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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 décembre 2016

Qu’ont André Comte-Sponville et Guy Bedos en commun ?

Classé dans : Littérature, Médias, Philosophie — Miklos @ 17:47


« Il m’arrive de m’abriter derrière l’humour pour supporter des choses qui pourraient me faire mal. Vous savez, je suis très fidèle à une phrase du philosophe Kirkegaard qui avait écrit “L’humour est la politesse du désespoir”. » (Guy Bedos)

Dans un article de Philomag du 2/10/2013, l’un écrivait : « L’humour, disait Boris Vian, est la politesse du désespoir. » L’autre attribuait aujourd’hui même, sur France 2 lors du « 13h15 Le Dimanche, Les humoristes politiques », cette citation à Søren Kirkegaard, d’un air doctement profond (cf. copie d’écran ci-dessus).

Soit dit en passant, on peut comprendre leurs choix respectifs : pour le premier, on l’imagine mal sur la 2e marche du podium des philosophes, et pour le second, rien de plus valorisant que de citer le philosophe de la vérité de l’existence individuelle et de la subjectivité. La classe, quoi. Surtout dit avec un tel sérieux.

Et justement, même en français (à vrai dire je ne comprends pas le danois, moi ; Bedos peut-être oui), ça me semblait un peu, comment dire, idée reçue ? « Cherchez et vous trouverez », a dit Jacques Lacan (qui cherchait dans les profondeurs), pardon, non, Irène Joliot-Curie (première sous-secrétaire d’État chargée de la recherche), zut, non plus, ah, c’est celui, là, qu’avait qu’un cheveu sur sa tête.

J’ai donc cherché et ai trouvé cet article de Jérôme Garcin, qui dit de Dominique Noguez, « excellent écrivain, qui tient à la fois de l’égyptologue et du détective privé » et auteur de La Véritable origine des plus beaux aphorismes (Payot) :

Il rend, par exemple, à Chris Marker, cette magistrale définition de l’humour : « la politesse du désespoir », que d’aucuns attribuaient à Hugo, Wilde, Duhamel, Vian, Valéry, voire Churchill. L’enquête d’authen­ticité menée par l’inspecteur Noguez fait six pages, elles sont dignes d’un mini-polar.

Et maintenant, attribuée à Kirkegaard aussi, grâce à Bedos. Mais comme le disait si justement celui-qu’a-qu’un-ch’veu, « Il faut rendre à César ce qui est à César », ce que nous illustrerons ainsi :


César : Compression Renault

20 octobre 2016

De la rivière disparue de Paris et de quelques prédécesseurs de Boby Lapointe et de Bourvil

Classé dans : Histoire, Langue, Lieux, Photographie — Miklos @ 19:01


Eugène Atget : La Bièvre à Gentilly. 1915-1927 (source)
Cliquer pour agrandir.

Paris Zigzag, « le site des Parisiens curieux » lancé en 2011 par des « passionnés de Paris »Soit dit en passant, tous aussi anonymes que les textes qu’ils y publient, mais il s’agit en fait de deux cadres en marketing, Fabien Pinkham et Ludovic Girodon., consacre une page à la Bièvre, affluent de la Seine à Paris quasiment disparu et dont la relativement récente noto­riété est due à l’un des résidents de la rue éponyme.

Par curiosité, on a jeté un œil dans GallicaLe fort riche pendant numérique de la BnF., où l’on a appris entre autres que la rue de Bièvre existait déjà en 1692 et qu’une autre célébrité de l’époque y habitait (grâce au Livre commode contenant les Adresses de la ville de Paris, et le Tresor des almanachs pour l’année bissextile 1692) ou qu’en 1743 elle était déjà un « ruisseau bourbeux » (selon l’Histoire de l’académie royale des inscriptions et belles lettres, tome XIV).

De fil en aiguille, on est tombé sur le Marquis de Bièvre que l’on vous laisse découvrir.

