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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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28 octobre 2013

En deux ou trois mots…

L’encyclopédie de la parole/Joris Lacoste : Suite n° 1 « ABC ».

Au début était le mot. Un magma originel, une foison de mots que pro­noncent vingt-deux personnes debout sur une estrade faisant face à un chef d’orchestre. Ici et là se détache briè­vement une parole ou une bribe de phrase pour retomber aussitôt dans la masse.

Puis ce brouhaha se transforme, se métamorphose, en une série incroyable, sidérante, d’extraits de bandes annonces, de conversations télé­phoniques à une voix, de cours de langue anglaise avec un accent russe, d’une répétition d’orchestre ou d’un accouchement sans douleur : les interprètes, seuls ou en groupe – le plus cocasse étant sans doute ce groupe d’hommes et de femmes qui parlent à l’unisson de la voix de la femme qui accouche… – reproduisent le rythme, le phrasé, l’intonation, l’accent, la musique présents dans les matériaux originaux. Ce faisant, ils lui donnent une dimension très particulière : on les entend, on les écoute autrement, comme on écoute les dialogues appa­remment banals de La Cantatrice Chauve Ionesco ou la mélodie des phrases – non seulement prononcées mais écrites ! – de The Cave de Steve Reich.

Et si vous ne l’avez encore vu en octobre au Centre Pompidou, courrez voir ce spectacle à Montreuil en novembre.

Trisha Brown: For M.G. – Homemade – Newark

J’avais découvert Trisha Brown – et la danse postmoderne en général – en voyant, dans les années 1980, le film documentaire Making Dances: Seven Post-Modern Choreographers de Michael Black­wood (j’en avais précé­demment parlé plus longuement), mais n’avais pu voir que peu de ses choré­graphies. Fort heureusement, le Festival d’Automne à Paris et le Théâtre de la Ville – qui nous donnent souvent l’occasion d’assister à des merveilles de danse contemporaine (bon, il y a des exceptions, mais elles confirment la règle) – nous proposent deux spectacles de la Trisha Brown Dance Company en guise de rétrospective de six de ses créations entre 1966 et 1994. Il faut dire qu’elle a décidé de mettre fin à sa carrière extraordinaire (plus de 90 œuvres à son actif) pour des raisons de santé et fait ses adieux avec ses deux dernières œuvres (datant de 2011) présentées cette année de New York à Lyon.

Dans le premier de ces spectacles, For M.G. (1991) et Newark (1987) sont exécutés par sept danseurs, hommes et femmes, habillés en collants qui leur sont comme une deuxième peau. L’abstraction et la fluidité de leurs mouvements sur une scène nue et sous un jeu de lumières discret mais efficace est tout simplement fascinante. Quant à Homemade (1966), comment ne pas penser à Dance (1979) de Lucinda Childs ? Ces deux grandes œuvres combinent danse et film de cette même danse, d’une façon si semblable et si différente ! Ici, c’est un solo de danseuse qui porte sur son dos le projecteur du film : l’image évoluera sur le mur du fond ou vers la salle en fonction de ses propres mouvements, se déformera, disparaîtra pour réapparaître. Amusant, magique, intelligent. Ces chorégraphies d’une modernité intemporelle n’ont pas pris une ride et, on ose l’imaginer, n’en prendront pas de sitôt.

Et si vous n’avez encore vu son œuvre, le second spectacle se donne cette semaine au Théâtre de la Ville.

Francis Poulenc : La Voix humaine.

On a pu assister au Conservatoire de Paris à la représentation d’un chef-d’œuvre coup-de-poing, La Voix humaine de Francis Poulenc. L’ar­gu­ment : une femme se fait larguer au téléphone. Quoi de plus banal, de nos jours, où le téléphone est l’intermédiaire inévitable dans nos vies, de l’amour à la rupture ? D’abord, la pièce de théâtre de Jean Cocteau que Poulenc a adaptée date de 1930, et si les communications filaires d’alors étaient aléatoires, celles cellulaires d’aujourd’hui le sont souvent aussi dans leur genre. Ensuite, c’est un dialogue dont on n’entend que l’un des correspondants, en l’occurrence la femme, dont la souffrance est loin d’être banale – la souffrance n’est jamais banale pour celui qui souffre – et qui passe par toutes les phases de l’exaltation, de la légèreté et de la tendresse au désespoir le plus profond. Mais tel que le texte est écrit, comment ne pas entendre aussi en creux l’homme, tour à tour doucereux, menteur, manipulateur ?

