Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

20 juillet 2013

Glissez, mortels, n’appuyez pas, ou à l’inverse, Tatillonnez un peu

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Musique, Philosophie, Photographie — Miklos @ 15:35


Titus Tatillon et Barnard Bordel. Street art.

Comme l’indique le Trésor de la langue française, le mot tatillon a fait son apparition en français à la fin du XVIIe siècle dans une comédie d’Évariste Gherardi, Le Retour de la foire de Bezons (la prochaine édition se tiendra le 22 septembre, inscriptions ici) :

Il y qualifie une femme… Et même si un siècle plus tard c’est un couple – Monsieur et Madame Tatillon – qui sont les protagonistes d’une pièce de Louis-Benoît Picard intitulée Les Tracasseries, la définition que donne L’Improvisateur français du terme tatillonnage – que l’on peut lire ci-dessous – attribue cette qualité au beau sexe.

À ce propos, la lecture des nombreux volumes de L’Improvisateur français est particulièrement délectable : cet ouvrage est une sorte de dictionnaire où les termes choisis sont parfois définis et toujours illustrés d’anecdotes fort amusantes. Son auteur en est Louis Sallentin, « curé d’un village de Beauvoisis avant la Révolution, qui, ayant donné sa démission en 1793, vint à Paris, où il s’occupa de littérature ; son œuvre principale est l’Improvisateur français. »

Cette dernière information provient d’une autre source délectable, la Gazette anecdotique, littéraire, artistique et bibliographique de 1884, périodique publié par G. d’Heylli toutes les deux semaines, à l’article consacré à la source de l’expression « Glissez, mortels, n’appuyez pas », et qu’il donne comme étant de la plume du poète Roy – il s’agit de Pierre-Charles Roy (1683-1764) – et non pas, comme l’aurait affirmé Alain Finkielkraut dans un dialogue avec Fabrice Luchini, de celle de Jean de La Fontaine. Comme quoi, pour être philosophe on n’en est pas moins humain, et errare humanum est. C’est, on le concède, moins pire que d’attribuer à Noé l’historiquement (et tristement, vu la circonstance) célèbre « Après moi le déluge ».

On finira avec un choix de définitions de mots apparentés au sujet de cette rubrique.

Tate-poule. [Rei domestica nimius exactor.] Sobriquet qu’on donne à un idiot qui s’amuse aux petits soins du ménage. — Pierre Richelet, Nouveau dictionnaire français. Amsterdam, 1709.

Tâter. [Delibare, gustare.] Éprouver, essayer. (Le monde est bien méchant de vouloir tant de mal à cette pauvre fille pour avoir un peu tâté avant son mariage des plaisirs de l’amour.) . — Richelet, op. cit.

Tâtez-y. Nom qu’on a donné à ces petites croix, ou à ces petits cœurs d’or ou de vermeil doré qui pendent sur la gorge des filles. — Richelet, op. cit.

Tâteur, euse, adj. [Praegustator.] Qui tâte. Les femmes n’aiment point les tâteurs. Vous ne conclurez point avec cet homme, c’est un tâteur perpétuel. [Anceps & dubius.] — Richelet, op. cit.

Tatillonnage. Ce n’est point par le défaut d’idées que les femmes pèchent ordi­nairement ; c’est plutôt par la multi­plicité de leurs pensées, dont la succession rapide leur cause néces­sai­rement un peu d’embarras et de confusion. De là ces discours vivement commencés et subi­tement interrompus ; cette activité puéri­lement infatigable, qui voltigeant sur tous les détails, ne s’arrête jamais à l’ensemble ; qui tourbillonne autour du but sans l’atteindre ; qui parle de tout, ne dit rien; regarde tout, ne voit rien; arrange tout, ne met ordre à rien; commence tout, ne finit rien ; qui va, revient, retouche, brouille, brise, bouleverse ; delà en un mot, ce que vulgairement on appelle tatillonnage.

