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24 octobre 2017

« Détails historiques sur Paris »

Classé dans : Architecture, Arts et beaux-arts, Géographie, Histoire — Miklos @ 0:09


Nicolas Jean-Baptiste Raguenet : La joute des mariniers, entre le pont Notre-Dame
et le pont au Change
. 1756. Musée Carnavalet.
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[Texte anonyme tiré de l’ouvrage, anonyme lui aussi, Chef-d’œuvres politiques et littéraires de la fin du dix-huitième siècle, ou, Choix des productions les plus piquantes que les lumières et le ridicule, la philosophie et la gaîté, la raison et la bizarrerie ont fait éclore dans cette époque intéressante. 1788.]

La Cité.

On sait que la partie de la Cité, autrefois nommée l’Île du Palais, et maintenant l’Île Notre-Dame, forma pendant longtemps toute l’étendue de la ville. Deux ponts de bois, l’un au midi, l’un autre Nord, et défendus chacun par deux forteresses, servaient pour les communications extérieures. Des maisons bâties sans goût, disposées sans aucune symétrie et presque sans ordre ; des temples remplacés ensuite par des églises ; un marché dans le milieu de l’île ; un évêché situé vers l’extrémité orientale et auquel on arrivait par une rue, ou plutôt par une ruelle large d’environ sept pieds ; vers l’extrémité occidentale un palais formé par quelques tours d’une structure bizarre et sans proportion : voilà quelle fut à peu près dans son origine, et même durant les premiers âges de notre monarchie, cette capitale de l’Empire français, qui sans doute ne soupçonnait pas alors l’état de splendeur et de magnificence auquel elle est arrivée.

Sa position avantageuse, au milieu de la rivière de Seine, qui l’environne en coulant d’orient en occident, dût rendre le séjour de Paris agréable et salubre tant que sa population ne fut pas considérable, et qu’il n’y eut pas de nombreux établissements sur les rives opposées. Les Normands contribuèrent à le maintenir dans les premières limites jusques vers la fin de la seconde race de nos rois, en s’opposant aux accroissements extérieurs par des incursions réitérées dans le voisinage. Ces brigands indisciplinés, que la misère et la superstition rendaient indomptables, arrivèrent plus d’une fois jusques aux portes de la Cité qu’ils assiégèrent. Charlemagne, seul capable d’opposer pendant quelque temps une digue suffisante à ce torrent, parvint à les chasser entièrement de ses États ; mais ces aventuriers féroces reparurent bientôt après sa mort, et les divisions qui bouleversèrent la France pendant les règnes suivants favorisèrent leur audace et secondèrent leurs entreprises. Alors les habitants des environs se trouvaient forcés de chercher un asile dans la Cité. Ces réfugiés transportaient avec eux leurs pénates, et jaloux de leur adresser un culte particulier, ils évitèrent de les confondre avec ceux des citadins en bâtissant des chapelles pour les y déposer ; de-là cette multiplicité d’églises dans une étendue si bornée, ces rues étroites et ces maisons entassées que le défaut d’espace contraignit encore d’exhausser aux dépens de la salubrité.

Les descendants de Charlemagne, trop faibles pour résister aux Normands, finirent par les laisser établir sur les terres de leur dépendance.

Ce fut dans le même temps que les comtes et les ducs essayèrent de s’approprier les terres et provinces dont l’administration leur avait été confiée à vie. Dans cette révolution Paris se trouva l’apanage du comte.

Hugues Capet réunit le comté de Paris à la Couronne. Ce prince, ainsi que les successeurs, fixèrent leur séjour dans la Cité, et la ville devint pour jamais la capitale du royaume. Cependant elle ne s’accrut pas beaucoup jusqu’à Philippe Auguste. Les grands vassaux, devenus autant de souverains dans leurs domaines, n’étaient pas intéressés à venir auprès du monarque, dont ils tâchaient au contraire d’affaiblir la puissance et à l’autorité duquel ils tentèrent plus d’une fois de se soustraire.

La Cour de Rome, profitant des ténèbres de l’ignorance, qui couvraient la face de l’Europe, et de l’espèce d’anarchie que l’esprit féodal avait répandu dans tous les États, osa affecter l’empire universel, et soumettre à son autorité les plus puissants monarques.

Grégoire V tint à Rome un concile, dont le premier décret cassa le mariage de Robert, fils de Hugues Capet, avec Berthe, sa parente issue de germain. Robert refusa d’obéir, parce qu’avant de contracter cette alliance il avait consulté les évêques qui y avaient consenti ; alors une excommunication délia tous les sujets de leurs devoirs à son égard, et ce prince, abandonné même de ses domestiques, venait s’humilier devant la porte de S. Barthélemy, n’osant y entrer pour faire sa prière.

