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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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25 juillet 2021

Debussy, réveille-toi !

Classé dans : Littérature, Musique — Miklos @ 21:29


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Dans le troisième acte de l’opéra Werther de Massenet (1892), Charlotte se dirige vers le clavecin de Werther, prend un manuscrit, et chante :

Et voici ces vers d’Ossian que vous aviez commencé de traduire.

à quoi Werther répond :

Traduire ! Ah ! Bien souvent mon rêve s’envola sur l’aile de ces vers, et c’est toi, cher poète, qui bien plutôt était mon interprète ! 

puis enchaîne avec ce splendide air (que je connais depuis mon enfance, et que l’on peut entendre ici dans la magnifique interprétation de Nicolai Gedda) :

Toute mon âme est là !
Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps,
pourquoi me réveiller ?
Sur mon front je sens tes caresses,
Et pourtant bien proche est le temps
Des orages et des tristesses !
(avec désespérance)
Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ?
 
Demain dans le vallon viendra le voyageur
Se souvenant de ma gloire première…
Et ses yeux vainement chercheront ma splendeur,
Ils ne trouveront plus que deuil et que misère !
Hélas !
(avec désespérance)
Pourquoi me réveiller ô souffle du printemps!

Ossian, dites-vous Charlotte ? J’en avais entendu parler dès mon adolescence et non pas uniquement grâce à Werther : j’avais, dans ma bibliothèque, les Poésies galliques en vers français [d’]Ossian, par Baour-Lormian (1770-1854), publiées l’an IX (1800-1801) à Paris. Et effectivement, on y trouve, dans ses toutes dernières pages un poème commençant par Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ! (voir ci-dessous). Or son titre est « Fragment du chant d’Armin », il fait suite à la fin des Poésies d’Ossian, à la postface de Baour-Lormian, et est précédé de la précision suivante :

Plusieurs écrivains avant moi s’étoient essayés dans le genre d’Ossian. Leurs fragments sont connus. En voici un qui l’est aussi, mais qui, selon moi, mérite de l’être davantage. Le sujet n’en est point pris dans Ossian ; mais l’auteur, le citoyen Coupigni, s’est emparé avec beaucoup de discernement de ses images et de ses tours les plus familiers.

Soit dit en passant, on suppose que ce Coupigni est en fait André-François de Coupigny (1766-1833 et donc contemporain de Baour-Lormian), dont la BnF précise qu’il fut employé dans les bureaux de la Marine – chef de division au ministère des Cultes sous la Révolution – poète et auteur dramatique (mais nulle référence à cette poésie dans ses œuvres qu’elle référence).

Plus encore, Ossian, barde gaélique qui aurait vécu au IIIe siècle, est-il l’au­teur des poésies que lui attribue Baour-Lormian dans sa traduction-adap­ta­tion dune traduction en anglais des poèmes d’Ossian, intitulée An Ancient Epic Poem In Six Books, Toge­ther with several other POEMS, compo­sed by OSSIAN the Son of FINGAL, traduction faite par James Macpherson et publiée à Dublin en 1762 (version intégrale ici). Or dès sa publication, l’authenticité de l’origine a été mise en doute, comme le décrit fort bien cet article. En résumé : Macpherson est probablement l’auteur de la majorité des textes, et le reste ne date pas d’avant le XIIe siècle. Quant à Ossian, on peut douter de son existence.

Debussy n’aurait-il pas lu la précision de Baour-Lormian, selon laquelle ce ne serait pas une des poésies d’Ossian, mais inspiré par elles ? N’était-il donc pas au courant de cette controverse sur l’authenticité de ces poésies, controverse bien connue en son temps ?