Le Marquis de Bièvre

«Boileau a fait une satire contre l’équivoque ; il eût dû bien plutôt en écrire contre les homonymes, ces mots de notre langue, qui semblables par leur orthographe ou leur pronon­ciation, mais différents de sens, donnent lien à tant de confusions, à tant de jeux de mots, dans lesquels les étrangers eux-mêmes tombent invo­lon­tairement. On sait l’histoire de cet Anglais qui ayant mangé du bouilli à son dîner et voyant un bœuf passer dans la rue, se mit a dire :

« — Oh ! le bouilli qui court ! »

Et cet autre, en voyant une grosse averse :

« — Il pleut de manière à rappeler le général déluge ! »

Pendant ce temps un vieux grognard murmurait en tordant sa moustache :

« — Je connais tous les généraux d’Europe, mais je ne connais pas celui-là ! »

C’est grâce à cette déplorable élasticité de notre langue, et aussi à la frivolité de notre esprit, que le marquis de Bièvre est assuré d’une célébrité dont ne jouiront pas nombre d’esprits sérieux et méritants. Il a fait vivre le royaume du calembour ; il est resté le modèle du genre, et sa vie est un perpétuel jeu de mots.

Le marquis de Bièvre était fils de Maréchal, un des chirurgiens les plus estimés de Louis XIV. Les seigneurs de Versailles plaisantèrent plusieurs fois de Bièvre sur l’idée qu’il avait eue de changer de nom :

« — Vous devriez, lui disaient-ils, vous appeler Maréchal de Bièvre. »

Celui-ci comprenait toute la méchanceté de cette épigramme, mais il ne pouvait se fâcher contre ceux qui le combattaient avec ses propres armes. De Bièvre était né calembouriste, comme d’autres naissent poètes ou cuisiniers. Son début dans le monde fut un coup de maître, et attira du premier jour l’attention sur lui. C’était une facétie intitulée : Lettre écrite à madame la Comtesse Talion, par le sieur de Bois-Flotté, étudiant en droit fil. Voici l’entrée en matière de cette œuvre picaresque :

« L’abbé Quille descendait en droite ligne de compte d’un eunuque blanc de poulet de Mithridate. Son père le mit dans une pension viagère, où on lui donna tous les maîtres de maison possibles : un maître de dessin prémédité, un maître à chanter pouille. À douze ans il connaissait déjà toutes les langues fourrées ; à treize, il fit une ode en vers luisants ; à quatorze, il donna une pièce de deux sous en cinq actes de contrition, qui de l’aveu de tout le monde était un chef-d’œuvre de l’art rance. Un soir qu’il sortait du sermon, il rencontra un dragon volant qui lui marcha sur le pied de la lettre. Dans le premier mouvement de pendule, l’abbé Quille lui donna un soufflet de forge, à quoi l’autre répondit par un coup de pied en cap, et un coup de poing d’Alençon qui lui fit perdre une quantité prodigieuse de sang-sues. Arrive le guet-à-pens, qui l’emmène chez lui, où il mourut deux heures après. Le lendemain son corps de garde fut mis dans une bière de mars, pour être porté en terre cuite. »

Et ainsi de suite pendant tout un volume. Remarquez toutefois qu’en sautant les calembours imprimés en italique vous avez une narration simple et naturelle. De semblables pochades feraient aujourd’hui les délices du Tintamarre et n’iraient pas plus loin. Au siècle dernier il n’en était point ainsi. Cette facétie remplit, un joli petit volume qui est ardemment recherché par les bibliophiles. Et il n’était pas le premier de son genre. En 1630, Deveau de Caros avait fait paraître un ouvrage du même genre, intitulé : Histoire de ma mie de pain mollet ; et vingt ans avant de Bièvre, un anonyme avait écrit l’histoire du prince Camouflet, écrite dans le même style : ce petit volume est une merveille bibliographique. Lorsque Voltaire revint à Paris, en 1774, il trouva la plus haute société entichée de la manie du calembour. Il entendit, à l’Académie, M. d’Aguesseau dire : « Je suis ici pour mon grand-père. » et M. de Bauzoé lui répondre : « Et moi j’y suis pour ma grammaire. » Il s’éleva avec force contre cette déplorable mode des jeux de mots qui étaient la mort de la conversation et l’éteignoir de l’esprit :

« Ne souffrons pas, écrivait-il à. madame, du Deffand, qu’un tyran aussi bête usurpe l’empire du grand monde. »

Vains efforts ! le mouvement était donné, et le marquis de Bièvre était l’homme à la mode, surtout depuis sa tragédie de Vercingétorix, où il faisait parler le héros matinal en calembours :

Il faut de nos malheurs rompre le cours la reine.
Aussi vous, dont l’esprit est plus mûr mitoyen,
Donnez-moi des conseils dignes d’un citoyen.
Et surtout de droguet, dans nos vertus antiques,
Rétablissez le sort de mes sujets lyriques.