Marivaux incapable, par son propre génie, de s’élever au-dessus, même de s’asseoir à côté de ceux qui l’avaient précédé dans la carrière dramatique, chercha à se former une route nouvelle. Il est le premier qui ait mis sur le théâtre l’esprit à la place de la nature et du sentiment, ‘et qui ait substitué la tracasserie à l’intrigue. Une célèbre actrice de la comédie italienne, mademoiselle Silvia, contribua beaucoup par ses talents à faire goûter le genre que M. de Marivaux avait adopté. On a dit que personne n’entendait mieux que cette actrice l’art du tatillonnage, ou du marivaudage. — Sallentin, L’Improvisateur français. Paris, 1806.

Tâtiner. [Substentare.] Terme populaire. C’est tâter plusieurs fois.

On dit proverbialement. Ce sont des enfants de la messe de minuit qui cherchent Dieu à tâtons. — Richelet, op. cit.

Tâtonner. [Dubio passu incedere.] Marcher dans un lieu obscur en tâtonnant avec les pieds pour se conduire plus sûrement. Balancer pour se déterminer à quelque chose. Il y a longtemps qu’il tâtonne pour se marier. Il tâtonnera tant, qu’il laissera échapper l’occasion. [In incertum investigare.] — Richelet, op. cit.

16 juillet 2013

« Entre Blanc et Sauvage, le plus sauvage des deux n’est pas celui que l’on pense » (Jean-Louis Bory, Des yeux pour voir, 1971)

Classé dans : Histoire, Littérature, Philosophie, Politique, Société — Miklos @ 21:47


Illustration (détail) de Mémoires de l’Amérique septentrionale,
ou la suite des voyages de Mr le Baron de Lahontan
, 1704. (
source)
Cliquer pour agrandir

On juge mieux de certains faits et de certains principes quand on les voit en dehors du cadre où ils se meuvent habituellement sous nos yeux ; le changement du point d’optique terrifie parfois le regard ! — Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, « Simple avertissement ». Bruxelles, 1864.

Si le dialogue est un genre littéraire fort ancien – on pense évidemment à ceux de Platon, le dialogue entre des morts remonte au moins à Lucien de Samosate (125-180 après J.-C.), qui a fait ainsi converser Diogène et Pollux, Charon et Ménippe, Alexandre et Philippe, Ajax et Agamemnon, et bien d’autres personnages et dieux de l’Antiquité, parfois à trois, à quatre voire à bien plus de prota­gonistes. C’est ainsi que des personnages réels et imaginaires qui « savent » qu’ils sont morts peuvent se rencontrer outre-tombe au-delà des siècles qui les séparaient et des classes sociales ou politiques auxquelles ils appartenaient de leur vivant, principalement afin de confronter les idées qu’ils représentent ou qu’on leur prête ou de fournir un nouveau regard sur leurs actes.

Si l’on connaît aussi un recueil de Dialogues des morts de Fontenelle (1683) – qui y fait se rencontrer par exemple Socrate et Montaigne – et un autre de Fénelon (1712) où l’on voit Achille discourir avec Homère, Alexandre avec Diogène ou Platon et Aristote –, si Lucien, Érasme et Rabelais se rencontrent ad patres sous la plume de Voltaire, le XIXe siècle a produit le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, ou la politique de Machiavel au XIXe siècle de Maurice Joly, pamphlet politique écrit à l’encontre du coup d’État de Napoléon III et publié anonymement à Bruxelles en 1864. Ce texte prémonitoire à certains égards, qu’on a eu le grand plaisir de voir au monté au théâtre il y a quelques années (et que l’on peut aussi écouter ici), a eu le triste sort d’être plagié par l’infâme pamphlet antisémite Les Protocoles des Sages de Sion, texte qui n’a de cesse d’être instrumentalisé depuis sa fabrication au début du XXe siècle jusqu’à nos jours.

