administrateur qui ne savait pas administrer ? On a toujours vu que là où le chef est à la hauteur de sa tâche, les employés restent dans leur rôle de subalternes, d’auxiliaires, s’inspirant de sa pensée et l’exécutant fidèlement. Cette règle est sans exception.

Mais s’il n’y avait en que les règlements provenant de cette source, on n’aurait eu à se plaindre que de maux locaux. Le mal a des causes à la fois plus profondes et plus générales. Nous croyons, en effet, pouvoir attribuer aux trois causes principales suivantes l’origine de l’excès de réglementation dont on se plaint, et que l’administration elle-même tend maintenant à restreindre.

Premièrement, le servage a duré en France tellement longtemps, bien plus longtemps par exemple qu’en Angleterre, que les populations se sont habituées à tout attendre, à tout voir venir de l’autorité, de leur seigneur ou de l’État. Elles ont donc provoqué bien des mesures et appelé bien des interventions auxquelles on n’aurait pas pensé. La manie de demander le concours du gouvernement est tellement entrée dans le sang français, qu’on la retrouve chez des personnes où on est loin de la chercher.

Secondement, en France, on est profondément logique et en même temps grand admirateur de la symétrie. Ayant réglementé une chose, ou ne voyait pas pourquoi on ne réglementerait pas une autre. Nous ne parlons pas ironiquement. Cette tendance était d’ailleurs secondée par l’esprit d’empiétement qui est dans la nature humaine, et plus encore dans la nature de toute institution, de tout corps, de toute assemblée.

Troisièmement, enfin, et ici nous arrivons à la cause la plus puissante, et en même temps la plus légitime de la réglementation, la nécessité de contrôler l’action des fonctionnaires a dû porter le gouvernement d’une part, et la législature de l’autre, à établir une foule de prescriptions, dont les inconvénients sont souvent vivement sentis par les citoyens. Il arrive alors qu’on met sur le compte de l’administration les actes mêmes qui ont été faits contre elle.

Nous admettons donc la réalité d’un excès de réglementation, et sur ce point nous pouvons nous appuyer sur plusieurs décrets impériaux et sur plusieurs circulaires ministérielles ; mais nous ne saurions admettre en même temps que les plaintes des citoyens ont toujours pour fondement les règlements superflus. Une telle supposition serait contraire à la nature humaine. Comment, les hommes seraient toujours justes, équitables, raisonnables ? Ils ne seraient jamais égoïstes ou passionnés ? L’expérience nous apprend qu’on se plaint de ce qui gène momentanément, sans se préoccuper de savoir si cette gène n’est pas dans l’intérêt général, peut-être dans notre propre intérêt de demain. Les personnes que nous avons vues se soumettre avec le plus de mauvaise grâce à la visite douanière aux frontières, étaient des protectionnistes ardents !

Eh bien, toute la gêne nécessaire, comme les entraves inutiles, que l’administration est chargée d’imposer au public, sont imputées à la bureaucratie, et l’on a vu qu’il ne lui revient en réalité qu’une très-petite partie de ces reproches. Mais ce sont les bureaux qu’on voit plutot que leurs chefs supérieurs, et de plus, il y a moins de danger à frapper sur le sac que sur le meunier.

On reproche encore à la bureaucratie d’être, les uns disent formaliste, les autres, bornée. Ces deux mots sont synonymes aux yeux du public. En d’autres termes, les bureaux s’attachent un peu trop à la lettre de la loi et en négligent l’esprit. C’est un reproche qui a reçu une fausse direction. Le factionnaire ne doit-il pas exécuter fidèlement sa consigne ? Où irions-nous, si les bureaux modifiaient arbitrairement les lois ? Il est de leur essence de les exécuter à la lettre, et d’autant plus, qu’ils n’ont pas la responsabilité de leur violation.

C’est à l’administrateur à choisir entre l’esprit et la lettre, lorsque les circonstances ne permettent pas de les mettre d’accord, ce qui d’ailleurs devrait être la règle.

Que l’administrateur lui-même soit parfois borné ou formaliste, qu’il préfère proposer pour une récompense plutôt un homme qui a vingt ans de service qu’un homme qui se distingue, qu’il aime mieux laisser une affaire en souffrance que de la régler d’après un principe nouveau, cela n’est pas impossible. Ce n’est pas là encore du reste le pire de tous, s’il est bien sincèrement épris du règlement. Il nuit en retardant le progrès, mais il causerait bien plus de dommage, s’il se servait du règlement seulement comme d’une fin de non-recevoir, sans s’en préoccuper là ou il le gênerait.