Toutefois il n’écrivait pas que dans ce style-là. Il composa une comédie, le Séducteur, qui réussit assez bien à la Comédie-Française. Au même moment, la tragédie de Laharpe, les Brahmes, étant tombés à plat, de Bièvre mit la phrase suivante dans la bouche de Laharpe : « Quand le Séducteur réussit les Brahmes (les bras me) tombent. » Le critique ne pardonna jamais cette saillie au marquis.

De Bièvre était trop célèbre pour que Louis XV ne se le fit pas présenter.

— Faites un calembour sur moi, lui dit-il.

— Sire, répliqua le marquis, vous n’êtes pas un sujet.

Comme le monarque insistait, de Bièvre voyant qu’il portait des pantoufles de couleur vert-uni :

— Sire, fit-il, vous avez l’univers (l’uni-vert) à vos pieds.

En montant les degrés du palais de Versailles, de Bièvre avait vu trois dames qui le descendaient ; l’une boitait, l’autre était habillée de noir, et la troisième de blanc. Aucune n’était jolie :

— Voilà, dit-il à ses compagnons, une croche, une noire et une blanche qui ne valent pas un soupir.

Le comte d’Artois le rencontrant au sortir de cette audience, le pria, lui aussi, de lui faire une pointe, lui recommandant qu’elle fût courte :

— Monseigneur, l’usage des courtes-pointes est superflu en cette saison.

On était au cœur de l’été.

Chaque événement de la cour, grand ou petit, lui fournissait matière à un bon mot ; et on pourrait faire l’histoire intime de Versailles à cette époque, rien qu’avec ses réparties. Apprenant que le ciel du lit de M. de Calonne s’était détaché et lui était tombé sur le corps : Juste ciel ! s’écria-t-il.

Hélas, il n’est rien ici-bas qui n’ait son revers : il n’est pas de célébrité, si minime soit-elle, qui ne trouve ses détracteurs et ses envieux. On se lassa d’entendre répéter les bons mots du marquis de Bièvre, comme on se lassait à Athènes d’entendre appeler Aristide : le juste ! plus d’une leçon sévère lui vint de la part de ceux qui l’avaient le plus admiré. Un jour dans un grand dîner, on lui fit la plus mauvaise farce qu’on puisse imaginer pour un estomac affamé. On feignit de chercher des calembours dans toutes ses paroles, et on ne répondait à aucune de ses demandes. Demandait-il des épinards, loin de lui en donner, on s’ingéniait à voir quel jeu de mot pouvait se cacher derrière ses paroles, et on le laissait devant une assiette vide, tandis que les autres convives fonctionnaient avec un appétit qui redoublait ses angoisses. Il sortit de ce repas, comme le renard de celui où il avait été convié par la cigogne. Pourtant il avait fait ce jour-là un de ses mots les plus jolis. Un des convives trouvant que le melon servi au commencement du dîner avait de pâles couleurs :

— N’en soyez pas surpris, s’écria de Bièvre, il relève de couches.

Rentré chez lui, il trouva chez ses domestiques la même opposition et la même habileté à le battre avec ses propres armes.

— Potiron, dit-il à son valet, apporte-moi ma robe de chambre,

Celui-ci, au lieu d’obéir, ouvrit une grande bouche, et passa une demi-heure à chercher quel calembour il pouvait bien y avoir là-dessous, c’était la continuation de la scène du dîner.

De Bièvre impatienté, et voulant passer sa mauvaise humeur sur quelqu’un, fit venir sa servante et lui demanda la note du mois. Cette servante s’appelait Inès ; mais comme elle avait la main malheureuse, de Bièvre ajouta à son nom celui de casse-trop ce qui faisait Inès de Castro. Celle-ci présenta la note, en tête de laquelle figurait une somme de trente francs pour la laitière.

— Comment ? je dois 30 francs à ma laitière? s’écria-t-il en bondissant.

— Monsieur sait bien que rien ne monte comme le lait, répliqua tranquillement Inès.

Désarçonné par une semblable réponse, de Bièvre sortit de chez lui. En route, il fut surpris par la pluie. Apercevant un de ses amis qui passait en voiture, il lui fit signe de s’arrêter ;

— Mon cher, fit-il, je vous demande une place, je suis trempé.