Le texte que l’on lira ci-dessous a été publié sans mention d’auteur dans le Journal étranger de Juillet 1760 (dans lequel Diderot publiera un texte deux ans plus tard). Il s’agit en fait de la traduction en français de l’un des Dialogues of the Dead de George Lyttelton (1709-1773), qui fait se rencontrer d’autres auteurs de dialogues, à l’instar de Platon et Fénelon ou Lucien et Rabelais, mais aussi Fernando Cortés et William Penn, Louis XIV et Pierre le Grand, le Duc de Guise et Machiavel…

Dialogue entre Mercure, un Duelliste anglais et un Sauvage de l’Amérique septentrionale [par George Lyttelton]

L’Anglais. La barque de Caron est à l’autre bord ; Mercure, en attendant qu’elle reparte, permettez-moi de causer avec ce Sauvage que vous avez amené ici en même temps que moi. Je n’en ai jamais vu aucun de cette espèce, et je suis curieux de savoir quelle sorte d’animal ce peut être. Il a le regard bien farouche… Je vous prie, Monsieur, quel est votre nom ? J’entends que vous parlez Anglais.

Le Sauvage. Oui, j’ai appris cette langue dans mon enfance, et j’ai été élevé dans la nouvelle York : mais dès que j’ai eu l’âge de raison, je suis revenu au milieu de mes compatriotes, les braves Mohawks ; et ayant été trompé par un de ces Anglais, à qui j’achetais du rhum, je n’ai pas voulu avoir désormais rien à démêler avec eux. Cependant j’ai pris la hache avec ma nation, pour les secourir dans la guerre qu’ils ont eue avec la France, et j’ai eté tué dans un combat ; mais j’ai eu le plaisir, en mourant, de voir mes amis victorieux, et avant que d’être tué, j’avais enlevé la chevelure à sept hommes, à trois femmes, et à deux enfants. Dans une autre guerre, j’avais fait encore de plus grands exploits, et ma valeur m’avait fait donner le nom d’Ours sanguinaire.

L’Anglais. Monsieur l’Ours sanguinaire, je vous respecte fort, et je suis votre très humble serviteur. Mon nom à moi est Tom Pushwell. Je suis gentilhomme de naissance, joueur, et galant homme de profession. J’ai tué plusieurs hommes avec honneur en combat singulier ; mais je ne conçois pas comment on peut couper la gorge aux femmes et aux enfants.

Le Sauvage. C’est notre manière de faire la guerre ; chaque nation a ses usages. Ton air chagrin, et la plaie que j’aperçois à ton sein, me font présumer que tu as été tué, comme moi, en allant enlever des chevelures ; mais comment ton ennemi a-t-il laissé la tienne ?

L’Anglais. J’ai été tué en duel. Un de mes amis m’avait prêté de l’argent : au bout de deux ou trois ans il s’avisa de me le redemander ; je fus piqué de cet affront, et je lui envoyai un cartel. Nous nous donnâmes rendez-vous à Hyde Park ; mon adversaire ne savait pas faire des armes, et j’étais le plus adroit tireur qu’il y eût en Angleterre. Je lui fis d’abord deux ou trois blessures ; mais il se précipita à la fin sur moi avec tant d’impétuosité, qu’il brouilla mon jeu, et me donna un coup d’épée tout au travers des poumons. Je mourus le lendemain comme un homme d’honneur, sans laisser échapper le moindre signe de repentir ; et mon adversaire me suivra bientôt, car son chirurgien a déclaré que ses blessures étaient mortelles. On dit que sa femme est morte de douleur, et il a sept enfants qui vont mourir de faim ; ainsi je suis bien vengé, et c’est ce qui me console. Pour moi je n’ai point de femme, j’ai toujours détesté le mariage ; ma maîtresse cherchera à se pourvoir, et mes bâtards seront placés à l’Hôpital des Enfants-Trouvés.

Le Sauvage. Mercure, je ne veux point entrer dans la barque avec cet homme-là. Massacrer son compatriote, son ami ! Non, je ne veux point entrer dans la barque avec lui ; je passerai la rivière à la nage.

Mercure. Passer le Styx à la nage ! Cela ne se fait pas ; c’est contre les lois de l’Empire de Pluton. Entrez dans la barque, et soyez tranquille.