En résumé, si les bureaux suivent fidèlement les formes prescrites, c’est à celui qui a fait le règlement qu’on adressera les reproches qu’il peut mériter.

La routine est un autre défaut qu’on impute à la bureaucratie.

Qu’est-ce que la routine ? C’est le rail dans lequel glisse la locomotive, ou pour parler sans métaphore, c’est la pratique des affaires. À force de faire une même chose, d’examiner une question sous toutes ses faces, on a des solutions toutes prêtes pour tous les cas qui peuvent se présenter. C’est là un très grand avantage. Seulement cette médaille aussi a son revers, et c’est à ce revers qu’on attache le sens défavorable du mot routine. Obligé de répéter toujours le même travail, on arrive à le faire mécaniquement ; n’ayant plus l’habitude de chercher des solutions, on vent faire entrer dans un des moules du laboratoire bureaucratique jusqu’à des affaires qui ne peuvent qu’y être déformées.

Ce reproche est-il vrai ? Il serait difficile de nier que des hommes chargés d’une fonction pour laquelle ils ne se sont pas préparés ne soient heureux de se débarrasser de cette façon de toute difficulté ; mais dans ce cas, ce n’est pas à eux, mais à ceux qui les ont choisis qu’incombe la responsabilité. Il n’y aura toujours que les ignorants ou les intelligences bornées qui suivront aveuglément et servilement les précédents. Les esprits cultivés ne se considéreront comme liés par les décisions antérieures que dans la mesure d’une justice égale pour tous, et ne fermeront nullement la voie aux perfectionnements.

Du reste, ce n’est pas aux bureaux qu’est donnée la mission d’innover ; leur tâche consiste plutôt à conserver, à maintenir afin de servir de frein à l’arbitraire.

Autre plainte. Les affaires engagées dans les rouages administratifs n’en sortent qu’après une perte considérable de temps. On en accuse non seulement les formalités nombreuses à remplir – formalités aussi souvent protectrices que gênantes – mais encore la paresse, la négligence des employés. Là où ce reproche peut être mérité, c’est aux chefs et à ceux qui les ont nommés que la responsabilité incombe. Tant vaut le chef, tant valent les employés.

À ceux qui parlent de l’impolitesse, de la grossièreté de certains employés, nous répondrons simplement : Rien ne vous oblige à supporter la grossièreté. Si tous les citoyens réclamaient avec l’énergie nécessaire, l’abus cesserait. Combien ne se plaignait-on pas il y a quinze, vingt ou vingt-cinq ans de l’impolitesse des sergents de ville ? Qu’en est-il résulté ? Actuellement ces modestes et utiles agents sont renommés pour leur complaisance. Si un fonctionnaire est impoli, c’est donc la faute du public.

Cependant, cette plainte va en diminuant. D’abord elle ne s’applique pas aux employés de tous grades qui ne reçoivent qu’accidentellement une personne étrangère au service ; quant aux agents qui sont obligés de recevoir un nombreux public, ou leur accordera volontiers un peu d’indulgence, lorsqu’on se sera mis pour quelques jours à leur place. Les commis des établissements particuliers, soumis aux mêmes influences, se laissent souvent entraîner aux mêmes mouvements d’impatience. Mais, répétons-le, il y a sur ce point des progrès évidents, et si le public y tient la main – car cela le regarde – ce qui reste de cet abus disparaîtra.

Heureux si d’autres améliorations, bien autrement importantes, pouvaient être réalisées aussi rapidement et aussi certainement que celle-là. Ce serait d’abord, d’établir des conditions d’admission qui assurent aux futurs employés ou fonctionnaires un savoir au niveau des exigences de l’époque actuelle. Les examens sont, il est vrai, maintenant plus fréquents qu’autrefois, mais ils sont loin d’être généralement établis ; ils sont aussi beaucoup trop élémentaires. Ensuite, il faudrait une loi qui posât les règles de l’avancement ; les arrêtés ministériels ne lient pas les ministres, ni même les chefs de service ; ils n’opposent aucune barrière aux sollicitations du dehors. La loi la plus rigoureuse et la plus minutieuse ne pourrait sans doute pas empêcher toutes les injustices, car les chefs de l’administration doivent naturellement conserver une certaine latitude, dans l’intérêt même du service ; mais elle empêcherait bien des iniquités, préviendrait bien des découragements préjudiciables à l’intérêt général. Une des dispositions essentielles de cette loi serait, qu’un fonctionnaire ou employé ne peut perdre sa place sans avoir été appelé à se justifier.