L’ami feignit de réfléchir un instant.

— Décidément je ne comprends pas celui-là.

Et il ordonna au cocher de continuer sa route. De guerre lasse, il entra dans un café, et se trouva à côté de Carle Vernet, qui était très célèbre également par ses jeux de mots. Le peintre lui ayant tendu un morceau de pain :

— Voilà qui est bien peint, fit de Bièvre.

Ça, répliqua Vernet, ce n’est qu’une croûte.

L’infortuné marquis vit que son règne était fini. Il se serait pendu de désespoir, si la Révolution n’était venue donner un autre cours à ses préoccupations. Il suivit le courant de l’émigration et se réfugia à Spa. Là il tomba malade et fut bientôt à l’extrémité.

— Mes amis, dit-il à ceux qui l’entouraient, je m’en vais de ce pas (de Spa).

Et il expira sur un dernier calembour.

Il faut dire à la décharge de notre nation, que ce n’est pas seulement chez nous qu’on a joué sur les mots, et que toutes les langues sont un peu coupables de cette sorte de plaisanterie. Les hommes les plus connus s’en sont permis également.

Dans Homère, lorsque Polyphème a été aveuglé par Ulysse, qui s’était donné le nom de Personne, et qu’il pousse des cris lamentables :

— Qui t’a blessé ? lui demandent ses compagnons accourus à ses cris.

— C’est Personne.

— Eh bien ! si ce n’est personne, de quoi te plains-tu ? font-ils en s’en allant.

Jésus-Christ a dit à saint Pierre :

— Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église.

Charles-Quint, à qui ses conseillers disaient de détruire la ville de Gand, coupable de révolte, répondit en montrant la magnifique cité :

— Combien faut-il de peaux d’Espagnols pour faire un Gand comme celui-là.

Bonaparte recevant les envoyés de Milan qu’il assiégeait, leur dit que si la ville ne se rendait le soir même, le lendemain elle serait prise et livrée au pillage.

— Vous êtes bien jeune pour parler avec tant d’assurance, fit un des parlementaires.

— Je suis jeune aujourd’hui, mais demain j’aurai mille ans (Milan).

Dupin, le Bièvre du dix-neuvième siècle, disait un jour où les orateurs s’étaient succédés à la tribune aussi nombreux qu’ennuyeux :

— La tribune est comme un puits, à mesure qu’un seau descend, un autre remonte.

Le calembour n’est pas l’esprit français ; il n’en est que la débauche. Cet esprit est représenté, non par le marquis de Bièvre», mais par les Narbonne, les Boufflers, les Villemain, et tant d’autres qui ont su allier la finesse de la pensée à la délicatesse de l’expression.

Adrien Desprez. « Le Marquis de Bièvre », in Musée universel : revue illustrée hebdomadaire, 1874.

1 octobre 2016

Les envahissantes religions à la Fnac

Classé dans : Religion — Miklos @ 14:03


Cliquer pour voir en détail l’ouvrage
placé au-dessus du panneau « Judaisme » (sic).

Comme on peut l’apercevoir ci-dessus, le – petit, tout petit – rayon consacré au judaisme (sic) à la Fnac des Halles comprend principalement des livres traitant de l’islam et du christianisme.

Quand j’en ai fait la remarque à un vendeur de la dite FNAC, il m’a répondu : « Oui ».

27 août 2016

La liste de diffusion : un média de communication comme un autre

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 21:10

(source)

Une liste de diffusion est un dispositif infor­matique sur l’Internet comprenant essen­tiel­lement une adresse élec­tro­nique et des abonnés. Chaque abonné (et pour certaines listes, pas que des abonnés) qui envoie un message à cette adresse le voit être auto­ma­ti­quement retransmis aux adresses élec­tro­niques de tous les autres abonnés. Ce dispo­sitif permet donc à ses abonnés d’échanger sur un sujet d’intérêt commun : le propos de la liste.

Chaque abonné peut se désinscrire de la liste, en général en envoyant un message type à une adresse distincte de celle utilisée pour y envoyer des contenus, et/ou sur un site destiné à gérer la liste.