Le Sauvage. Ne me parlez point de lois, je suis Sauvage, et je ne les connais pas ; c’est à cet Anglais qu’il faut parler de lois. Il y a des lois dans son pays, mais il ne paraît pas qu’il les respecte fort, car assurément les lois ne permettent pas de tuer son compatriote, son ami, parce qu’il redemande l’argent qu’il a prêté. Je sais que la nation anglaise est une nation barbare ; mais elle n’est pas assez féroce pour permettre de semblables atrocités.

Mercure. Tu as raison contre lui : mais comment se peut-il que tu sois aussi blessé du meurtre, toi qui a massacré des femmes dans le sommeil, et des enfants au berceau ?

Le Sauv. Je n’ai tué que mes ennemis ; mais je n’ai jamais tué mes compatriotes, je n’ai jamais tué mon ami ! Mercure, prends ma pelisse, et mets-la dans la barque ; mais que ce meurtrier se garde bien de s’asseoir dessus, ou même de la toucher ; car si cela lui arrive, je le brûlerai au feu que j’aperçois là bas… Adieu je vais traverser à la nage.

Mercure. Un coup de mon caducée va te priver de tes forces… Nage maintenant, si tu le peux.

Le Sauv. Quel enchantement !… Rends-moi mes forces, Mercure, et je t’obéirai.

Mercure. J’y consens ; mais sois tranquille, et fais ce que je te dis.

L’Ang. Mercure, livre-le entre mes mains, j’en prendrai soin. Monsieur le Sauvage, avez-vous peur que ma compagnie ne vous déshonore ? Sachez que j’ai toujours vécu dans la meilleure compagnie d’Angleterre.

Le Sauv. Je sais que tu es un faquin. Ne pas payer tes dettes ! Tuer ton ami, parce qu’il te demande l’argent que tu lui dois ! Eloigne toi de ma vue, infâme, ou je te jette dans le Styx.

Mercure. Arrête. Point de violences, je te l’ordonne. Parle-lui tranquillement, ou bien…

Le Sauv. Je t’obéis, Mercure… Eh bien ! mon brave assassin, quel était donc le mérite qui te faisait recevoir dans la bonne compagnie ? Qu’y faisais-tu ?

L’Ang. Je jouais, comme je vous ai déjà dit. D’ailleurs je tenais une bonne table… Je mangeais aussi bien que le plus grand gourmand de France ou d’Angleterre.

Le Sauv. As-tu jamais mangé une jambe ou une épaule de Français ? C’est ce qui s’appelle un excellent mets. J’en ai mangé vingt de ces Français : ma table était toujours bien servie. Ma femme était la meilleure cuisinière, pour accommoder la chair humaine, qu’il y eût dans toute l’Amérique. Je ne pense pas que, pour manger, tu prétendes entrer en comparaison avec moi.

L’Ang. Je dansais encore très joliment.

Le Sauv. Je veux danser avec toi ; je danserais un jour entier sans me lasser. J’exécutais la Danse de guerre avec plus de légèreté et de vigueur qu’aucun homme de ma nation. Que nous te voyions danser… Mais tu restes immobile comme un rocher. Mercure t’a-t-il frappé de sa verge magique ? Ou crains-tu de nous laisser voir ta maladresse ? Ah ! s’il me laissait faire, je t’enseignerais à danser d’une manière que tu n’as jamais apprise… Que faisais-tu encore, impudent faquin ?

L’Ang. Ô ciel ! faut-il endurer cet affront ! mais que peux-je faire avec ce barbare ? Je n’ai ni épée ni pistolet, et son ombre me paraît deux fais plus robuste que la mienne.

Mercure. Il faut répondre à ses questions ; c’est toi qui as désiré d’avoir une conversation avec lui. Il n’est pas bien élevé, mais il te dira des vérités qu’il faut que tu écoutes ici ; il eût été à souhaiter pour toi que tu les eusses entendues là-haut…. Mais réponds : il te demandait ce que tu faisais encore.

L’Ang. Je chantais fort agréablement.

