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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 juillet 2014

Fyestas i alegriyas sefaradis

Classé dans : Actualité, Cuisine, Danse, Judaïsme, Langue, Musique, Photographie, Théâtre — Miklos @ 15:22


Lina Lisa

Cette joyeuse manifestation, organisée par Aki Estamos – Les Amis de la Lettre Sépharade, vient d’avoir lieu à Paris. Au programme, des ateliers de danse, de chant choral, de musique, de théâtre, de langue, de conversation, de cuisine et de culture.

Quelques photos prises sur le vif témoignent de la bonne humeur dans laquelle ont baigné des plus petits au plus grands et comprennent aussi des recettes de délices réalisés sur place.

17 février 2014

Des cabales, des machines applaudissantes, des coteries et de l’actualité littéraire en général

Classé dans : Actualité, Littérature, Société, Théâtre — Miklos @ 2:20


Honoré Daumier : entracte à la Comédie-Française.

Bureau d’esprit. Se réunir à certaines heures, en certain lieu, avec l’intention arrêtée d’avoir ou de faire de l’esprit, dans un local et pour un temps donné, c’est ce qu’on appelle tenir un bureau d’esprit, comme de toute autre mar­chan­dise qu’on mettrait dans le com­merce. L’expression est assu­rément aussi juste que pitto­resque. Des gens qui, soit par une vanité excessive, soit au contraire par défiance de leurs forces, n’aimaient pas à avoir affaire au grand et véritable public qu’ils regardaient, les premiers comme un juge trop grossier, les autres comme un juge trop sévère, ont imaginé de se faire un petit public à leur usage, une coterie qui offre le double avantage, aux uns de pouvoir passer pour un esprit brillant et aux autres de promettre l’indulgence que garantit toute camaraderie (voy. ce mot). Mais pour se dédommager de cette contrainte imposée à l’envie en dedans du cercle convenu, on se montrait impitoyable envers les gens du dehors, et on jetait au rebut tout ce qui n’était pas marqué au timbre de la petite académie. Comme les membres de ces associations s’occupaient de leur affaire avec beaucoup de chaleur, et que les femmes, qui presque toujours en avaient la direction, exerçaient alors mille moyens d’influence, on finissait souvent par surprendre au vrai public la confirmation des arrêts rendus par le docte aréopage, et les réputations les plus importantes ont souvent été à la merci d’autorités fort peu compétentes. À l’époque dont nous parlons, les principaux théâtres de ces tripotages littéraires ont été l’hôtel Rambouillet où régnait Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet ; plus tard les hôtels de Marie-Anne de Mancini et de la duchesse du Maine, de Mme de Tencin, de Mmes Duchâtelet et du Bocage, du Deffant et Geoffrin, et enfin celui de Mmes Necker et Fanny de Beauharnais. Nous renvoyons à chacun des articles biographiques qui concernent ces femmes célèbres, l’indication du rôle que jouait chacune d’elles dans le bureau dont elle était présidente, et de la direction spéciale qu’elle y donnait aux esprits, afin d’avoir un cachet et de faire école.

Il n’y a plus de bureaux d’esprit aujourd’hui, par ces raisons, trop souvent déduites, qui font que nous n’avons plus de salons ; mais la funeste influence des coteries n’en subsiste pas moins en littérature, »et elle s’exerce peut-être plus fatalement que jamais dans la presse périodique où hommes et femmes se sont donné rendez-vous en disant adieu aux salons.

P. Lavergne, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Cabale (théâtre). On désigne également sous ce nom les moyens déployés par un auteur ou un acteur pour faire applaudir ses pièces ou son jeu, parfois aussi pour faire siffler ceux d’un confrère ou d’un camarade, et l’ignoble milice chargée de ce soin. L’origine de la cabale théâtrale est plus ancienne qu’honorable ; elle remonte à l’un des tyrans les plus odieux qui aient pesé sur le genre humain : Néron, le premier, organisa une troupe de cabaleurs qui devaient provoquer et même contraindre les applaudissements lorsqu’il venait se donner en spectacle aux Romains. Plaute et Térence n’avaient point eu besoin d’un tel appui ; ils sollicitaient franchement les témoignages de l’approbation publique (plaudite cives!), et laissaient à leurs ouvrages le soin de les obtenir.

Rien n’indique non plus que les célèbres poètes dramatiques du siècle de Louis XIV aient fait usage d’une pareille ressource ; on sait qu’une cabale de grands seigneurs fut alors formée en faveur de la Phèdre de Pradon contre celle de Racine. Sa tactique fut d’amener à ses frais à la première un grand nombre de spectateurs, et de louer beaucoup de loges à la seconde pour les laisser vides pendant plusieurs représentations. Ce genre de cabale n’est pas à la portée de tout le monde, et l’on n’en pourrait pas citer beaucoup d’exemples.

