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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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22 octobre 2015

« L’identité juive génère des fantasmes »

Classé dans : Histoire, Religion, Shoah, Société, antisémitisme, racisme — Miklos @ 17:04


L’écrivain israélien A. B. Yehoshoua lors de son exposé en septembre 2015.
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C’est le titre d’une passionnante communication (en excellent français) de l’écrivain israélien A. B. Yehoshoua – grand par ses qualités non seulement littéraires mais aussi éthiques et morales –, tenue dans le cadre d’une conférence organisée par l’association lacanienne internationale en septembre 2015.

La source de la peur dont il parle ici ne serait-elle pas en fait dans ces prémices (d’il y a 2000 ans ! cf. ses citations des philosophes grecs) de la modernité contemporaine induite de nos jours entre autres par les moyens de transport de plus en plus rapides, et qui s’exprime, alors comme maintenant, par une identité unique et multiple, fragmentée et cohérente tout à la fois ? Sauf qu’alors, avant toutes les évolutions techniques qui n’ont de cesse de bouleverser le monde, il y avait la nécessité de développer l’imaginaire – et donc la créativité – pour y situer, pour y ancrer cette identité qui ne pouvait se loger facilement dans le monde d’alors du fait de la dispersion du peuple juif, ce qui la rendait d’autant moins saisissable. Or, comme le montre Yehoshoua, c’est aussi le cas de nos jours.

D’autre part, la transmission orale des textes talmudiques (« la loi orale ») qui définissent la partie religieuse de l’identité juive anticipait en quelque sorte de deux millénaires les moyens de communication dématérialisés et quasi oraux actuels ; elle avait de quoi faire d’autant plus peur à ceux qui y voyaient des règles secrètes d’un peuple diffus et quasi extra terrestre menaçant la société bien établie dans sa matérialité.

Soit dit en passant, cette peur (voire cette révulsion) de la modernité est aussi visible par exemple dans un tout autre domaine – celui de l’art contemporain (ou des arts contemporains – que ce soit l’écriture, la musique, la peinture, la sculpture…) – qui « explose » aussi l’identité structurée et claire de l’œuvre d’art, et donc la facilité à définir, à cerner, à comprendre rapidement, sans prendre la peine de « faire connaissance », ce qui prend forcément du temps.

Il y a donc bien de quoi faire peur à l’homme unidimensionnel d’alors comme à celui d’aujourd’hui : « le Juif » est irréductible, autant par son physique que par sa pensée, par son statut social ou politique, par ses langues et par ses cultures, à une définition simple, sans ambiguïté. Or lors de la rencontre de l’« autre », de l’inconnu, s’impose le besoin animal de savoir rapidement si c’est un ami ou ennemi, et donc si l’aspect est en trop différent (couleur, traits réels ou imaginés…) ou à l’inverse indiscernable (« ils sont partout »), c’est forcément un ennemi, que ses caractéristiques de caméléon social rendent d’autant plus dangereux.

Il s’agirait finalement de cet imaginaire commun qui forge l’identité des Juifs aux destins multiples et souvent incomparables qui serait à la source de la révulsion fantasmatique suscitée chez la majorité des individus et des sociétés ancrées dans des référentiels purement matériels.

11 avril 2015

Le chemin le plus court d’un point à un autre, ou, Une énigme multimillénaire enfin résolue

Classé dans : Géographie, Histoire, Progrès, Religion, Sciences, techniques — Miklos @ 17:39


Itinéraire proposé par Google Maps pour aller de Haïfa au Mont Hermon.
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On se demande encore et toujours – surtout à cette période de l’année où se célèbre la Pâque juive – pourquoi le peuple juif a erré dans le désert, à sa sortie d’Égypte, pendant quarante ans au lieu de foncer droit vers la Terre promise. Il aurait pu emprunter le court chemin que prendront, bien des siècles plus tard, Joseph, Marie et l’Enfant Jésus, pour s’enfuir en Égypte (on doute qu’il y avait alors des sens interdits qui auraient empêché de le prendre à rebours), comme on peut le constater sur ces plans.

Si la réponse traditionnelle est que ce laps de temps était nécessaire pour effectuer un changement de générations, de sorte que ceux qui entreraient dans le pays de leurs ancêtres seraient des hommes nés libres dans le désert et non pas des ex esclaves de Pharaon, la vraie réponse est bien plus simple : Moïse avait dû utiliser Google Maps pour se diriger.

Pour preuve, voici l’itinéraire que propose notre AMIAspirateur Mondial de l’Information. à tous pour aller de Haïfa au Mont Hermon : 4.160 km (près d’un an à pied, en se reposant le jour du Seigneur, quelque soit votre Seigneur), tandis qu’à vol d’oiseau (il y a beaucoup d’oiseaux dans cette région), il n’y a que 118 km (moins d’une semaine à pied) et des routes carrossables qui permettent d’effectuer ce parcours en 2-3 heures.

Ce qui n’est pas sans rappeler aux dinosaures de l’Internet le chemin que prenaient nos courriels pour aller d’un arrondissement à l’autre de Paris, il n’y a qu’une vingtaine d’années.

Merci à JacobNon, il ne s’agit pas du patriarche dont l’un des fils, Joseph, sera vendu par ses frères à des marchands qui l’emmèneront, devinez ou ? En Égypte. Dont il fallu sortir 400 ans plus tard par des pérégrinations interminables. de nous avoir informé de cette proposition de parcours historique, qui devrait permettre à ceux qui l’emprunteraient de passer près du Mont Sinaï (avec ou sans révélation à la clef).

5 avril 2015

La plus grande marée du millénaire

Classé dans : Actualité, Judaïsme, Peinture, dessin, Photographie, Religion — Miklos @ 20:26


Vitrine rue des Rosiers à Paris, au temps de la Pâque juive.
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Objection II contre la divinité du Pentateuque

Le passage de la mer Rouge n’a rien de miraculeux. Moyse ayant vécu long-tems sur les bords de la mer Rouge, & ayant exactement observé l’heure & la hauteur de son flux & reflux, & la nature de ses côtes, se servit artificieusement de cette connoissance pour délivrer son peuple à la faveur du reflux. Il les fit passer dans le temps que les eaux s’étoient retirées : mais les Egyptiens s’étant mis incon­si­dé­rément dans son lit au tems du flux, furent tous ensevelis sous ses eaux qui les y surprisent. C’est le sentiment qu’attribue aux Prêtres Egyptiens de Memphis Artapane, apud Euseb. preparat. lib. 4, cap. 17. Ce sentiment a été renouvellé par beaucoup de personnes, qui l’ont fait valoir de tout leur pouvoir.