Dans le même temps, on entretenait dans les cours de l’évêché, de l’abbaye de St. Germain et autres, des lices toujours prêtes pour des duels publiquement autorisés.

On sent bien que cet état universel d’ignorance, de servitude et de barbarie, avait éteint le sentiment et jusqu’au souvenir des beaux-arts. Mais nos barons, nos comtes et nos ducs, uniquement dévorés du désir de s’agrandir, ne connaissaient d’autre art que celui de se battre, de piller et de détruire. Plus occupés à fortifier que jaloux d’orner leurs habitations, ils n’élevèrent pendant longtemps que des masses informes distribuées et éclairées au dedans de la manière la plus incommode, et dont l’aspect extérieur annonçait la grossièreté de leurs mœurs, autant que l’incapacité des esclaves qu’ils employaient à ces constructions grotesques. Il faut des hommes libres et instruits pour goûter les arts ; et les seigneurs se glorifiaient de leur ignorance. Les ecclésiastiques seuls possédaient quelques connaissances : aussi furent-ils souvent chargés de diriger les édifices importants, et particulièrement les églises. Dans le 11e siècle, Fulbert, évêque de Chartres, entreprit de rebâtir, dans cette ville la cathédrale qui avait été incendiée. Au 12e siècle, le fameux abbé Sugery ministre d’État et prieur de l’abbaye de St. Denis, donna le dessin de son église, dont il fit lui-même la description.

Quelques années auparavant, Louis-le-Gros avait aboli la servitude, et par cet acte de bonne politique autant que d’humanité, il s’était créé des sujets, dont un grand nombre accourut s’établir dans la capitale.

La Cité, trop resserrée pour contenir ces nombreux habitants fut environnée de constructions qui gênèrent la liberté de l’air ; la rivière ne resta visible que pour ceux qui occupaient les maisons élevées immédiatement sur ces bords, et la Cité ne forma plus toute la ville. Le peuple affranchi devint plus actif et plus industrieux, et l’on peut regarder la construction de l’église actuelle de Notre-Dame comme un effet heureux de cette révolution. À la vérité, cet édifice ne peut être proposé comme un modelé de goût ; mais il peut, ainsi que la grande salle du palais, servir à prouver que les Parisiens ne manquaient ni d’énergie, ni d’élévation dans les idées, et n’avaient besoin que de bons guides et de circonstances favorables.

Vers la fin de ce siècle, Philippe Auguste, incommodé jusqu’en son palais par l’odeur de la fange amassée dans les ornières, désira que les rues fussent pavées.,, « Un financier nommé Gérard de Poissy, mérita (dit M. Le Mercier ) que son nom fût transmis à la postérité par un don considérable, pour être appliqué à cet objet d’utilité publique. »

Les croisades, dont le succès ne répondit pas toujours à la sainteté du motif qui les avait fait entreprendre, contribuèrent au moins à réveiller l’industrie. On rapporta de ces expéditions un goût marqué pour le luxe des Arabes, qu’on cherchait à imiter dans les habillements, et une idée de l’architecture des Grecs, dont on ne sut profiter alors que pour abandonner un genre très lourd afin de lui en substituer un autre fort léger. Mais en négligeant l’étude des proportions, on ne parvint qu’à étonner l’œil sans lui plaire, comme dans l’église de la Sainte Chapelle construite par St. Louis.

Les longues et fameuses guerres suscitées par les prétentions des Anglais à la Couronne de France, retardèrent les progrès du goût en attirant tous les soins à la défense d’État.

Le règne de François I fut en France l’aurore du bon goût. Les beaux-arts, excités par la protection donc ce prince les honora, firent sous son règne un effort qui produisit dans la Cité, la reconstruction de quelques hôtels sur un plan plus régulier, et la disposition de quelques rues sur un alignement plus correct. Les lettres accueillies à la cour y introduisirent la politesse et l’urbanité, mais ne corrigèrent pas d’abord toutes les erreurs. On procédait encore juridiquement contre les chenilles qui nuisaient aux récoltes, et on leur donnait un avocat pour écouter leur défense avant de les condamner. Témoin cette sentence de Jean Milon, official de Troyes en Champagne, du neuf juillet quinze cent seize : Parties ouïes, faisant droit sur la requête des habitants de Ville Noce, admonestons les chenilles de se retirer dans sìx jours et à faute de ce faire, les déclarons maudites et excommuniées.

