Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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8 mai 2020

Apéro virtuel XLVII : des labyrinthes de Borges – de l’auteur et de l’authenticité – des réseaux de Gengis Khan – du réseau social comme moyen de découverte de proches et d’amis

Gengis Khan, fondateur de l’Empire mongol, donne audience. Miniature persane du XIVe siècle. (source : Enclyclopédie Larousse)

Jeudi 7/5/2020

À propos de labyrinthes, Françoise (C.) nous a montré quelques photos de celui créé en 2011 sur l’île San Giorgio Maggiore pour la fondation Cini à la mémoire de Jorge Luis Borges, décédé 25 ans auparavant ; elle y état allé dans le cadre de voyages Arts et Vie qu’elle accompagne depuis un certain nombre d’années. Ce labyrinthe avait été dessiné par l’architecte Randoll Coate dans les années 1980 (et réalisé d’abord en Argentine), inspiré par la nouvelle El jardin de senderos que se bifurcan (Le jardin aux sentiers qui bifurquent) écrit par Borges en 1941 ; ce dessin représente, outre le nom « Borges », un tigre, un sablier et un point d’interrogation. Jean-Philippe dit alors que Borges – dont il a vu par hasard la maison où il est décédé à Genève – est effectivement l’écrivain du labyrinthe. Citons un bref passage de cette nouvelle : « Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une énorme devinette ou parabole dont le thème est le temps ; cette cause cachée lui interdit la mention de son nom. Omettre toujours un mot, avoir recours à des métaphores inadéquates et à des périphrases évidentes, est peut-être la façon la plus démonstrative de l’indicer. [...] Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une image incomplète, mais non fausse, de l’univers tel que le concevait Ts’ui Pên. À la différence de Newton et de Schopenhauer, votre ancêtre ne croyait pas à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. » Sur l’éventuelle relation de ce texte (et de l’œuvre de Borges) avec la physique moderne, on pourra lire « De la citation apocryphe à la théorie cachée : ”Le jardin aux sentiers qui bifurquent” de Jorge Luis Borges » de Carolina Ferrer, qui précise entre autres que « Le temps et le labyrinthe sont des thèmes qui reviennent très souvent dans l’analyse de l’œuvre borgésienne ». Michel a alors évoqué Alberto Manguel – dont il a lu des ouvrages qu’il apprécie beaucoup, princi­pa­lement consacrés au livre –, qui avait été, jeune homme, lecteur de Borges devenu aveugle. Bien plus tard, il avait vécu un certain nombre d’années en en Poitou-Charentes où il possédait une bibliothèque comptant plusieurs dizaines de milliers de livres (il en est parti pour les États-Unis, puis en Argentine pour y diriger pendant 2 ans la bibliothèque nationale, poste dont il a démissionné en 2018 et est reparti à New York). Jean-Philippe mentionne alors l’exposition immersive réalisée à la BnF, « La bibliothèque, la nuit », imaginée et réalisée en 2015 par le metteur en scène Robert Lepage et sa compagnie Ex Machina, inspirée de l’ouvrage éponyme d’Alberto Manguel.

Michel a alors relaté l’enquête qu’il a menée ce jour-là pour comprendre l’attribution erronée à Diderot d’une citation sur l’amitié (on en a parlé dans les deux derniers comptes rendus) : elle appa­raissait ainsi partout sur l’internet, notamment dans le Dico­ci­tations du Monde et dans la Citation du jour sur le site d’Ouest-France. Il s’avère que sa première édition et la réédition qui a suivi (1761, 1764, 1775) ont été publiées sans le nom de l’auteur, alors qu’une (seule) édition, de 1770, porte comme titre Les œuvres morales de M. Diderot contenant son traité de l’amitié et celui des passions (voir ci-contre). Ayant consulté les catalogues de la Bibliothèque municipale de Lyon et de la bibliothèque nationale, il a pu y constater que les notices de toutes les éditions anonymes mentionnent bien comme auteur Marie Thiroux d’Arconville ; un seul exemplaire, celui portant le nom de Diderot dans le titre, se trouve à Lyon, et la notice ne mentionne pas l’auteur… La confirmation finale de l’attribution correcte est parvenue de la bibliothèque du Metropolitan Museum de New York, qui, elle, mentionne dans sa notice : « Erroneously attributed to Diderot ». Ayant contacté les sites du Monde et d’Ouest France, ils ont accepté cette information, l’un l’a déjà intégrée et l’autre a dit qu’il le ferait. Ce faisant, Michel a trouvé un article tout à fait passionnant sur l’auteure – fameux personnage ! – et son choix de publier anonymement : « Au fil de ses ouvrages anonymes, Madame Thiroux d’Arconville, femme de lettres et chimiste éclairée », par Élisabeth Bardez, in Revue de l’histoire de la pharmacie en 2009. Michel a conclu en disant que « l’information » peut être erronée partout, non seulement sur l’internet, mais sur des documents bien plus anciens ; de ce fait, la recherche de la « vérité » nécessite d’effectuer de tresser des réseaux de recherche, de choisir et de recouper des sources selon leur degré de fiabilité. Françoise (B.) a alors dit qu’on pourrait revenir sur la notion d’auteur, qui est fina­lement rela­ti­vement récente et qui a pris une importance croissante, non seulement pour l’écrit, mais aussi, par exemple, pour les arts plastiques : les ateliers de peintres, les attributions… Ce qui peut rendre la tâche plus complexe, c’est l’usage de pseudonymes (voire d’hétéronymes) : on connaît bien l’un de ceux qu’utilisait Romain Gary (né Roman Kacew…) – Émile Ajar – mais ceux de Fosco Sinibaldi (pour l’allégorie satirique L’Homme à la colombe) et Shatan Bogat (pour le polar Les Têtes de Stéphanie) ? Quant à Pessoa, on ne compte plus ses pseudonymes. De là, la discussion a glissé sur les limites parfois floues entre citations, variations sur un thème, plagiats, pastiches… non seulement en littérature et dans les arts plastiques mais aussi en musique. Françoise (B.) rappelle alors que tous les artistes ont appris leur métier en copiant des œuvres du passé. Mais après… On voit par exemple la concurrence entre Braque et Picasso qui travaillaient sur la même inspiration, à se demander pour certaines œuvres auquel des deux l’attribuer. Françoise (P.) ajoute alors que quand on monnaye les œuvres, c’est là que leur authenticité devient encore plus critique, et, rajoute Michel, que les grands faussaires sévissent. Françoise (B.) a alors raconté qu’une de ses amies est l’ayant-droit de Max Jacob, connu surtout pour son œuvre littéraire, mais qui avait beaucoup dessiné au trait. S’il n’a pas une cotte énorme en tant qu’artiste, il est incroyablement plagié et approprié par des faussaires qui font « à la manière de Max Jacob » des centaines de faux. Françoise (P.) mentionne un « usurpateur » d’un autre ordre dans le monde de la peinture : il s’agit de Boronali, un des premiers artistes d’art contemporain abstrait…