Cette tragédie est en soi un chef d’œuvre, et la partition qu’a écrite Poulenc est remarquable et particulièrement difficile pour la voix musicalement parlant (le français est, en soi, déjà difficile à chanter !) : « Butterfly et Tosca c’est très facile à côté de ça, j’ai chanté les deux », disait Denise Duval, dont on ne peut oublier l’interprétation extraordinaire qu’elle en avait donnée. C’est elle qui a créé l’œuvre en 1959, il en existe un fameux enregistrement (et un film). Et à ce propos, voyez donc ce qu’elle en dit des années plus tard lors d’une master class (elle avait alors 78 ans, remarquable !).

Ici, c’est Raquel Camarinha, élève au Conservatoire, qui en a donné une fort belle interprétation musicale – timbre, phrasé, intonation, agilité et expressivité – sans apparent effort malgré la grande complexité de l’œuvre. Quant à l’élocution et la prononciation, elles étaient quasiment parfaites, à l’exception de quelques voyelles ici et là qui « sonnaient » étranger. Le jeu corporel (visage, mains, corps…), lui, semblait moins convaincant, voire étrangement inexpressif : après tout, c’est encore une très jeune femme, il lui faudra du temps pour se mettre dans la peau d’une femme probablement plus âgée et expérimentée, autant dans l’amour que dans la souffrance… Au piano, Yoan Hereau, qui a su se jouer, lui aussi, des difficultés de la partition (et parfois aussi de la mise en scène, quand la femme l’enlace tandis qu’il continue imperturbablement à jouer…). La mise en scène d’Aleksi Barrière est simple – aucun mobilier (le lit apparaît brièvement dans une vidéo qu’on aime ou non sur le mur du fond de la scène), deux objets : le téléphone, la boîte de cachets, et innove (ou trahit ?) : on peut se demander si c’est réellement un dialogue déchirant ou un monologue délirant… Quoi qu’il en soit, c’est une tragédie.

Et si vous voulez vous changer les idées et remonter le moral, voyez donc Francis Poulenc et Denise Duval (elle n’est pas la seule à chanter !) dans une performance particulièrement cocasse d’un passage des Mamelles de Tirésias… Les féministes apprécieront.

26 octobre 2013

Life in Hell: petits meurtres entre amis

Classé dans : Actualité, Cuisine, Musique, Théâtre — Miklos @ 0:52


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Jeff et Akbar sont secoués : devant leurs yeux écarquillés, ils voient une femme, accrochée à son téléphone comme une noyée à sa bouée, en train d’être larguée par son mec. Ils entendent tout ce qu’elle dit dans le combiné. Elle fait semblant d’être forte mais elle ingurgite en douce des médocs, et laisse entendre qu’elle a essayé de se tuer la veille tout en n’ayant pas le courage de mourir seule. Le bellâtre – dont ils peuvent deviner le discours en creux de celui de la pauvrette –, doucereux, menteur, lui explique qu’il est obligé de rompre bien malgré lui. Et elle qui le trouve si bon – et même bien plus que Zsa-Zsa Gabor, qui disait « Je n’ai jamais détesté un homme après une rupture au point de lui rendre ses diamants. » –, elle prend tous les torts sur elle et essaie de le rassurer, « Sois tranquille, on ne se suicide pas deux fois de suite… Je ne saurais pas acheter un revolver. »… Évidemment, ça se termine très mal. Applaudissements à tout rompre des centaines de badauds qui contemplent la scène.

Jeff trouve que ces émotions, ça donne faim. Akbar lui propose d’aller au restaurant où Spirou et sa bande des Fab’ Preps l’avaient invité, et où il avait voulu tester une de leurs célèbres pizzas mais s’était vu servir des lasagnes, à peine tièdes, en plus (ce qui avait permis à Akbar de râler in peto tout en faisant contre mauvaise fortune bon cœur devant ses gentils hôtes). Elles étaient malgré tout bonnes, et les pizzas, qu’il pouvait contempler dans les assiettes des autres lui paraissaient fort appétissantes, c’est pourquoi il est disposé à retenter le coup.