Ces améliorations et d’autres, qui sont développées au mot Organisation administrative, auraient plus d’influence qu’on ne pense pour faire disparaître ou diminuer certaines imperfections dont les bureaux, comme toute institution humaine, peuvent être entachés. Mais ces imperfections n’empêchent pas l’administration de rendre des services inappréciables, et il est certain que sa lourde, mais forte organisation a plus d’une fois préservé la France de l’anarchie. »

Maurice Block (1816-1901) : « Bureau­cra­tie », in Dictionnaire général de la politique. Paris, 1863.

______________________

1. On trouvera, sur la bureaucratie en Allemagne, d’excellentes notices dans le 1er vol. de la Politique (en allemand) de M. Rob. de Mohl, p. 99 à 130 ; dans le Staatslexicon de MM. Rotteck et Welker, t. III, p. 178 à 220, article de M. Henride Gagern, dans le Staatswörterbuch de MM. Bluntschli et Brater (article de ce dernier), t. II, p. 298 à 300. On peut citer aussi Rohmer, Deutschlands alte and neue Bureaucratie et quelques autres écrits de moindre importance. La matière ne semble presque pas avoir été traitée en France, et les travaux souvent profonds que nous venons de citer s’appliquent trop particulièrement à l’Allemagne, pour que nous ayons pu les utiliser. En Angleterre, où « les bureaux » existent pourtant aussi, on ne paraît pas avoir écrit sur la matière.

2. Ne pas confondre avec les besoins, même légitimes, de l’État.

3. Il y a eu quelques exceptions dans l’administration des finances.


Georges Courteline: Messieurs les ronds-de-cuir. Tableau-roman de la vie de bureau.
Préface de Marcel Schwob. 1893.

«Lequel des deux, de l’employé ou du bureau, était le fruit naturel de l’autre, sa sécrétion obligée? c’est ce qu’on n’eût su préciser. Le fait est qu’ils se complétaient mutuellement, qu’ils se faisaient valoir par réciprocité, étant au même titre sordides et misérables. Les taches huileuses qu’ils se repassaient depuis des années semblaient les caractéristiques de leur étroite parenté, et si l’un fleurait l’âcreté des paperasses empoussiérées, l’autre exhalait l’odeur atroce des vieux chastes, doucereuse, écœurante, qui est comme le relent de leurs virginités rancies. »

George Courteline, Messieurs les ronds-de-cuir. 1893.


Albert Dubout (1905-1976). Source : Daumier et Dubout – deux caricaturistes marseillais. Exposition de la Fondation Regards de Provence, 2007-2008.

11 avril 2013

Design pour un monument commémoratif

Classé dans : Actualité, Photographie, Politique — Miklos @ 21:42

7 mars 2013

Un roman d’actualités

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Photographie, Politique, Société — Miklos @ 1:41

« Les romans de Gaston Leroux n’ont rien perdu de leur charme désuet ni ses nouvelles de leur éclat mystérieux. » — Miklos, La musique qui tue, 2005.

La mort – la Mort – est omniprésente chez Gaston Leroux : c’est une grande dame en noir au parfum envoûtant dont on n’aperçoit que l’ombre, accompagnée d’une musique lancinante, celle du violon du Fantôme de l’Opéra au cimetière de Perros-Guirec éclairé à minuit par la lune d’une « lumière qui ne pèse rien », celle de la vielle qui joue « la chanson qui tue », ou encore du crapaud qui sort de la bouche de la Carlotta, bouche « créée pour l’harmonie, cet instrument agile qui n’avait jamais failli, organe magnifique, générateur des plus belles sonorités, des plus difficiles accords, des plus molles modulations, des rythmes les plus ardents, sublime mécanique humaine à laquelle il ne manquait, pour être divine, que le feu du ciel qui, seul, donne la véritable émotion et soulève les âmes ».

Le principal protagoniste de ces fascinants romans est l’attachant reporter – on dirait journaliste investigateur, de nos jours – Rouletabille, qui enquête sur les morts qui frappent notamment les femmes qu’il aime – sa mère, sa femme… – et d’autres affaires mêlant souvant le sordide au politique voire au diplomatique. Son ami Sinclair est le Dr Watson d’un bien plus sympathique Sherlock Holmès que celui de Conan Doyle – après tout, il tient aussi un peu d’un Arsène Lupin – mais tout aussi « raisonnable ».