Jean-Philippe a finalement pu faire sa présentation sur le thème des réseaux. Il a parlé des Les Routes de la soie de Peter Frankopan, dont l’intérêt pour lui est qu’il démontre qu’on a tout à gagner à analyser l’histoire à travers les relations des pays entre eux, au fil de 25 chapitres dont l’intitulé commence par « La route de… ». Il s’est étendu sur l’un des chapitres, « La route de l’enfer », qui illustre bien selon lui la polysémie récemment vue du terme « réseau » : il décrit le chemin des invin­cibles Mongols – grands stratèges et commu­nicants (y compris en véhi­culant de fausses infor­mations) – depuis leur territoire d’origine en Chine vers l’Occident, qui sont arrivés à construire le plus grand empire de l’histoire, en 1241 – empire qui n’a pas duré longtemps. La « mondia­lisation » du commerce à l’époque a eu entre autres pour effet de commencer à produire des guides de voyage… Mais c’est sans doute à eux aussi qu’on doit la propa­gation de la peste dite noire à l’envergure incroy­ablement étendue. Cette épi­démie eut tout de même un effet béné­fique, celui de réduire quelque peu le fossé entre riches et pauvres, « car les propri­étaires étaient obligés de faire de meilleures condi­tions aux ouvriers métayers »… Cela ne nous rappelle-t-il pas quelques changements (qu’on espère durables) actuels ?

Sylvie étant arrivée sur ces entrefaites, elle a raconté comment, grâce à Facebook, elle a pu retrouver une branche de sa famille paternelle et des personnes issues de la même ville où il était né – Żelechów en Pologne (à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Varsovie) – et avait vécu jusqu’en 1939 (parti alors vers l’Est, en URSS, pour échapper aux armées hitlériennes). Sa fille avait trouvé qu’il y avait, sur Facebook, un groupe privé consacré à Żelechów, créé en 2017 par David Lukowiecki, un jeune (28) Colombien dont le grand-père, qu’il n’avait pas connu, y était né ; pour en savoir plus, il avait consulté le livre mémoriel de la communauté juive disparue de cette ville, intitulé (en yiddish, langue qu’il a dû apprendre, avec l’hébreu, pour lire diverses parties de l’ouvrage), Yisker-bukh fun der Zhelekhover yidisher kehile. Ayant aussi creusé dans des archives diverses concernant cette ville, il a pu constituer une liste de noms de personnes – et donc de familles – qui y vivaient alors, et a pu retrouver des descendants vivant de nos jours. Sylvie et David ont fait connaissance, et de fil en aiguille elle a étendu son cercle d’amis à certaines des personnes dont la famille est issue de cette ville. La fille de Sylvie est entrée en contact avec une homonyme vivant à Iekaterinbourg (ville de Sibérie occidentale), qui s’avère être la petite-fille d’un cousin du père de Sylvie resté en Union soviétique. Cette histoire illustre un des côtés positifs des réseaux sociaux.. Michel a brièvement parlé du site JewishGen, qui sert à retrouver des informations sur des proches, notamment en Europe de l’Est, et fournit de nombreuses ressources numérisées et des liens pour ce faire. À propos de réseaux sociaux, il a rappelé aussi comment Sylvie l’a retrouvé – quelques bonnes dizaines d’années après qu’ils aient étudié ensemble sans se revoir après – grâce au réseau LinkedIn. Enfin, il a raconté comment, grâce à une liste de diffusion de bibliothécaires, il est tombé – par le plus grand des hasards – sur une amie de jeunesse de sa mère et a noué des liens d’amitié avec ses descendants (on trouvera ici la relation de cet épisode). Jean-Philippe a alors évoqué la théorie selon laquelle entre n’importe quelles deux personnes sur Terre il y aurait un petit nombre de personnes les « reliant ». Il s’agit en fait de ce qu’on appelle « les six degrés de séparation » (ou « théorie des six poignées de mains ») établie par l’écrivain hongrois Frigyes Karinthy, igure mythique de la littérature hongroise et dont le fils, soit dit en passant, Ferenc arinthy, écrivain lui-même, est l’auteur du saisissant roman Épépé, que Michel, qui l’a reçu de Françoise (B.) apprécie beaucoup.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