Chaque liste a, en principe, un ou des administrateurs chargés de veiller à son bon fonc­tionnement. Ce sont eux qui déter­minent le degré d’ouverture de la liste : est-ce que les messages doivent être validés par eux avant d’apparaître sur la liste (on dit alors que la liste est « modérée », un anglicisme de plus) ou non ; est-ce que la liste est ouverte aux messages provenant de non abonnés ou non, etc. Une adresse générique de mail (différente des deux autres) est attri­buée à l’ensemble de ces mo­dé­rateurs que l’on peut joindre indé­pen­damment.

Ce texte, écrit après une « crise » dans une liste de dif­fusion spé­cia­lisée consa­crée à la com­mu­ni­cation et aux médias, se voulait une cri­tique rai­sonnée et raison­nable de ce qui s’y était passé. Il n’y a pas été (encore ?) validé par le(s) ges­tion­naire(s) de la liste 24 heures après son envoi.

Ouverte auparavant à tous (non modérée), cette liste autre­fois assez léthargique – moins d’une demi douzaine de messages depuis janvier – a vu soudain s’y diffuser plus de 70 mes­sages en quelque 12 heures, et puis silence total : appa­rem­ment main­tenant modérée et muette comme une tombe, elle a dû être verrouillée par ses admi­nis­trateurs sans l’annoncer aux abonnés, effet boomerang si commun en politique : après le laxisme, le tour d’écrou.

La récente poussée de fièvre sur cette liste de diffusion consacrée à l’« histoire de la com­mu­nication – temps médias société » par le groupe éponyme de Sciences Po. et en relation avec la revue Le Temps des Médias, pourrait faire l’objet d’une étude scientifique (ou d’un article dans leur revue ?), ce que ce billet ne se targue pas d’être. Son auteur ayant déjà assisté à un phénomène quasi identique sur une autre liste – bien plus technique dans son propos – il tente de faire ici un bref résumé des événements assorti de quelques réflexions post liminaires.

___

C’est le 25/8 à 20h32 que l’épidémie s’est déclarée, lors d’un message envoyé à la liste demandant d’en désabonner son auteur, alors qu’il aurait dû être envoyé à l’adresse destinée à gérer les abonnements (ou à passer par son site). Un second message – qui y faisait référence (puisque son contenu se résumait à « Moi aussi ») – est arrivé 5 minutes plus tard, et puis la cadence et le nombre de demandes se sont accélérés. Le dernier message (public) demandant d’être désinscrit est arrivé le lendemain à 9h28.

Des plus de 70 messages échangés sur la liste au cours de cette épidémie de relativement courte durée mais parfois intense (au vu des majuscules et points d’exclamation) – l’auteur de ces lignes, un abonné parmi d’autres, en a fait le décompte exact – 45 demandaient qu’on les désabonne, 6 indiquaient comment le faire soi-même, et le reste contenait des demandes de non désabonnement, des commentaires sur ce phénomène (allant du « Que se passe-t-il ici ? » à des demandes insistantes de ne plus encombrer les boîtes mail de tous et même un « Bonjour Edgar » à vous-savez-qui). Enfin, un seul message concernait le propos de la liste (et non son fonctionnement) : il s’agissait d’un appel à communications pour un numéro futur d’une revue, appel probablement noyé dans le bruit et la fureur.

Voici la répartition horaire des deux catégories de message les plus pertinentes : les demandes de désabonnement, et les instructions pour ce faire :

Heure
d’envoi
 

Demandes
de désabonnement

Instructions
pour se désabonner

20-21

2

21-22

12

2

22-23

6

2

23-00

1

00-01

0

01-02

1

02-03

1

03-04

1

04-05

0

05-06

1

06-07

1

07-08

4

08-09

10

2

09-10

7

Total

45

6

On pourrait se poser quelques questions :

Pourquoi ces demandes sont-elles parvenues à la liste – et donc à tous les abonnés ?

Il y a deux explications possibles : l’une, c’est que le pied-de-page de chaque message diffusé sur la liste indique (fort ma­len­con­treu­sement – c’est l’un des reproches que l’on peut faire à la façon dont est configurée cette liste) que pour ce faire « il suffit de le signaler par retour de mail. » Faux : « on » aurait dû y indiquer soit l’adresse mail des administrateurs, soit une procédure de désa­bon­nement automatique. La première réaction du destinataire moyen de ces messages – et la réactivité est une des carac­té­ristiques de ce phénomène – est de suivre litté­­ra­­lement cette directive, et donc d’envoyer une demande de désinscription à la liste et donc à tous ses abonnés que cela n’intéresse absolument pas.