Reponse

Il ne faut que peser les circonstances de cet événement, examiner le texte de Moyse, comparé aux autres endroits de l’Ecriture, où il est parlé du même événement, pour être convaincu que c’est ici un miracle vraiment divin & l’un des plus grands qui soient jamais arrivés ; que les Israélites passerent la mer ayant les eaux suspendues à leurs deux côtes ; & qu’enfin l’hypothese qu’ils aient profité du reflux, est absolument insoutenable.

Les Hébreux sortent de l’Egypte ; Pharaon les poursuit avec son armée : arrivés sur le bord de la mer Rouge, & étant enfermés entre des montagnes & des rochers inaccessibles, ils apperçoivent l’armée ennemie campée derriere eux. Pressés alors de toute part, ils ne doutent plus de leur perte ; ils tombent dans le découragement & le murmure. Moyse dans cette extrêmité s’adresse au Seigneur, & assure le peuple d’une prompte délivrance. Il leur dit que c’est pour la derniere fois qu’ils voient les Egyptiens ; que le Seigneur combattra pour eux, & qu’ils n’auront qu’à demeurer en repos. Aussitôt par l’ordre de Dieu, il éleve la verge qu’il tenoit en main, & divise la mer ; les Israélites entrent dans le milieu de son lit desséché, ayant l’eau comme un mur à leur droite & à leur gauche : erat enim aqua quasi murus à dextrâ eorum & lavâ. (Exodi, 14, 22.) Ils passent ainsi au milieu de la mer, ayant l’eau à leur droite & à leur gauche ; car Moyse le répete comme une chose remarquable, & comme prévoyant qu’on pourroit un jour en douter. Et dans le cantique qu’il composa après cette mémorable action, il marque d’une maniere plus vive & plus expresse ce qui arriva alors : « les eaux, dit il, se tinrent en monceaux ; les flots s’arrêterent, les eaux se geletent ». Ou il faut absolument nier le récit de Moyse, ou il faut reconnaître ici un des plus grands prodiges de l’ancien Testament. Les autres écrivains sacrés nous en donnent la même idée ; & si ce n’est pas celle qu’on s’en doit former, toute l’Ecriture conspire à nous tromper. On peut voir Judith, le Psalmiste en plusieurs endroits, Habacuc 3, 8,10, 15 : le livre de la Sagesse, 10, 17, 18 & 19, 7.

Pour répondre maintenant à ceux qui prétendent que Moyse fit passer la mer Rouge aux Hébreux à la faveur du reflux, nous ne dirons pas avec Genebrard  que cette mer n’a point de flux & de reflux, ni avec Diodore de Sicile, qu’elle a son flux réglé tous les jours à la troisieme & à la neuvieme heures, c’est-à-dire depuis neuf heures du matin jusqu’à trois heures après midi dans l’équinoxe. Nous avouons que la mec Rouge a son flux & reflux reglé avec les autres mers qui ont communication avec l’océan ; mais nous soutenons qu’il est impossible que Moyse ait pu passer la mer Rouge avec les Hébreux, à la faveur de ce mouvement réglé des eaux. Tout le monde sait que dans le flux la mer s’enfle peu à peu & s’éleve contre les côtes ; & ce mouvement dure six heures. Après un quart d’heure de repos, elle prend un cours opposé pendant six autres heures, pendant lesquelles les eaux baissent & s’éloignent des côtes d’une maniere sensible : c’est ce qu’on appelle reflux. Il est suivi d’une espece de repos qui dure un quart d’heure, auquel succede un nouveau flux & reflux. Ainsi la mer hausse & baisse deux fois le jour, non pas précisément à la même heure, parce que chaque jour son flux retarde de trois quarts d’heure & quelques minutes Voilà ce qui regarde le flux & reflux en général. Pour ce qui est du flux & reflux. de la mer Rouge, ceux qui l’ont examiné exactement reconnoissent que cette mer dans son plus grand reflux, laisse environ deux cens cinquante ou trois cens pas du bord découvert & à sec ; mais lors même que le reflux est plus grand, le milieu du lit de la mer n’est jamais sans eaux, comme le remarque Jules Scaliger apud Drusiam in ex. 15, 4 ; d’où cet auteur conclut que c’est témérairement & sans raison que les ennemis des saintes lettres ont osé soutenir que les Israélites se servirent de l’occasion du reflux pour traverser la mer Rouge. Ceux qui soutiennent cette opinion, veulent que Moyse n’ait fait traverser aux Hébreux que le petit bras de mer qui est au fond ou la pointe de la mer Rouge vers le port de Sués. La mer en cet endroit n’a pas plus de largeur qu’un bon fleuve. Donnons-lui trois cens pas. Dans cette supposition même il est impossible que les Israélites y aient pu passer pendant le reflux, quand même il eût laissé ce terrein entierement sec l’espace de six heures ; ce qui n’est pas, puisque la mer se retire peu à peu du rivage, & qu’on ne peut point marcher sur le sable aussi-tôt après que l’eau s’est retirée. Les Israélites pouvoient être au nombre de deux millions de personnes, sans compter les embarras de bétail, de chariots, de meubles, & tout ce qui peut accompagner un peuple entier, qui étoit chargé non-seulement de ses propres biens, mais encore de toutes les richesses de l’Egypte, selon l’expression de l’Ecriture. Or, il est évident qu’une semblable multitude n’a jamais pu passer en six heures de tems dans un espace de trois cens pas de large. Pour en être convaincu, il n’y a qu’à faire un moment de réflexion sur le terrein qu’occupe une armée de cent mille hommes, & y joindre les bestiaux, les chariots, le bagage, sans oublier la précipitation, la crainte, le trouble & l’embarras qu’une conjoncture si peu attendue & si périlleuse dut causer dans un peuple timide & accoutumé à l’esclavage.

Mais, si c’est à la faveur du reflux que les Israélites ont passé la mer Rouge, comment Moyse a-t-il pu leur persuader qu’ils l’ont passée par un prodige eclatant, & comment les Egyptiens ont-ils eu l’imprudence ou plutôt la folie de s’exposer au flux de cette mer ? Si l’on dit que les Israélites ignoroient le reflux dans le tems du passage, dira-t-on qu’ils l’ont toujours ignoré depuis, quoiqu’ils aient si long-tems cotoye le rivage de cette mer ? Dira-t-on encore que tous les Egyptiens étoient dans la même ignorance ? Quand ils auroient pu l’ignorer, comment après s’être témérairement engagés dans le lit de cette mer, & voyant une partie de leur armée abymée sous les eaux, les autres ne se sauverent-ils pas ? Voyez la dissertation sur le passage de la mer Rouge par les Hébreux, qui est au premier tome, page 716 de la sainte Bible, avec des notes littétales . . . tirées du commentaire de Dom Calmet de M. l’Abbé de Vence, &c.