Le Sauv. Eh bien ! chantez-nous un peu la Chanson de la mort, ou le cri de guerre… Le drôle est muet ! C’est un imposteur, Mercure, il ne nous dit que des mensonges.

L’Ang. Un démenti ! à moi !… Hélas ! il ne m’est pas permis de m’en venger : quelle honte pour la famille des Pushwells ! Ah ! c’est bien ici un véritable enfer.

Mercure. Caron, je remets entre vos mains ces deux Sauvages… Minos jugera jusqu’à quel point le barbare du Mohawk doit excuser ses horribles actions. Mais pour cet Anglais, quelle raison donnera-t-il ? La coutume du duel ? C’est tout au plus une mauvaise excuse, et encore ne peut-il pas en colorer son crime. Le motif qui lui a fait plonger son épée dans le sein de son ami, n’est pas le motif de l’honneur : c’est l’esprit des furies, d’Alecton elle-même. C’est à elle qu’il faut renvoyer ce meurtrier ; car elle a déjà longtemps habité dans son cœur inhumain.

Le Sauv. S’il faut le punir, on n’a qu’à me l’adresser ; je connais mieux que personne l’art de tourmenter. Reçois d’abord ce coup de pied, Monsieur le beau danseur, et entre dans la barque, si tu ne veux en recevoir un second. Ah ! qu’il me tarde de te voir condamné !

L’Ang. Ô mon honneur, mon honneur, de quel opprobre êtes-vous couvert !

Lord Lyttelton, [trad. de] « Dialogue VI. Mercury – An English Duellist – A North American Savage », in Dialogues of the Dead.

30 juin 2013

La condition humaine

Classé dans : Littérature, Philosophie, Photographie, Société — Miklos @ 16:28


Street art.
Cliquer pour agrandir.

«Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consom­mateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre perpé­tuel­lement instable et perpé­tuel­lement rompu, qu’il rétablit perpé­tuel­lement d’un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s’applique à enchaîner ses mouvements comme s’ils étaient des méca­nismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes ; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n’y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d’investigation. L’enfant joue avec son corps pour l’explorer, pour en dresser l’inventaire ; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser. Cette obligation ne diffère pas de celle qui s’impose à tous les commerçants : leur condition est toute de cérémonie, le public réclame d’eux qu’ils la réalisent comme une cérémonie, il y a la danse de l’épicier, du tailleur, du commissaire-priseur, par quoi ils s’efforcent de persuader leur clientèle qu’ils ne sont rien d’autre qu’un épicier, qu’un commissaire-priseur, qu’un tailleur. Un épicier qui rêve est offensant pour l’acheteur, parce qu’il n’est plus tout à fait un épicier. La politesse exige qu’il se contienne dans sa fonction d’épicier, comme le soldat au garde-à-vous se fait chose-soldat avec un regard direct mais qui ne voit point, qui n’est plus fait pour voir, puisque c’est le règlement et non l’intérêt du moment qui détermine le point qu’il doit fixer (le regard “fixé à dix pas”). Voilà bien des précautions pour empri­sonner l’homme dans ce qu’il est. Comme si nous vivions dans la crainte perpétuelle qu’il n’y échappe, qu’il ne déborde et n’élude tout à coup sa condition. Mais c’est que, parallèlement, du dedans le garçon de café ne peut être immé­dia­tement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le verre est verre. »

Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant. 1943.

15 juin 2012

Juste Lipse à Louvain

Classé dans : Humanités, Littérature, Philosophie, Photographie, Politique, Sculpture, Société — Miklos @ 23:17

…Justus Lipsius, le plus sçavant homme qui nous reste, d’un esprit tres-poly et judicieux… — Michel de Montaigne, Essais, II 12.