C’est vers le milieu du siècle dernier que la cabale applaudissante et sifflante prit pied dans nos spectacles. Un certain chevalier de La Morlière, auteur de quelques mauvais romans, en fut le chef au Théâtre-Français ; redouté des écrivains dramatiques, il leur imposa des tributs, auxquels Voltaire lui – même dut parfois se soumettre. Néanmoins comme le public n’avait pas encore perdu l’habitude d’exprimer lui-même sa satisfaction ou son mécontentement, la petite armée du chevalier pouvait rarement décider seule une chute ou un succès : il lui fallait se borner à rendre l’une plus prononcée ou l’antre plus éclatante.

Aujourd’hui la cabale a perfectionné ses moyens et accru outre mesure le nombre de ses troupes (voy. Claqueurs) : aussi marche-t-elle dans tous nos théâtres le front levé. Chaque directeur, chaque auteur, chaque acteur a la sienne ; ce que l’on qualifiait jadis de honteuse manœuvre n’est plus qu’une utile précaution. On rirait à présent de l’ingénuité de ce couplet d’une pièce jouée il y a une trentaine d’années:

Loin cette ressource banale !
Un auteur qui sait s’estimer
Peut bien souffrir d’une cabale,
Mais ne doit jamais en former.
Si le parterre l’encourage,
Son talent seul en a l’hommage ;
Et le mérite de l’ouvrage
Est la cabale de l’auteur.

L’honnêteté consiste maintenant à n’employer la cabale que pour s’assurer une réussite, en s’abstenant d’en faire une arme offensive contre ses émules ; et cette honnêteté-là n’est pas encore une vertu des plus vulgaires.

Quelques bonnes gens, qui ignorent que les cabaleurs amis forment toujours la majorité du parterre à une première représentation de quelque importance, font encore quelquefois entendre le cri de à bas la cabale ! à la porte la cabale ! Heureusement la cabale ne prend pas la chose au sérieux ; »car s’il y avait conflit, il lui serait facile de mettre elle-même à la porte le public, ou du moins le public payant. Il faut lui savoir gré de sa modération.

M. Ourry, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Camaraderie littéraire. Quand M. H. de Latouche s’avisa de lancer sous ce titre un manifeste auquel la Revue de Paris servit de héraut, une protestation privée contre l’abus et le ridicule d’un charlatanisme devenu trivial, l’à propos de sa critique suffit à consacrer une expression jusque là inusitée dans le sens qu’il y attacha. Mais cette alliance de mots, pour être un néologisme, ne s’appliquait pas moins à une chose aussi vieille que le monde. Lucien décoche quelque part une de ses vertes épigrammes à ces vendeurs de complaisances réciproques fort à la mode de son temps, et Martial n’épargne pas les Maevius et les Bavius, effleurés par Virgile et trop ménagés par la fine raillerie d’Horace.

Le proverbe thérapeutique Passe-moi la casse et je te passerai le séné[La casse et le séné sont deux purgatifs, mentionnés avec la rhubarbe (elle aussi agissant ainsi…) dans Le Médecin malgré lui. L’expression signifie « Donnant donnant ».], est applicable à presque toutes les conditions et à tous les états ; mais nous le voyons justifié d’une manière incroyable dans l’histoire de la république des lettres, surtout à certaines époques plus rapprochées de la nôtre. Il n’est personne qui n’ait ouï médire à juste titre de ces réunions soi-disant littéraires de l’hôtel Rambouillet, devenu si fameux par la morgue et le pédantisme de ses familiers, par leur esprit exclusif, leurs proscriptions, leur argot, et surtout par l’inconcevable exagération de leurs apologies et de leurs ovations. Combien d’astres sont restés sur l’horizon de cette pléiade de beaux esprits, organisée en cour suprême et qui prétendait de bonne foi imposer ses burlesques arrêts au goût à venir sur la foi des dupes contemporaines ?