7 mai 2020

Apéro virtuel XLVI : des réseaux et des labyrintes de tous ordres ; et encore : de l’amitié

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts, Société — Miklos @ 18:24

L’apéro de ce soir a pris une tournure quelque peu différente des précédents : si la plupart des présents se trouvaient chez eux, souvent à proximité d’un verre garni de liquides de couleurs variables, l’un de nous – François – se promenait dans son quartier (dans le rayon autorisé) et nous faisait partager, selon son parcours et en filigrane des autres interventions, les bâtiments notables devant lesquels il passait, l’un d’eux d’ailleurs ayant un rapport avec un des auteurs cités (à tort) la veille.

Fidèle à la thématique de l’amitié, Jean-Philippe a commencé par la lecture de deux lettres du peintre Eugène Delacroix à son ami de toute une vie, Achille Piron, dont il fera plus tard son légataire universel : ils avaient fait connaissance au Lycée impérial (aujourd’hui Louis-le-Grand) où ils étaient tous deux entrés en 1806, âgés de 8 ans. Dans la première lettre, datée du 20 août 1815 (ils avaient alors 17 ans), il relate à son ami – auquel il écrira le lendemain, en post scriptum d’une autre lettre, « Je t’aime de tout mon cœur » – avoir perdu la tête au moment d’avoir revu « après des siècles, un objet qu’on croyait avoir aimé et qui était presque entièrement effacé du cœur », se décrivant en train de bâtir « des châteaux de chimères et [...] divaguant et extravagant dans la vaste mer de l’illusion sans bornes et sans rivages ». Il conclut ainsi cette lettre à son ami : « je ne suis pas encore amoureux : mais c’est à toi à décider si je dois le devenir ou non »… Cette lettre illustre de façon frappante les différences entre l’amitié absolue, l’état amoureux et la passion fantasme. Dans la seconde lettre, écrite quatre ans plus tard à ce même ami, il lui parle d’un autre ami : le livre, à propos duquel il écrit entre autres : « Les livres sont de vrais amis. Leur conversation silencieuse est exempte de querelles et de divisions. Ils vous font travailler sur vous-même, et, chose rare dans les discussions avec les amis de chair et d’os, ils vous insinuent tout doucement leur avis, et vous font goûter la raison, sans que vous vous regimbiez contre son évidence et sans que vous ayez l’air d’être vaincu à vos propres yeux. » L’une de ces deux lettres est extraite d’une anthologie de lettres intitulée Lettres vives. La correspondance, et l’autre trouvée sur Internet. On les trouvera aussi dans Lettres intimes d’Eugène Delacroix, publié par Gallimard en 1954 et réédité (même choix?) en 1995. À une question de Michel, Jean-Philippe a répondu qu’il ne savait pas ce qu’il était advenu de la passion amoureuse dont parle Delacroix dans la première lettre.

À propos de « lettre trouvée sur l’internet », Michel mentionne une citation donnée lors du précédent apéro et attribuée à Diderot : c’est en effet ce qu’on trouve (et même sur des sites « sérieux », ici celui de Ouest-France, là sur celui du Monde ! hélas…) en effectuant une brève recherche. Il a même demandé à Jean-Philippe s’il était certain de l’attribution de la seconde lettre qu’il avait lue, trouvée sur internet (et dans Facebook, même ! lieu de bien de turpitudes…), à quoi ce dernier a répond qu’elle était datée du 20 août 1815 – mais tout le monde peut mettre n’importe quelle date sur n’importe quel texte (ce qu’on a fait pour le pastiche du pastiche de la lettre de la célèbre marquise). Il a recommandé de consulter quelques bibliothèques numériques sérieuses, provenant de la numérisation d’ouvrages papier publiés ces quelques derniers siècles, à l’instar de :

  • Gallica (de la Bibliothèque nationale) ;

  • l’Internet Archive : les ouvrages proviennent aussi principalement de fonds sérieux ; en ce qui concerne les fonds contribués par « la communauté » (et identifiés comme tels), on y trouve de tout et souvent du pire (à l’instar de films de propagande néonazis..) ;

  • Google Books : on peut penser ce qu’on veut de Google, mais ce qui s’y trouve – consultable en version intégrale ou non selon les dates de publication – provient de sources référencées ;

  • en ce qui concerne des ouvrages principalement en anglais, la British Library ou Hathy Trust ;

  • Europeana pour des fonds partagés de bibliothèques, archives et musées européens (et donc souvent dans leurs langues res­pec­tives).