Sous Henri II, le marché tenu depuis si longtemps entre le Petit Pont et le Pont Notre-Dame, était devenu insuffisant et gênait le passage au point de le rendre impraticable ; on le transféra dans l’endroit où nous le voyons, et on y construisit deux boucheries, donc une a été abattue pour agrandir la place. Cet ouvrage, commencé en 1557, fut fini sous Charles IX.

Les divisions intérieures qui ravagèrent et dépeuplèrent surtout la capitale pendant le règne de Charles IX et celui de son successeur, étaient bien propres à décourager les arts, encore peu avancés. Henri III conçut cependant le projet de réunir la partie septentrionale, au dessous de la grande île Notre-Dame. Pour cet effet, en 1574, le même jour auquel se fit le convoi de Quelus et de- Maugiron, Henri III posa la première pierre d’un pont qui, vers le milieu de la longueur, reposait sur une des deux petites îles, séparées de la grande par un bras de la rivière.

Henri IV termina cette entreprise, joignit les deux petites îles à la grande, et indiqua lui-même le plan de la rue de Harlay, de la place Dauphine et des quais qui l’environnent. Sa mort prématurée l’empêcha d’exécuter entièrement ces projets. Les regrets que sa perte causq, inspirèrent à Louis XIII un témoignage du respect et de la reconnaissance publique, inusité jusqu’alors, et la statue équestre d’Henri IV, placée à l’extrémité occidentale des îles réunies, fut le premier monument de ce genre qu’on éleva dans Paris.

Le cardinal de Richelieu dut, avec raison, s’enorgueillir quand il lut cette inscription posée sur la grille et dans laquelle on osa presque l’égaler au modèle des grands rois.

Vir supra titulos et consilia
Omnium retro principium.

Le règne immortel de Louis XIV ne concourut pas beaucoup à l’embellissement extérieur de la Cité ; mais la perfection à laquelle on porta le travail de l’orfèvrerie parait encore soumettre tous les bijoux de l’Europe à passer par les mains des ciseleurs et des bijoutiers fixés en grand nombre dans ce quartier.

On lui doit aussi la fondation d’un dépôt pour les Enfants trouvés, mais l’augmentation des habitants rendit insuffisant Il occupait la partie est de l’actuel parvis de Notre-Dame. Vid. plan ci-dessous.ce premier établissement.

Louis XV, touché du sort malheureux des infortunés auxquels il est destiné, ordonna la construction d’une maison plus étendue, et voulut en même tems former une place pour dégager l’abord et l’entrée de la cathédrale, devenue métropolitaine. À cette occasion, on supprima trois églises paroissiales et une fontaine, situées tant fur le terrain de l’hôpital que sur celui de la nouvelle place, nommée le parvis.

Tels sont en abrégé les principaux événements et les changements les plus considérables qu’éprouva la Cité jusqu’à la fin du dernier règne. Les hommes et les circonstances avaient transformé un local avantageux en un séjour hideux et malsain ; mais les opérations éclairées que l’administration a faites depuis plusieurs années, donnent lieu d’espérer qu’il ne faudra pas des siècles pour joindre à la salubrité primitive de la situation de Paris les embellissements de l’art, inconnus dans le temps de sa formation. Le quartier de la Cité mérite, avec raison, de fixer d’abord l’attention. Il servit de fondement à la monarchie et de résidence à nos rois, et l’on se rappellera que son enceinte renferme aujourd’hui le chef-lieu de la religion, le dépôt des lois et l’asile peut-être le plus ancien, du moins le plus universel de l’humanité souffrante (l’Il occupait la partie sud-est de l’actuel parvis de Notre-Dame. Vid. plan ci-dessous.Hôtel Dieu.)

Pont Notre-Dame.

Dès le règne de Charles V, et même avant, il existait un pont de bois qui communiquait de la rue Planche-Mibrai à la Cité. Raoul de Presse, qui vivait du temps de ce prince, parle d’un pont de fût (de bois) qui subsistait en cet endroit. En 1412, ce pont tombant en ruine, la ville entreprit de le reconstruire, mais toujours en bois, et le dernier mai 1413 elle invita Charles VI à venir poser la première pièce de ce nouveau pont. Ce prince s’y rendit à cet effet, accompagné du dauphin, des ducs de Berry et de Bourgogne, du sire de la Trémouille, et autres seigneurs. II fut nommé dès lors le pont Notre-Dame. Pour subvenir aux frais de cette entreprise, le roi céda aux prévôts des marchands et échevins la propriété de toutes les maisons qui devaient être bâties sur ce pont, à la charge de les entretenir de toutes réparations, et à condition qu’il n’y logerait aucuns changeur ni orfèvres. Le roi se réserva aussi la justice et un denier de cens par chaque maison. De plus il accorda au corps-de-ville la puissance pendant quelques années du tiers des subsides qui se percevraient sur Paris, montant, disent les historiens, à plus de trente six mille francs d’or par an.