De nos jours la camaraderie littéraire a reçu d’immenses développements ; mais il est digne de remarque que ces coalitions transitoires d’intérêts opposés, ces parades d’amitiés mielleuses et emphatiques entre des puissances rivales, ont presque toujours pour résultat infaillible quelque réaction violente et contradictoire. Fatigués de leurs encensements mutuels et ne pouvant plus se regarder sans rire, les acteurs de ces comédies, dès qu’ils ont touché le prix banal réservé à leur fraternité de coulisses, se dédommagent des secrets ennuis de leur rôle par l’aigreur des récriminations publiques et la franche manifestation de leurs antipathies ; une inimitié déclarée succède à ces flagorneries de commande et les choses se passent à peu près comme dans la scène de Molière entre Vadius et Trissotin. Oh ! les bons camarades ! Ce mot pourtant, qui peint à l’esprit de riantes et affectueuses idées, qui rappelle de touchants souvenirs de la jeunesse, »cadrerait si bien avec l’intimité noble et généreuse dont il serait consolant de voir les littérateurs donner l’exemple. Voy. Coteries.

V. de Moléon, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Claqueurs. Nous avons dit à l’article Cabale de théâtre (voy.) que Néron, auteur et acteur, s’assura le premier le honteux appui de ces machines applaudissantes. C’est sans doute ce qui leur a fait donner de nos jours, avec le sobriquet de chevaliers du lustre, celui de Romains. On a vu que ce nouveau genre d’industrie commença à s’exercer chez nous dans le dernier siècle ; aujourd’hui c’est une lèpre attachée à tous nos théâtres, et qui, si l’on n’y porte remède, finira par entraîner leur ruine. On sait, en effet, que le public véritable n’applaudit plus, afin de ne pas être confondu avec les gens chargés de cet emploi ; qu’il ne siffle guère davantage pour ne pas s’exposer à leurs fureurs stipendiées. Qu’en résulte-t-il ? Qu’aux premières représentations l’opinion publique ne peut se faire jour, que tout réussit en apparence, et que les spectateurs payants ne protestent que par leur absence contre ces prétendus succès.

Le métier de claqueurs, ou du moins de chef des claqueurs, est devenu aujourd’hui une ressource des plus productives. Dans une petite pièce jouée en 1783, La Harpe faisait dire à un M. Claque, représentant de cette honnête corporation :

Et je gagne en bravos mes vingt écus par mois.

Nos MM. Claque actuels souriraient de dédain à cet aveu ; il en est tel d’entre eux qui, avec la rétribution des directeurs, des auteurs, des acteurs et actrices, la vente d’une partie des billets gratis et autres profits de son commerce, s’est acquis une fortune en quelques années et en se retirant a vendu fort cher sa clientèle. Il est vrai que l’art a fait dans ce genre de grands progrès. Au principal corps d’année, toujours composé de bruyants claqueurs, un chef habile a soin d’adjoindre un détachement de pleureurs et un autre de rieurs. Ces dernières fonctions surtout exigent beaucoup de talent et de naturel.

Il est d’usage que, pour faciliter son travail du soir, le claqueur en chef ait assisté le matin à la répétition générale : il y prend note des passages qui devront faire éclater les applaudissements, les sanglots ou le rire. Des gestes convenus transmettront à ses troupes le signal de ces diverses manœuvres. Il est de règle aussi que, par une entrée particulière, les claqueurs soient introduits dans la salle avant les autres spectateurs, afin de choisir leurs positions et de préparer leur ordre de bataille. Ceci est le secret de la comédie, comme du vaudeville, du mélodrame, etc., etc.

Devant éprouver presque journellement cet accès d’enthousiasme qui lui fait demander l’auteur à grands cris, le claqueur doit être pourvu de poumons aussi robustes que ses mains ; cependant, en cas d’enrouement, un redoublement d’activité de ces derniers et un trépignement frénétique de pieds à la chute du rideau peuvent suppléer à son silence obligé.

Plusieurs fois des écrivains dramatiques, des directeurs de spectacle, ont témoigné l’intention de renoncer aux applaudissements achetés ; »mais les premiers ont vu le corps des claqueurs fortement constitués triompher de leurs efforts isolés ; et, il faut le dire, aucun des seconds n’a eu le courage difficile d’attacher franchement le grelot.

M. Ourry, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Coterie, mot français très ancien et qui signifiait société, compagnie. Quant à son étymologie, on le dérive du mot latin quot, combien.

Au XIIIe ou XIVe siècle, lorsque les petits marchands voulaient faire quelque entreprise commerciale, ils formaient une coterie, c’est-à-dire une association partielle, car de tous temps les associations furent la meilleure ressource des petits. Chacun apportait sa quote-part d’argent ou de marchandises, et chacun devait de même recueillir sa quote-part du succès ou du bénéfice.