Dans Le Crime de Rouletabille – dont on sait bien, avant même d’avoir ouvert le livre, qu’il ne peut en être l’auteur, ce qui n’empêche pas de dévorer avidement ce roman à rembondissements qui ne manque pas d’humour (la scène de pickpocket dans le train de nuit est hilarante tout en ne ménageant pas le suspense) –, le voici accusé de l’assassinat de sa femme : « Ivana Vilitchkov, d’une étrange beauté, appartenait à l’une des plus illustres familles de Sofia, qui avait été mêlée de façon atroce aux malheurs tragiques de Stamboulof et de ses amis. Tous ces incidents sont connus. Tous les journaux ont reproduit le récit des scènes sanglantes qui, en marge du conflit des Balkans, avaient été comme le sinistre prologue d’une radieuse union consacrée à la Madeleine au milieu du Tout-Paris. »

L’actualité de l’époque – on est en 1921 –, y est à peine voilée. C’est en 1895 que Stepan Stamboulof, ex-premier ministre de Bulgarie, est assassiné à Sofia. Le nom du personnage de la courtisane-espionne Théodora Luigi résonne comme celui de Mata Hari, exécutée quatre ans auparavant, tandis que celui du comte de Mornac évoque sans peine celui du duc de Morny, l’intrigue du roman se déroulant à Deauville.

Mais en lisant aujourd’hui ce roman, on peut aussi être frappé par certaines descriptions qui ne sont pas sans ressembler à des événements contemporains. En voici quelques passages.

L’affaire DSK

En réalité, Roland Boulenger a-t-il eu du génie ? Nous le saurons peut-être prochainement. Je l’ai toujours cru un peu faiseur. Assurément il ne savait point être simple. Il était trop bel homme et avait la parole trop fleurie. Son charme était certain. Les femmes en raffolaient et ses conférences auxquelles elles ne comprenaient rien étaient le rendez-vous des élégantes, comme au temps de Caro. Avec cela, il était très mondain, ce qui ne l’empêchait pas de travailler douze heures par jour. Son esprit d’invention se répandait dans tous les domaines. C’était là son crime.

[…]

Roland Boulenger qui n’était guère plus âgé que sa femme, avait eu et continuait d’avoir les plus belles aventures du monde. Il ne perdait son temps en rien : chacun savait cela et Thérèse (c’était le nom de Mme Boulenger) n’ignorait point que son époux menait de pair le travail et le plaisir. Il n’y mettait point toujours de la discrétion. Elle était la première à en sourire, et si elle souffrait, cela ne se voyait guère. À une allusion un peu trop précise de ses amis qui tentaient de la plaindre, elle répondait : « Oh ! moi, il y a longtemps que je ne suis plus qu’un pur esprit ! J’aime Roland pour son intelligence et pour son grand coeur d’honnête homme. Le reste n’a pas d’importance, c’est des bêtises ! »

[…]

Roland Boulenger survint. Il paraissait plein d’entrain et ses yeux brillaient d’un éclat nouveau. Il était vraiment beau, d’une beauté mâle, intelligente et pleine d’une forte séduction. Je l’enviai. Celui-là faisait souffrir les femmes.

L’affaire Pistorius

« Thérèse avait le moyen, par la femme de ménage, de pénétrer dans la villa. Les autres ont peut-être entendu ouvrir la porte et se sont peut-être trouvés tout à coup devant Thérèse. Il faut admettre que ces trois personnages étaient dans un état à ne mesurer ni leurs gestes ni leurs paroles. Dans son cauchemar d’opium, Roland s’est-il cru menacé ou a-t-il cru que Théodora l’était, ce qui me paraît plus normal ? Le bruit fait à la porte par Thérèse l’avait certainement fait venir avec son revolver… et il ne fait plus de doute, hélas, que le revolver a servi… Il est même à présumer que s’il n’a servi que deux fois c’est que Thérèse le lui a arraché des mains peut-être… Quand l’agent est arrivé, Roland venait de refermer la porte peut-être… quand il a entendu l’agent, il l’a rouverte !… sûrement… »

[…]