Pour finir, en voici la version de Baour-Lormian :

Fragment du chant d’Armin
 
Pourquoi me réveiller, à souffle du printemps ?
Vainement tu me dis : Sur ta tige épuisée
Je verse les trésors d’une fraîche rosée ;
Relève vers le ciel tes rameaux languissants.
De ces rocs suspendus déjà descend l’orage
Qui doit frapper ma tête et sécher mon feuillage.
Des tempêtes déjà gronde l’avant-coureur ;
Ses rugissements sourds ébranlent les montagnes.
Quelque jour sur ces bords viendra le voyageur,
Et pensif, inquiet, parcourant ces campagnes,
Il cherchera le lis dont son œil enchanté
Admirait autrefois l’éclat et la beauté :
Il n’y trouvera plus qu’une fleur pâlissante,
Sous des vents ennemis abattue et mourante.
    Ô vous, amis des morts, creusez-leur un tombeau !
Quand le voile des nuits couvrira ce coteau,
Lorsque le vent du nord courbera la bruyère,
Assise sur les vents, mon Ombre solitaire,
Par d’amers souvenirs rappelant ses douleurs,
Aux guerriers attendris demandera des pleurs :
Tranquille dans sa grotte, au milieu des ténèbres,
Le chasseur, éveillé par mes plaintes funèbres,
À la sombre clarté de quelques feux mourants,
Soudain rassemblera ses dogues haletants ;
En vain les noirs frimas pèseront sur sa tête,
Je le verrai franchir et les ravins profonds,
Et le fleuve écumant, et la cime des monts ;
Sous l’abri d’un rocher, seul avec la tempête,
Il entendra des morts les fantômes errants
Mêler leurs cris plaintifs à la voix des torrents.
    Mais les ombres déjà descendent dans la plaine.
Rassuré par la nuit qui le cache à nos traits,
Déjà le cerf rapide a quitté les forêts.
La lune brille enfin ; sa lumière incertaine
Tremble et se réfléchit dans la source prochaine.
En vain l’ombre au chasseur ramène le repos :
Armin ne connaît plus que la paix des tombeaux.
Je vais m’asseoir ici dans ma douleur profonde :
Quand l’aurore viendra rendre le jour au monde :
Quand l’étoile du soir brillera sur les eaux,
Je pleurerai ma fille, et les jours de ma gloire.
Le temps et la douleur ont affaibli mon bras.
Vous que jadis Armin instruisit aux combats,
De mes exploits passés conservez la mémoire ;
Chantez sur mon tombeau l’hymne de la victoire.
Bardes, chantez aussi : mon cœur, à vos accents,
Du malheur et des ans ne ressent plus l’outrage.
Je les revois ces jours, où, brûlant de courage,
Je chassais devant moi mes ennemis sanglants
Ils fuyaient éperdus, ou tombaient expirants ;
L’Océan en fureur, soulevé par l’orage,
De flots moins turbulents tourmente le rivage.
J’étais puissant alors ; je suis faible aujourd’hui;
Le trait le plus léger pèse à ma main tremblante ;
Des roseaux du désert la tête obéissante
Moins que celle d’Armin a besoin d’un appui.
Vos accords cependant consolent mon ennui.
            Chantez, Bardes, chantez !

11 mai 2021

Coronach, de Walter Scott à Franz Schubert

Classé dans : Littérature, Musique — Miklos @ 12:08

France Musique a consacré hier une très belle émission à Louise Farrenc (1804-1875) – compositrice remarquable, qui gagne à être (re)découverte –, au cours de laquelle on aura pu écouter deux de ses symphonies, interprétées par l’Insula Orchestra dirigé par Laurence Équilbey, suivies de ses virtuoses Trente études dans tous les tons majeurs et mineurs pour piano, un Nonette en mi bémol majeur pour vents et cordes et enfin les Grandes variations sur un thème du Comte Gallenberg, op. 25. Une plus qu’agréable et surprenante découverte pour moi.

Soit dit en passant, le nom « Farrenc » était celui de ma professeure de chant en 9e (ça remonte aux années 1950…) : je me souviens non seulement d’elle mais surtout de son guide chant d’époque et des chansons qu’elle nous avait enseignées (j’ai encore le cahier avec les paroles), pour certaines un peu… olé olé (j’avais parlé d’une d’entre elles ), et nous n’avions alors que 7 ou 8 ans…

Comme il restait encore un peu de temps après la fin de l’émission, on a entendu une autre très belle – et très émouvante – œuvre, non plus de Louise Farrenc, mais de Franz Schubert, interprétée elle aussi par l’Insula Orchestra et Laurence Équilbey. Il s’agit de Coronach – aucun rapport avec l’actualité, si ce n’est que ce mot celte désigne, selon le Littré, un chant funèbre (ou thrène) des Écossais –, sous-titré Totengesang der Frauen und Mädchen (« Élégie funèbre des femmes et des jeunes filles ») pour chœur de femmes et piano, composé en 1825. Dans l’émission de France Musique, il s’agissait d’une transcription contemporaine de l’accompagnement pour orchestre réalisée pour Insula.