Le patron les accueille avec un grand sourire – il reconnaît Akbar – et un accent italo-sicilien particulièrement appuyé. Il leur propose une table dans l’étroite véranda extérieure. Curieux !, dit Jeff, et Akbar n’en pense pas moins.

Ils passent commande. Jeff, ayant découvert et adoré le gelato alla liquirizia en Sicile, se jette sur une bière à la réglisse à laquelle il rajoute la pizza de la maison, aux cèpes. Akbar de son côté précise bien que c’est une pizza qu’il veut réellement, avec une bière blanche s’il vous plaît. Ils auraient bien pris du Lambrusco, ça fait si longtemps…, mais au prix auquel il est affiché ils auraient pu s’offrir ailleurs un Dom Perignon 2000. « C’est sur les boissons qu’ils se font leur blé », constate Jeff. « J’espère que la farine qu’ils en tirent est à la hauteur des épis », murmure Akbar à l’affût.

Dès la commande passée, un nuage de fumée de cigarette les enveloppe et s’insinue dans leurs narines. Ni une ni deux, Akbar, indigné, interpelle un serveur et demande une autre table qu’ils obtiennent rapidement.

Enfin, les pizzas arrivent. Akbar est déçu : rien à redire, pas la moindre critique même en y cherchant bien ; elles sont chaudes, la pâte est élastique, la garniture généreuse et le service sympathique. Bon, Akbar aurait sans doute préféré que la sienne soit un chouia moins cuite, d’à peine quelques secondes, pour la pâte comme l’est celle de Jeff, mais même comme ça, il la trouve tellement meilleure que les pizzas qu’il a mangées ailleurs qu’à Naples qu’il en oublie de ronchonner. Jeff, quant à lui, trouve la sienne même trop généreuse. Le comble !, se dit Akbar.

J’y reviendrai un de ces jours, rajoute-t-il.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

8 août 2013

Comme le Pont Neuf

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Théâtre — Miklos @ 0:24


Le Pont Neuf et la Conciergerie.
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Colombine

De bonne foi, m’aimes-tu ?

Arlequin

Oui assurément je t’aime. Je t’aime comme les filous aiment la bourse. Et toi m’aimes-tu ?

Colombine

Je t’aime comme les vieillards aiment l’argent.

Arlequin

Et moi, je t’aime comme le Pont Neuf aime la Samaritaine.

Colombine

Et moi, comme les Normands aiment les procès.

Arlequin

Et moi, comme les libraires aiment les auteurs qui ne demandent rien.

Colombine

Et moi, comme les femmes qui aiment à paraître belles.

Arlequin

Et moi, comme les médecins aiment la maladie.

Colombine

Et moi, comme les procureurs aiment les grosses lettres.

Arlequin

Et moi, comme les jeunes gens aiment la dépense.

Colombine

Et moi, comme les musiciens aiment à boire.

Arlequin

Et moi, comme le vent aime les girouettes.

Colombine

Et moi, comme les comédiens aiment les grosses assemblées.

Arlequin

Ahalte là. Je ne saurais rien ajouter de plus fort. Comme les comédiens aiment les grosses assemblées ! J’avoue qu’on ne peut pas aimer davantage. À propos d’amour, quand nous marierons-nous, Colombine, reine de tous les pays de mon cœur, douairière de tous les doigts de ma main, perle digne d’être pendue aux oreilles de Gargantua, de Pantagruel et autres grands seigneurs ; quand nous marierons-nous ?

Gherardi, Les intrigues d’Arlequin, comédie. 1721.

«En entrant dans la ville d’Amsterdam, un homme habillé de brun, portant une petite perruque ronde, accourut sauter au cou de père Jean, l’embrassa trois ou quatre fois, et lui dit : « Est-ce bien toi, mon cher père Jean ? Comment te portes-tu ? Et qu’as-tu fait de ma femme ? » À ce mot, père Jean s’écria : « Par la fressure de notre saint père le pape, c’est mon ami Vitulos ; ma foi, je me porte comme le Pont Neuf : pour ta femme, le diable sait où elle est. Le père prieur des grands carmes de Rome me l’a soufflée, comme je te l’avais escroquée. Que le ciel en soit béni ; j’ai éprouvé dans cette occasion la vérité du proverbe, qui dit que nous serons mesurés sur la même mesure dont nous mesures les autres. Mais j’en suis tout consolé. » — « Et moi, je n’en ai jamais été attristé, dit Vitulos : tu m’as défait d’un fardeau qui me pesait terriblement sur les bras. Si tu ne m’avais point enlevé cette sorcière à tous tous les diables, je l’aurais noyée un jour ou l’autre. Vive la communauté en toute chose ! Morbleu, le droit de propriété est un droit inventé par Belzébuth pour faire enrager les hommes. La possession d’un bien tourmente, fatigue, ennuie le possesseur, ou tente, ou fait sort à qui ne le possède pas. »