RR. PP. Richard & Giraud, Dictionnaire universel, dogmatique, canonique, historique, géographique et chronologique des sciences ecclésiastiques, &c. Paris, 1765.


Avant la célébration de la Pâque juive.
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17 août 2014

De l’église Saint-Eustache comme base d’une histoire scandaleuse

Classé dans : Architecture, Histoire, Littérature, Photographie, Religion — Miklos @ 16:23


Église Saint-Eustache. Cliquer pour agrandir.

«Au centre de Paris, dans le quartier le plus fangeux, le plus triste, s’élève, sur une large base, l’église de Saint-Eustache, admirable souvenir, comme architecture religieuse, du règne de François 1er. — Son origine est fort ancienne ; les bénédictins, de Launoy et Dulaure, nous disent qu’à cet endroit fut un temple consacré à Cybèle, dont on trouva une tête colossale en bronze, au coin de la rue Coquillière, en creusant les fondements d’une maison.

Cette tête est gravée dans CaylusAnne Claude Philippe de Pestels de Lévis de Tubières-Grimoard, dit comte de Caylus (1692-1765), auteur (entre autres) du Recueil d’antiquités égyptiennes, étrusques, grecques et romaines. ; l’original se trouve maintenant au cabinet des antiquités de la Bibliothèque.

En 1200, un certain Jean Alais, à qui la conscience reprochait d’avoir mis une taxe de ung dénier seur chaque panié de poiçon, y fit construire, pour l’absolution de sa faute, une petite chapelle relevant du chapitre de Saint-Germain-l’Auxerrois, et qui fut dédiée à sainte Agnès.

Plus tard, le nom de Saint-Eustache prévalut sur celui de Sainte-Agnès ; on ignore le motif de cette substitution de noms. Un vieil auteur, que nous avons consulté, suppose qu’il vient d’un prêtre ambitieux et plein de vanité, qui s’appelait Eustache, au reste, saint très-peu connu.

« Le docteur Jean de Launoy, surnommé le dénicheur de saints, parce qu’il avait démontré la fausseté de plusieurs de leurs légendes, était redouté par les curés dont les églises avaient des patrons suspects. Lorsque j’aperçois M. de Launoy, disait le curé de Saint-Eustache, je lui ôte mon chapeau bien bas, et lui tire de grandes révérences, afin qu’il laisse tranquille le saint de ma paroisse. » (Dulaure, Hist. de Paris)

L’église de nos jours fut bâtie en 1532, sur les dessins de David ; Jean de la Barre, prévôt des marchands, posa la première pierre, et ce n’est réellement qu’à cette époque qu’elle prit le nom de Saint-Eustache, et qu’elle fut érigée en paroisse. (Baillet, Vies des Saints)

L’architecture de Saint-Eustache est d’un genre neutre ; la chapelle de la Vierge et le portail de la face occidentale, ridicules travaux de Mansard, sont de deux ordres, le dorique et l’ionique. L’intérieur est de cette grande architecture sarrasine, toute de hardiesse et de génie pour la pensée, et admirable de grâce, de fini pour les détails et l’exécution.

La voûte de la nef est haute de près de cent pieds. Elle est soutenue par dix piliers carrés parallèles, qui s’élèvent ornés de listels et de feuilles d’acanthe jusqu’à soixante pieds du sol. Puis, à cette hauteur, une galerie élégante, rehaussée d’une rampe à trèfles, fait le tour de l’édifice. Au-dessus, les piliers s’amincissent, s’allongent, entourés de légers entrelacs gothiques, jusqu’à six toises du dôme, où viennent se réunir les arcs-boutants sur lesquels il est appuyé.

Plus loin, c’est le chœur, commencé en 1624, et achevé en 1637, sous le règne de Louis XIII, morceau prodigieux, admirable d’architecture, admirable de forme, admirable par ses objets d’arts !… Placé sous l’orgue, on le voit fuir dans la perspective, formant un point d’ovale, que terminent des piliers plus effilés, plus minces que ceux de la nef, et voilant à demi les seize autres gigantesques qui soutiennent la coupole sur leurs têtes.

Immédiatement au-dessus de la galerie sont percées douze fenêtres cintrées, garnies de vitraux précieux. Ils représentent les Pères de l’église ; rien n’est plus beau comme dessin, comme couleur. La majeure partie est du célèbre Nicolas Pinégrier, inventeur des émaux ; le reste est attribué à DésangivesNicolas Désangives. et à Jean de Nogare.

La chaire à prêcher fut exécutée sur les dessins de Le Brun, et l’œuvre est due au talent de Cartaud.

En 1740, on voyait encore à Saint-Eustache une chapelle toute sculptée par Antoine de Hancy, le plus habile ouvrier de France pour les ouvrages en bois ; mais un accident qui y arriva la fit enlever ; comme on ne la replaça point, on n’a jamais su où elle était passée.

C’est surtout le soir, à la nuit tombante, que Saint-Eustache est remarquable par son appareil religieux. Là, ce sont des fidèles qui viennent réclamer la goutte d’eau bénite, et qui vont lentement murmurer des prières en latin qu’ils ne comprennent pas ; plus loin, quelques curieux qui font retentir bruyamment les échos de la voûte, qui blâment, ou qui donnent de risibles éloges pour attester de leur présence ; et parfois un poète entraîné vers de célestes régions par cet effrayant silence, et qui vient demander à Dieu de nouvelles inspirations !

Jusqu’à la révolution de juillet, Saint-Eustache n’eut point d’église rivale pour les cérémonies religieuses, pour la musique sacrée. Chaque année, le jour de Sainte-Cécile, on y célébrait une messe admirable, chantée par les premiers artistes de l’Opéra ; toute la jeunesse instruite s’y trouvait ; la haute aristocratie, les femmes de luxe, les élégants, tout était là ; et l’abbé Le Bossu riait dans sa soutane de voir la rage impuissante de l’archevêque de Paris. Eh bien, cette messe vient d’être annulée ; il n’y a plus rien que l’édifice. Artistes, écrivains, poètes, faites donc des révolutions. Les conséquences de celle de juillet ont tué l’art !

Sous Louis XIII, et au commencement du règne de Louis XIV, c’était un grand honneur d’être enterré dans les églises ; Saint-Eustache parait avoir eu la vogue, car, avant la révolution, on y comptait près de cent pierres tumulaires, dont nous décrirons les plus notables :

– Vincent Voiture, poète, mort en 1647 ou 1648.