Mais on est en droit de se demander comment il se fait que des personnes intéressées souvent professionnellement par les médias (sinon pourquoi s’abonner à cette liste ?) ne connaissent pas les bases du fonctionnement des listes de diffusion, qui existent depuis belle lurette. Celles-ci comprennent en général deux adresses : l’une utilisée pour permettre à chaque abonné de communiquer avec tous les autres abonnés, et l’autre pour communiquer avec les gestionnaires (humains ou automatiques) de la liste. Ce qui se passe dans l’office de la cuisine ne doit pas déborder dans le salon, Madame Michu.

Or là c’est ce qui s’est passé. Il aurait dû être évident à tout usager d’une liste qu’envoyer une demande de désinscription à la liste l’enverrai à tous ses abonnés, tout en n’atteignant pas forcément son but, et ayant pour double effet celui de la contamination (on en reparlera) et de l’exaspération, avec à la clé d’autres demandes de désinscription. Un tel usager utiliserait alors son moteur de recherche favori pour trouver comment le faire – il lui aurait suffi d’un clic en l’occurrence pour trouver le site de gestion de la liste comprenant une page pour se désinscrire.

Quand bien même les participants à cette foire d’empoigne n’auraient pas été au fait des modalités de désinscription de listes de diffusion, pourquoi ont-ils persisté à y envoyer des messages, tout en étant eux-mêmes inondés par les demandes précédentes ? Il s’agit probablement d’une combinaison de mimétisme de foule (il est plus facile de lancer un moi aussi que de réfléchir à une solution prag­ma­tique) à l’emprise croissante du passionnel, de la réactivité et de l’instan­tanéité sur le rationnel et sur la réflexion posée (phéno­mène commun dans les commu­nications électroniques), avec pour consé­quence une atmosphère qui ressemble plus à des criailleries d’enfants trépignant de dépit dans une cour de récréation qu’à une société savante.

O tempora ! O mores !

Pourquoi se désinscrire ?

Avant ce big bang, la liste était particulièrement calme : on a compté moins d’une demi-douzaine de messages pertinents envoyés depuis janvier, ce qui en fait moins qu’un par mois.

Il est plausible qu’une partie des abonnés s’y soient inscrits sans trop connaître le propos de cette liste, ou, avec le temps, s’en soient désintéressés. Un des abonnés, bardé de titres, a même envoyé un message virulent à l’auteur de ce message (après qu’il ait indiqué en public comment se désinscrire) le critiquant pour l’y avoir inscrit sans qu’il l’ait demandé, une autre a parlé d’« abonnements d’office ».

La rareté des messages jusqu’à hier était telle que le « bruit » qu’ils généraient pour ces personnes était sans doute négligeable. Mais avec le début, puis le nombre croissant, de messages de désinscription a rendu ce bruit insupportable, probablement même pour ceux qui étaient réellement intéressé par le propos de la liste, devenu inaudible.

Enfin, on ne peut ignorer aussi l’effet d’entraînement dans une foule, aussi virtuelle soit-elle (par exemple le nombre de clics « J’aime » sur un item vous-savez-où, souvent sans trop savoir de quoi il s’agit vraiment).

Pourquoi continuer à envoyer des demandes publiques de désinscription après l’arrivée des messages qui expliquaient comment le faire ?

Il semblerait que ce soit dû aux intitulés (ligne « Sujet ») de certains de ces messages. Le tout premier qui expliquait comment se désinscrire est arrivé à 21h26, une petite heure après le début des événements et après que 8 demandes soient parvenues à la liste. Portant comme intitulé « Re : me désabonner de la liste Temps media. » comme tous les messages qui le précédaient et qui avaient demandé une désinscription, il se peut que les personnes intéressées à le faire ne l’aient même pas ouvert pour le lire et aient ainsi loupé l’occasion de se taire en public.

Soit dit en passant, un quart d’heure plus tôt (donc à 21h10, après l’apparition des quatre premières demandes) l’auteur de ces lignes avait envoyé à la liste un message intitulé « Comment se désabonner sans envoyer votre message au monde entier » dans lequel il expliquait comment le faire. Ce message n’est jamais parvenu à la liste, l’adresse d’émission n’étant pas la bonne… et le moteur de la liste n’ayant pas renvoyé un message d’erreur ou de transmission au modérateur (deuxième problème de configuration de la liste).