Lorsqu’il y eut un certain nombre d’amateurs de la gaîté, c’est-à-dire dans les intervalles entre les guerres civiles (car il n’y a pas de joie là où parents sont contre parents et amis contre amis), il se forma des coteries de plaisir : celles-là se sont maintenues et multipliées. On y statua qu’on se verrait familièrement pour se livrer à des exercices bachiques ou gastronomiques, qu’il y aurait des jours d’assemblée, de grands festins si c’était entre personnes riches, et des pics-nics (voy.Expression empruntée de l’anglais où elle est formée de pick, choisir, et nick, instant précis, et signifie choix judicieux où tout se rencontre bien. On se sert aussi en français de cette locution pour désigner un repas où chacun paie son écot, ou bien auquel chacun contribue en fournissant un des plats.) si c’était entre personnes mixtes.

Enfin, lorsque l’on eut une littérature, il y eut des coteries littéraires ou plutôt de beaux-esprits, car les beaux-esprits ne sont pas toujours littéraires. Telle fut la société de l’hôtel de Rambouillet, qui fit la guerre à Racine, à Corneille, à Molière. Alors apparurent diverses associations d’envieux, d’esprits de travers qui se coalisèrent contre quelques hommes de génie isolés, pour les empêcher d’être connus ou d’avoir des succès [voy. Camaraderie et Cabale). De bonne heure il y eut des gens qui se dirent entre eux : « Nul n’aura de l’esprit hors nous et nos amis. » La religion même fut dénaturée par des coteries d’hypocrites, de bigots, d’hommes à bénéfices, qui, exploitant les préjugés et les esprits crédules, abusaient du besoin de croire et faussaient les sublimes vérités du christianisme.

Les coteries, hélas ! c’est presque l’histoire du monde ; tous les partis n’ont-ils pas été des coteries dans leurs commencements? Mais, à proprement parler, il n’y a eu que ces trois espèces de coteries permanentes : celle ou chacun apporte sa quote-part de fonds ; la seconde, où chacun apporte sa quote-part de gaîté, et la dernière, où chacun apporte sa quote-part d’esprit vrai ou d’esprit prétendu, de bons ou de méchants mots de prose, de vers, et d’écrits qui ne sont ni l’un ni l’autre. Plus les temps se sont avancés, plus le terme de coterie est tombé en défaveur, parce que les coteries commerciales ont été réglées par les lois, que les coteries de plaisir ont ébranlé les mœurs, et que les coteries d’esprit ont produit la discorde et le ridicule ; et cependant toutes les coteries possibles sont encore fort innocentes, comparées aux coteries politiques. Mais tous les partis ont l’habitude de qualifier de ce nom les réunions de leurs adversaires, et ils se le sont constamment renvoyé les uns aux autres.

Les coteries qui se forment contre le talent ou le mérite, celles qui se forment entre les intérêts de quelques hommes contre les intérêts de tous, sont méprisables et odieuses. »Malheureusement elles n’en sont pas plus rares, et il ne faudrait pas aller bien loin pour en trouver des exemples.

Pierre-Marie-Michel Lepeintre-Desroches, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Public, un des mots les plus usités de notre langue, et l’un des plus difficiles à définir. Qu’est-ce que le public ? l’universalité des citoyens ? un choix parmi eux ? les lecteurs de tel journal ? les claqueurs de tel drame ? l’auditoire de tel orateur ? les prôneurs de tel médecin ? les détracteurs de tel artiste? Demanderons-nous avec un moderne combien faut-il de sots pour faire un public ? L’appellerons-nous avec un ancien : Vox Dei ? La voix de Dieu ! Le public ne fut-il pas personnifié par les anciens sous le nom de la Renommée, aussi empressée à tenir pour le mensonge et la calomnie qu’à répandre la vérité ? Tout yeux, tout oreilles, tout langues, que voit-il ? qu’entend-il ? que dit-il ? Si l’on écoute, mille bruits incohérents s’élèvent. Devant un fait quelconque, le public dit blanc, le public dit noir ; il nie, il affirme ; il blâme, il approuve. Demandez un avis au philosophe, il vous conseillera de mépriser le public, et vous le surprendrez bientôt après gueusant des voix et mendiant des admirateurs !

Si vous vous mêlez à la foule, si vous passez d’un groupe à l’autre, vous ne tarderez pas à reconnaître .que le public se fractionne en publics d’opinions diverses, et que ces publics n’en font pourtant qu’un. Grâce au jeu des passions humaines, le monde est le plus étrange des spectacles. Pêle-mêle de prétentions audacieuses et d’acquiescements faciles, il a des enthousiasmes ridicules et des mépris immérités ; théâtre d’une lutte éternelle entre les vanités, il est l’une des plus frappantes images du beau absolu, si le beau n’est, comme on l’a dit, que la variété dans l’unité. Quelle variété piquante, en effet, que ces publics de toute nature, de tout étage, de toute dimension ! public de l’antichambre et public de la rue ; public du parlement et public des tavernes ; public qui caresse et rampe ; public qui a sa cour et ses flatteurs ; public ingrat et trompé, défiant et crédule, despote et victime ; public qui a tout ce qui est dans son élément (l’homme), une raison qui commande et des passions qui la font obéir, raison souveraine, quelque peu ressemblante aux rois constitutionnels dont la volonté plie au gré des Chambres: elle aussi règne et ne gouverne pas.

Que si nous consultions l’histoire, nous verrions le public naître et grandir avec la civilisation, partout présenter un fonds semblable, partout recevoir des empreintes diverses dans les divers climats, partout avoir entre les traits qui le différencient un trait spécial, l’aptitude à être dupe. De là ses travers, son inconstance, ses caprices, sa faiblesse, ses antipathies, ses adorations ; de là ses croyances aveugles et ses émancipations réactionnaires, ses respects absurdes et ses émotions fécondes en ruines ; de là et son abjection dans le servilisme, et ses transports dans le triomphe, et les directions étranges qu’il subit ; de là enfin l’inconséquence de ses révolutions, qui tendent à le mettre en possession de la vérité et qui le montrent sans cesse dans de nouvelles phases de l’erreur. Curieuse comédie, que le spectacle incessant donné par le public ! car toujours il est en scène, et, s’il en faut croire Oxenstiern, « les hasards composent la pièce, la fortune distribue les rôles, les théologiens gouvernent les machines et les sages sont les spectateurs ; les riches occupent les loges, les puissants l’amphithéâtre, et le parterre est pour les malheureux ; les femmes portent les rafraîchissements à l’entour, et les disgraciés de la fortune mouchent les chandelles ; les folies composent le concert, et le temps tire le rideau ; la pièce a pour titre : Mundus vult decipi: decipiatur[« Le monde veut être trompé, qu’il le soit donc. » Attribué à Pétrone.] ! » En sera-t-il toujours ainsi? Nous ne le croyons point. Non, certains rôles ne seront pas toujours l’objet de la brigue-,des pygmées ne tiendront pas toujours la place de géants ; les coulisses ne recèleront pas toujours d’odieux secrets ; le public ne sera pas toujours ce docile automate dont le charlatanisme tire en tous sens les molles ficelles. Telle est l’espérance, telle est la foi des sages, qui, dès à présent, se rangent parmi le peuple de cette épigramme :

Ce monde-ci n’est qu’une œuvre comique
Où chacun fait ses rôles différents.
Là, sur la scène, en habit dramatique,
Brillant prélats, ministres, conquérants.
Pour nous, vil peuple, assis aux derniers rangs,
Troupe futile et des grands rebutée,
Par nous d’en-bas la pièce est écoutée ;
Mais nous payons, utiles spectateurs,
»Et, quand la farce est mal représentée,
Pour notre argent nous sifflons les acteurs.

(J.-B. Rousseau.)

J. Travers (à Caen), in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

1 février 2014

Le parfait petit ramoneur

Classé dans : Actualité, Littérature, Théâtre — Miklos @ 20:42


Maurin de Pompigny : Le Ramoneur prince et le Prince ramoneur, comédie proverbe en un acte, en prose, représentée pour la première fois à Paris, sur le Théâtre des Variétés Amusantes, le 22 décembre 1784.

On nous informe qu’à partir du premier janvier 2015, il ne sera plus permis de faire des feux de bois à Paris, même d’agrément. Ce n’est pas tant le danger d’incendie qui est la cause de l’inter­diction – comme on peut le voir ci-contre, les cheminées à l’épreuve de ces accidents existent au moins depuis 1759 –, mais pour réduire la pollu­tion de l’air. Cet arrêté ne me dérange pas parti­cu­liè­rement : l’une de mes deux cheminées me sert occa­sion­nel­lement à brûler mes reçus de carte bleue, tandis que l’autre sert à évacuer la fumée de ma chaudière à gaz. Je les fais donc régu­liè­rement ramoner, ce qui n’est pas une mince affaire, le conduit de la seconde étant d’un accès parti­cu­liè­rement complexe qui non seulement ne permet pas au Père Noël de l’utiliser (cela ne me dérange pas particu­liè­rement) mais nécessite du Savoyard de service des capacités acrobatiques certaines.