Ce pont de bois ne subsista que quatre-vingt trois ou quatre ans. Le vendredi 25 octobre 1499, sur les neuf heures du matin, les principales poutres qui soutenaient les deux rangs de maisons, au nombre de soixante et cinq, vinrent à manquer toutes à la fois, le pont, les maisons, tout s’écroula presque dans le même instant avec un fracas épouvantable, et l’amas des décombres fut si prodigieux que le cours de la rivière en fut interrompu. Heureusement que les habitants avertis assez à temps se sauvèrent eux et leurs effets les plus précieux, il y périt cependant quatre ou cinq personnes. II fut question de rétablir promptement ce pont, qui était d’une nécessité absolue pour la communication des deux quartiers de S. Jacques et de S. Martin, II fut décidé alors de le reconstruire en pierres. La première fut posée le 28 mars de l’année que l’on comptait encore 1499, selon l’ancien calcul, par Guillaume de Poitiers, seigneur de Clerieu, gouverneur de Paris, et le lendemain le corps de ville posa la seconde pierre. Ce pont fut élevé sous la conduite et la direction d’un cordelier nommé Jean Joconde, natif de Vérone, habile architecte, qui en donna la coupe et les dessins. Une inscription mise sous une des arches de ce pont, porte qu’il fut achevé en 1507, et que le 15 juillet, sur les sept heures du soir, la dernière pierre de la sixième et dernière arche fut posée par le corps de ville, au bruit des trompettes, des clairons et des acclamations du peuple. C’est le même pont qui subsiste encore aujourd’hui, et qui par conséquent a 279 ans de bâtisse. II est vrai qu’il fut réparé en 1540, 1577 et 1659. À l’égard des maisons, elles ne furent achevées qu’en 1512. Je trouve que sous le règne de Henri II, chaque maison était louée soixante livres. On trouve aussi deux supputations bien différentes sur le montant des sommes employées à la construction de ce pont. Le Livre gris du Châtelet ne porte la dépense qu’à deux cent cinquante mille trois cent quatre-vingt livres deniers tournois, et un autre compte qui parait plus exact la fait monter à onze cent soixante et six mille six cent vingt-quatre livres. De quel côté est la vérité ? c’est ce que j’ignore. La construction de ce pont donna lieu à l’élargissement de la Partie centrale de l’actuelle rue de la Cité. Vid. plan ci-dessous.rue de la juiverie, qui fut portée à vingt pieds. On peut juger par-là combien cette rue était étroite auparavant.

Anciennement les maisons du pont Notre-Dame étaient de même hauteur et de même symétrie, ornées sur le devant de figures d’hommes et de femmes qui portaient des corbeilles de fruits sur leurs têtes. Entre deux étaient des médaillons qui représentaient les rois de France avec des légendes latines pour les distinguer. Ces ornements ne subsistaient plus, et les seuls vestiges qui en soient restés de nos jours, étaient quatre niches placées aux deux extrémités de ce pont, dans lesquelles étaient, d’un côté, les statues en pied de St. Louis et de Louis XIV, et de l’autre côté, celles de Henri IV et de Louis XIII. Ce pont fut décoré en 1660, à l’occasion de l’entrée de la reine Marie-Thérèse d’Autriche, qui se fit le 26 août de cette année.

II fut rendu un arrêt du conseil qui fait défenses à toutes personnes de faire construire aucunes maisons, boutiques, loges, échoppes, sur les quais, ponts ou places publiques. Je ne sais par quelle fatalité une loi aussi sage et bien vue, a-t-elle été depuis violée dans tous ses points.

Projet d’embellissements par Don Fournier.