Sur ces entrefaites, François nous a montré la fontaine Molière (rue Thérèse) devant laquelle il passait, et nous a lu une plaque – de circonstance, il s’avère ! – apposée sur un immeuble à proximité : « Diderot, philosophe et littérateur, principal auteur de l’Encyclopédie, né à Langres, le 5 octobre 1713, est mort dans cette maison, le 31 juillet 1784. » Il s’agit de l’ancien hôtel de Bezons, que Catherine II avait loué pour Diderot, au 39 de la rue de Richelieu. En face, au numéro 40, une autre plaque porte : « Ici s’élevait la maison où Molière, né à Paris le 15 janvier 1622, est mort le 17 février 1673. » (l’immeuble actuel date de 1765). À ce propos, on a évoqué le fait que Molière était né simultanément dans plusieurs endroits distincts : 96 rue Saint-Honoré, 33 rue Pont-Neuf… En ce qui concerne de telles plaques, Françoise (C.) nous a montré son exemplaire du livre Sur les murs de Paris. Guide des plaques commémoratives d’Alain Dautriat, et qui en reproduit deux mille, parmi lesquelles cinq concernant Molière. Ensuite, François nous a montré un vieux tacot qui a rappelé à certains d’entre nous les taxis G7 d’antan. Françoise (P.) a raconté qu’elle en prenait un tous les jeudis, et qu’il y avait une vitre entre les passagers assis à l’arrière et le conducteur. Jean-Philippe a rappelé le terme « cab «  qui dénotait cette cabine du conducteur et dont il avait récemment parlé. Enfin, François nous a montré une dernière plaque, au 9 rue de Beaujolais : « Dans cette maison, Colette a vécu de 1927 à 1929 et de 1938 jusqu’à sa mort, le 3 août 1954. » Il devrait y avoir un nombre élevé de plaques la concernant, au gré de ses multiples déménagements…

Françoise (C.) nous a lu un dialogue qu’elle venait de recevoir par mail, celui opposant Virus et Chloroquine, et inspiré de Racine, que l’on trouvera ici à la suite d’un « Ô rage, ô désespoir, ô virus ennemi » fortement cornélien, tous deux de la plume de Philippe Zard.

Michel a alors projeté un diaporama consacré tout d’abord à l’étymologie et à l’évolution des sens du mot réseau, puis à une liste des quelques principaux réseaux informatiques qui se sont succédé jusqu’à la victoire de l’internet sur tous ses prédécesseurs et/ou concurrents. Il a terminé cette partie de sa présentation par le mot « nable » (vous en connaissez Bouchon qui ferme le trou de vidange percé dans le fond d’un canot ; p. méton., ce trou lui-même.le sens ?), non pas tellement à cause de sa signification, mais pour Réseau… nableune raison que Jean-Philippe a été le premier à trouver, et qui faisait écho à la proposition initiale de la thématique de cette soirée, « réseaux – raison », suivi par la citation fort à propos du Devil’s Dictionary d’Ambrose Bierce, illustrant la fin de ce compte-rendu, et enfin une devinette sur la preuve de l’origine du SARS-CoV-2 dans l’empire perse, entre 559 et 539 av. J.-C. (bon, C’est parce qu’entre ces années y régnait VI-rus (VI = 6…).OK…).

À ce moment, François se trouvait devant non pas le bœuf sur le toit, mais le veau sur le toit : il s’agit en fait de la devanture d’un fromager, La Fermette (au 86 rue Montorgueil), au sommet de laquelle trône un jeune bovin.

Sylvie a alors pris la parole, en mentionnant que ce veau faisait une liaison parfaite avec l’histoire de taureau qu’elle allait nous raconter, et pas n’importe laquelle : il s’agissait de la légende de Minos et de Pasiphaé, punis par Neptune de ne pas lui avoir sacrifié un magnifique taureau blanc : Pasiphaé s’éprend dudit taureau et ils mettent au monde le Minotaure, que Thésée va finalement tuer, tombant amoureux d’Ariane, fille (humaine, elle) de Minos, mais qu’il abandonnera sur une île, et rentre en bateau chez son père, Égée, qui lui avait demandé de mettre un drapeau blanc en cas de victoire. Thésée ayant la tête ailleurs, c’est le voile noir qui flottait dans l’air, et Égée se jette dans la mer. Thésée devient le roi d’Athènes (on peut se demander si ce n’était pas ce qu’il voulait, en fait, et qu’il avait la tête sur les épaules). Par coïncidence, le fond d’écran de Michel illustrait cette légende – lui comme Sylvie ayant fait l’association réseau – labyrinthe. Jean-Philippe a montré une jolie statue de Minotaure en sa possession.

François arrivant alors à la place des Victoires, Michel a demandé à la cantonade si quelqu’un savait quelles étaient les statues qui entouraient par le passé celle de Louis XIV à cheval. François a répondu qu’il s’agissait en fait des quatre nations enchaînées (appelés Quatre captifs, ou Quatre Nations vaincues) se trouvant au musée du Louvre. La statue du roi, ayant été fondue à la Révolution, celle actuellement présente sur la place date de 1816.

À l’occasion de l’anniversaire de feu son mari, Françoise (P.) a parlé de deuil et d’amitié : il est plus facile en général de faire son deuil d’une personne disparue que d’une amitié rompue. Quant aux réseaux : à l’occasion d’un anniversaire de son mari, c’est avec l’aide de réseaux sociaux que Françoise et sa fille sont arrivés à identifier un correspondant allemand de son mari (dont elles ne connaissaient même pas le nom) qu’il adorait, et à le faire venir avec sa femme à la fête organisée en la circonstance.

L’apéro s’est terminé par une promenade (virtuelle) grâce à François devant la Bourse, qui n’a plus aucune activité boursière, cette dernière étant devenue aussi virtuelle. Jean-Philippe a dit alors que la mairie de Paris avait l’intention de transformer le bâtiment en un musée de l’activité économique…

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

5 mai 2020

Apéro virtuel XLIV : les maux mots pour le dire : leurs formes, leurs prononciations, leurs origines étrangères ; la langue d’Einstein et l’autre Einstein.