Henri-Joseph Dulaurens, Le compère Mathieu, ou, Les Bigarrures de l’esprit humain. 1766. »

«Le Parisien aime le Pont-Neuf. Il en parle, loin de son pays, avec une sorte d’orgueil et d’affection. C’est pour lui un point de comparaison avec les monuments du même genre qu’il a occasion de voir. On a construit à Paris, depuis un certain nombre d’années, des ponts d’une ordonnance plus remarquable sous le rapport de l’art ; mais le Pont-Neuf est le seul dont il se plaise à vanter les piles massives et la large voie. C’est, en vérité, un grand et noble ouvrage. Malgré la belle exécution de la corniche établie dans toute la longueur du pont, il a plus de solidité que d’élégance, plus de majesté que de grâce. On voit qu’il est l’œuvre d’une époque où l’homme, récemment initié aux mystères des arts, se séparait à regret des traditions architecturales du moyen âge, dont les ouvrages sont empreints d’un caractère prononcé de force et de durée. La conception du Pont Neuf a de la grandeur ; elle n’a pu être inspirée seulement par l’utilité économique de sa construction. Je suis surpris qu’elle appartienne à Henri III ; il n’y a rien dans la vie de ce prince qui la justifie ; mais il est certain que Henri IV pouvait seul l’accomplir. La pensée du vainqueur d’Ivry, du robuste montagnard béarnais, s’y reconnaît mieux. Sa statue équestre, posée au centre du pont, sur le terre plein, à l’extrémité de l’ancienne Île aux Juifs, semble le dire au peuple. Je ne sais pourquoi on a de tout temps, ainsi que l’indique une façon de parler proverbiale, critiqué comme une inconvenance le choix de cette place pour rendre cet hommage à la mémoire de Henri IV. Nulle part, au contraire, l’image de ce prince n’eût rappelé d’une manière plus éloquente les titres qu’il peut avoir à la reconnaissance du pays.

[…]

Et cependant, quelle que soit la beauté pittoresque de votre terre natale, enfants des montagnes, hommes des vastes et fertiles plaines, ou des côtes maritimes, arrêtez-vous à la première heure du soir sur le Pont Neuf, regardez autour de vous, et dites-moi si le majestueux spectacle qui se déroule sous vos yeux n’égale pas au moins toutes ces pompes de la nature qui ont rempli votre cœur d’enthousiasme et d’amour pour votre pays ?… La beauté de cette scène qui m’a bien souvent saisi d’admiration, est plus facile à sentir qu’à décrire. Je n’oserais pas l’essayer.

Du terre-plein dominé par la statue monumentale de Henri IV, on découvre à l’est et à l’ouest une grande partie du cours de la Seine, dont les eaux paisibles et bienfaisantes apportent la prospérité dans Paris. Elle semble saluer en passant ses rives resplendissantes des miracles des arts, et animées de toute la vie de la civilisation. A l’ouest l’horizon est borné par les collines verdoyantes de Saint-Cloud et de Meudon ; dans cette direction et sur la rive droite les Tuileries et le Louvre étalent leurs masses majestueuses, dont la vue a de la peine à atteindre le prolongement. Le pont des Arts, construction gracieuse et légère, coupe admirablement le premier plan de ce tableau, tandis que le fleuve, chargé d’embarcations de toutes les formes, lui donne l’activité et la vie.