La ville de Louvain a érigé en 1909 une statue de l’humaniste Juste Lipse qui y enseigna à l’université et y décéda en 1606 (à gauche, photo 2012). À droite : page de garde de l’ouvrage de Lipse destiné – à l’instar du Prince de Machiavel – au prince et composé uniquement de citations choisies ; il fut publié en 1589 en latin à Louvain (et réédité ailleurs) puis traduit en français sous le titre Les politiques, ou doctrine civile de Juste Lipse, où est principalement discouru de ce qui appartient à la principauté. Il faisait suite à un autre ouvrage, De constantia in publicis malis (« de la constance dans les temps de calamités publiques », 1583-4), destiné, lui, au citoyen. On lira avec intérêt l’article que l’encyclopédie de philosophie de Stanford lui consacre et qui rend leur juste valeur à ces deux ouvrages de morale civique et politique : Papy, Jan, « Justus Lipsius », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Fall 2011 Edition), Edward N. Zalta (ed.).

30 avril 2012

Perché

Perché questa parola nel titolo di questo post, vous étonnez-vous ?

Il s’agit en fait ici du mot français décrivant l’état d’une personne ou d’un animal (voire même d’un objet) posé sur un perchoir – posture parfois malcommode, mais quand il s’agit de celui de l’Assemblée, cette perspective en tente plus d’un – ou sur tout autre endroit physi­quement ou métapho­riquement élevé, tel « ce fier Espagnol, qui est toujours perché sur les hauteurs de son amour-propre » (sourceL’admireur M….d, « Lettre à Madame de Staël Holstein,
auteur de Delphine » in Le Spectateur français au XIXe siècle,
ou valeurs morales, politiques et littéraires, recueillies
des meilleurs écrits périodiques
, t. 2, 1805.
). Soit dit en passant, on ne le dit pas d’un bœuf, même s’il se trouve par hasard sur un toit.

Il n’y a pas que des politiciens français et des fiers Espagnols qui perchent haut, on se doit de mentionner un certain baron ligurien, Côme Laverse du Rondeau, qui décide un beau jour de s’installer tel un stylite (à ne pas confondre avec les stylistes) mais non pas sur une colonne : dans un arbre. C’est du moins ce que nous rapporte Italo Calvino. Avez-vous lu Italo Calvino ? Si ce n’est pas le cas, allez toutes affaires cessantes le faire, il est purement génial.

Disons-le tout de suite pour éviter un contresens : percher signifie en premier lieu, comme nous en instruit le Dictionnaire de l’Académie françoise de 1825, « Se mettre sur une perche ».

Or, toujours d’après cet ouvrage, le premier sens de perche est « Poisson d’eau douce, dont la chair est blanche et ferme », fermeté qui permettrait en fait de s’y percher (en faisant attention de ne pas en salir la blancheur), sauf que, rajoute le lexi­co­graphe, « et qui a sur le dos une manière de crête fort piquante », ce qui rendrait l’exercice assez piquant.

On lui préférera donc le troisième sens (le second étant « mesure de dix-huit, de vingt et de vingt-deux pieds de Roi, selon les différents pays »), bien qu’il soit moins commun, « signifie aussi quelquefois Un brin de bois long de dix à douze pieds, et de la grosseur du bras ou environ ». Dans son acception plus générale, percher permet de se placer « sur une branche d’arbre – avouez-le, c’est plus commode –, sur une baguette, etc. Il se dit proprement Des oiseaux domestiques. »

Parmi ceux-ci, on trouve d’ailleurs l’épervier, à propos duquel Diderot dit : « Perché se dit de l’épervier sur un bâton », il est donc dans un état de domestication avancée. Mais le plus célèbre représentant perché de la gent ailée est le Maître Corbeau de la fable, que Jean-Jacques Rousseau décortique – la fable, non le corbeau – si joliment dans son Émile pour démontrer qu’elle n’est pas faite pour les enfants, que nenni :

Maître corbeau, sur un arbre perché,

Maître ! que signifie ce mot en lui-même ? que signifie-t-il au devant d’un nom propre ? quel sens a-t-il dans cette occasion ?

Qu’est-ce qu’un corbeau ?

Qu’est-ce qu’un arbre perché ? L’on ne dit pas sur un arbre perché, l’on dit perché sur un arbre. Par conséquent, il faut parler des inversions de la poésie ; il faut dire ce que c’est que prose et que vers.