M. le marquis de Villette a proposé de placer sur le pont Notre-Dame la statue de Louis XVI en regard avec celle de Henri IV. L’idée est heureuse et présente l’image d’un rapprochement bien juste et bien mérité. Mais outre que la ligne de direction ne serait pas parfaite, ce qui serait un grand défaut, il me semble qu’on pourrait procurer à la Cité un nouveau genre d’embellissement qui s’éloigne peu du projet proposé par M. le Marquis de Villette. Ce ne serait point sur le Pont Notre-Dame que je voudrais placer la statue du roi, mais en face du nouveau palais de justice. À cet effet j’alignerais et j’élargirais la Actuelle rue de Lutèce.rue de la vieille draperie et au carrefour de cette rue, de celle Actuelle rue Chanoinesse, écoutée de sa partie qui allait de l’actuelle rue d’Arcole à la rue de la Cité, du fait de la construction de l’Hôtel Dieu actuel. Vid. plan ci-dessous.des marmousets, de Partie nord de l’actuelle rue de la Cité.la lanterne et de la juiverie, je formerais une place au centre de laquelle serait le roi portant ses regards sur le palais. Cette place dont on pourrait embellir successivement les abords, aurait pour point de vue, d’un côté le pont Notre-Dame naturellement aligné à la rue saint Martin, et de l’autre le petit Pont, qui conduit droit à la rue Saint-Jacques. J’élargirais dès à présent la rue des marmousets dans toute sa longueur, et elle aurait pour terme de perspective une grande et belle porte qui conduirait au cloître Notre-Dame. Le parlement obligé de se rendre fréquemment à la cathédrale, pour les cérémonies publiques, n’y peut arriver que par des rues qui nécessitent un détour désagréable. En conséquence de la place projetée, j’ouvrirais à côté de L’église de la Madeleine-en-la-Cité, précédemment une synagogue, était située au n° 5 de la rue de la juiverie (vid. plan ci-dessous). Démolie lors de la Révolution française.l’église de la Magdeleine une grande et belle rue qui, passant derrière les Enfants trouvés, irait droit au parvis ; de manière que le parlement, sortant par la cour du mai, se rendrait alors à la cathédrale par la nouvelle place et la rue projetée. Ce n’est pas tout. Pour donner encore plus d’air à ce quartier, et plus de majesté à la nouvelle place, à l’angle que forment les rues des marmousets et de la lanterne, j’en ouvrirais une de même grandeur que celle qui conduirait à Notre-Dame. Elle passerait derrière Elle se trouvait au coin nord-ouest de l’actuel Hôtel Dieu.S. Denis de la Chartre, et au moyen de cette percée, on découvrirait de la nouvelle place la rivière, la grève et l’Hôtel de Ville sur lequel elle serait alignée.


M. l’Abbé Delagrive, biographe ordinaire de la Ville : Plan détaillé de la Cité, dédié à Messire Louis Basile de Bernage, conseiller d’État prévôt des marchands, et à Messieurs les échevins de la Ville de Paris (détail). 1754.
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20 octobre 2016

De la rivière disparue de Paris et de quelques prédécesseurs de Boby Lapointe et de Bourvil

Classé dans : Histoire, Langue, Lieux, Photographie — Miklos @ 19:01


Eugène Atget : La Bièvre à Gentilly. 1915-1927 (source)
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Paris Zigzag, « le site des Parisiens curieux » lancé en 2011 par des « passionnés de Paris »Soit dit en passant, tous aussi anonymes que les textes qu’ils y publient, mais il s’agit en fait de deux cadres en marketing, Fabien Pinkham et Ludovic Girodon., consacre une page à la Bièvre, affluent de la Seine à Paris quasiment disparu et dont la relativement récente noto­riété est due à l’un des résidents de la rue éponyme.

Par curiosité, on a jeté un œil dans GallicaLe fort riche pendant numérique de la BnF., où l’on a appris entre autres que la rue de Bièvre existait déjà en 1692 et qu’une autre célébrité de l’époque y habitait (grâce au Livre commode contenant les Adresses de la ville de Paris, et le Tresor des almanachs pour l’année bissextile 1692) ou qu’en 1743 elle était déjà un « ruisseau bourbeux » (selon l’Histoire de l’académie royale des inscriptions et belles lettres, tome XIV).

De fil en aiguille, on est tombé sur le Marquis de Bièvre que l’on vous laisse découvrir.

Le Marquis de Bièvre

«Boileau a fait une satire contre l’équivoque ; il eût dû bien plutôt en écrire contre les homonymes, ces mots de notre langue, qui semblables par leur orthographe ou leur pronon­ciation, mais différents de sens, donnent lien à tant de confusions, à tant de jeux de mots, dans lesquels les étrangers eux-mêmes tombent invo­lon­tairement. On sait l’histoire de cet Anglais qui ayant mangé du bouilli à son dîner et voyant un bœuf passer dans la rue, se mit a dire :

« — Oh ! le bouilli qui court ! »

Et cet autre, en voyant une grosse averse :

« — Il pleut de manière à rappeler le général déluge ! »

Pendant ce temps un vieux grognard murmurait en tordant sa moustache :

« — Je connais tous les généraux d’Europe, mais je ne connais pas celui-là ! »

C’est grâce à cette déplorable élasticité de notre langue, et aussi à la frivolité de notre esprit, que le marquis de Bièvre est assuré d’une célébrité dont ne jouiront pas nombre d’esprits sérieux et méritants. Il a fait vivre le royaume du calembour ; il est resté le modèle du genre, et sa vie est un perpétuel jeu de mots.