Quoi qu’il en soit, il semblerait que ce soient deux messages, envoyés à quelques minutes près vers 8h30 qui aient finalement attiré l’œil de ceux qui souhaitaient quitter la liste (pour autant qu’il y en avait encore…), intitulés respectivement « POUR SE DESABONNER SANS POLLUER » et « Arrêtez svp d’envoyer ces messages en rafale sur cette liste pour demander inutilement à vous désabonner, il y a un autre moyen… » qui aient fait de l’effet, quoiqu’au ralenti : 11 demandes de désabonnement sont arrivées dans l’heure qui a suivi ces deux messages : elles font en fait suite (« réponse ») à des demandes de désabonnement arrivées dans la boîte aux lettres de ces personnes avant les deux messages en question.

Ceci soulève l’intéressante question de l’arborescence des messages (qui répond à qui) qui, en général, n’est pas affichée dans nombre d’applications de lecture de mail qui en font une présentation linéaire qui réduit parfois ad absurdum les « fils de sens » qui se ramifient graduel­lement et peuvent parfois diverger consi­dé­ra­blement tout en s’affichant dans une séquen­tialité temporelle qui les mêle tous.

À quoi servent les intitulés des messages ?

On peut se le demander, par exemple à la lecture d’un message dont l’intitulé est « me désabonner de la liste Temps media » et le contenu « Idem ». On en déduirait que son auteur souhaite quitter la liste ? Eh bien non, il répondait à un précédent message portant le même intitulé, mais dont le contenu indiquait explicitement que son auteur souhaitait rester sur la liste…

Le plus curieux intitulé dans ce lot aura été sans doute « La Gratuité à quel prix ? », et dont le contenu était « Veuillez me désabonner de votre liste ». L’auteur « répondait » en fait à un message datant de… mars 2015 et annonçant la publication d’un ouvrage sur ce thème.

Le plus curieux contenu aura été le mail privé qu’a reçu l’auteur de ce texte en réponse à son message public expliquant comment se désinscrire, et qu’on ne résiste pas à citer (en omettant l’auteur et sa bardée d’une demi-douzaine de titres universitaires) :

La faute est à vous. Je n’avais nullement demandé d’être inscrit sur votre liste. Et, ayant répondu aux instructions affichées pour m’en désabonner, apparemment c’est à moi maintenant de perdre encore plus de temps à suivre vos instructions pour trouver un autre moyen de le faire. Vous exagérez.

Il est amusant de constater qu’une telle sommité n’avait pas compris que l’auteur n’était qu’un des usagers exaspérés par ce bruit et cette fureur et qui, au lieu de crier « Moi aussi » avait préféré répondre à la profonde détresse de l’abonné-malgré-lui et de celui-ne-sachant-pas-comment-faire.

Et l’administration de la liste, alors ?

On peut se le demander, mais on n’a pas de réponse. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’une liste de diffusion, aussi sérieux que soit son propos, ne peut fonctionner sans que quelqu’un garde un œil sur ce qui s’y passe. On n’est pas dans une cour de récréation, tout de même…

— Un abonné qui résiste encore à la vague (de désinscriptions).

Post-scriptum 1

Après avoir écrit ce texte, son auteur l’a envoyé à la liste. Oh surprise ! En retour, il reçoit une notification que son message a été transmis aux modérateurs, ce qui n’était pas le cas quelques heures avant, quand il y avait envoyé un message indiquant comment se désinscrire : ce dernier y avait été automatiquement retransmis et, on l’espère, aura contribué à la baisse des demandes publiques de désincription..

On imagine donc qu’un administrateur a finalement vu ce qui se passait, et a changé le mode opératoire de la liste, de « non modérée » à « modéré », avec pour conséquence que tout message qui y est envoyé doit forcément être validé avant sa rediffusion. Or depuis 8h51, la liste est muette.

Quant bien même ce serait le cas, on se demande pourquoi ils n’ont pas (encore ?) autorisé la retransmission de ce texte-ci.

Post-scriptum 2

Tout vient à point à qui sait attendre : un courriel personnel envoyé trois jours plus tard par la modération – qui, non connectée durant les quelques heures en question, avait sans doute dû éplucher la centaine de messages publiée sur la liste durant ces douze heures – a, entre autres, indiqué que la configuration de la liste avait changé de modérée à non modérée, pour une raison encore inconnue, ce qui avait causé son emballement (soit dit en passant, on comprend maintenant la raison du pied-de-page indiquant que, pour se désinscrire de la liste, il suffit de le demander en répondant à un message quelconque, cette réponse devant parvenir à la modération).