On entendra ci-dessus la version pour piano de Coronach, que l’on trouve bien plus intime et bouleversante que sa transcription pour orchestre, interprétée par le grand pianiste et chef d’orchestre Wolfgang Sawallisch (1923-2013) et la Capella Bavariae.

Franz Schubert : paroles de Coronach (source)
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Les paroles du Coronach de Schubert sont inspirées d’un chant éponyme que l’on trouve dans La Croix de Feu, troisième partie de la Dame du Lac (The Lady of the Lake), datant de 1810. La scène de ce grand poème épique est placée principalement au voisinage du lac Katrine, dans les Highlands. Le thrène en question y est entonné à la mort de Duncan, après que son corps ait été déposé dans le cercueil, par les vierges du hameau et leurs mères. Une très belle édition française de cette œuvre de Scott, dans la traduction d’Amédée Pichot (1795-1877, grand traducteur, notamment des œuvres de Byron), comprend un fort intéressant avant-propos sur l’auteur, connu surtout pour ses romans, mais qui mériterait de l’être aussi pour son œuvre poétique.

Walter Scott :Coronach (version originale et traduction de Pichot)
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26 janvier 2021

מסיתרי העולם החרדי

Classé dans : Littérature, Société — Miklos @ 0:21

 
מימין – הספר. משמאל – קיטלודו בספריה הלאומית. לחץ על התמונה להגדלתה.

אני כעת קורא את הספר שתיקת החרדים מעת שייע בריזל, בהוצאת משכל/ידיעות אחרונות משנת 1999. החלק הראשון (אני כעת מתקרב לסיום הספר) הרשים אותי מאד בתוכנו המרגש ולא פעם מזעזע, על אף סגנון לפעמים ”כבד“ – כגון חזרות על דברים שנכתבו לא הרחק קןדם.

אבל מאמצע הספר שמתי לב לשימוש באוצר מלים די מפתיע מפי (או מעט) יוצא החברה החרדית, כמו ”הבחורה הייתה אסרטיבית“. בערך מאותו איזור בספר, הסיפור נקרא יותר כרומן מאשר כסיפור תיעודי.

מתוך סקרנות, התחלתי לחפש מידע על יצירה זו, באתר הספריה הלאומית (ובמקורות אחרים, אבל זו האמינה בעיני) מופיע בקיטלוג אותה הוצאה ”שתיקת החרדים / שייע בריזל ; כתבה יפעת אביצדק-קלפה“.

לפי מקור זה – ואחרים – היא מחברת הספר ולא ”שייע בריזל“, אבל שמה אינו מופיע בשום מקום בספר שבידי. בו מצוינים שלשה שמות אחרים:

1. ”עריכה לשונית: איילת בר טל“.

2. ”תודה לשרון שמואלי שהייתה הראשונה שעזרה לי להוציא את זכרונותי ואת רגשותי מהמוח אל הפועל. תודה לסופרת אורלי וינר-קראוס, שנטעה בי אומץ להוציא את הספר“.

האם כל הספר אינו אלא רומן של אותה מחברת, ומדוע שמה אינו מופיע בספר?

פתרון התעלומה

מספר ימים מאוחר יותר, קבלתי תשובה ממקור מוסמך ביותר: שייע ברילז (שם בדוי) סיפר את חייו לאותה מחברת, שרשמה וערכה אותם. המהדורה הראשונה (זו שבידי) לא נשאה את שמה מחשש תביעות, אבל הופיע במהדורות מאוחרות יותר. מידע זה מאפשר להעריך את התוכן לערכו ולהתעלם משאלות הסגנון. נשאר רק לקוות ששייע בריל מצא, עם הזמן, שלוות נפש ואולי גם קשר חם יותר עם משפחתו.

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29 novembre 2020

Apéro virtuel II.28 – dimanche 29 novembre 2020

Sylvie, Jean-Philippe et Léo, ce dernier soutenu en arrière-plan par Superman, rejoignent The Emperor dont la présence fait écho justement à cet infâme prétendu sur­homme de papier, et, indi­rec­tement, à la dispa­rition hier de l’acteur anglais David Prowse qui avait incarné Dark Vador (sans la voix) dans Star Wars. Cette person­nalité partie et Michel arrivé, Léo change son arrière-plan en le remplaçant par une image de bande dessinée repré­sentant une femme armée tenant en joue un homme (cf. ci-contre). Il s’agit de Ms. June Justis, « la seule femme membre du FBI des US », parue dans le magazine G-Woman en décembre 1937 (alors que Wonder Woman, adulée par Sylvie et ses filles, n’a fait son apparition qu’en 1941) – et ce n’est que plus tard que les héros masculins ont évincé quasiment toutes leurs contreparties féminines de ce type de littérature.

Françoise (P.) arrivant, Léo et Sylvie mentionnent respectivement Little Orphan Annie, parue en 1924 (en anglais uniquement) et Fifi Brindacier (nom complet : Fifilolotte Victuaille Cataplasme Tampon Fille d’Efraïm Brindacier) en 1945 (en suédois puis en français et nombre de langues). Tous deux s’accordent pour avoir adoré Tartine Mariol, créée en 1955 – pastiche de Martine Carol… –, vieille grand-mère avec un menton en galoche, avec des poils, des gros godillots, mais balaise comme tout, qui avait du punch et mettait k.o. tous les méchants, que Sylvie avait dû lire en cachette. Lorsqu’elle a passé son bac avec succès, à la question de ses parents quel cadeau lui ferait plaisir, elle a répondu qu’elle aimerait avoir le tout premier volume d’Astérix (Astérix le Gauiois) de Goscinny. Jean-Philippe dit alors qu’il était assez mal dessiné par rapport aux versions suivantes, Sylvie rajoutant que c’est le cas pour beaucoup de bandes dessinées, par exemple celle de Mickey. Léo cite alors l’analyse de Stephen J. Gould concernant l’évolution du personnage de Mickey et de sa repré­sen­tation, turbulent, voire légèr­ement sadique à ses débuts, puis, au fur et à me sure de son succès populaire, il s’amadoue dans son compor­tement, ce qui se reflète aussi dans sa repré­sen­tation, devenant graduel­lement de plus en plus juvénile, puis enfantine malgré son âge inchangé (processus appelé néoténie), dans le but d’exploiter l’affection humaine profonde pour les jeunes. Et ainsi, le rapport tête – corps de Mickey, initialement celui d’un adulte, évolue vers celui d’un adolescent. Michel, quant à lui, n’a jamais aimé Mickey.

Après un bref échange entre Françoise (P.) et Jean-Philippe à propos du « caractère bien trempé » de Françoise Giroud (évoquée en mentionnant le décès de Jean-Louis Schreiber hier) et de ses présumés actes (qu’elle a nié) à l’encontre des parents de JJSS qui s’était séparé d’elle, pour se marier à une (autre) jeune femme, Michel lit trois citations d’un même auteur, la première de circonstance vu le contexte :

– Vaurien, tu viens de prendre la taille à ma femme !
– Moi, Monsieur ? Fouillez-moi !

Alphonse Allais ? Non.

– Sais-tu pourquoi les sauvages vont tout nus ?
– Parce que Christophe Colomb les a découverts.

Tristan Bernard ? Non. Le dernier indice, plus long, est une fable en alexandrins, Bon conseil aux amants :

Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,
Était fort amoureux d’une fée, et l’envie
Qu’il avait d’épouser cette dame s’accrut
Au point de rendre fou ce pauvre cœur tout brut.
L’ogre, un beau jour d’hiver, peigne sa peau velue,
Se présente au palais de la fée, et salue,
Et s’annonce à l’huissier comme prince Ogrousky.
La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.
Elle était ce jour-là sortie, et quant au mioche,
Bel enfant blond nourri de crème et de brioche,
Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,
Il était sous la porte et jouait au cerceau.
On laissa l’ogre et lui tout seuls dans l’antichambre.
Comment passer le temps quand il neige en décembre.
Et quand on n’a personne avec qui dire un mot ?
L’ogre se mit alors à croquer le marmot.
C’est très simple. Pourtant c’est aller un peu vite,
Même lorsqu’on est ogre et qu’on est moscovite,
Que de gober ainsi les mioches du prochain.
Le bâillement d’un ogre est frère de la faim.
Quand la dame rentra, plus d’enfant. On s’informe.
La fée avise l’ogre avec sa bouche énorme.
— As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j’ai ?
Le bon ogre naïf lui dit : « Je l’ai mangé. »
 
Or, c’était maladroit. Vous qui cherchez à plaire,
Ne mangez pas l’enfant dont vous aimez la mère.

Pour bien comprendre le – double – sens de cette fable, il est bon de garder en mémoire le premier sens de marmotFigure grotesque décorant un élément architectural et, en partic., un heurtoir de porte. et celui de croquer le marmotAttendre longtemps en se morfondant.. L’ogre, un peu simplet, est passé du figuré au littéral.

Jean de la Fontaine ? Que nenni. Dickens ? Oh no! Jules Renard ? Eh non. Il s’agit de Victor Hugo, dont l’humour souvent féroce paraît dans ses écrits (on pense surtout aux Châtiments), à l’instar de ce petit quatrain à l’encontre de Louis Veuillot, journaliste, partisan passionné du catholicisme ultramondain :

O Veuillot, face immonde encore plus que sinistre,
Laid à faire avorter une femme, vraiment !
Quand on te qualifie et qu’on t’appelle cuistre,
                istre est un ornement.

Ces quatre citations sont tirées d’un livre que Michel n’a de cesse de parcourir depuis qu’il l’a acheté dans les années 1960 : Humour 1900, éd. J’ai lu.

C’est au tour de Françoise (P.) de poser quelques devinettes : avez-vous entendu parler de Victor Lustig ? Jean-Philippe répond du tac au tac : « Un escroc international ». Françoise dit alors avoir cherché qui étaient les plus grands escrocs au niveau mondial ; Lustic a vendu la Tour Eiffel (en 1920)…

Et Anna Anderson ? Imposteuse s’étant faite passer, au début des années 1920, pour la princesse Anastasia, qui donc n’aurait pas été tuée avec son père, le tsar Nicolas II, et leur famille, en 1918. Si cette imposture est démontée à partir de 1927 – il s’agit en fait d’une ouvrière polonaise mentalement malade –, elle ne sera définitivement prouvée par des tests ADN en 1998 (ce qui n’a pas mis fin aux thèses soutenant l’affirmation d’Anderson). Michel et Sylvie mentionnent qu’il y a eu d’autres prétendues Anastasia…

Et Charles Ponzi ? Certains des présents ont entendu parler de la pyramide de Ponzi, d’autres non. Il s’agit d’un montage financier frauduleux inventé par cet Italien arrivé fauché aux US au début du XXe siècle, régulièrement utilisée jusqu’à nos jours et récemment rendue célèbre par l’affaire Madoff. Léo dit alors que David Lescot en a fait une pièce de théâtre (avec chœur). Jean-Philippe signale qu’une arnaque de ce type a eu lieu très récemment (durant la pandémie actuelle) par l’entremise des réseaux « sociaux ».

Léo mentionne une arnaque très simple : une annonce parue dans un journal disait « Vous n’avez plus que 3 jours pour envoyer 1$ à Mr. Un Tel » (et l’adresse était fournie), sans autre précision ; le lendemain, « Vous n’avez plus que 2 jours… », etc. Et ce Mr. Un Tel avait tout de même récolté 1000 ou 2000$/ Ce type de procédé est dorénavant interdit.

Et quid de van Meegeren ? On avait effectivement entendu parler de ce grand arnaqueur dans le monde de la peinture (il « créait » des Veermer).

Quant à Frank Abagnale Jr., jeune escroc, faussaire et imposteur, il se reconvertit finalement en conseil et détection de fraudes. Sa vie – romancée, sans doute – a été l’objet en 2003 du film Arrête-moi si tu peux de Spielberg avec DiCaprio et Tom Hanks.

La conversation aborde alors le sujet des arnaques par courriel, et Michel met en garde contre des mails qui semblent venir d’amis ou d’organismes connus, et qui demandent (ou proposent) soit d’ouvrir une pièce jointe – celle-ci peut contenir un virus informatique –, soit de cliquer sur un lien menant vers un site Web – qui peut télécharger subrepticement des virus dans l’ordinateur –, soit enfin de répondre par mail au dit ami ou organisme, mais en fait l’adresse de réponse n’est pas celle de la personne à laquelle on pense mais en diffère si peu qu’on ne remarque pas cette différence…

Léo signale une plateforme Web utile pour lutter contre la désinformation dans des domaines aussi divers que les médias et la technologie (dont l’inter­net), la politique, l’envi­ron­nement, la santé (d’autant plus impor­tant ces temps-ci)… il s’agit de hoaxbuster.com.

Pour redétendre l’atmosphère, Michel lit une brève histoire tirée de Humour 1900, Old England de Mac-Nab (1856-1889), poète et chansonnier français. L’extrait ci-dessous est copié de l’édition des Poèmes mobiles * Monologues de l’auteur, publiée en 1886.

Jean-Philippe rebondit sur la mention qu’avait faite Michel, lors d’un récent apéro, de la Cantilène de Sainte Eulalie, datant de la fin du IXe siècle comme étant le premier document écrit en langue française. Ayant un vague souvenir de ses études d’antan et ayant effectué des recherches de son côté, il a trouvé ceci : peuvent prétendre être les premiers en français cinq textes écrits entre 842 – les Serments de Strasbourg1 – et 1050 – La Vie de Saint Alexis, tous sauf le premier étant des textes religieux, écrits pas uniquement en latin mais aussi en vernaculaire, afin que le vulgus pecum comprenne quand on leur en fait la lecture. Durant ces deux siècles, on a retrouvé dans les documents d’époque 11 000 mots en français d’alors (ou protofrançais), qui n’a vraiment été étudié que récemment dans sa structure : Jean-Philippe mentionne l’ouvrage Histoire de la phrase française : des Serments de Strasbourg aux écritures numériques de Gilles Siouddi qui vient de sortir chez Actes Sud, et en lit un extrait. Michel remarque que la diction et la prononciation de l’époque devaient être très différentes de ce qui est pratiqué aujourd’hui (il suffit de voir comment notre parlé diffère de celui d’avant-guerre…), ce que confirme Sylvie, ayant une bonne expérience du chant Renaissance.

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1. La version originale des Serments est perdue. Le texte que l’on en possède (par exemple à la BnF) est extrait du livre de Nithard, rédigé en latin, Histoire des fils de Louis le Pieux. Nithard est le petit-fils de Charlemagne.

28 novembre 2020

Apéro virtuel II.27 – samedi 28 novembre 2020

Place des Victoires

Sylvie arrive avec son lot de popcorn, suivie de Léo, Françoise (P.) et Françoise (C.). Michel raconte alors avoir pris la photo ci-dessus environ une heure plus tôt, en rentrant chez lui. Françoise (P.) dit qu’elle se trouvait alors aux Champs-Élysées, et le nombre de personnes dans les rues était impressionnant – ce que confirment Michel et Françoise (C.), chacun pour son quartier, cette dernière ayant vu aussi de la fumée s’élevant au-dessus des toits en direction de la Bastille – « produit » des affrontements de rue entre manifestants et forces de l’ordre durant la manifestation pour la défense des libertés.

Concernant l’histoire du monument central de la place des Victoires, Michel montre une gravure illustrant le monument d’origine qui s’y était élevé jusqu’à la Révolution française, Louis XIV sur un piédestal, entouré de quatre statues. Celle du roi fut alors fondue, et les quatre autres se trouvent actu­el­lement au musée du Louvre. La place elle-même a changé depuis : on aperçoit sur cette gravure, au fond et des deux côtés de la statue, deux des quatre fanaux, qui brûlaient en permanence pour éclairer la statue, eux-mêmes démontés en 1718. Il est amusant d’en savoir la raison, voici ce qu’en dit la Notice sur la nouvelle statue équestre de Louis XIV, fondue d’après le modèle de M. Bosio, membre de l’Institut, précédée de quelques considérations critiques et d’un aperçu historique sur la place des Victoires et sur les divers monuments qui l’on décorée depuis sa construction de C.-Olivier Blanchard de Boismarsas en 1822, qui remet aussi en cause l’identification des quatre statues en tant que représentations de quatre nations vaincues :

«Au milieu de cette place s’élevait, avant la révolution, sur un piédestal de marbre blanc veiné, la statue pédestre de Louis-le-Grand. Ce monarque était représenté avec les habits de son sacre, et foulant aux. pieds un Cerbère ; une victoire ailée, un pied posé sur un globe et l’autre en l’air, mettait d’une main Une couronne de laurier sur la tête du héros et tenait de l’autre un faisceau de palmes et de branches d’olivier. Ce groupe monumental était de plomb doré et fondu d’un seul jet, ainsi que le globe, la massue d’Hercule, la peau de lion, le casque et le bouclier qui en formaient les ornemens et accessoires.

Aux angles du piédestal étaient quatre figures en bronze de douze pieds, représentant des esclaves chargés de chaînes. On a toujours voulu voir dans ces statues la désignation des peuples que Louis XIV avait subjugués ; mais il est plus généreux de penser que le fondateur avait seulement eu en vue d’exprimer par une allégorie la puissance du monarque et le succès de ses armes.

Les bas-reliefs représentaient, l’un la préséance de la France sur l’Espagne en 1662 ; l’autre, la conquête de la Franche-Comté en 1668 ; le troisième, le passage du Rhin en 1672 ; et le dernier, la paix de Nimègue en 1678.

Tous ces ouvrages avaient été conduits avec un rare talent par Martin Vanden-Bogaer, connu sous le nom de Desjardins. Enfin l’élévation du monument entier était de trente-cinq pieds.

Plusieurs inscriptions fastueuses couvraient les différentes faces du piédestal. Au bas de la statue on lisait ces mots gravés en lettres d’or : VIRO IMMORTALI.

Jusqu’en 1699, la place des Victoires fut éclairée pendant la nuit par quatre grands fanaux ornés de sculptures et d’inscriptions relatives aux actions les plus mémorables de Louis XIV. Un arrêt du Conseil ordonna à cette époque que ces fanaux ne seraient plus allumés ; et, peu d’années après, ils furent démolis. Les motifs de cet arrêt étaient d’une frivolité qui allait jusqu’au ridicule : les habitans des maisons de cette place étaient, disait-on, incommodé par l’attroupement des fainéans et vagabonds qu’attirait la lumière de ces fanaux. Des personnes bien instruites ont attribué, avec plus de vraisemblance, cette détermination à ce distique assez plaisant que l’on vit un matin sur le piédestal de la »statue :

Lafeuillade, sandis, je crois que tu me bernes,
Dé placer lé soleil entre quatre lanternes.

Léo mentionne deux « champions de la courte nouvelle », qui va de trois lignes à 2 pages : Fredric Brown, auteur de polars et de science-fiction humo­ris­tique, qui a notamment écrit Martiens, Go Home! (œuvre que Michel avait citée en 2018 suite à une jolie coquille de Libé), le second Jacques Sternberg (1923-2006), auteur belge franco­phone notam­ment de science-fiction et de fantas­tique. En préli­minaire, il cite la plus courte histoire de science-fiction qu’il connaisse : « Allô ? C’est de la part de quoi ? »1 Il commence alors la lecture de « La Disparition » (non, pas celle de Perec, mais on ne peut s’empêcher d’y penser), tirée du recueil 188 contes à régler de Sternberg et illustré par son ami Topor : « Tout arriva en un dixième de seconde. De tous les grains de sable susceptibles de tomber dans les rouages d’une civilisation de haute technicité, celui-là semblait vraiment l’un des plus impro­bables : partout, sans explication plausible, et sans le moindre signe précur­seur, le chiffre 2 disparut du monde des mathématiques. [...] »

Michel évoque deux autres auteurs de microcontes : Alphonse Allais et l’auteur contemporain israélien Etgar Keret (excellemment traduit en français).

Léo pose alors un problème de logique. Il présente la phrase suivante : « Cette phrase contient sept mots. » Manifestement, elle est fausse. Donc sa négation doit être vraie : « Cette phrase ne contient pas sept mots. » Mais elle en contient sept… Bon exemple d’une phrase et de son contraire, toutes deux auto­référentielles, ou ni l’une ni l’autre sont vraies et fausses en même temps. Situation indé­cidable (autre exemple : « Je suis un menteur »). Léo indique alors que cette problé­matique de logique a été abordée de façon bien plus générale en mathé­matiques, notamment par Gödel dans ses « théorèmes d’incomplétude », qui démontrent que toute théorie mathé­matique équi­valente à, ou plus déve­loppée que, l’arithmétique, contenait forcément des affirmations indémontrables voire contradictoires dans le cadre de cette théorie, et qu’on ne pouvait traiter que dans une théorie plus « vaste ». De là la discussion s’élève jusqu’à la preuve onto­logique (ou non) de l’existence de Dieu (pour dire simple : puisqu’on peut imaginer la transcendance qui est forcément hors de nous, c’est qu’elle existe).

Pour en revenir à des concepts humains, ceux de théories mathé­matiques, Léo montre que certains concepts simples s’interprètent diffé­­remment selon le contexte. Ainsi, la somme des trois angles d’un triangle, dessiné sur une surface plane, est toujours de 180°, alors que si l’on prend par exemple un triangle dessiné sur la face terrestre, la somme de ses angles peut dépasser de loin cette limite (et arriver jusqu’à 540°) : dans le premier cas, c’est la géométrie euclidienne qui y règne, dans l’autre c’est la géométrie sphérique. La conversation s’élevant derechef vers des dimensions (mathématiques) supérieures (nous vivons dans trois dimensions, mais quid des êtres dans une quatrième ou cinquième dimension?), Léo mentionne le joli petit ouvrage d’Edwin Abbott Abbott (oui, deux fois), Flatland: A Romance of Many Dimensions (en français : Flatland ou Le pays plat ; Flatland : Fantaisie en plusieurs dimensions), qui se passe dans un monde… à zéro, une ou deux dimensions, dans lequel les femmes sont pointues, du fait de leur forme triangulaire… Ce qui fait mentionner à Michel Les Xipéhuz (1888) de J.H. Rosny Aîné (auteur aussi de La Guerre du feu), dans laquelle les humains – dans un lointain passé (« mille ans avant le massement civilisateur d’où surgirent plus tard Ninive, Babylone, Ecbatane. ») – se trouvent confrontés à des Formes, « cônes bleuâtres, translucides, la pointe en haut, chacun du volume à peu près de la moitié d’un homme », d’autres « quasi cylindriques », inorganiques et pourtant organisées et violentes, conflit de deux mondes totalement étrangers l’un à l’autre, décrit dans une langue très poétique.

Léo ayant changé son arrière-plan, il affiche maintenant la genèse de Superman, représenté ici avec son père Jor-El, tous deux nés sur la planète Krypton. Le père ayant prévu qu’un cataclysme détruirait la planète, il envoie son fils sur Terre dans un vaisseau spatial qu’il a conçu et construit, et le bébé Superman se retrouve être le seul survivant des Kryptoniens (à l’exception, précise Jean-Philippe, quelques prisonniers à Krypton, qui se retrouvent en fait emprisonnés dans une capsule en dehors de la planète). Les ennemis de Superman, qui se doivent d’être à sa hauteur, sont appelés les Supervilains.

Françoise (P.) cite deux petites phrases absurdes : « La pizza est une spécialité culinaire ronde placée dans un emballage carré pour être dégustée en triangles. » et « C’est l’histoire d’une fraise qui fait du cheval… Tagada, tagada, tagada ! »

Françoise (C.) fournit celle-ci : « Comme son nom l’indique, le violoncelle est un instrument qui se joue assis. »

Léo lit une autre histoire courte qui commence ainsi : « La guerre de 1999 éclata si brutalement qu’on eut à peine le temps d’y croire », montrant en quelques mots les vices et les vertus de… l’informatique, et une autre, encore plus courte, qu’on citera intégralement : « Il était le dernier homme à survivre tant bien que mal dans l’unique maison encore intacte d’une banlieue de la capitale entièrement détruite, quand il reçut la-bas un dernier avis avant saisie que lui envoyaient les contributions. »

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1. On en a trouvé une version un chouia plus longue et attribuée ici (p. 17), datant de 1976 : « Sur les ondes de CBOF-AM, Gérard Gravelle raconte : “Cela se passe en l’an 2000. Une sonnerie retentit. Le téléphone robot décroche et dit : Allô, c’est de la part de quoi ?” ».

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