Mais c’est surtout à l’est que la scène, si j’en juge d’après mes propres impressions, a un caractère merveilleux, un ensemble d’accidents qui remplissent l’âme d’une émotion suave et tendre comme un sentiment religieux. Derrière vous c’est Paris dans sa jeunesse et sa virilité, c’est la grande ville, la reine de l’Ile-de-France, parée de tous les ornements de sa royauté ; mais devant vous c’est le vieux Paris, le Paris de Hugues Capet et de Marcel, le prévôt des marchands ; là se déploient sur les monuments d’un autre âge, noircis par le temps, tous les souvenirs de l’histoire nationale. L’île Saint-Louis, qui, sur les plans reculés de la perspective, occupe à peu près le centre du fleuve, est peuplée de hautes constructions, dont l’effet est extraordinaire, à cette heure surtout où la lueur pâle et lointaine des réverbères jette sur elle un jour douteux. Toujours sur cette ligne, mais en inclinant davantage vers la rive gauche du fleuve, on découvre les tours gothiques de Notre-Dame, dont le sommet entouré des vapeurs gazeuses qui se lèvent de Paris semble ainsi se perdre au sein des nuages. De temps en temps une voix solennelle perce l’épaisseur de ce voile sombre et retentit au loin, c’est le son du bourdon, dont la masse énorme fait comme frissonner en s’ébranlant les antiques murailles de l’église. L’île où ce beau monument est situé, c’est la chère Lutèce de Julien ; on lui a laissé le nom de Cité qui rappelle son droit d’aînesse. Il n’y a pas une de ces voies maintenant sombres et tortueuses qui ne rappelle des évènements racontés dans nos vieilles chroniques. Enfin à une distance plus rapprochée, voyez ce qui reste de l’antique palais légué par les rois de France à la justice ; mais il est triste que le voisinage de cette enceinte respectée soit maintenant souillé par une institution odieuseLa prison de la Conciergerie., dont le nom seul outrage la liberté écrite dans nos lois, et fait la honte de la civilisation.

Si vous reportez autour de vous vos regards émerveillés, votre imagination, déjà séduite par le magique effet de ce vaste tableau, va être livrée en même temps à toute la puissance de l’actualité et à celle des vieux souvenirs. À toutes les heures de la journée une foule considérable circule avec peine sur le Pont Neuf, et tandis que les piétons envahissent ses trottoirs, des milliers d’équipages et de voitures industrielles en labourent la voie dans tous les sens. Ce pont, jeté pour ainsi dire au confluent des trois divisions principales de Paris, est comme la grande artère où passent tout le sang, tous les éléments de vie de la ville géante. Quelle immense variété de physionomies, de costumes et de langage ! Vous croiriez être à l’entrée d’un bazar où toutes les nations du monde sont représentées. Et quelle diversité morale ne doit-il pas exister dans ces foules inquiètes qui passent devant vous comme les eaux du fleuve ! Qui peut dire les joies, les misères, les vices, les vertus qui animent ces longues chaînes d’êtres humains, dont les anneaux se succèdent avec une étonnante promptitude !

Mais en conservant son nom, le pont du roi Henri a subi la loi générale des ouvrages de l’homme, et sa physionomie locale, s’il est possible de s’exprimer ainsi, s’est modifiée successivement, et s’est empreinte des couleurs mobiles du progrès social. Les hommes d’un autre temps ne reconnaîtraient plus ce monument ; ils chercheraient vainement la machine hydraulique dont la construction bizarre amusait le Parisien, ou si l’on veut, cette badauderie antique imputée à son caractère enthousiaste et communicatif ; le carillon aux tintements harmonieux, l’horloge sur laquelle se sont réglées tant de montres, la SamaritaineCélèbre fontaine abattue en 1813., tout cela a disparu. Cet attentat à la légitimité des habitudes populaires et à l’effet pittoresque du pont, est l’ouvrage du goût moderne, qui est coupable de profanations bien moins excusables. Que sont devenus ces petits théâtres en plein vent, où s’épanchaient librement la verve d’opposition et la gaîté satirique de nos pères ? Quoi qu’en ait pu dire l’austère Boileau, ce n’étaient pas seulement les laquais assemblés qui formaient le public des joyeuses parades du Pont-Neuf. Le peuple, que dans ce temps le beau monde confondait insolemment avec ses serviteurs, y venait oublier les misères que le grand roi, si bassement loué dans les vers du célèbre critique, versait sur lui à pleines mains. Il venait écouter ces chanteurs, reflet national des anciens ménestrels, qui, dans leurs libres couplets, lui offraient du moins la jouissance de la plainte, sous le gouvernement oppresseur de Mazarin, ou du P. Le Tellier.