– Isaac de Benserade, poète.

– Le grand Colbert, dont le monument y a été replacé depuis la restauration. Il est représenté à genoux sur un sarcophage de marbre noir ; devant lui, un génie supporte un livre ouvert. Aux extrémités, on remarque deux autres statues, la Religion et l’Abondance. Cette dernière et Colbert sont dus au ciseau de Coizevox ; les deux autres sont de Tuby.

– Vaugelas, le grammairien, mort en 1650.

– Bernard de Girard, historiographe de France.

– François d’Aubusson de la Feuillade, maréchal de France.

– Le célèbre comte de Tourville.

– La Motte le Vayer, de l’académie française.

– Plusieurs femmes de grands seigneurs.

De tous ces tombeaux, la révolution n’en respecta qu’un seul : je l’ai vu, il y a quelques jours, en visitant l’église.

Voici l’inscription qu’on lit sur le marbre, et qui explique la clémence de nos iconoclastes révolutionnaires.

« Ci gît François Chevert, commandeur, grand’croix de l’ordre de Saint-Louis, chevalier de l’aigle blanc de Pologne, gouverneur de Givet et Charlemont, lieutenant-général des armées … du roi. »

Ces deux derniers mots ont été mutilés.

« Sans aïeux, sans fortune, sans appui, orphelin dès l’enfance, il entra au service à l’âge de onze ans ; il s’éleva, malgré l’envie, à force de mérite, et chaque grade fut le prix d’une action d’éclat. Le seul titre de maréchal de France a manqué, non pas à sa gloire, mais à l’exemple de ceux qui le prendront pour modèle.

Il était né à Verdun sur Meuse, le 2 février 1699 ; il mourut à Paris, le 24 janvier 1769. »

Cette épitaphe est attribuée à Dalembert.

Il y avait un dernier tombeau dont je dois parler, parce qu’il sert de base à l’histoire scandaleuse que j’ai à vous raconter. C’était, dit Sauval, celui de dame Marie de Jars (mademoiselle de Gournay, fille adoptive de Michel de Montaigne, à qui nous devons la publication des fameux Essais). Elle mourut en 1645, âgée de soixante-dix-neuf ans, neuf mois, et sept jours. Elle y est enterrée :

Cy gist Alain de la rue de Grenelle
À quy Dieu doint vie sempiternelle
En paradis, où sont harpes et luts,
Non en enfer où damnez sont bouluts.
Que dirons-nous de ce grand purgatoire ?
Il en est un, ouy dà, tredame voire.

Les sacrilèges

….Quid faciant, agitentque die. Si nocte maritus
A versus jacuit….
          Juvénal, sat. vi.

La noblesse devenait de plus en plus dévote et dissolue ; les guerres continuelles que la France avait à soutenir contre l’Allemagne, l’Espagne et la Flandre, loin de restreindre les aventures scandaleuses des grandes dames d’alors, semblaient leur donner une nouvelle extension. Les jeunes seigneurs, lorsqu’ils avaient guerroyé quelques mois, revenaient à la cour, et tout fiers d’un courage de parade qu’ils étalaient aux yeux des femmes avec fatuité, ils couraient de conquête en conquête, affichant la marquise qu’ils avaient connue hier, et déshonorant à l’avance la comtesse qui leur accorderait tout le lendemain.

Les femmes savaient cela ; mais la corruption n’y regarde pas de si près. La honte et l’infamie mesurent leurs pas sur ceux du plaisir ; et, comme à cette époque on entendait par plaisir le plus grand nombre de scandales incestueux ou adultères, il n’y aurait point eu de volupté si tout Paris n’en eut pas été instruit.

La régente gouvernait avec Mazarin. Louis XIV avait sept ans ; la vieille foi disparaissait entièrement de tous lzq cœurs. Cela présageait les débauches du grand règne, et les orgies, et les prostitutions du Parc-aux-Cerfs.

Parmi les dames qu’on citait encore tout bas, était la marquise de Marny, la plus superstitieuse et la plus dévote de la cour de Louis XIII. Aucune femme ne pouvait lui être comparée pour la beauté ; Marie de Rohan elle-même, la belle duchesse de Chevreuse, son amie, ne voulait pas sortir avec Régine, tant elle craignait qu’on ne remarquât la différence qui existait entre elles.

Cette jeune femme était en effet bien belle : de longs cheveux d’un châtain clair tombaient en désordre sur son cou et sur ses épaules, qu’une ample robe de velours noir rendait encore plus éclatants de blancheur. Elle avait le front élevé, marque d’un esprit supérieur. Ses yeux bruns, très-beaux, paraissaient cependant avoir été plus brillants ; le reste de sa figure était parfait ; seulement, on remarquait au-dessous des yeux un demi-cercle noir posé légèrement sur cette tête si blanche. On eût dit un de ces caprices du pinceau qu’on admire dans les dessins des grands maîtres.

Et pourtant, c’étaient des signes de mort que ces jolies veines ! Les passions avaient parlé trop fort à l’âme de la jeune femme ; un mal qui ne s’éteint que dans la tombe commençait à lui dévorer le cœur ! et sa souffrance allait devenir plus poignante ; car, depuis deux jours, elle avait surpris son malheur dans les yeux du médecin qu’elle avait consulté.

Comme M. de Marny avait plus de soixante mille livres de rente, sa femme l’obligeait à recevoir beaucoup de monde. On remarquait à ses bals Charles de l’Aubespine, garde des sceaux, le brillant marquis de Lontjeac, Jean-Paul de Gondy, neveu de François de Gondy, archevêque de Paris ; le beau chevalier du Mesnil-Guillaume, le baron d’Orgeval, et le comte d’Harcourt.

De Gondy avait adoré la marquise. Pour elle rien ne lui coûtait ; plaisirs, peines, attentes, voyages, présents, il avait mis tout en œuvre, et la marquise semblait l’oublier. Et l’on eût dit qu’elle méprisait toutes ses douleurs et tout son amour ! — Il ne lui manquait, après tant d’assiduités et de déceptions amères, qu’un affront ; elle le lui fit. — Gondy reçut l’ordre de ne plus se présenter à son hôtel.

Le marquis de Marny, colonel d’un régiment, était un homme d’environ quarante ans, fort bien de sa personne, mais d’un caractère froid, flegmatique ; un de ces caractères hermaphrodites, qui tiennent de tout, et qui ne sont rien ; que les femmes détestent, parce que leur nature voulant parfois la domination, et parfois les forçant à une douce obéissance, avec ces hommes elles ne trouvent que l’uniformité maritale, qui est la seule chose qu’une femme ne puisse supporter.