– Le drame, quoi que tu en dises, continua Ivana, paraissait tellement simple que l’enquête la plus sommaire pourrait dès lors le résumer. Elle fut encore plus rapide qu’on ne pouvait l’espérer et c’est tout juste si le commissaire central posa, dans le particulier, si l’on peut dire, deux ou trois questions à Thérèse qui avait retrouvé sa pleine connaissance et qui confirma qu’elle s’était trouvée en présence d’Henri II. « Il était fou ! a-t-elle dit, je ne lui en veux pas ! » À la suite de quoi le commissaire eut une longue conversation avec Roland et je crois bien que l’on est en train de s’entendre pour bâtir de toutes pièces un accident… Ces messieurs de la police et du parquet qui sont enfermés en ce moment dans une pièce du premier étage y travaillent…

Deauville alors comme maintenant

« Mon cher Sainclair, j’allais chez toi. Nous t’emmenons à Deauville.

– À Deauville ! m’écriai-je, Ivana qui aime tant la vraie campagne… Je ne vois pas Ivana à Deauville. Elle déteste les snobs ! »

[…]

Le soir, après dîner, nous allâmes au Casino. On était en pleine saison. C’était une folie. Où donc tous ces gens trouvent-ils tant d’argent ? Mais vous pensez bien que je ne vais pas faire le censeur ni découvrir une salle de baccara. Dans le privé, j’ai vu en quelques coups de cartes passer des centaines et des centaines de mille francs. Mais ce qui me stupéfiait le plus, c’était la richesse des toilettes des femmes et leur tranquille indécence. Je sais bien que je suis vieux jeu, vieux Palais, tout ce que l’on voudra, mais il y a des limites à tout.

La nature humaine

Ce n’était pas pourtant un méchant homme, ce M. HébertLe juge d’instruction dans l’affaire., et comme on dit, il n’aurait pas fait de mal à une mouche, bien qu’il eût envoyé pas mal d’assassins à la guillotine, mais il trouvait tout naturel qu’un mari trompé tuât autour de lui comme un sauvage ! C’est extraordinaire, comme, par certains côtés, nous tenons encore à l’âge des cavernes.

[…]

Ainsi le joli monsieur qui accompagnait La Candeur n’était autre que l’illustre Vladimir !… dont j’avais entendu tant parler… qui avait partagé avec les deux reporters de si curieuses aventures au cours de la guerre des Balkans… Un très joli garçon, d’une moralité au-dessous de tout, mais brave et capable d’un dévouement à toute épreuve, lui aussi, pour Rouletabille. Enfin je n’ignorais pas que dans le moment, veuf d’une vieille dame millionnaire qui avait trahi ses espérances lors de l’ouverture du testament, il courtisait, pour le bon motif, une jeune artiste endiamantée du théâtre des Capucines, éblouie par le chic d’un fiancé qui prétendait descendre d’une des plus nobles et des plus riches familles de Kiev à laquelle la paix du monde et la ruine du bolchevisme allaient incessamment rendre son antique prospérité. En attendant, Mlle Michelette des Capucines lui payait ses cigarettes.

La presse

Les journaux tirèrent encore, ce jour-là, des éditions spéciales, à profusion. Les petits canards du soir s’en donnèrent à cœur-joie, inventant les incidents les plus plaisants et les plus grotesques, donnant des détails aussi extraordinaires que précis sur la façon dont Rouletabille s’était débarrassé de ses gardiens. Le Courrier de cinq heures affirma qu’on avait vu Rouletabille se promenant en plein boulevard sans être inquiété. Le Paris laissa entendre que rien de tout cela ne serait arrivé sans la complaisance du gouvernement qui avait tout intérêt à ménager, non point le reporter de L’Époque, mais L’Époque même, journal à très gros tirage ? Quand à L’Époque, ce journal relatait les faits sans aucun commentaire.


La presse en action.
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21 janvier 2013

D’hiver

Classé dans : Actualité, Littérature, Musique, Politique — Miklos @ 0:27


Fantaisies d’hiver dans mon cahier de récitations.
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« Paris a froid Paris a faim » ouvre Courage, poème de Paul Éluard composé pendant l’occupation, en 1942 (et publié en 1944 in Au rendez-vous Allemand) :

Paris a froid Paris a faim
Paris ne mange plus de marrons dans la rue
Paris a mis de vieux vêtements de vieille
Paris dort tout debout sans air dans le métro
Plus de malheur encore est imposé aux pauvres
[…]

Or c’est par cette formule identique que débute le chapitre « L’Hiver » du recueil Chien-Caillou. Fantaisies d’hiver de Champfleury, écrit quasiment cent ans plus tôt, en 1844, et qu’on citera in extenso, ce poème en prose en vaut la peine à plus d’un égard ; il y décrit avec force (et ironie) le froid, la faim de ceux qui n’ont de quoi s’habiller ou se nourrir, l’indifférence voire l’égoïsme de ceux qui pourraient les aider, l’incurie du pouvoir. Se peut-il qu’Éluard le connaissait et y faisait écho ?