Le marquis de Bièvre était fils de Maréchal, un des chirurgiens les plus estimés de Louis XIV. Les seigneurs de Versailles plaisantèrent plusieurs fois de Bièvre sur l’idée qu’il avait eue de changer de nom :

« — Vous devriez, lui disaient-ils, vous appeler Maréchal de Bièvre. »

Celui-ci comprenait toute la méchanceté de cette épigramme, mais il ne pouvait se fâcher contre ceux qui le combattaient avec ses propres armes. De Bièvre était né calembouriste, comme d’autres naissent poètes ou cuisiniers. Son début dans le monde fut un coup de maître, et attira du premier jour l’attention sur lui. C’était une facétie intitulée : Lettre écrite à madame la Comtesse Talion, par le sieur de Bois-Flotté, étudiant en droit fil. Voici l’entrée en matière de cette œuvre picaresque :

« L’abbé Quille descendait en droite ligne de compte d’un eunuque blanc de poulet de Mithridate. Son père le mit dans une pension viagère, où on lui donna tous les maîtres de maison possibles : un maître de dessin prémédité, un maître à chanter pouille. À douze ans il connaissait déjà toutes les langues fourrées ; à treize, il fit une ode en vers luisants ; à quatorze, il donna une pièce de deux sous en cinq actes de contrition, qui de l’aveu de tout le monde était un chef-d’œuvre de l’art rance. Un soir qu’il sortait du sermon, il rencontra un dragon volant qui lui marcha sur le pied de la lettre. Dans le premier mouvement de pendule, l’abbé Quille lui donna un soufflet de forge, à quoi l’autre répondit par un coup de pied en cap, et un coup de poing d’Alençon qui lui fit perdre une quantité prodigieuse de sang-sues. Arrive le guet-à-pens, qui l’emmène chez lui, où il mourut deux heures après. Le lendemain son corps de garde fut mis dans une bière de mars, pour être porté en terre cuite. »

Et ainsi de suite pendant tout un volume. Remarquez toutefois qu’en sautant les calembours imprimés en italique vous avez une narration simple et naturelle. De semblables pochades feraient aujourd’hui les délices du Tintamarre et n’iraient pas plus loin. Au siècle dernier il n’en était point ainsi. Cette facétie remplit, un joli petit volume qui est ardemment recherché par les bibliophiles. Et il n’était pas le premier de son genre. En 1630, Deveau de Caros avait fait paraître un ouvrage du même genre, intitulé : Histoire de ma mie de pain mollet ; et vingt ans avant de Bièvre, un anonyme avait écrit l’histoire du prince Camouflet, écrite dans le même style : ce petit volume est une merveille bibliographique. Lorsque Voltaire revint à Paris, en 1774, il trouva la plus haute société entichée de la manie du calembour. Il entendit, à l’Académie, M. d’Aguesseau dire : « Je suis ici pour mon grand-père. » et M. de Bauzoé lui répondre : « Et moi j’y suis pour ma grammaire. » Il s’éleva avec force contre cette déplorable mode des jeux de mots qui étaient la mort de la conversation et l’éteignoir de l’esprit :

« Ne souffrons pas, écrivait-il à. madame, du Deffand, qu’un tyran aussi bête usurpe l’empire du grand monde. »

Vains efforts ! le mouvement était donné, et le marquis de Bièvre était l’homme à la mode, surtout depuis sa tragédie de Vercingétorix, où il faisait parler le héros matinal en calembours :

Il faut de nos malheurs rompre le cours la reine.
Aussi vous, dont l’esprit est plus mûr mitoyen,
Donnez-moi des conseils dignes d’un citoyen.
Et surtout de droguet, dans nos vertus antiques,
Rétablissez le sort de mes sujets lyriques.

Toutefois il n’écrivait pas que dans ce style-là. Il composa une comédie, le Séducteur, qui réussit assez bien à la Comédie-Française. Au même moment, la tragédie de Laharpe, les Brahmes, étant tombés à plat, de Bièvre mit la phrase suivante dans la bouche de Laharpe : « Quand le Séducteur réussit les Brahmes (les bras me) tombent. » Le critique ne pardonna jamais cette saillie au marquis.

De Bièvre était trop célèbre pour que Louis XV ne se le fit pas présenter.

— Faites un calembour sur moi, lui dit-il.

— Sire, répliqua le marquis, vous n’êtes pas un sujet.

Comme le monarque insistait, de Bièvre voyant qu’il portait des pantoufles de couleur vert-uni :

— Sire, fit-il, vous avez l’univers (l’uni-vert) à vos pieds.

En montant les degrés du palais de Versailles, de Bièvre avait vu trois dames qui le descendaient ; l’une boitait, l’autre était habillée de noir, et la troisième de blanc. Aucune n’était jolie :

— Voilà, dit-il à ses compagnons, une croche, une noire et une blanche qui ne valent pas un soupir.

Le comte d’Artois le rencontrant au sortir de cette audience, le pria, lui aussi, de lui faire une pointe, lui recommandant qu’elle fût courte :

— Monseigneur, l’usage des courtes-pointes est superflu en cette saison.

On était au cœur de l’été.

Chaque événement de la cour, grand ou petit, lui fournissait matière à un bon mot ; et on pourrait faire l’histoire intime de Versailles à cette époque, rien qu’avec ses réparties. Apprenant que le ciel du lit de M. de Calonne s’était détaché et lui était tombé sur le corps : Juste ciel ! s’écria-t-il.

Hélas, il n’est rien ici-bas qui n’ait son revers : il n’est pas de célébrité, si minime soit-elle, qui ne trouve ses détracteurs et ses envieux. On se lassa d’entendre répéter les bons mots du marquis de Bièvre, comme on se lassait à Athènes d’entendre appeler Aristide : le juste ! plus d’une leçon sévère lui vint de la part de ceux qui l’avaient le plus admiré. Un jour dans un grand dîner, on lui fit la plus mauvaise farce qu’on puisse imaginer pour un estomac affamé. On feignit de chercher des calembours dans toutes ses paroles, et on ne répondait à aucune de ses demandes. Demandait-il des épinards, loin de lui en donner, on s’ingéniait à voir quel jeu de mot pouvait se cacher derrière ses paroles, et on le laissait devant une assiette vide, tandis que les autres convives fonctionnaient avec un appétit qui redoublait ses angoisses. Il sortit de ce repas, comme le renard de celui où il avait été convié par la cigogne. Pourtant il avait fait ce jour-là un de ses mots les plus jolis. Un des convives trouvant que le melon servi au commencement du dîner avait de pâles couleurs :

— N’en soyez pas surpris, s’écria de Bièvre, il relève de couches.

Rentré chez lui, il trouva chez ses domestiques la même opposition et la même habileté à le battre avec ses propres armes.

— Potiron, dit-il à son valet, apporte-moi ma robe de chambre,

Celui-ci, au lieu d’obéir, ouvrit une grande bouche, et passa une demi-heure à chercher quel calembour il pouvait bien y avoir là-dessous, c’était la continuation de la scène du dîner.

De Bièvre impatienté, et voulant passer sa mauvaise humeur sur quelqu’un, fit venir sa servante et lui demanda la note du mois. Cette servante s’appelait Inès ; mais comme elle avait la main malheureuse, de Bièvre ajouta à son nom celui de casse-trop ce qui faisait Inès de Castro. Celle-ci présenta la note, en tête de laquelle figurait une somme de trente francs pour la laitière.

— Comment ? je dois 30 francs à ma laitière? s’écria-t-il en bondissant.

— Monsieur sait bien que rien ne monte comme le lait, répliqua tranquillement Inès.

Désarçonné par une semblable réponse, de Bièvre sortit de chez lui. En route, il fut surpris par la pluie. Apercevant un de ses amis qui passait en voiture, il lui fit signe de s’arrêter ;

— Mon cher, fit-il, je vous demande une place, je suis trempé.

L’ami feignit de réfléchir un instant.

— Décidément je ne comprends pas celui-là.

Et il ordonna au cocher de continuer sa route. De guerre lasse, il entra dans un café, et se trouva à côté de Carle Vernet, qui était très célèbre également par ses jeux de mots. Le peintre lui ayant tendu un morceau de pain :

— Voilà qui est bien peint, fit de Bièvre.

Ça, répliqua Vernet, ce n’est qu’une croûte.

L’infortuné marquis vit que son règne était fini. Il se serait pendu de désespoir, si la Révolution n’était venue donner un autre cours à ses préoccupations. Il suivit le courant de l’émigration et se réfugia à Spa. Là il tomba malade et fut bientôt à l’extrémité.

— Mes amis, dit-il à ceux qui l’entouraient, je m’en vais de ce pas (de Spa).

Et il expira sur un dernier calembour.

Il faut dire à la décharge de notre nation, que ce n’est pas seulement chez nous qu’on a joué sur les mots, et que toutes les langues sont un peu coupables de cette sorte de plaisanterie. Les hommes les plus connus s’en sont permis également.

Dans Homère, lorsque Polyphème a été aveuglé par Ulysse, qui s’était donné le nom de Personne, et qu’il pousse des cris lamentables :

— Qui t’a blessé ? lui demandent ses compagnons accourus à ses cris.

— C’est Personne.

— Eh bien ! si ce n’est personne, de quoi te plains-tu ? font-ils en s’en allant.

Jésus-Christ a dit à saint Pierre :

— Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église.

Charles-Quint, à qui ses conseillers disaient de détruire la ville de Gand, coupable de révolte, répondit en montrant la magnifique cité :

— Combien faut-il de peaux d’Espagnols pour faire un Gand comme celui-là.

Bonaparte recevant les envoyés de Milan qu’il assiégeait, leur dit que si la ville ne se rendait le soir même, le lendemain elle serait prise et livrée au pillage.

— Vous êtes bien jeune pour parler avec tant d’assurance, fit un des parlementaires.

— Je suis jeune aujourd’hui, mais demain j’aurai mille ans (Milan).

Dupin, le Bièvre du dix-neuvième siècle, disait un jour où les orateurs s’étaient succédés à la tribune aussi nombreux qu’ennuyeux :

— La tribune est comme un puits, à mesure qu’un seau descend, un autre remonte.

Le calembour n’est pas l’esprit français ; il n’en est que la débauche. Cet esprit est représenté, non par le marquis de Bièvre», mais par les Narbonne, les Boufflers, les Villemain, et tant d’autres qui ont su allier la finesse de la pensée à la délicatesse de l’expression.

Adrien Desprez. « Le Marquis de Bièvre », in Musée universel : revue illustrée hebdomadaire, 1874.

19 août 2016

L’abeille

Classé dans : Littérature, Nature, Photographie — Miklos @ 22:37


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«Aucun être vivant, même pas l’homme, n’a réalisé au centre de sa sphère ce que l’abeille a réalisé dans la sienne ; et si une intelligence étrangère à la nôtre» venait à demander à la terre l’objet le plus parfait de la logique de la vie, il faudrait lui présenter l’humble rayon de miel.

Maurice Maeterlinck, La vie des abeilles.

1 août 2016

La Prusse dans l’Ancien Testament

Classé dans : Géographie, Histoire, Peinture, dessin, Religion — Miklos @ 14:38


Hans Holbein (1497 ?-1543) : Esther intercède auprès du roi de Prusse [sic] Assuérus pour le peuple juif. Bibliothèque municipale de Lyon (source).
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La bibliothèque municipale de Lyon détient une belle gravure du grand Hans Holbein, intitulée : « Esther intercède auprès du roi de Prusse Assuérus pour le peuple juif », pourtant bien classifiée (entre autres) comme « personnage de l’Ancien Testament ».

On ne peut qu’en conclure que la Prusse existait déjà en ces temps révolus ou que le catalogueur aimait bien faire des vers (sans en avoir l’air) . On n’ose imaginer qu’il ait confondu Prusse et Perse (quel beau lapsus calami !), contrées si lointaines géographiquement et tempo­rel­lement bien que proches alphabétiquement.

2 juillet 2016

Le Brexit, ou, une façon très… anglaise de se casser

Classé dans : Géographie, Politique — Miklos @ 17:24


L’Union européenne après le Brexit. Cliquer pour agrandir.

«
Ce qui semblait certain, c’est qu’une après-midi, sur la place de la Bastille, elle avait demandé à son vieux trois» sous pour un petit besoin, et que le vieux l’attendait encore. Dans les meilleures compagnies, on appelle ça pisser à l’anglaise.

Émile Zola, L’Assommoir, 1876.

«
Ces sortes de gens – les journalistes – vont, viennent, arrivent quand on ne les attend pas» et quittent la société – même la meilleure – sans prévenir personne. En France, c’est ce qu’on appelle « filer à l’anglaise ».

Gaston Leroux, Rouletabille chez le tsar, 1912.

«
Je suis allé aux fraises
Je suis rev’nu d’Pontoise»
J’ai filé à l’anglaise
Avec une tonkinoise…

Pierre Perrin, Un clair de lune à Maubeuge, 1962.

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