M. de Marny était profondément méprisé par sa femme ; mais l’amour qu’il avait pour elle lui fermait les yeux ; il l’aimait plus qu’un mari, autant qu’un amant.

Il avait pris pour de la calomnie les paroles vagues, parvenues jusqu’à lui, sur la conduite de la marquise.

— C’était de la médisance.

Une seule fois, il avait eu quelques soupçons sur Gondy. Les maris trompés ont le tact si délicat !

Un soir d’hiver, sombre, pluvieux, une chaise à porteurs s’arrêta devant Saint-Eustache : une femme en sortit avec précipitation, et s’achemina dans la silencieuse nef. Arrivée derrière le chœur, elle se mit à genoux à l’angle d’un pilier, et pria. Cette femme, c’était la marquise de Marny ; elle venait seule, parce que M. de Marny était protestant, et qu’il ne l’accompagnait jamais à l’église.

Rien n’est plus solennel que le recueillement de l’âme au milieu d’un édifice immense. L’obscurité des voûtes que percent, à de rares intervalles, les reflets de la lampe qui vacille, agitée par le vent, qui sans-cesse menace de l’éteindre ; ces bourdonnements lointains qui arrivent mourants, comme s’ils craignaient de vous arracher à vos méditations du ciel ; tout cela imprime au cœur des sensations neuves, des révélations inconnues, et comme si Dieu voulait nous convaincre de notre petitesse, quand nous formons d’ambitieux projets, là, inquiets, tremblants, il semble que tous nos désirs s’évanouissent pour faire place à l’humilité et à l’épouvante !

Régine de Marny était près de la tombe de la fille de Montaigne, sa vieille amie ; dans un moment elle crut entendre un frôlement d’étoffe près d’elle, une respiration étouffée, ou qu’on cherche à retenir. Elle se tut effrayée ; ses idées superstitieuses vinrent en foule l’assaillir, elle tourna la tête ; mais n’ayant rien aperçu, son imagination lui montrait déjà quelque spectre menaçant qui venait lui reprocher ses amours adultères.

Avant qu’elle eût songé à se retirer, une voix grave et forte fit lentement retentir les voûtes de ces étranges paroles :

« C’est ici que le fidèle dort ! Après le crime et le désordre, vient l’expiation.

C’est ici que la prière continuelle rachète les fautes. »

Puis, quelque chose de sombre se perdit du côté de la nef ; et la marquise, qui avait trouvé une grande analogie entre ces mots et elle, ne voulant pas rester plus longtemps seule dans l’église, se traîna avec peine jusqu’au portail, où l’attendaient ses valets.

La chaise se dirigea par une rue tout étroite, qui longeait le mur oriental de l’hôtel de Soissons, démoli depuis pour construire la halle au blé ; elle s’arrêta devant une haute muraille, la marquise descendit, ouvrit une petite porte, et renvoya les deux hommes.

Là était le jardin de son hôtel ; elle voulait respirer un peu d’air avant de rentrer ; son cœur battait avec violence, elle semblait livrée à une agitation étrange, à un combat intérieur de l’âme avec le corps. Puis, après avoir marché rapidement pendant une demi-heure, elle s’arrêta :

— Tout finit aujourd’hui !

Et elle monta les degrés qui conduisaient à son appartement.

C’était une large pièce somptueusement ornée ; Prascin, élève de Jean Goujon, avait sculpté toute la paroi occidentale de la muraille ; au-dessous des quatre volutes qui soutenaient les sommiers, appuis de l’étage supérieur, on remarquait les armoiries de la famille artistement travaillées ; aux antres parois, principalement à celle qui faisait face au jardin, étaient suspendus quelques tableaux précieux des maîtres d’Italie. Les meubles utiles répondaient à ce luxe. C’étaient des fauteuils dorés, recouverts en tapisseries à l’aiguille, des tables sur lesquelles se drapaient de riches étoffes, des toiles d’argent, et au fond, dans une large alcôve, des tentures de soie se déroulaient sur un lit magnifique.

Des candélabres en vermeil surchargés de bougies éclairaient cette pièce. Le marquis en pourpoint noir à crevés blancs, le cou entouré d’une fraise à trois rangs de dentelles, les jambes emprisonnées dans des bottines de couleur fauve, attendait sa femme ; il ajustait le ceinturon de son épée quand elle entra :

« Enfin, vous voici ! s’écria le marquis ; nous sommes en retard, ma chère amie ; sonnez vos femmes pour vous habiller vite, car je suis persuadé que si vous ne nous hâtez, on commencera la comédie sans nous, et il serait fort désagréables qu’on jouât le premier acte, dans lequel vous devez remplir le rôle de Madeleine. »

La marquise ne répondit pas ; elle détacha le voile noir qui lui couvrait la tête et les épaules.

« Que vous êtes pâle, madame, mais que vous êtes belle ! »

La marquise se jeta sur une chaise longue sans répondre.

« Eh bien ! dit le marquis, voyant sa femme silencieuse, faut-il sonner vos femmes ? »

Et comme il allongeait le bras pour saisir le ruban, elle l’arrêta :

— Non, monsieur, asseyez-vous !

— Mais la duchesse de Montbazon nous attendra.

— Nous n’irons pas !

La voix de cette femme était si étrange, que le marquis la regarda d’un air stupide, ne sachant ce que cela signifiait ; puis il s’assit.

Alors la marquise se frappa le front avec ses mains, elle se leva, fit entendre quelques paroles dites avec amertume ; de ces paroles sans suite qui font tant de mal ! et marchant à grands pas dans l’appartement, elle se mit à pleurer :

— Suis-je malheureuse, ô mon Dieu ! toujours des visions, toujours ces paroles épouvantables qui me glacent le cœur !…

— Mais de grâce, mon amie, qu’avez-vous ? s’écria le marquis.

— Si vous saviez ! mais… je me fais honte à moi-même. Je suis une femme flétrie ; une femme perdue ! Vous voyez mon visage déjà décomposé ; eh bien ! il est pur si on le compare à mon cœur. Il faut fuir, loin d’ici, loin de tout ce monde qui me perd : entendez-vous, marquis, il faut fuir !…

— Fuir ! et pourquoi ? Ah ! vous arrivez de l’église ; votre confesseur vous aura encore effrayée avec son enfer, avec ses supplices sans nombre .. N’y retournez plus, marquise ; venez avec moi chez madame de Montbazon, cela vous calmera.

— Mais vous avez donc résolu de me pousser tout-à-fait à ma perte : c’est toujours vous ! Il faut partir, vous dis-je ; car, chez cette duchesse ils y seront tous !…

— Elle est dans un délire affreux, pensa le marquis. Refuser une si belle partie de plaisir, dit-il à mi-voix.

Elle l’entendit. — Toujours le plaisir ! Mais vous ne savez donc pas à quels excès il porte, que de crimes il fait commettre ! Oh ! écoutez-moi, je veux tout vous dire ! Vous n’avez pas été heureux avec moi, je le sais ; ma conscience me reproche bien des torts, mais je me sens la force de tout réparer. Écoutez-moi, marquis, car c’est une confession terrible que j’ai à vous faire ; jamais aucune femme n’a osé dire à son mari ce que vous allez entendre. Jusqu’à ce jour… je vous ai méprisé !… Jusqu’à ce jour, votre vue, votre existence m’ont obsédée comme un songe cruel… Écoutez-moi, vous dis-je !… Plus le crime fut horrible, plus le repentir sera grand !… Pour rendre plus brillante ma vie de jeune femme, vous avez attiré chez vous ce que Paris compte de plus noble et de plus gracieux. On ne parle que de vos bals, que des chevaliers qui les embellissent ; eh bien ! marquis, pour vous payer de tant de soins, de tant d’amour, je vous ai déshonoré !… Ecoutez-moi encore !… Charles de l’Aubespine, cet ami qui vous est si dévoué, cet ami que vous avez obligé au prix de votre sang, eh bien !… il fut mon amant !.. Ce baron d’Orgeval, votre parent, c’est le premier qui me séduisit ! Le marquis de Lontjeac, le comte d’Harcourt, le chevalier du Mesnil- Guillaume, ont été mes amants !

Cet aveu si brusque, si inconcevable, anéantit le marquis ; il fut atterré.

— Ne vous avais-je pas dit qu’aucune femme jusqu’alors n’avait osé faire de pareils aveux.

Il parut recouvrer quelque peu d’énergie.

— Vous voulez donc que je vous tue ! À genoux, misérable femme !

— Marquis, lui dit-elle, en se levant avec fierté, croyez-vous que je veuille implorer votre pitié, vous demander merci ; non : je vous ai avoué mes fautes, voilà tout. Une âme vulgaire vous les aurait cachées, je ne l’ai pas voulu, moi ! J’ai craint pour votre vie, qui m’est chère dès à-présent ; car, si la bouche d’un autre vous l’eût appris par des sarcasmes amers, vous vous seriez battu pour moi, et l’on vous aurait tué !… Maintenant, vous ne me refuserez plus de me claustrer jusqu’à ma mort dans votre vieux château du Dauphiné ; si je vous l’avais demandé hier, j’aurais essuyé un refus ; aujourd’hui ma demande sera accordée ; et là, je pourrai obtenir l’absolution de mes fautes par la prière !

L’éclair de colère qui avait animé le marquis pendant quelques instants était déjà disparu, il se rapprocha de sa femme.

— Il ne faut qu’un instant pour apprécier un homme, reprit la marquise, avec un son de voix doux et caressant ; vous êtes bon ; je sens combien je suis indigne de vous, combien votre cœur a dû souffrir en me voyant si insouciante, si rieuse avec la foule, et si froide avec vous ! Je sens combien cette conduite est odieuse, tromper un homme qui ne voit que par vous, un homme qui vous a donné son nom ! Eh bien ! avec un oubli général, tout peut se réparer ! Le feu fait disparaître l’huile qui a taché le fer ; l’avenir sera pour nous !… Retirés loin du monde, loin de la cour, où la débauche vicie l’air, et, comme un aimant, attire tout à elle, nous pourrons connaître encore ce que la vie a de charmes ; je vous entourerai de soins, d’affections ; ce sera une autre âme avec le même visage ! Il y a tant d’amour dans le cœur d’une femme ! Vous me pardonnerez, marquis, et chaque instant de bonheur que vous goûterez, ce sera une de mes fautes qui s’effacera !

— Ah madame !… et il pleurait.

— Vous me pardonnerez, lui dit-elle alors en se jetant à ses pieds ; vous me pardonnerez ! Et je jure sur ce reliquaire, à la face de ce Christ, de n’être plus qu’à vous ; et je demande à Dieu qu’il fasse retomber sur ma tête le châtiment réservé aux blasphémateurs, si jamais j’avais la pensée de devenir parjure.

— Mon amie, marquise, s’écria le faible de Marny, vaincu par cette douleur réelle, et par cette belle tête suppliante ; oh ! que ne m’as-tu épargné tant de chagrins !

Il la pressa sur son cœur, l’embrassa cent fois, et tout parut oublié.

— Nous quittons Paris dans trois jours, mon ami, je le désire… Je le veux. Je ne vous demanderai plus qu’une chose avant de partir. Il faut m’acheter le droit d’une tombe à l’église Saint-Eustache.

— Le droit d’une tombe !… Toujours vos idées superstitieuses. Mais, puisque vous le voulez, marquise, vous l’aurez…

Le lendemain matin, le curé reçut une lettre de madame de Marny, dans laquelle on lui demandait un rendez-vous pour le soir, à trois heures, et le droit de tombe y était demandé.

— Paul de Gondy se trouvait là quand le billet fut apporté ; il reconnut la livrée de la marquise ; alors, il lui fallut savoir ce que cette femme qu’il avait aimée avec si peu de succès désirait de son ami ; le vieux curé, ignorant toutes choses mondaines, communiqua le billet.

— Une pierre tumulaire ! répéta Gondy plusieurs fois. Mes paroles de l’autre soir l’ont effrayée, mais cet effroi doit me servir. Monsieur le curé, dit-il avec beaucoup de gravité, vous n’ignorez pas que Saint-Eustache relève de l’archevêché, eh bien ! je vous prie de renvoyer la marquise à mon oncle, qui verra s’il doit accéder à sa demande. Je pourrai, s’il est nécessaire, être utile à madame de Marny.

— Je vous l’adresserai, mon cher abbé. Et les deux amis se séparèrent.

À trois heures, la marquise arriva au presbytère ; quand elle sut qu’il lui fallait s’adresser à l’archevêque de Paris, elle devint plus pâle, ses yeux exprimèrent le découragement et la douleur.’

— Si vous pouvez lever cette objection, messire, lui dit-elle, rien ne me coûtera ; au lieu de quatre ou cinq mille livres qu’on exige ordinairement, j’en donnerai quarante, soixante, s’il le faut, mais épargnez-moi la peine d’aller supplier l’archevêque !

— Mes pouvoirs ne vont pas jusque-là, madame ; l’archevêque de Paris est, après notre saint père le pape et le roi, mon maître et mon seigneur.

— Que puis-je faire ?

— Il n’y a qu’un homme qui puisse vous épargner la démarche qui vous répugne.

— Un homme, monsieur ! quel est-il ? dites !

— C’est messire Paul de Gondy, le neveu de l’archevêque.

— Paul de Gondy ! mieux vaut encore l’archevêque, répéta-t-elle douloureusement.

Elle fut le jour même à l’archevêché, et obtint une audience pour le lendemain.

Mais le soir, le vieux François de Gondy avait été prévenu par son neveu, qui avait quelque chose, disait-il, à demander au marquis de Marny, colonel d’un régiment de cavalerie. Le vieillard s’était démis de tous ses pouvoirs, et le laissait entièrement libre ; néanmoins il reçut la marquise avec cette politesse et cette galanterie qui caractérisaient le clergé du dix-septième siècle, l’assura que son neveu ferait tout ce qu’elle lui demanderait, et prétexta une visite à la régente pour qu’elle se retirât.

Alors madame de Marny vit qu’elle était à la merci de Paul de Gondy ; elle fut trois jours sans faire aucune démarche, dévorant son dépit et ses douleurs : elle n’osait aller chez loi, parce que son mari ne la quittait plus ; il l’accompagnait partout, et elle ne voulait point provoquer sa jalousie, en allant chez un homme sur qui il avait déjà conçu des soupçons. Comme le marquis était protestant, il n’y avait qu’à Saint-Eustache où il ne suivit pas sa femme ; il attendait dans son carrosse la fin des offices.

Le quatrième jour, la marquise écrivit une nouvelle lettre au curé, puis elle se rendit le soir à son confessionnal dans la chapelle fermée, œuvre de du Hancy.

Ce fut Gondy qu’elle y trouva !

Elle parut peu surprise ; d’autres femmes à sa place se seraient retirées, elle n’y songea pas. La superstition disait à son âme qu’elle serait damnée, si, après sa mort, ses restes n’étaient pas enfouis sous les dalles de Saint-Eustache.

Gondy le premier rompit le silence.

— Vous avec donc enfin consenti à revenir, madame.

— C’est un devoir pénible que je remplis, monsieur ; il est vrai que je viens en suppliante m’abaisser devant vous, pour obtenir, à prix d’or et avec honte, ce que d’autres paient une moindre valeur sans avoir à rougir. Mais il est sans doute écrit là haut que tel qui résiste aujourd’hui cédera demain. C’est notre histoire à tous deux, monsieur.

— Oui, Régine, c’est notre histoire : pendant deux années entières vous m’avez repoussé, humilié, vous m’avez brisé le cœur sans pitié, avec délices ; vous m’avez raillé et sali par un affront ; aujourd’hui c’est l’heure des représailles. Mais bien souvent le désir de la vengeance s’éteint quand la possibilité de frapper nous est offerte. Si, malgré tous vos torts, je vous avais toujours aimée, si je vous aimais encore, Régine, et que je vous dise : Un mot de ta bouche, et tout sera oublié !… il y aurait plus de bonheur peut-être… La part du ciel doit sembler si belle et si douce après mille ans de purgatoire ! il en serait ainsi.

— Que me dites-vous ? s’écria la marquise effrayée, croyant entendre encore la voix lente et profonde qui lui avait dit de sinistres paroles. Songez-vous dans quel lieu nous sommes ! songez-vous que ce temple est celui de Dieu !…

— L’absolution du prêtre lave toutes les fautes…Mais que vous ai-je donc fait, marquise, pour être avare avec moi de ce que vous avez prodigué à tant d’autres ? Peut-être mes amours à moi ne courraient pas la rue, et ne feraient pas voir au peuple les dégradations de la noblesse et du clergé ; toutes choses dont il se vengera, croyez bien ; peut-être n’aurais-je point fait comme cet abominable Lontjeac, à qui vous vous êtes livrée comme un enfant, et qui va partout répétant le charme qu’il y a de vous posséder. Je n’aurais point fait cela moi, et pour les mœurs du jour je ne suis pas à la mode, j’en conviens, il faut qu’une dame puisse faire parade des chevaliers qu’elle a attachés à son char.

— Ah ! Gondy, par pitié !

— Mais, avec moi, vous auriez conservé votre réputation ; le remords et l’abus des plaisirs ne vous auraient pas tuée ; vous ne seriez pas méprisée ! Toutes les femmes de la cour et de la bourgeoisie ne vous montreraient pas au doigt, quoiqu’elles valent moins que vous, qui êtes plus belle. Eh bien ! un mot, un seul mot, et je dis demain à Lontjeac, en plein Louvre, qu’il a menti comme un renégat, afin que je puisse l’empêcher immédiatement de le répéter de nouveau à d’autres.

Cette fois, ce n’était plus l’amant craintif, l’amant fasciné par la passion ; c’était l’amant qui n’a plus rien à ménager, qui a ressaisi toute sa supériorité, toute son importance d’homme de qui on réclame un service.

— Songez, dit-il, qu’avec moi, prêtre et partisan de l’épée, discret comme une jeune fille avant les noces, votre honneur serait à couvert. Songez encore que la faveur que vous sollicitez dépend de moi.

— Et vous en profiteriez, monsieur ? Oh ! ce serait bien vil, bien mal à vous, envers une femme faible et délaissée… qui n’a que son titre de femme pour lui servir d’aide et de protection !… Et vous, abbé, abbé de Gondy, vous ne rougiriez pas.

— Non, madame.

— Je suis bien malheureuse !

— Vous m’avez autrefois chassé de votre maison.

— Je le devais pour mon mari.

— C’est de cette époque que data votre liaison avec de l’Aubespine.

— Ô mon Dieu !

— Avant ne m’aviez-vous pas préféré ce fat de Lontjeac ?

— Je vous jure, monsieur…

— Ne jurez pas, madame ! ce serait un péché de plus… Mon duel avec d’Harcourt, c’était encore pour vous. Eh bien ! je consens à tout oublier, Régine ; bien plus, je tuerai le marquis de Lontjeac pour l’empêcher de médire davantage ; je forcerai les plus insolents à vous respecter : un mot de toi, Régine, une parole, et je suis ton bien-aimé ! et demain, tu auras le parchemin qui t’assure un lieu de refuge pour obtenir la rémission de tes fautes.

Il avait saisi une des belles mains de la marquise qu’il couvrait de baisers ; ses dernières paroles avaient tellement absorbé les esprits de Régine, qu’elle ne songeait pas à la lui retirer.

Comme il voulut l’attirer sur son sein, elle revint à elle, songea au serment qu’elle avait juré sur le reliquaire, repoussa Gondy avec force, et sortit précipitamment de la chapelle.

— Je n’ai pu conclure encore, dit-elle au bon marquis, qui l’attendait dans son carrosse…

Les préparatifs du voyage étaient tout-à-fait terminés ; le seul droit de tombe manquait ; la marquise sentait son mal s’accroître, et elle ne voulait pas quitter Paris sans avoir une certitude sur ce qui l’intéressait tant. Ses nuits devenaient de plus en plus agitées ; son sommeil était troublé par d’horribles visions, auxquelles la voix de Saint-Eustache venait toujours se mêler. À quelque prix que ce fût, elle- voulut en finir.

Elle écrivit à Gondy, et comme son mari ne la quittait que lors de ses visites à l’église de Saint-Eustache, le rendez-vous fut donné là. Elle l’attendait depuis longtemps lorsqu’il arriva ; l’abbé prétexta des devoirs importants à remplir, puis il la fit revenir pendant trois soirs, l’humiliant à son tour ; et le dernier soir, ce ne fut pas dans la chapelle de du Hancy que le jeune prêtre reçut la belle marquise, mais dans un des appartements du presbytère, où force lui fut d’oublier le serment solennel qu’elle avait juré sur le saint reliquaire !…

Mais la marquise obtint l’écrit qui lui assurait la rémission de ses fautes. Elle ne quitta pas Paris, sa pulmonie s’étant déclarée après tant d’émotions cruelles ; tous les soins furent inutiles, elle mourut, et comme le marquis venait d’être tué au siège de Lerida, où l’avait appelé son général, aucune épitaphe ne fut mise sur sa tombe,» pour dire au monde à venir qu’il avait existé jadis une marquise de Marny.

Paul de Gondy devint par la suite, comme chacun sait, coadjuteur, et cardinal de Retz.

Lottin de Laval, « L’Église Saint-Eustache », in Paris, ou, Le livre des Cent-et-un, tome douzième. Francfort s/M., 1833.

7 août 2014

Sortir du cercle vicieux

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias, Politique, Religion, Société — Miklos @ 12:16


Comprendre les origines de la guerre à Gaza en… par lemondefr

« Je ne suis pas quelqu’un de sen­ti­men­tal, je ne crois donc pas en une soudaine lune de miel entre les Juifs et les Pales­ti­niens. Je ne m’attends pas à ce que les deux parties anta­go­nistes, une fois la formule magique trouvée, s’em­brassent en larmes, dans une scène digne de Dosto­ïevski où les frères perdus se retrouvent. […] Non, je ne m’attends à rien de tout cela, et sûrement pas à une lune de miel. Si je m’attends à quelque chose, c’est plutôt à un divorce juste et équitable, entre Israël et la Pales­tine. Or un divorce n’est jamais une chose heureuse, qu’il soit juste ou plus ou moins juste. Un divorce fait mal, c’est quelque chose de dou­lou­reux. Et parti­cu­liè­rement celui-là, qui sera un drôle de divorce où les deux parties reste­ront dans le même appar­tement, pour toujours. C’est un divorce où personne ne démé­nage. Et comme l’appar­tement est tout petit, il sera indis­pensable de décider qui aura la chambre A, qui la chambre B, qui aura le salon, et de trouver, en plus, un arran­gement spécial pour la salle de bain et la cuisine. Vraiment pas très commode… Mais c’est toujours mieux que cette sorte d’enfer que nous traver­sons en ce moment, dans ce pays que nous aimons. Un pays où les Pales­tiniens sont opprimés au quotidien, harcelés menta­lement, privés, humiliés, affamés par un gouver­ne­ment mili­taire israélien cruel. Un pays où les Israéliens sont terrorisés tous les jours par des attaques terro­ristes impi­toyables, frappant indif­fé­rem­ment civils, hommes, femmes, enfants, écoliers, clients des centres commerciaux. Oui, tout est pré­fé­rable à cela ! Oui, il faut un divorce équi­table. Et, à la fin, une fois que nous aurons mené à bien ce doulou­reux et équi­table divorce en créant deux États, fondés en gros sur les réalités démo­gra­phiques […], une fois le divorce prononcé et la sépa­ra­tion opérée, les Israéliens et les Pales­tiniens se pres­seront pour passer la frontière et aller boire un café ensemble. L’heure du café aura enfin sonné. »

Amos Oz, « Un conflit entre deux causes justes », trad. Sylvie Cohen, 2003.

Cette vidéo très bien faite rééquilibre quelque peu les carences des médias qui n’avaient pas pipé mot sur le bouclage de Gaza du côté égyptien ni sur les tirs de missiles répétés vers les villes isra­éliennes depuis plusieurs années.

Il en ressort que cette radicalisation spécifique à Gaza provient du succès du Hamas aux élections. On peut évi­dem­ment s’interroger sur les raisons de ce succès : à l’époque, Gaza n’était pas coupée du monde (tout est relatif, puisque la fourniture de matériel élec­tro­nique hyper sophis­tiqué pour équiper les fameux tunnels a continué à provenir du Qatar, sans parler des fameux missiles et de leurs lanceurs).

Quelles qu’en soient les raisons histo­riques – chaque côté trouvera son compte dans sa propre histoire – sur le fond, je ne peux que regretter que les voix ayant appelé dès 1967 à accorder aux Pales­tiniens un État viable aux côtés d’Israël : Yeshayahu Leibowitch alors, puis (notamment mais pas uni­que­ment) Amos Oz, par exemple (voir ci-contre). Ou le magni­fique appel de Gilbert Sinoué, « Cher Yitzhak Rabin », publié dans le Libé du 6 août.

Est-ce que cet État mena­cerait Israël plus qu’il ne l’est mena­cé aujour­d’hui par la montée de la radi­ca­li­sation natio­na­liste et reli­gieuse des deux côtés ? Sans doute pas. Est-ce que sa création contre­car­rerait cette montée ? Pas for­cé­ment, lorsque l’on voit ce qui s’est passé dans d’autres pays arabes après qu’ils se soient débar­ras­sés d’une façon ou d’une autre de leurs dicta­teurs res­pec­tifs.

Mais il est juste que cela se fasse. Et mieux vaut tôt que tard. L’Allemagne et la France ont bien fait la paix, après tant d’années…

Il faut briser ce cercle vicieux de haine, de guerres et de morts, laisser le passé de côté et regarder vers l’avenir qui néces­site plus que jamais la colla­bo­ration accrue de tous pour faire face ensemble aux défis envi­ron­ne­mentaux qui ne manquent de monter, eux aussi.

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