L’Hiver.

À M. Gérard de Nerval.

Paris a froid, Paris a faim. La neige est venue. Paris a son grand manteau blanc qui dit au riche de prendre le sien. Le peuple ne met pas son manteau, lui ; il n’a que sa pauvre vieille blouse. Encore ses bras nus passent-ils souvent par les coudes troués.

« On a pêché, dans le bassin des Tuileries, les petits poissons rouges, afin de les préserver du froid. »

À la nuitée, les trottoirs reçoivent leurs déguenillés clients de chaque jour. Plus l’endroit est sombre, mieux garnie sera la place. Le pauvre craint l’œil des sergents et les sergents ne fouillent pas tous les endroits obscurs. Une mère porte ses trois enfants : — La charité, monsieur, s’il vous plaît ? — Le passant passe.

« On a pêché, dans le bassin des Tuileries, les petits poissons rouges, afin de les préserver du froid. »

La caisse du Mont-de-Piété est vide. Les matelas, les couvertes ont tout emporté… c’est l’hiver. Le Mont-de-Piété du faubourg Saint-Marceau – le faubourg souffrant, comme dit le peuple dans son langage coloré – est encombré. C’est une queue de pauvres comme à l’Opéra on n’a jamais vu queue de riches. Beaucoup sortent la tête basse, l’air morne. La femme et les enfants attendent le prêt pour souper, et l’employé a signifié cette terrible formule : « Nous ne pouvons pas prêter là-dessus. »

« On a pêché, dans le bassin des Tuileries, les petits poissons rouges, afin de les préserver du froid. »

L’homme entre ; sa femme ne lui dit rien, elle a deviné. — Allons, ma femme, console-toi. Nous ne souperons pas aujourd’hui. Je rapporte le drap, nous n’en aurons que plus chaud. — Mais demain !

« On a pêché, dans le bassin des Tuileries, les petits poissons rouges, afin de les préserver du froid. »

La malheureuse va, timide, chez le boulanger, mais crédit est mort pour les pauvres gens. — Vous me devez déjà trois francs. — Mon mari vous paiera quand il aura reçu sa semaine, monsieur. — Non, je ne fais plus crédit ; on est trop exposé dans ce quartier. — Je vous en prie, mon bon monsieur. — Bah ! il y a des bureaux de charité. — Mes enfants meurent de faim ! — On ne meurt jamais de faim. Du reste, le gouvernement ne s’occupe-t-il pas assez des malheureux ? dit le boulanger, qui a lu, le matin, dans son journal :

« On a pêché, dans le bassin des Tuileries, les petits poissons rouges, afin de les préserver du froid. »

19 décembre 1844.

Il n’y a pas que les petits poissons rouges qui souffrent du froid dans le bassin des Tuileries, comme le décrit Théophile Gautier dans « Fantaisie d’hiver », tirée du recueil Émaux et camées.

Fantaisie d’hiver

I

Le nez rouge, la face blême,
Sur un pupitre de glaçons,
L’Hiver exécute son thème
Dans le quatuor des saisons.

Il chante d’une voix peu sûre
Des airs vieillots et chevrotants ;
Son pied glacé bat la mesure
Et la semelle en même temps ;

Et comme Hændel, dont la perruque
Perdait sa farine en tremblant,
Il fait envoler de sa nuque
La neige qui la poudre à blanc.

II

Dans le bassin des Tuileries,
Le cygne s’est pris en nageant,
Et les arbres, comme aux féeries,
Sont en filigrane d’argent.

Les vases ont des fleurs de givre,
Sous la charmille aux blancs réseaux ;
Et sur la neige on voit se suivre
Les pas étoilés des oiseaux.

Au piédestal où, court-vêtue,
Vénus coudoyait Phocion,
L’Hiver a posé pour statue
La Frileuse de Clodion.

Le gouvernement s’en occupe-t-il ?

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