Ce qui soulève la question de la « nécessité » (sociale et/ou technique) de la connectivité permanente – les modérateurs de la liste auraient-ils dû surveiller la liste 24 heures sur 24 pour le cas où « la machine » se serait détraquée ? (on pense à Metropolis, aux Temps modernes ou à Mon Oncle) – voire uni­quement pour modérer instan­ta­nément les messages envoyés à cette liste en général si calme ? On est bien dans l’ère de l’emprise de la réaction sur la réflexion dont on a parlé plus haut.

Ô temps, suspends (un peu) ton vol !

20 août 2016

Faut-il que vous soyez voussoyé ?, ou, Des bienfaits de la douche

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 16:22


Article du Trésor de la langue française. Cliquer pour agrandir.

«Il n’est personne, peut-être, qui n’ait souri, sans grande réflexion, en lisant que Buffon n’écrivait qu’en habit de velours avec des manchettes de dentelles.

On connaît moins une femme de la cour, à peu près contemporaine de Buffon, qui rendait à l’amour le culte que Buffon rendait à la nature et à la muse, et qui n’écrivait pas à son amant qu’elle n’eût fait sa toilette complète, et ne se fut mise en grande parure.

Eh bien, je pensais, il n’y a qu’un instant, que nous faisons tous un peu comme Buffon et comme cette chère et dévote femme, et que la plume à la main, il est rare que nous ne nous imposions pas la gêne de certaines conventions, de certains préjugés, etc.

Par exemple, en commençant cette lettre, mon bon, mon vieux, mon illustre camarade, je me suis demandé s’il serait bienséant de te tutoyer, comme nous avons l’habitude de le faire mutuellement depuis un peu plus d’un. demi-siècle.

Il y a, dans la politesse convenue; de singulières nuances. — La question n’en serait pas une, si j’écrivais en vers. — On tutoie en vers des gens qu’on ne s’aviserait pas de tutoyer en prose.

Grand Roi, cesse de vaincre, ou -je cesse d’écrire,

disait Boileau à Louis XIV.

Prends ta foudre, Louis, et va, comme un lion,

etc., disait Malherbe à Louis XIII.

Les Anglais tutoient Dieu, et je crois qu’ils ne tutoient que Dieu.

C’est du reste un singulier usage que le vousoiement par lequel on parle à an homme comme s’il était plusieurs. J’en ai trouvé le sens et dans Cicéron et dans Mme de Sévigné.

« II y a eu, dit Cicéron, quatre Jupiter — quatre Mercure et six Hercule — et on a attribué à un seul et même de ces personnages les actes plus ou moins réels appartenant à tous ceux qui portaient le même nom. »

Mme de Sévigné, parlant à sa fille d’un de leurs amis qui s’appelait je crois d’Hacqueville.

Je dis : je crois, car j’écris à Saint-Raphaël hors de ma maison, sur une table d’ardoise et sous des rosiers en fleurs le 20 janvier et tu me pardonneras de citer de mémoire pour ne pas me déranger.

Mme de Sévigné dit que cet ami est si obligeant, si dévoué, si actif, qu’il rend si vite un si grand nombre de petits services, qu’on ne peut les attribuer à un seul homme, et qu’on l’appelle « les d’Hacqueville ».

Dire vous à une femme ou à un homme signifie :

O femme, tu offres à mon admiration tant de beautés, de grâces et de charmes, que c’est trop pour une seule mortelle, trop pour une seule déesse; tu réunis les perfections des plus belles et des plus séduisantes ; tu es à la fois Vénus, Junon et Pallas et je vous adore toutes trois en une seule.

O homme, tu es si brave, si noble, si généreux, si savant, si spirituel, si éloquent — tu réunis en toi des vertus et les qualités si diverses qu’on ne peut les attribuer à un seul homme — que je vois en toi Hercule, Jupiter, Decius, Voltaire, Rousseau,» etc., — je vous présente mes respects.

[…]

Alphonse Karr, « Lettres de Saint-Raphaël. IV. À Monsieur Ernest Legouvé, de l’Académie française », in Le Figaro, journal non politique, 21 janvier 1877, p. 1.

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