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts — Miklos @ 0:54

Affiche annonçant ce dont parlera Michel. Cliquer pour agrandir.

Lundi 4/5/2020

Les deux premiers arrivants, Sylvie et Jean-Philippe, ont tenté de dé­crypter l’arrière-plan de l’écran de Michel, que l’on peut apercevoir ci-dessus. Après quelques fausses routes – notamment une assez créatrice de Sylvie, « Omo lave plus blanc le virus qui donne des statistiques encourageantes après avoir été enfermé dans les arènes » –, ce furent Sylvie et Jean-Philippe qui y parvinrent, la première en prononçant Homographes.un des deux mots sans même s’en rendre compte, le second en en devinant Homonymes (il s’agit d’une gravure des arènes de Nîmes).le second, révélant ainsi ce dont Michel allait parler.

Michel commença par montrer une liste – fort partielle – de mots se pro­non­çant à l’identique (ou quasiment), à l’instar de « l’ai, l’ais, l’ait, l’aient, lai, laid, laids, laie, laient, laies, lais, lait, laits, lé, lés, lès, les, lez » (le plus grand nombre d’homo­nymes dans cette liste : 18). Il a composé cette liste à partir de mots qui lui venaient à l’esprit, enrichis de diverses sources, et notamment d’un article de Ludovic Ferrand, « 640 homo­phones et leurs carac­té­ris­tiques » (publié dans L’Année psychologique en 1999) ainsi que du génial Trésor de la langue française. Ce faisant, il a découvert des mots dont il ignorait non seulement le sens, mais l’existence même : Coulée de laves scoriacées, constituant un terrain hérissé, rugueux et infertile (dans le Massif central).cheire (ce qui a fait dire à Sylvie qu’elle avait travaillé pour un endroit à proximité de Clermont-Ferrant, Les Cheires), 1. Manteau court. 2. Jupe d’acteur dans un rôle de personnage antique. 3. Petite brosse en soies de porc, utilisée par les orfèvres.saie ou 1. Visage. 2. Figure de cire soumise à certains mauvais traitements, que la personne représentée par cette figure est censée subir elle-même.voult, entre autres. Il a révélé le moyen mné­mo­tech­nique qu’il s’était inventé il y a fort longtemps pour ne pas confondre Flânerie, promenade sans but précis.balade et 1. Pièce vocale et instrumentale destinée à la danse. 2. Composition instrumentale qui illustre le sujet d’iun poème de même dénomination. 3. [Au Moy. Âge ou par imitation du Moy. Âge] Poème formé de strophes égales terminées par un refrain et d’iun couplet final plus court appelé envoi. 4. Poème ayant pour sujet une légende populaire ou un épisode historique.ballade : quand on se promène, on marche sur ses deux jambes, et donc, par esprit de contradiction, c’est le mot qui n’a qu’un l qui le dénote, ce pourquoi Sylvie l’a remercié, ayant elle aussi du mal à se rappeler lequel utiliser dans quel cas. À ce propos, Françoise (P.) a fait l’analogie sur une des méthodes pour se rappeler la diffé­rence entre le chameau et le dromadaire : dromadaire com­mence par d, mais il n’a pas deux bosses, mais une (et le chameau deux). [Saviez-vous qu’il existe une Ballade du chameau joyeux et qu’on peut faire des balades à dos de dromadaires dans l’Aveyron?] Jean-Philippe a remarqué que la ville de Sète manquait dans la liste des homonymes de « cette ». Sur ces entre­faites, Michel est passé aux mots qui s’écrivent à l’identique mais se pro­noncent diffé­remment (cf. ci-contre) et a lu quelques exemples bien tournés, celui d’Alphonse Allais étant son préféré, et avec un petit faible pour le passage d’un auteur inconnu qui joue sur bon nombre de paires d’homo­graphes. Il a rajouté que le sens, évident à nous tous, serait sans doute assez difficile à saisir par une « intelligence artificielle » (dont un participant avait chanté les louanges hier). Pour preuve, à la rédaction de ce compte-rendu, on a fourni le texte original au traducteur de notre AMI à tous, et le résultat a confirmé ces doutes : il lui a été impossible de distinguer les deux « couvent », les deux « ils », disant en somme que les poules du couvent étaient un couvent et que les fils (dans le sens d’enfant mâle, « son » en anglais) ont cassé les fils (idem, et non pas le pluriel de « fil »).

Sylvie a pris la parole pour proposer une suite aux devinettes d’hier. En première partie, elle a montré des mots français d’origine gauloise, et proposé trois sens possibles, il fallait deviner le bon : Portion de cours d’eau.bièvre, Un chiffon.drille et Un jeune saumon.tacon. Après avoir donné la répartition géographiques de quelque 4 000 mots en français, Sylvie nous a proposé de deviner le pays d’origine de quelques mots : Perse.pyjama, Turquie.cravache, Chine.kaolin, AllemagneBernard et Thibaud et Allemagnebordel. L’ouvrage où Sylvie a puisé ces curiosités est L’aventure des mots français venus d’ailleurs de Henriette Walter.