Tenoit en son bec un fromage.

Quel fromage ? étoit-ce un fromage de Suisse, de Brie ou de Hollande ? Si l’enfant n’a point vu de corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? s’il en a vu, comment concevra-t-il qu’ils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours des images d’après nature.

Maître renard, par l’odeur alléché,

Encore un maître ! mais pour celui-ci c’est à bon titre : il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c’est qu’un renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de convention qu’il a dans les fables.

Alléché. Ce mot n’est pas usité. Il le faut expliquer ; il faut dire qu’on ne s’en sert plus qu’en vers. L’enfant demandera pourquoi l’on parle autrement en vers qu’en prose. Que lui répondrez-vous ?

Alléché par l’odeur d’un fromage ! Ce fromage, tenu par un corbeau perché sur un arbre, devoit avoir beaucoup d’odeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier ! Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de critique judicieuse qui ne s’en laisse imposer qu’à bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans les narrations d’autrui ?

Lui tint à peu près ce langage :

Ce langage ! Les renards parlent donc ? ils parlent donc la même langue que les corbeaux ? Sage précepteur, prends garde à toi : pèse bien ta réponse avant de la faire ; elle importe plus que tu n’as pensé.

Hé ! bonjour, monsieur le corbeau !

Monsieur ! titre que l’enfant voit tourner en dérision, même avant qu’il sache que c’est un titre d’honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien d’autres affaires avant que d’avoir expliqué ce du.

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !

Cheville, redondance inutile. L’enfant voyant répéter la même chose en d’autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dîtes que cette redondance est un art de l’auteur, qu’elle entre dans le dessein du renard, qui veut paroître multiplier les éloges avec les paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon élève.

Sans mentir, si votre ramage

Sans mentir ! on ment donc quelquefois ? Où en sera l’enfant si vous ne lui apprenez que le renard ne dit sans mentir que parce qu’il ment ?

Répondoit à votre plumage,

Répondoit ! que signifie ce mot ? Apprenez à l’enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix et le plumage ; vous verrez comme il vous entendra.

Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois.

Le phénix ! Qu’est-ce qu’un phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la menteuse antiquité, presque dans la mythologie.

Les hôtes de ces bois ! Quel discours figuré ! Le flatteur ennoblit son langage et lui donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse ? sait-il seulement, peut-il savoir ce que c’est qu’un style noble et un style bas ?

À ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,

Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.

Et pour montrer sa belle voix,

N’oubliez pas que pour entendre ce vers et toute la fable, l’enfant doit savoir ce que c’est que la belle voix d’un corbeau.

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Ce vers est admirable : l’harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ; j’entends tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfants.

Le renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,

Voilà donc déjà la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps pour instruire les enfants.

Apprenez que tout flatteur

Maxime générale ; nous n’y sommes plus.

Vit aux dépens de celui qui l’écoute.

Jamais enfant de dix ans n’entendit ce vers-là.

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Ceci s’entend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu d’enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n’est qu’une raillerie. Que de finesse pour des enfants !

Le corbeau, honteux et confus,

Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus.

Jura ! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l’enfant ce que c’est qu’un serment ?

Et Rousseau de conclure :

Je demande si c’est à des enfants de six ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourroit tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité : mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre.

Enfin, il ne faut oublier Delphine et Marinette, héroïnes des délicieux Contes du chat perché du délicieux – et parfois merveilleux, poétique, redoutable d’ironie grinçant, ou carrément tragique – Marcel Aymé, dont il faut aussi lire toutes affaires cessantes, outre ces histoires, Le Passe-muraille, La Tête des autres, La Jument verte… et bien d’autres œuvres, c’est un grand maître du style, de l’art de l’observation et de la description, un scalpel qui va droit au cœur de l’homme. Cruel ? Envers les puissants de la politique, de la finance. Mais d’une tendresse bourrue qui cache, comme pour éviter un trop-plein d’émotion, une profonde empathie pour les faibles et les rejetés de la société.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos