Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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31 mars 2019

Back to the future, ou, Il est vraiment temps de vendre les aéroports de Paris

Classé dans : Actualité, Littérature, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 22:55

Aéroplane, Le Petit Journal 1912.

Un ami devant prendre demain un vol Pékin – Paris, je me connecte au site des aéroports de Paris pour être alerté sur ce vol, service bien utile qui informe d’éventuels retards.

Quand ça marche.

Là, d’évidence, rien ne marche.

Je commence par chercher le vol par son numéro.

Le site répond : « Aucun vol ne correspond à votre recherche. Veuillez modifier vos critères. »

Alors je cherche par sa provenance – Beijing.

Le site répond : « Aucun vol ne correspond à votre recherche. Veuillez modifier vos critères. »

J’essaie « Pékin ».

Le site répond : « Aucun vol ne correspond à votre recherche. Veuillez modifier vos critères. »

Finalement je cherche par le nom de la compagnie.

Le vol – avec le numéro et la provenance (« Pekin » sans l’accent ; avec l’accent – qui est l’orthographe correcte – le site ne connaît pas) que j’avais indiqués – s’affiche.

Je clique alors sur « Être alerté sur ce vol ».

Le site répond : « Impossible de créer un assistant sur un vol passé. ».

C’est une blague du 1er avril par anticipation (nous sommes encore pour quelques heures le 31 mars) ?

Je vais (façon de parler) sur la page « Contacts » pour signaler ce curieux fonctionnement.

La page « Contacts » affiche :

Vous pouvez nous contacter en utilisant le formulaire ci-dessous. Paris Aéroport s’engage à vous répondre dans les meilleurs délais. Si vous êtes membre du programme de fidélité connectez-vous sur votre tableau de bord pour accéder à votre formulaire dédié.

Le formulaire est en cours de maintenance et sera de nouveau disponible dans les prochains jours. 

Par une curieuse association d’idées, ces événements me rappellent « Une vraiment trop drôle » d’Édouard Osmont (1874-1922), qui n’a rien à voir avec les aéroports, mais qui décrit un enchaînement… un enchaînement inéluctable (même si dans mon cas la conclusion fut différente que dans le sien).

La voici (et c’est bien la première fois qu’elle apparaît en ligne) :

UNE VRAIMENT TROP DRÔLE

Comme il devait se battre en duel le lendemain matin, et qu’il tenait spécialement à tuer son adversaire, M. Tapinois s’exerçait au pistolet dans la salle à manger.

Comment fit-il son compte ? Il est assez difficile de le savoir. Toujours est-il qu’au lieu d’aller faire vibrer la plaque de fonte, une balle s’en fut tuer net la bonne à tout faire, occupée pourtant assez loin, dans la cuisine, au fond d’un couloir, sur la cour.

Très embêté, M. Tapinois commença par verser quelques larmes sur le malheureux sort de la bonne à tout faire. Il avait une véritable affection pour cette fille, qui lui était, en réalité, très précieuse.

Puis, il s’effraya des conséquences possibles de son action.

La présence d’une bonne à tout faire chez un célibataire encore vert peut donner lieu à pas mal de commentaires. Des cancans plutôt malévoles étaient à craindre dans le quartier. On ne manquerait pas, sans doute, de glisser peu à peu de fâcheuses insinuations tendant à faire croire à un crime passionnel. Et le geste tout involontaire de M. Tapinois pouvait être travesti en meurtre prémédité.

M. Tapinois eut froid dans le dos.

Le plus simple lui parut de chercher à dissimuler le cadavre et de faire croire à un enlèvement.

Dans le placard ad hoc, il alla chercher une forte malle, dévissa soigneusement la plaque de cuivre qui portait son nom gravé en majuscules, prit dans ses bras le cadavre de la bonne à tout faire, l’installa aussi confortablement que possible dans la malle, rabattit le couvercle, boucla étroitement les courroies et ferma les deux serrures à double tour, pour plus de sûreté.

Je ne sais si vous avez remarqué, mais rien ne donne plus soif que de tuer une bonne à tout faire, même sans le faire exprès.

Ayant soif, M. Tapinois descendit donc dans la rue et alla s’attabler devant des bocks à la proche brasserie.

Là il réfléchit.

Il commença par se demander dans quels pays lointains il allait bien pouvoir porter sa malle pour la soulager de son contenu.

Puis il pensa non sans amertume qu’il n’aurait personne pour lui apporter son chocolat le lendemain matin.

Il se dit encore que s’il était blessé dans son duel, le médecin, la garde, les gens qui ne manqueraient pas de l’entourer pourraient fort bien découvrir le cadavre de la bonne à tout faire et que, certainement, il en résulterait pour sa tranquillité de fâcheux désagréments.

La perspective d’avoir à cirer lui-même ses souliers le lendemain lui valut de même quelques soucis.

C’est plutôt plongé dans un certain marasme qu’il regagna pensivement ses pénates.

Avant de se coucher, il voulut revoir sa victime.

Il déboucla donc les courroies, ouvrit la malle et, prenant sa lampe pour mieux voir, se pencha sut l’ouverture.

Damnation !

Le cadavre de la bonne à tout faire avait disparu.

M. Tapinois étouffa un cri de terreur et laissa échapper la lampe qui se brisa en mille morceaux.

Il dut rallumer une autre lampe.

Puis, pensant que quelque cambrioleur pouvait s’être introduit chez lui pendant sa courte absence, il fit le tour de l’appartement.

Il ne trouva rien.

En passant devant une glace, il se vit.

Il avait vieilli de dix ans.

N’y comprenant plus rien et éprouvant le besoin de se reposer un peu en prévision de son duel, il résolut de se coucher.

Il entra dans sa chambre et s’approcha du lit pour le préparer.

Horreur !

Le cadavre de 1a bonne à tout faire était dedans.

M. Tapinois laissa échapper un cri de terreur et étouffa ta lampe qui se brisa en mille morceaux.

N’ayant jamais eu que deux lampes, il dut se munir d’un bougeoir.

Il revint près du lit. Le cadavre de la bonne à tout faire avait disparu.

M. Tapinois se regarda dans la glace.

Il avait encore vieilli de dix ans.

Puis il se déshabilla.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais beaucoup de gens ont l’habitude, avant de se coucher, de prendre quelques petites précautions.

M. Tapinois voulut sacrifier à cette habitude.

Il ouvrit la table de nuit et en sortit un récipient de faïence grossière.

Horreur!

Le cadavre de la bonne à tout faire était au fond.

M. Tapinois étouffa un cri de terreur et laissa échapper le récipient qui se brisa en mille morceaux.

Déjà le cadavre de la bonne à tout faire avait disparu.

M. Tapinois se regarda dans la glace.

Il avait encore vieilli de dix ans.

Minuit sonna.

M. Tapinois frissonna.

Puis il lui souvint qu’il avait oublié de monter sa montre.

Il alla la quérir dans son gousset.

C’était une vieille montre à clef, héritage de son grand-père.

M. Tapinois ouvrit le. boîtier.

Horreur !

Le cadavre de la bonne à tout faire était dedans.

M. Tapinois étouffa un cri de terreur et laissa échapper la montre qui se brisa en mille morceaux.

Déjà le cadavre de la bonne à tout faire avait disparu.

M. Tapinois se regarda dans la glace.

Il avait encore vieilli de dix ans.

Ne pouvant plus dormir, il se promena de long en large dans l’appartement.

Mais ses pensées étaient lugubres.

Il ne s’amusait pas follement.

Il s’ennuyait même beaucoup.

Tellement qu’il bâilla.

En bâillant il ouvrit la bouche.

Horreur !

Le cadavre de la bonne à tout faire· était dedans.

M. Tapinois étouffa un cri de terreur et laissa échapper sa bouche qui se brisa en mille morceaux.

Déjà le cadavre de la bonne à tout faire avait disparu.

M. Tapinois se regarda dans la glace.

Il avait encore vieilli de dix ans.

Se voyant si vieux, si vieux, il résolut de faire son testament.

Il s’assit à sa table, prit une plume et écrivit :

« Devant me battre en duel demain et redoutant une issue fatale, je crois devoir faire mon testament. Avant de mourir …

Ici, il ouvrit une parenthèse. ·

Horreur !

Le cadavre de la bonne à tout faire était dedans.

Cette histoire pourrait sans doute durer encore très longtemps, chers lecteurs. Mais, comme je vous ai assez vus, je préfère m’en tenir là et terminer ma soirée avec des femmes de mauvaise vie.

Édouard Osmont (1874-1922)

Si M. Tapinois cherchait à se débarrasser du cadavre de la bonne à tout faire, moi ce serait plutôt de celui de ce service des aéroports de Paris…

28 mars 2019

Pas si simple, le passé simple, ou, Parfait usage de l’imparfait (du subjonctif)

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 22:25

Le délicieux poème qu’on va lire ci-dessous (et que l’on peut écouter dans une jolie interprétation de ce drôle de Dranem) circule dans les journaux et les magazines depuis la fin du XIXe siècle. Attribué en général à Alphonse Allais, un contributeur de l’Intermédiaire des chercheurs et curieux du 10/2/1898 indique l’avoir entendu chanter par Paul Bonjour en 1849, quelques années avant la naissance d’Alphonse Allais, et donne son titre comme Les Confessions d’un gram­mai­rien. Ailleurs, on trouve plutôt Déclaration d’amour d’un gram­mai­rien à Mlle M. M…

    Oui, dès l’instant que je vous vis
Beauté farouche vous me plûtes.
    De l’amour qu’en vos yeux je pris
Sur le champ vous vous aperçutes !
    Mais de quel air froid vous reçutes
Tous les soins que je vous rendis !
    Combien de soupirs je perdis !
De quelle cruauté vous fûtes !
    Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les vœux que je vous offris !
    En vain je priai, je gémis,
Dans votre dureté vous sûtes
    Mépriser tout ce que je fis,
Même un jour je vous écrivis
    Un billet tendre que vous lûtes,
Et je ne sais comment vous pûtes
    Voir de sang froid ce que j’y mis.
Ah ! fallait-il que je vous visse
    Fallait-il que vous me plussiez
Qu’ingénument je vous le disse,
    Qu’avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous suivisse
    Pour que vous me condamnassiez,
Et qu’à vos genoux je me misse
    Pour que de mes pleurs vous rissiez !
Et qu’à vos pieds je soupirasse
    Pour que vous me repoussassiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
    Que vous me désespérassiez,
Et qu’en vain je m’opiniâtrasse,
    Qu’à vos pieds je me prosternasse
Et que je vous idolâtrasse
    Pour que vous m’assassinassiez !


Une recette pour faire la cour, 21.12.1805.
Cliquer pour agrandir.

22 février 2019

La Dame seule

Classé dans : Littérature — Miklos @ 20:16

Ill. du récit par Fernand Besnier (18..-1927).
Cliquer pour agrandir.L

LA DAME SEULE

Grande, pâle, maigre, toujours plus amaigrie, et si belle avec vos profonds yeux d’or brun, cerclés d’un sombre azur, fixes, presque effrayants, pareils à des yeux de ressuscitée, vous avez traversé, seule, les luxes et les joies de la vie parisienne; la longueur glaciale de votre robe noire était une traînée de deuil dans les fêtes. Point de mari, aucun amant, pas même une câline amie dont la tendresse charme le cœur sans l’apaiser, comme un fruit trompe la soif.

Cependant une vie intense incessamment vous dévorait, visible dans vos yeux caves, où deux braises fauves ne cessaient pas de luire, se ravivant à se consumer. Égale aux Cléopâtres et aux Faustines, luxu­rieuses dominatrices des hommes et des femmes, vous considériez dans le tournoiement des valses les habits noirs et les épaules nues avec une volonté qui s’acharne comme une prise ardente de possession. Mais pas un geste qui permet d’approcher, pas une parole qui autorise une parole tendre ; et, soudain dédaigneuse, un pli d’ironie aux lèvres, fermant à demi vos yeux comme s’ils avaient fait dans la réalité une suffisante provision de rêves, vous regardiez seulement, sous le voile des cils, la bague que vous portiez par un caprice peut-être symbolique au médius de votre main droite, longue, émaciée et pâle. C’était un simple anneau de mariage, d’or lisse, où s’allumait un seul rubis. À quel époux étiez-vous donc liée ? De quel nuptial désir étiez-vous la chaste proie ? Nul ne l’a su, si ce n’est moi, et nul ne l’apprendra désormais ; ceux qui vous ont mis au cercueil ont enseveli avec vous votre exécrable et doux secret.

I

Quelquefois elle allait — car elle allait partout ! — dans l’un de ces concerts-spectacles où des filles aux cheveux vermeils rôdent éternellement, comme en un cercle d’enfer, dans des promenoirs rouge-sang. Seule, très voilée, le buste droit, la tête haute, elle se tenait dans une avant-scène du rez-de-chaussée.

Immobile, elle regardait la scène. Là, parmi la buée rouge ou bleue des lumières électriques et les cuivres tumultueux de l’orchestre, le ballet secouait le coton flasque des maillots qui font des plis et les haillons de chair des poitrines haletantes ; des jambes éperdues dans le tourbillon des pirouettes, des gros bras qui s’arrondissent et d’où la poudre de riz coule en sueur, des bouches trop rouges qui s’ouvrent en un sourire bête, des corsages qui bâillent dans l’inclinaison du salut final, de toutes ces femmes enfin, lourdes et surchauffées, émanait une senteur de fard grossier et de peau, qui, se dilatant au feu de la rampe, emplissait la salle et grisait toute la foule d’une mauvaise soûlerie, comme un vin frelaté. Mais là aussi des athlètes, superbes de virilité bestiale, s’enlaçaient, s’étreignaient, la chair sonnante sous des flaquées de mains robustes ; des hercules, gonflant leur poitrine et faisant saillir les muscles de leur cou qui se congestionne, soulevaient des poids énormes ou jonglaient avec des boulets de canon; et des gymnastes pareils à de jeunes dieux qui auraient des têtes de garçons bouchers, accrochés aux barres fixes ou suspendus aux incertains trapèzes, développaient harmonieusement, dans des courbes envolées, leurs membres fins et forts. C’étaient alors, par la salle, des applaudissements furieux. Mais elle, dans l’avant-scène solitaire, elle demeurait impassible, hautaine. Pas même un tressaillement dans sa main gauche appliquée au rebord de la loge.

Seuls ses yeux vivaient, plus caves, ouvrant dans le voile comme deux trous d’or en fusion ! Un impertinent qui se serait penché pour regarder à l’intérieur de l’avant-scène aurait vu dans la pénombre, comme une perle de sang qui flambe et qui bouge, l’unique rubis de l’anneau parmi la soie de la robe obscure et des froissements de dentelle pâle.

II

L’été, elle vivait seule, — seule, comme toujours, — dans le château qu’elle avait fait bâtir sur la côte normande. Les matins, quand le soleil est doux, elle venait s’étendre, grande et si maigre dans son costume de bain, sur le sable fluide où la mer qui monte la couvrait par instants d’une caresse d’eau glauque et de glissantes algues. Non loin d’elle, devant la rangée grise des cabines, les baigneuses que Grévin déshabille allaient, venaient avec des rires, mouillaient dans l’écume des vagues le marbre frais de leurs jambes nues ; moins hardies, d’autres jeunes femmes franchissaient vite la bande de sable, ne quittaient le peignoir de peluche que pour se vêtir d’eau ; mais, sous le flot traversé de lumière, la flanelle de la blouse montante et du long pantalon, souvent transparente et s’appliquant bien aux rondeurs pleines du corps, en modelaient tout l’exquis contour malgré la pudeur des deux mains croisées sur la poitrine ; et quand elles sortaient de la mer sous le ruissellement de leurs cheveux défaits, elles étaient, selon la couleur des costumes, des statues de marbre rose, ou d’onyx noir, ou d’albâtre neigeux.

Pensive, la solitaire ne se mêlait pas à la joie des baigneuses ravies dans la fête du jour et de l’onde ensoleillée. Une fièvre plus intense dévorait ses yeux toujours plus profonds, cerclés d’un azur toujours plus sombre! Le rubis de la bague, qui bouge un peu, s’allumait doucement au soleil à travers la caresse de l’eau glauque et des algues qui glissent.

III

Puis, on ne la vit plus. Souffrait-elle, cruellement déjà, de la langueur qui devait faire d’elle une morte ? La réalité des choses et des êtres ne lui paraissait-elle plus digne de fournir des objets à ses songes ? Elle se réfugia éperdument dans les belles chimères des peintures, des musiques, des vers. Sous les platanes du parc, parmi les chaleurs du midi ou les tiédeurs du soir, elle marchait lentement, lasse, affaiblie, se traînant, s’appuyant aux arbres, mais extasiée de se réciter à elle seule, pendant l’amour des oiseaux dans les branches et des insectes dans les herbes, au milieu de toute la divine nature éprise, les oarystisIdylle, entretien tendre. (Trésor de la langue française) passionnées où les jeunes filles résistent mal, et les poèmes pleins de nymphes demi-nues qu’emportent brusquement des satyres. D’autres fois, elle demandait à la musique, qui sait tout et ne dit rien, éternelle réticence de l’âme et des sens, les délices perverses de la joie inachevée. Mais surtout elle passait ses heures dans une grande salle où des tableaux sans cadre étaient accrochés, — car l’or des cadres éblouit et détourne la rêverie de l’œil. Les Vénus du Titien, aux bruns cheveux fauves comme un soleil qu’on verrait la nuit, offraient leur nudité chaude ; au bord d’une source, Narcisse, pâle, adorait son image ; Ganymède accueillait dans ses bras bleus de lune la déesse des nuits d’amour. À côté des augustes chefs- d’œuvre, badinait le joli libertinage des tableautins. Des couchers de mariées montraient des courtines de dentelle, frémissantes déjà des caresses prochaines ; des marquises souriaient dans le miroir au petit abbé qui s’extasie, pendant qu’une soubrette leur nouait la jarretière au-dessus du genou ; puis, parmi ces mignardes débauches, des audaces de peintres modernes couchaient des filles sur des sophas de cabinets particuliers, le corset noir jeté parmi les serviettes entre une bouteille renversée et un chapeau à haute forme ; et quelques eaux-fortes de Rops allumaient dans les coins leur rut diabolique. Elle, cependant, étendue sur une longue chaise parmi ces songes dessinés ou peints, blême, affreusement blême, et si maigre qu’elle ressemblait au cadavre d’une femme morte de famine, elle se mourait dans d’ineffables tortures ; et, ses yeux même s’éteignant, — ses yeux si larges qu’ils semblaient être tout son visage, comme s’ils en eussent dévoré la chair, – elle n’avait plus rien de vivant, plus rien, que la goutte sanglante de l’anneau.

Et maintenant, ô pauvre femme ! vous dormez au cercueil après les affres sans égales d’une abominable agonie. De ce qui était votre charme, de ce qui aurait pu être l’orgueilleuse joie d’un époux, ô cruelle immaculée ! de tout ce qui fut vous, il ne reste que l’un de ces débris sinistres que rencontre un jour et que brise la pioche d’un fossoyeur. Mais, dans l’ombre du sépulcre, luit encore, et toujours luira à votre doigt de squelette, — comme l’éternelle survivance d’un insatiable désir, — le rubis nuptial.

Catule Mendès, Monstres parisiens. Deuxième série. 1885.

Si vous dînez dans un bouillon, regardez donc autour de vous…

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 18:53

Variation sur L’Absinthe d’Edgar Degas.
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PETITE « CULOTTE » DE DAME

Le mois dernier, un soir que je commettais l’imprudence de dîner dans un de ces déplorables éta­blis­sements de bouillon qui ont donné à la majorité des Parisiens l’habitude de manger, sans nappe, des plats qui sont tous accommodés à la même sauce fade, je me trouvai avoir pour vis-à-vis, à la table très-étroite devant laquelle j’étais mélan­co­li­quement assis, une dame encore jeune, qui portait une fort belle bague en diamants au maigre annulaire de sa main droite.

Ce fut même l’éclat de cette bague qui fixa soudain mon regard irrésolu. De la bague, mon regard passa aux doigts ; puis, entreprenant une ascension distraite, il monta des doigts au poignet, du poignet au coude, du coude à l’épaule ; et là, s’arrêtant comme un touriste essoufflé, il examina le paysage. à la ronde : je veux dire par là que je contemplai le visage de la dame encore jeune, avec un certain intérêt.

Ma mémoire prit même des notes. Ce sont ces impressions de voyage que vous lisez.

La dame encore jeune avait aux oreilles des boutons de diamants d’une aussi belle eau que les diamants de la bague.

L’oreille n’avait rien de particulièrement désagréable à examiner. Elle ne ressemblait pas trop aux oreilles de la plupart des femmes de nos jours, qui se plaisent à les déformer en y suspendant des trains de chemin de fer en or ou des obélisques en corail. Non, non, l’oreille de cette dame encore jeune ne rappelait pas trop, par la forme et la couleur, les huîtres marinées anglaises.

Cette oreille était petite, bien faite et rougissante.

Elle rougissait, et je vais vous dire pourquoi maintenant.

Devant la dame encore jeune que je lorgnais poliment, du coin de l’œil, entre deux bouchées des exécrables mets que j’avais demandés à une bonne au teint pâle et maladif ; devant ma voisine, dis-je, se dressaient, accusatrices, trois demi-bouteilles qui avaient contenu du vin blanc.

Vous me direz : « Mais, Monsieur, les demi-bouteilles des établissements de bouillon sont d’une taille qui rappelle les mesures du royaume de Lilliput ! »

Et moi, je vous répondrai : – « Oui, Monsieur ! Mais enfin, Monsieur, pour une dame seule, et encore jeune, trois demi-bouteilles de vin blanc, c’est déjà bien joli ! »

Et puis, si vous saviez, et vous allez le savoir, le très-peu de nourriture que ces trois demi-bouteilles arrosaient, vous conviendriez avec votre humble serviteur que réellement trois demi-bouteilles de vin, et de vin blanc surtout, c’est un fort rafraîchissement pour une dame qui est encore jeune, et dîne seule, bien que son maigre annulaire soit cerclé d’une bague en diamants.

— Par Hercule ! m’écriai-je avec le rire amer d’un individu du sexe masculin surprenant en faute un individu de l’autre sexe, par Hercule ! est-ce que je me trouve en face d’une dame en train de se donner une petite culotteCulotte (se donner une). – Faire excès de boire ou de manger. (Lorédan Larchey, Dictionnaire de l’argot parisien. 1872., révérence parler ?

Et, dois-je l’avouer ? cette idée, encore qu’elle fût des plus insultantes pour ma voisine, fit un chemin rapide dans mon esprit égaré. — Les oreilles rougissantes, l’éclat humide de l’œil, la couleur vive des pommettes, les petits sourires sans motifs au coin des lèvres, tout enfin, à partir de ce moment, me parut, sur le visage de mon vis-à-vis, être les signes précurseurs d’une petite culotte de dame.

Cette dame, pensais-je, a trouvé moyen de se rajeunir tout en s’amusant. Une demi-bouteille de plus et elle aura. sa jeune fille !

Nous autres gens graves, nous disons : avoir son jeune homme.

Donc ma voisine de temps à autre souriait, comme si elle se racontait intérieurement quelque histoire impayable, et ses prunelles se noyaient de plus en plus dans une buée attendrie. Les petites oreilles se carminaient aussi de plus en plus.

Enfin, tout témoignait dans cette dame encore jeune d’un état de bien-être stomacal fort satisfaisant. Pourtant la chère dame n’avait pas dîné (boisson à part) d’une façon bien sérieuse. Elle avait mangé un potage, un hareng à la moutarde et un morceau de fromage de Camembert. Repas léger s’il en fut !

Mais, comme dirait ce misérable Rabelais, du fromage et un hareng à la moutarde, ce sont esperons pour la soif. Cela lui donne de l’acuité, de l’insatiabilité. Aussi il avait fallu l’assouvir, cette soif si bien éperonnée : indèDe là. (lat.) les trois demi-bouteilles de vin blanc !

De là encore, forcément, les signes précurseurs d’un bien-être stomacal apparus sur le visage ; de là, enfin, la petite culotte.

Le rire amer que j’avais fait entendre en constatant que ma voisine, sans s’en douter peut-être, se préparait une (mille pardons !), une cuite pour sa soirée, se transforma peu à peu en un sourire bienveillant, fraternel même.

Eh ! mon Dieu ! que celui qui est sans avoir débouché nous jette le premier bouchon !

Oui, cette petite culotte de dame me donna à réfléchir. Je me demandai ce que pouvait bien être, socialement, ma voisine, et par suite de quelle aventure elle se trouvait dans un déplorable établissement de bouillon, seule, en compagnie de trois demi-bouteilles de vin blanc.

Était-ce une actrice de petit théâtre se donnant du brio pour la représentation ? Était-ce une cocotte remontant ses nerfs afin d’affronter la cruelle bise du boulevard, sans cesser de sourire un seul instant ? — Je me dis encore : Cette dame est peut-être une bourgeoise des environs de Paris, venue dans la grand’ville pour un achat, visites aux magasins, rendez-vous chez un ami ou chez une amie, etc., et dînant, en garçon, au restaurant.

Avais-je devant les yeux une institutrice ou une maîtresse de piano, oubliant les criailleries des élèves et les grincements des pianos, en sablant un vin blanc malsain et trompeur ?

Mais les bagues et les boutons d’oreilles ne sont guère en la possession des maîtresses de piano ou des maîtresses de français !

Cette dernière supposition dut donc être écartée.

Quant à la dame de province venue à Paris pour acheter un objet de toilette ou pour retrouver un jeune homme inconnu, cette supposition devait être également écartée. Une dame de province, avec des diamants aux oreilles, ne mange pas sans nappe. Elle aurait au moins étalé la moitié de sa serviette sur le marbre glacé de la table. Enfin, une dame de province, venue pour affaires d’amour, ne dînerait probablement pas seule.

Restait donc la cabotine ou la cocotte.

Mais l’heure d’un dîner d’actrice en représentation était passée depuis longtemps.

J’avais donc devant les yeux, sauf erreur grave, une cocotte déjà sur le retour, sachant combien la vie est amère, et se disant, comme Noé : « Avant nous, le Déluge; mais après, vive la Vigne ! »

Bref, comme le patriarche en question, mon vis-à-vis oubliait ce monde pervers et les buveurs d’eau, qui sont tous méchants, en humant, à petits coups, la liqueur jaunâtre que renfermait la dernière des trois demi-bouteilles.

Avais-je le droit de la blâmer ? pouvais-je lui reprocher ses trois demi-bouteilles ? Il n’y avait là rien de prémédité. Si j’avais vu sur la table, devant la dame aux oreilles très-roses, une bouteille et une demi-bouteille, j’aurais pu croire à un dessein préconçu ; mais trois demi-bouteilles indiquaient que, après la première, on avait eu soif, et soif après la seconde : voilà tout. Ce n’était pas de la débauche ; c’était le besoin naturel d’un gosier un peu excité.

Aussi, est-ce avec le cœur plein d’une tendre commisération que je continuai, tout en mangeant d’abominables choses, accommodées à la même sauce fade, de regarder la dame aux sourires sans motifs, qui se donnait silencieusement une — petite culotte.

Ernest d’Hervilly, Mesdames les parisiennes. Paris, 1875.

15 novembre 2018

« La nature déconcertée semble avoir perdu son cours »

Classé dans : Actualité, Environnement, Littérature, Nature — Miklos @ 1:02

Caricature trouvée en ligne sans attribution. Une autre version, même dessin, autre texte – concernant la limitation de vitesse – avait été publiée quatre mois plus tôt, sans attribution elle non plus.

Le texte qu’on lira ci-dessous est une traduction datant de 1788 d’une partie d’un long poème en vers libres du poète britannique James Thomson, publié en 1730, poème consacré aux quatre saisons (et qui a, dit-on, aussi inspiré Haydn). Il y décrit la dégradation du climat en des termes qui peuvent faire penser à ce qu’on en dit de nos jours (pour d’autres raisons, évidemment, mais finalement il y a toujours l’homme à la base…). Il y parle aussi de la nécessité – éthique ou morale – du végétarisme : ne pas tuer, ne pas boire le sang, des animaux qui, de leur vivant, nous servent continûment avec patience. En passant , il fait allusion au premier adepte du végétarisme : Pythagore, qui l’eut cru ?

«Maintenant ces temps rapides et innocents, d’où les poètes fabuleux ont tiré leur âge d’or, ont fait place au siècle de fer. Les premiers hommes goûtaient le nectar de la vie, et nous en épuisons la lie. Les esprits languissants n’ont plus cet accord et cette harmonie, qui fait l’âme du bonheur ; notre intérieur a perdu tout équilibre ; les passions ont franchi leurs barrières ; la raison à demi éteinte, impuissante, ou corrompue, ne s’oppose point à cet affreux désordre ; la colère convulsive et difforme se répand en fureur, ou pâle et sombre elle engendre la vengeance ; La basse envie sèche de la joie d’autrui, joie qu’elle hait parce qu’il n’en fut jamais pour elle. La crainte découragée se fait mille fantômes effrayants qui lui ravissent toutes les ressources. L’amour même est l’amertume de l’âme ; il n’est plus qu’une angoisse triste et languissante au fond du cœur ; ou bien guidé par un sordide intérêt, il ne sent plus ce noble désir qui jamais ne se rassasie, et qui, s’oubliant lui-même, met tout son bonheur à rendre heureux le cher objet de sa flamme. L’espérance flotte sans raison. La douleur impatiente de la vie se change en délire, passe les heures à pleurer, ou dans un silence d’accablement. Tous ces maux divers, et mille autres combinés de plusieurs d’entre eux, provenant d’une vue toujours incertaine et changeante du bien et du mal, tourmentent l’esprit et l’agitent sans cesse. Tel est le principe de la vile partialité : nous voyons d’abord avec froideur et indifférence l’avantage de notre semblable ; le dégoût et la sombre haine succèdent et s’enveloppent de ruses, de lâche tromperie, et de basses violences ; tout sentiment sociable et réciproque s’éteint, et se change en inhumanité qui pénètre et pétrifie le cœur ; et la nature déconcertée semble se venger d’avoir perdu son cours.

Jadis le ciel s’en vengea par un déluge : un ébranlement universel sépara la voûte qui retenait les eaux du firmament. Elles fondirent avec impétuosité ; tout retentit du bruit de leur chute, elles fracassèrent tout. L’océan n’eut plus de rivage, tout fut océan ; et les vagues agitées se roulaient avec fureur au-dessus des plus hautes montagnes qui s’étaient formées des débris du globe.

Les saisons irritées depuis ont tyrannisé l’univers confondu. L’hiver piquant l’a affaissé de neiges abondantes ; les chaleurs impures de l’été ont corrompu l’air. Avant ce temps, un printemps continuel régnait sur l’année entière ; les fleurs et les fruits ornaient à l’envi la même branche de leurs couleurs variées ; l’air était pur et dans un calme perpétuel. Le souffle du zéphir agitait seul les plaines azurées ; les orages n’osaient souffler, ni les ouragans ravager ; les eaux limpides coulaient tranquillement ; les matières sulfureuses ne s’élevaient pas dans le firmament pour y former les éclairs, l’humidité malsaine, et les brouillards d’automne n’étaient pas suspendus, et ne corrompaient pas les sources de la vie. Maintenant elle est le jouet des éléments turbulents, qui passent du temps serein à l’obscurité, du chaud au froid, du sec à l’humide, concentrant une chaleur maligne qui change et affaiblit nos jours, les réduit à rien, et tranche leur cours par une fin prématurée.

Cependant, au milieu de ce déluge de maux et d’erreurs, le remède le plus naturel se dérobe à nos connaissances bornées. Les Plantes médicinales utilisées telles qu’elles sont fournies par la nature. (TLFi)simples les plus salutaires meurent négligés, quoique abondamment douées de cette âme pure qui donne la santé, et rajeunit les organes de la vie ; don céleste et bien au-dessus de toutes les recherches de l’art. L’homme sanguinaire s’est rendu indigne de ces bienfaits naturels ; agité d’une ardeur dévorante, il est devenu le lion de la plaine, et pire encore. Le loup, qui dans la nuit vient enlever la brebis du troupeau, n’a jamais bu de son lait, ni fait usage de sa laine. Le bœuf, à la forte poitrine duquel le tigre s’attache, n’a jamais labouré pour lui. Ces animaux voraces et impitoyables par nature cèdent à la faim dévorante qui allume leur cruelle rage. Mais l’homme que la nature forma d’un limon plus doux, qu’elle doua d’un cœur propre à concevoir et nourrir les tendres émotions de la bienfaisance, à qui seul elle a enseigné à pleurer ; tandis que de son sein elle verse pour son usage mille douceurs, herbes et fruits aussi nombreux que les gouttes de pluie, ou que les rayons qui leur donnent naissance, l’homme, cette belle créature qui porte les doux souris, et dont les regards tendent naturellement vers le ciel, l’homme, hélas ! confondu avec les animaux carnassiers, ose tremper sa langue dans le sang ! Les bêtes de proie qui vivent de sang et de mort méritent la mort ; mais, vous brebis, qu’avez-vous fait ? vous, race paisible, en quoi avez-vous mérité la mort ? vous dont le lait abondant a ruisselé longtemps dans nos maisons, qui nous prêtâtes vos habits naturels contre la rigueur du froid ; et le bœuf simple, cet animal innocent, sans ruses et sans fiel, en quoi nous a-t-il offensé ? lui, dont le labeur patient et continuel orna la terre de toute la pompe de la moisson, gémira-t-il sous le couteau du laboureur cruel qu’il a nourri, et peut-être pour servir au repas d’une fête d’automne, où l’on consomme les fruits gagnés par son travail ? Telles sont les idées naturelles de la pureté première de notre cœur ; mais dans ces siècles calamiteux, il ne nous est permis que d’honorer de quelques regrets les principes du Pythagore, premier adepte du végétarisme.sage de Samos. Le ciel nous défend tout effort présomptueux. Sa volonté pleine de sagesse nous a fixé dans un état qui ne doit »pas encore aspirer à la pure perfection. Qui sait d’ailleurs par quels degrés d’existence l’homme doit s’élever peu-à-peu, et monter à un état plus parfait ?

Marie-Jeanne de Châtillon, « Le printemps » (extrait), in Les Saisons, poème traduit de l’anglais de James Thomson, 1700-1748.Thompson. Londres, 1783.

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