Jean-Philippe a alors proposé des mots anglais dont il fallait trouver l’origine française (disparue depuis) : Cabriolet (lui-même dérivé de cabri).cab, Quelque chose.kickshaw, Perruque.wig et Appentis.penthouse. La source de ces étymologies est Liaisons généreuses de Thora van Male cité la veille. Au cours de la discussion qui a suivi, sur les origines étrangères de mots (anglais en français et inver­sement), Sylvie a demandé si quelqu’un, à part Michel, con­nais­sait l’origine des mots L’hébreu, in Genèse I:2 (passage cité à plusieurs reprises par Michel lors de son intervention d’avant-hier sur les traductions de la Bible) qui parle de l’état de la Terre juste après sa création.tohu bohu et L’hébreu aussi : nom d’une localité près du lac de Tibériade signifiant « village de Nahum », que Jean-Philippe dit avoir visité.capharnaüm.

Françoise (C.) a survolé les langues sémitiques, leurs origines et leur place dans la famille des langues. Sylvie a alors affiché l’arbre linguistique de ces langues qui montre les rapports entre elles. Si quelques-unes de ses langues les plus connues sont toujours bien vivantes – telles l’arabe, l’amharique (en Éthiopie) ou l’hébreu… –, il y a aussi parmi elles l’araméen, qui était le verna­culaire des juifs exilés après la destruction du Premier Temple. De nos jours, il est encore parlé en diverses variantes par des petites communautés chré­tiennes et juives entre le nord du Liban et la Syrie (cf. aussi la confé­rence qui s’était donnée à son propos au musée d’art et d’histoire du Judaïsme en 2015). Françoise dit avoir entendu en Syrie un petit garçon chanter en araméen le Notre Père. L’araméen, à l’instar des autres langues sémi­tiques, se carac­térise par une prédo­minance de racines trilitères (trois lettres), toutes des consonnes. Ce qui reste un mystère pour Françoise, c’est l’évo­lution de ces langues à partir d’une même langue-mère, qui a produit des langues fort diffé­rentes d’un pays ou d’une région à l’autre. Michel a remarqué que toutes les langues ne cessent d’évoluer loca­lement surtout (ce qui contribue à la diffé­ren­tiation plus on s’éloigne de son centre de pouvoir – ainsi le latin de l’empire romain a donné « naissance » à nombre de langues latines diffé­rentes les unes des autres), et ainsi le français qu’il parlait enfant n’est plus vraiment iden­tique à celui que parlent les enfants d’aujourd’hui.

Françoise (P.), continuant la lancée sur le thème des langues, nous a montré celle, célèbre, du non moins célèbre Albert Einstein et révélé pourquoi il l’avait tirée : « J’ai toujours eu de la difficulté à accepter l’autorité et, ici, tirer la langue à un photographe qui s’attend sûrement à une pose plus solennelle, cela signifie que l’on refuse de se prêter au jeu de la représentation, que l’on se refuse à livrer une image de soi conforme aux règles du genre. », aurait-il dit. Après sa mort, on aurait trouvé que les deux hémisphères de son cerveau étaient quasiment de la même taille, « signe de génie »… Il aurait eu un QI de 160, un des plus hauts jamais identifiés. L’homme le plus intelligent du monde de nos jours serait un mathématicien australien, dont le QI est « stratosphérique » : 230. À quoi Michel a demandé : mais est-ce que cela rend son détenteur heureux ? Il semblerait que le QI de Sharon Stone, belle et intelligente, donné comme étant à 159, aurait été quelque peu enflé… Différence de TVA ? Jean-Philippe a raconté une blague concernant Einstein et… Brigitte Bardot qui lui aurait proposé de faire ensemble un enfant, qui aurait sa beauté à elle et son intelligence à lui, à quoi il avait répondu, « Et si c’était l’inverse ? ». Sylvie dit l’avoir entendue à propos d’Alphonse Allais [je savais que BB était vieille, mais à ce point?]. Françoise (C.) se demande si la structure de son cerveau a quelque chose de particulier, du fait qu’elle possède l’oreille absolue. Michel a alors mentionné Alfred Einstein, très important musicologue de la première moitié du XXe siècle, auteur de nombreux ouvrages (pour certains traduits en français). On ne sait s’il était apparenté à Albert Einstein – même s’ils étaient quasiment contemporains et qu’Albert Einstein aimait la musique –, selon l’Encyclopædia Britannica ils étaient cousins germains, alors qu’Universalis indique « qu’aucun lien de parenté avec Albert Einstein n’est avéré ».

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

4 mai 2020

Apéro virtuel XLIII : ah, cette marquise ! langues – origines, traductions, étymologies, homophonies

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts, Langue — Miklos @ 1:44

Hommes au phone – Homophones

Dimanche 3/5/2020

Une fois le quorum (50 % de Françoises) atteint, Michel a raconté comment il s’est rendu compte que la fameuse lettre de la marquise de Sévigné, si vibrante d’actualité qu’elle circule partout sur l’internet depuis deux ou trois jours, n’était pas de la plume de Marie de Rabutin-Chantal : il l’avait recherchée, à la date qu’elle indiquait pour sa rédaction, dans les volumineuses archives de la correspondance de la fameuse épistolière, en vain. Il s’avère donc que c’est un pastiche. Mais de quand date-t-il ? Il a montré aux trinquants une publication de cette même lettre datant du 30 avril 2003 (c’était en plein épidémie de SRAS), leur conseillant de lire le commentaire qui la suit. On ne peut que constater que toute « information » sur l’internet peut être faci­lement manipulée, transformée, voire inventée. Françoise (C.) a parlé de photos de gens faisant la queue devant un supermarché : selon l’angle de la prise de vue, on peut penser qu’ils sont collés les uns aux autres, alors qu’ils sont en fait à bonne distance les uns des autres.