L’entreprise que j’avais trouvée ne possédant pas ces qualités, et leur intervention ayant été particulièrement hasardeuse – tout s’était déglingué et c’est par miracle qu’ils sont arrivés à remettre péniblement tout en l’état –, j’en ai changé à l’aveugle, il y a quelques années : j’ai appelé un numéro sur une modeste publicité trouvée dans ma boîte à lettres. Eh bien, c’est le jackpot : comme j’ai pu encore m’en rendre compte hier, ils sont : particulièrement aimables, efficaces et consciencieux, et méticuleusement propres : la prépa­ration du site (pour éviter qu’il ne se salisse), le ramonage du conduit et de la tuyauterie attenante, le nettoyage après coup (c’en était même plus propre qu’avant leur intervention). Et s’ils ont augmenté leur tarif – lui-même près de la moitié de celui indiqué sur une publicité d’une entreprise concurrente – de deux euros depuis 2012, ce n’est qu’à cause du changement de la t.v.a… Quant au déplacement, il est gratuit.

Comment alors ne pas vous les recommander ? Vous avez bien une petite cheminée quelque part chez vous ? Si oui, l’entreprise (fami­liale) en question est R.F. Ramonage ; appelez-les au 01 69 68 07 76. Bon, ils ne sont ni petits ni Savoyards, mais ils ne feront certainement pas fortune sur votre dos et vous serez ravis de leur prestation !


Louis-Edmond Duranty (1833-1880) : « La Fortune du ramoneur »,
in Théâtre de marionnettes du jardin des Tuileries, 1864.
Cliquez pour agrandir.

12 janvier 2014

Coïncidence, ou, Mais où sont les pizzas d’antan ?

Classé dans : Cinéma, vidéo, Histoire, Lieux, Littérature, Théâtre — Miklos @ 12:21


Hurtaut et Magny, Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs. Paris, 1779.
Henri de Bourbon, duc de Verneuil, évêque de Metz et abbé de Saint Germain-des-Prés, jouissait, en cette dernière qualité, d’une juridiction, comme épiscopale, dans toute l’étendue de ce faubourg.

J’avais découvert ce petit restaurant italien de quartier par hasard. Enfin, d’italien, c’était surtout sa carte ; le patron, lui, était un Juif pied noir qui, auparavant, avait enseigné la philosophie et avait de la conversation et un sacré caractère. Le plus souvent campé derrière le comptoir à l’entrée ou parfois assis à une table pour tenir compagnie à un habitué – le service étant assuré par sa femme ou du personnel, selon l’heure (il ne mettait la main à la pâte que lorsqu’il y avait un problème, et on l’entendait alors râler) –, il aimait surtout bavarder avec bagout et débattre de tout rien que pour le plaisir d’argumenter.

La salle était étroite et profonde, séparée du bar à l’entrée par un mur à colombages vidé de son hourdage et bordée de murs à gros moellons décorés de vieilles gravures. Les tables recouvertes d’une nappe propre et d’une serviette en tissu soigneusement disposée étaient suffisamment espacées pour permettre d’y manger au calme, seul ou en compagnie.

Diabolo, le chat du patron qui le traitait parfois aussi brutalement qu’un chien, se promenait mélancolique entre les tables, du moins quand il lui arrivait de sortir de la cave où il était enfermé pendant le service. Bel indifférent, il ne se laissait que rarement caresser. Il arriva tout de même un jour qu’il grimpe, je ne sais trop comment, sur mes genoux sans que je ne l’y encourage pour se mettre à lécher mon t-shirt sur lequel se trouvait dessiné un chat de Kliban

Je commençai à y venir avec des collègues, puis avec des amis. J’y appréciais l’atmosphère, et quant à la carte, c’étaient les pizzas que je préférais, surtout du fait de leur pâte élastique, ni trop épaisse ni trop fine. Il y avait aussi de la mozzarella panée au coulis de tomates qui, après un premier abord croustillant, fondait délicieusement sur la langue. Le fondant au chocolat était l’un de mes desserts préférés, mais c’était avant que je découvre celui de Dame Tartine.

J’étais devenu un habitué, toutefois pas aussi habitué que Guy O. qui avait dû voir l’ouverture du restaurant quelque trente ans plus tôt. Il y venait chaque soir souvent seul, avait sa table, sa bouteille de vin et semblait faire partie du décor. Quand le hasard m’a fait engager la conversation avec lui – il était le seul autre client ce soir-là et j’étais allé saluer le patron assis à sa table –, je me suis aperçu que, sous un côté discret voire effacé c’était un homme d’opinions et de culture fort intéressant.

Le temps passant, je connaissais les serveurs qui s’y succédaient et échangeais quelques mots avec eux. Certains suscitaient ma curiosité plus que d’autres, et c’est ainsi que j’appris que Sylvian faisait en parallèle à son travail des études de théâtre au Centre de danse du Marais situé à proximité. Je connaissais bien la grande cour de l’ancienne auberge de l’aigle d’or sur laquelle donnaient les grandes fenêtres par lesquelles on apercevait les silhouettes des élèves s’échauffant seuls à la barre ou dansant en groupe valses, tangos ou pasodobles, leurs musiques se mélangeant toutes à mes oreilles : j’y fréquentais un restaurant tex-mex qui en occupait une autre aile et dont j’appréciais beaucoup les plats et surtout l’atmosphère. C’était avant qu’il ne change de gérant et perde pour moi de son intérêt.

Mais je ne savais pas qu’on y pouvait y apprendre le théâtre. Par pure curiosité, je demande donc à Sylvian qui l’enseigne, et voilà qu’il me répond : « Jacqueline Duc ». Si je savais que c’était une actrice (à ne pas confondre avec Hélène Duc, autre actrice…), je ne connaissais pas suffisamment bien le monde du théâtre dont je fréquentais les salles en amateur pour en savoir plus : mais c’était pour toute autre raison que son nom m’était familier : j’avais connu ses parents.

Ils habitaient au 20 rue de Verneuil dans le même immeuble où ma mère avait vécu, depuis son arrivée à Paris adolescente et jusqu’à son mariage avec mon père, chez les Delacour auxquels son oncle l’avait confiée. J’ai parlé ailleurs de cet appartement hors du temps que j’ai tant aimé ; j’y avais habité avec ma mère quand j’étais enfant à notre retour en France en attente de l’appartement rue Vineuse, et l’ai fréquenté ensuite très régulièrement jusqu’au décès du dernier de ses occupants en 1966. Les Duc habitaient deux ou trois étages plus bas, et il me semble voir encore la moustache très british de Monsieur Duc. Jacqueline, elle, je ne l’y avais jamais vue, elle avait quitté la maison de ses parents depuis longtemps, elle était alors dans la force de l’âge.

Maman m’avait raconté comment il lui arrivait de se cacher chez les Duc lorsqu’on craignait une descente de la police pendant l’Occupation, avant qu’elle ne passe en zone libre. Elle portait alors l’étoile jaune, et « on » devait savoir qu’elle habitait chez les Delacour. D’ailleurs, lors d’une de ces descentes, un des policiers aurait intimé à Madame Delacour de lui révéler où se trouvait ma mère faute de quoi elle risquait sa propre vie, à quoi elle aurait répondu « On ne meurt qu’une fois. ». Maman passait alors la nuit chez les Duc. Le soir, avant de se coucher, elle devait caresser leur chat, faute de quoi il la griffait lorsqu’elle se levait le lendemain matin.

Bien des années après, lorsque j’ai voulu faire réaccorder mon piano – un Érard 1864 que je tenais des Delacour et qui avait donc « vécu » rue de Verneuil – , mes collègues de l’Ircam m’en recommandent un. Son adresse ? 20 rue de Verneuil. Il s’avère – je viens de le découvrir – qu’Adrien Proust, père de Marcel, « habite en compagnie de sa mère, “madame veuve Proust”, 20 rue de Verneuil » (sourceDaniel Panzac, Le docteur Adrien Proust, père méconnu, précurseur oublié. L’Harmattan, 2003.) un siècle avant que je n’y arrive pour la première fois. Mais ce sont des hasards plutôt que des coïncidences.

Un soir que je dîne dans ce restaurant, Sylvian y arrive en compagnie d’autres élèves de son cours et d’une dame à laquelle il me présente : c’est Jacqueline Duc. Je l’avais déjà vue  ici auparavant avec ses élèves, mais ne savais évidemment pas de qui il s’agissait. L’émotion est vive des deux côtés ; si j’avais connu ses parents et entendu parler de son chat, elle avait connu ma mère.

Le groupe s’assied à une grande table au fond, et j’aperçois Jacqueline qui leur parle à voix basse en lançant des regards vers ma table : elle devait leur raconter cette curieuse histoire.

Les fois suivantes où nous nous sommes croisés ici, nous nous saluions avec grand plaisir. Jacqueline Duc a disparu en 2001 si discrètement que Wikipedia n’en sait toujours rien. Sylvian enseigne le théâtre dans un conservatoire d’art dramatique. Le restaurant, que j’avais cessé de fréquenter, a fermé avec le départ à la retraite de son patron ; lui a brièvement succédé un restaurant brésilien, et maintenant on y trouve un « lounge à l’esprit différent dont le petit patio chic et les tapas françaises qu’il fallait oser en séduiront plus d’un(e) ». Je doute que ce soit mon cas. Guy O. se fournit dorénavant chez un traiteur.