Françoise (P.) avait choisi de parler de la langue dans les opéras. Par le passé, il était commun de traduire le livret d’opéras composés à l’étranger pour une production locale. Même si cette pratique existe encore dans certaines salles, il est bien plus commun de les produire dans leur langue d’origine, tout en projetant la traduction en surtitre ou sur des écrans latéraux (voire sur des petits écrans individuels), ce qui permet aux spectateurs de comprendre ce qui se chante. Les sur­ti­trages (ou leurs alternatives) sont aussi souvent projetés même quand le livret est écrit dans la langue locale, du fait de la difficulté de comprendre la diction de certains solistes (locaux ou étrangers…). Or le changement de langue de performance n’est pas neutre, toute langue ayant sa « musique » particulière : le même air ne rend pas de la même façon selon la langue dans laquelle il est chanté. Françoise l’a illustré par deux extraits de la plus que célèbre Habanera de l’opéra Carmen, l’une en allemand par Emmy Destinn (soprano tchèque, 1878-1930), l’autre en russe par Maria Maksakova (mezzo-soprano russe, 1902-1974), combinés de façon à ce que les cantatrices alternent les phrases. À ce propos, Michel a raconté avoir chanté en hébreu dans l’opéra comique H.M.S. Pinafore de Gilbert et Sullivan alors qu’il était au lycée, et dans Down in the Valley de Kurt Weill alors qu’il était au Technion (tous deux écrits à l’origine en anglais). Françoise (P.) ayant dit qu’à Bayreuth les opéras – tous de Wagner – étaient produits sans aucun surtitrage, Françoise (C.) a raconté qu’à l’English National Opera (à Londres) toutes ses productions – que ce soit Mozart, Verdi ou Strauss – sont en anglais quelle que soit l’origine de l’opéra. Elle a ajouté avoir entendu un Barbier de Séville chanté en russe à Saint-Petersbourg.

Sylvie a enchaîné en exprimant d’abord son étonnement que, lors de la présentation de Jean-Philippe de la veille concernant l’origine des langues, aucune mention n’ait été faite d’André Leroi-Gourhan (1911-1986) et de son ouvrage Le geste et la parole (1967). Il semblerait que « les modernes » ne le mentionnent pas [quoi qu’on trouve, par exemple en 1995, des critiques intéressantes de son approche]. Selon lui, le langage commence par les pieds – en fait, par la station verticale qui le distingue des animaux – , mais aussi de la descente du larynx [ce qui semble contesté aujourd’hui, cf. cet article] et du développement de la zone de Broca dans le cerveau humain. Michel est étonné par cette approche : les grands singes ont aussi la capacité de se tenir debout, les perroquets peuvent reproduire convenablement la parole humaine sans avoir les caractéristiques anatomiques suscitées. Enfin, l’acquisition du langage ne peut se faire que dans la plus tendre enfance, comme le démontre l’incapacité des « enfants sauvages » à (ré)apprendre à parler une fois rentrant dans la société humaine. Selon Sylvie, le singe peut se redresser mais n’a pas de posture verticale, et quant aux enfants sauvages, ils ont acquis le langage, une capacité à s’exprimer, très rapidement [ce qui est contredit par cet article]. Jean-Philippe a alors dit que ce qu’il avait présenté hier visait à montrer l’intérêt de la démarche de Chomsky et d’autres était d’aborder de façon transdisciplinaire la question du langage humain. Ensuite, le développement de l’intelligence arti­ficielle permet bien mieux de comprendre le langage. Selon Michel, les traductions automatiques échouent face à des textes complexes et riches (littéraires, par exemple), alors que les humains capables de faire de la traductions simultanée, chapeau !

Jean-Philippe propose alors un jeu linguistique, tiré de l’ouvrage Les liaisons généreuses. L’apport du français à la langue anglaise de Thora van Male : trouver l’origine française (disparue) d’un mot anglais : Atourner (assigner en justice).attorney, Fouaille (bois de chauffage).fuel, Bouteiller (officier servant de haut niveau dans la cour du roi, chargé de l’intendance du vin).butler, Mousseron (champignon comestible appartenant à la famille des Agarics).mushroom.

Michel a montré une brève liste d’homo­phones en français (voir ci-contre). Par exemple, au – aux – aulx – eau – eaux – oh – ho – ô – haut – hauts, ou encore chair – chairs – chaire – chaires – cher – chers – chère – chères – cheire – cheires (ces deux dernières dénotant dans le Massif central une coulée de laves scoriacées). Mais il a aussi montré un cas d’homophonie entre deux langues : le mot en hébreu affiché au milieu, signifiant « chance, probabilité », se prononce (comme Sylvie a pu nous le faire entendre)… « sikouy », que l’on épelle différemment en français, comme le fait si brillamment le poète Germain Nouveau (1851-1920) in Ignorant.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

3 mai 2020

Apéro virtuel XLII : langue(s), ou, Madame de Sévigné aurait mieux fait de tenir la sienne…

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts — Miklos @ 0:59

Expressions provenant du Trésor de la langue française, à l’exception de langue de bois qui, curieusement, en est absente.
Cliquer pour agrandir.

Samedi 2/5/2020

Le thème proposé étant celui de « langue(s) », Michel a d’abord affiché une partie de la pierre de Rosette (reconnue quasi instantanément par Jean-Philippe) de façon à apercevoir les trois langues qui la recouvrent, dont l’une n’a pas de mystère pour Françoise (C.), qui nous avait appris à déchiffrer les hiéroglyphes : il avait décidé de parler traduction, et plus spécifiquement, de quelques-unes des tous premiers versets de la Genèse, toutes de l’hébreu original vers le français, et à cet effet il avait affiché une partie des deux folios de la Bible de Souvigny (qui date du dernier quart du XIIe s.) illustrant ce passage. Il a d’abord cité celle d’André Chouraqui (1987) – plus littérale tu meurs –, puis une version automatiquement chtimisée de celle de Zadoc Kahn (1899) – intitulée « L’Gueule ed’ bois traduite deul’ nig’doul original par les membres deul’ quinquin français chous l’targniole ed’ M. Zadoc Kahn, grand rabbin » –, suivie d’un extrait de la traduction de Fabre d’Olivet – en rendant simultanément ce qu’il dit constituer les trois sens, « l’un propre, l’autre figuré, le troisième hiéroglyphique » (plus tarabiscoté tu meurs) – et enfin sa version favorite, celle de Sébastien Castellion (1555), dans une excellente édition de Bayard avec une préface de Jacques Roubaud, qui rend compte de l’extraordinaire (pour son temps) approche du traducteur visant à produire un texte compréhensible pour tous, et son non moins extraordinaire courage dans son opposition à Calvin, qui est le sujet de Conscience contre violence de Stefan Zweig. On trouvera ici ces extraits (et quelques autres).

Françoise (C.) nous a lu « une lettre de Madame de Sévigné à sa fille », parlant du confinement de tous à Paris par le roi et Mazarin du fait de l’épidémie et qui circulerait beaucoup sur l’internet ces derniers jours. Problème : quand on l’a recherchée dans diverses éditons des lettres de la célèbre marquise en rédigeant ce compte-rendu, il s’avère… qu’elle ne s’y trouve pas. Est-ce pour cela que cette prétendue lettre parle du Menteur de Corneille ? Trop « approprié » pour être vrai, comme nombre de citations courtes ou longues sur l’internet, ce pastiche ne manque ni d’humour ni de réussite médiatique. Tout de même, d’aucuns l’ont aussi identifiée pour ce qu’elle est, en en donnant la source (réelle ou non), et on signale en passant qu’il en existe une version datée du 30 avril 2003.

Sylvie a alors enchaîné sur la langue de serpent, pierre précieuse formée par la fossilisation d’une dent de requin qui avait pour fonction de détecter les poisons dans un breuvage. À ne pas confondre avec la langue de vipère – serpent qui aurait tenu son nom d’un Romain à la langue fourchue, Viperius. Ce dernier a bien existé, mais sa parti­cu­la­rité anatomique et la raison invoquée pour l’émergence de cette expression (et notamment le prénom de celle qu’il courtise, Angelina, étant d’usage récent) semblent produites par un proche de la susdite marquise de Sévigné.

Françoise (P.) a évoqué des expressions utilisant le mot « langue », à l’instar de la langue des signes, la langue de Molière, avoir une langue bien pendue, la langue de bois, la langue des fleurs, la langue du cœur… jusqu’à la langue de pute. Puis elle a mentionné les langues les plus parlées au monde : le chinois, l’espagnol, l’anglais, le hindi, l’arabe… Curieusement, le polonais serait la 15e langue parlée dans le monde, suivie par l’indonésien. Selon un article du Monde de 2018, le français pourrait devenir la langue la plus parlée en Afrique, voire dans le monde selon une autre source. Françoise a terminé en disant que ses langues préférées étaient celle du cœur et celle de la musique. Michel serait curieux de savoir comment, dans ces statistiques, sont définies des langues telles que l’arabe ou le chinois, qui ont de nombreux dialectes. Il en a profité pour citer la source des expressions de son fond d’écran que l’on peut voir en illustration ci-dessus. Françoise (P.) s’est demandée si l’on connaissait l’origine du nom de famille « Lang ». Outre le fait que c’était d’apparence un nom provenant d’Europe centrale, nul n’a su y répondre. En écrivant ce compte-rendu, on a trouvé sur le site de généalogie Geneanet qu’il proviendrait « d’Allemagne ou d’Alsace-Lorraine, ce nom est un sobriquet désignant un homme grand (lang = long) ».

Enfin, Jean-Philippe, curieux de savoir quand, historiquement, s’était posée pour la première fois la question de l’origine des langues, a trouvé une controverse extraordinaire au tout début du IIe livre d’Hérodote, écrit au Ve s. avant J.-C. : celle où le pharaon Psam­mi­tichus voulait démontrer expérimentalement que les Égyptiens étaient le premier peuple et non pas les Phrygiens comme ils le reven­di­quaient, en remontant à l’origine des langues parlées : isoler deux enfants depuis leur naissance de toute personne parlante, et de voir quel serait le premier mot qu’ils prononceraient. Ce fut un mot phrygien… Jean-Philippe a ensuite fait un rapprochement (osé, dirions-nous) entre cette méthode et une théorie de Noam Chomsky – qu’il a lue dans L’instinct du langage de Steven Pinker –, selon lequel la langue n’est pas une construction culturelle se transmettant de génération en génération, mais que l’être humain est « précâblé » pour le langage – vocabulaire, syntaxe, grammaire (on trouvera ici une critique brève – et cinglante – de cette approche – trouvée lors de la rédaction de ce compte-rendu).

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

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