18 décembre 2013

L’homme sans gravité, ou, L’enfant qui ne voulait pas grandir

Classé dans : Actualité, Danse, Littérature, Musique, Théâtre — Miklos @ 3:14


Peter Pan faisant face à Capitaine Crochet
(ill. de F. D. Bedford pour l’édition de 1912 de Peter and Wendy).

“I’m youth, I’m joy,” Peter answered at a venture, “I’m a little bird that has broken out of the egg.” — J. M. Barrie, Peter and Wendy, New York, 1912.

C’est à la MC93 de Bobigny que j’ai découvert Bob Wilson : tout d’abord avec Alcestis en 1986, que j’avais perçu comme une sorte d’opéra silencieux et immobile composé de tableaux quasiment figés dont l’imagerie hiératique et saisissante allait droit au subconscient ; puis, en 1992, avec le fascinant Einstein On The Beach de Philip Glass – dont j’avais entendu un bref extrait sur Radio Classique en 1983 (aux tous débuts de la station), mais qui avait suffi pour me ravir et me faire acheter le coffret de 33T pour écouter l’œuvre dans son intégralité bien avant de la voir ainsi mise en scène.

En 1993, ce sera Orlando à l’Odéon avec Isabelle Huppert – et là je dois avouer que j’avais lutté sans réel succès contre l’ennui et la somnolence. Et puis je m’en étais graduellement désintéressé. Il y a bien eu The Old Woman le mois dernier au Théâtre de la Ville, mais le texte, incompréhensible et répétitif, pesait trop sur l’ensemble qui ne manquait pourtant pas de beauté et d’humour.

J’en étais resté avec le sentiment que Bob Wilson était un metteur en scène de l’immobile hyper­es­thétique – tant dans l’imagerie (frappante) que dans la musique l’accompagnant (souvent minimaliste) –, des couleurs primaires et des lignes simples (décors, parcours des acteurs sur scène…).

Le Peter Pan qu’il nous a été donné de voir au Théâtre de la Ville – dans le cadre du très riche Portrait Robert Wilson du Festival d’automne à Paris – casse ces schémas : léger, vif, drôle et parfois burlesque, magique et enchanteur, c’est une féerie tourbillonnante, un spectacle total représenté par une vingtaine d’acteurs-chanteurs-danseurs épatants, qui sert à merveille la dramaturgie à rebon­dis­sements et la musique lyrico-pop-gospel enlevée de CocoRosie – les sœurs Sierra et Bianca Casady – qui n’a rien de minimaliste, et qui est exécutée à perfection par le Berliner Ensemble.

J’ai été surpris de penser d’abord à la commedia dell’arte puis – d’évidence ! – à Omar Porras, que ce soit dans le tragique (La Visite de la vieille dame de Dürrenmatt) ou le fantastico-burlesque (L’Histoire du soldat de Stravinsky et Ramuz) : décors, costumes et masques, attitudes corporelles des acteurs, exubérance du mouvement sur scène… Si l’on retrouve la palette des couleurs primaires chère à Wilson dans l’éclairage (superbe), tout s’est enrichi sans commune mesure avec ce qu’il m’avait été donné de voir.

Mais l’immobilisme, qui ne caractérise plus la mise en scène, n’est pas absent, il est au cœur même de l’œuvre : c’est celui de Peter Pan lui-même, figé qu’il est dans l’enfance dont il ne veut pas sortir bien qu’il soit devenu, physiquement, un jeune adulte : c’est le type – voire l’archétype – du Puer Æternus dont Marie-Louise von Franz parle dans son ouvrage éponyme et dans une conférence disponible en français en ligne, adolescent aérien (le Petit prince de Saint-Exupéry et Icare en sont encore deux exemples qu’analyse von Franz dans son livre) et enchanteur, vivant dans un éternel présent hors des contraintes physiques et des attaches affectives, incapable d’aimer tout autre que sa mère forcément idéalisée. Ici, elle est perdue pour Peter Pan – il déteste donc toutes les mères –, qui ne peut se résoudre à suivre Wendy qu’il « aime » et à reprendre pied avec elle dans la vraie vie, celle de l’adulte et puis celle du couple. Plutôt mourir : ne chante-t-il pas d’ailleurs, avec les autres enfants du Pays des garçons perdus, « To die will be an awfully big adventure » (phrase qui se trouve dans le roman de James Matthew Barrie) ? Bob Wilson met d’ailleurs en scène au début et à la fin de la pièce un enfant, un vrai, dont la courte mais excellente performance scénique et vocale marque bien cet univers idéal parce que simple et sans engagement de l’éternelle enfance qui semble n’avoir de cesse de fasciner, d’une certaine façon, Bob Wilson lui-même…

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