Alexandre Barginet, « Le Pont Neuf et l’Île-aux-Juifs », in Paris, ou Le livre des Cent-et-Un, t. 9. Francfort, 1833. »

17 janvier 2013

« Le nu est le costume le plus difficile à porter ! » (Pedro Gailhard)

Classé dans : Danse, Littérature, Musique, Religion, Sculpture, Société, Théâtre — Miklos @ 3:16

Nous assistons en France, depuis quel­ques années, à un mouvement consi­dérable dans le sens de la liberté du nu sur scène, au théâtre comme à l’opéra ou dans la danse. Ce mouvement est d’autant plus fort qu’il est anonyme et spontané. On ne lui connaît pas de chef, pas de meneurs, pas d’organe. Le nu artistique est une formule d’actualité. En voulez-vous, du nu ? On en met partout.

Ces quelques phrases vous paraissent d’actualité ? Eh bien, elles sont tirées (avec une très légère modification) de l’avant-propos d’un ouvrage publié il y a plus de cent ans, celui des docteurs G.-J. Witkowski et L. Nass : Le Nu au Théâtre depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Paris, Daragon, Éditeur. 1909.

Comme quoi, rien de neuf sous le soleil, et les arguments qui y sont présentés sont tout aussi valables aujourd’hui qu’alors. Ils ne concernaient que le nu féminin, mais ce sexisme n’est plus de mise de nos jours.

Voici le texte en question.

Avant-propos

Tout est nu sur la terre, hormis l’hypocrisie. (Alfred de Musset.)

Le nu artistique est une formule d’actualité. En voulez-vous, du nu ? On en met partout. A la table des jeunes fêtards américains qui se font servir sur un plat les faciles professionnelles Yankees ; sur là scène des music-halls, des théâtricules et même des théâtres ; ne parlons que pour mémoire des publications plus ou moins artistiques consacrées au nu,— au nu féminin, s’entend.

Il faut s’en réjouir et s’en plaindre.

S’en réjouir, quand on est en présence d’une manifestation véritablement artistique, car rien n’est plus beau qu’un beau corps, aux lignes harmonieuses, aux formes élégantes, à la plastique impeccable, et c’est une grande joie pour l’artiste que d’admirer cette première merveille du monde : une belle femme. S’en plaindre, quand, sous le prétexte d’art, cette manifestation tourne à l’obscène et qu’elle n’a d’autre but que d’alimenter les mauvaises passions, d’exciter la lubricité de l’homme, de fouetter ses désirs sensuels.

Ce livre sera donc, si on veut, un plaidoyer pour le nu, un réquisitoire contre l’obscène. Nous voulions, en des lignes que nous nous serions efforcés de rendre éloquentes, débuter par un exorde bien frappé : l’avant-propos obligatoire où les auteurs font cracher leur plume en des phrases redondantes et en des périodes cicéroniennes. Mais voici qu’un des meilleurs prosateurs de notre époque, et le plus autorisé, en l’espèce, — nous avons nommé M. Pierre Louÿs, le délicat romancier d’Aphrodite, nous a devancés par un article du Journal qui a eu un grand retentissement. Remettre, après lui, l’ouvrage sur le chantier, nous a paru présomptueux et prétentieux.

Il nous a autorisés à nous effacer devant lui, à substituer sa défense à la nôtre, à la barre du tribunal de l’opinion publique. Nos lecteurs y gagneront, et la cause de l’esthétique, du beau et du vrai n’y perdra point : pouvait-elle être défendue avec plus de talent et de compétence ?

Nous assistons en France, depuis une quinzaine d’années, dit M. Pierre Louÿs, à un mouvement considérable dans le sens de la liberté du nu au théâtre.

Ce mouvement est d’autant plus fort qu’il est anonyme et spontané. On ne lui connaît pas de chef, pas de meneurs, pas d’organe.

En face du parti contraire, qui s’imposait de gros sacrifices pour la propagande de ses théories, les admirateurs du nu n’ont pas fondé de sociétés. Ils ont négligé de grouper leurs initiatives parce qu’individuellement elles ne se manifestaient par aucun effort soutenu. Pas d’orateur, parmi eux, qui s’avisât de haranguer les prosélytes. Pas de parlementaire qui harcelât les ministres pour obtenir leur appui. Pas de Mécène qui vouât sa fortune au succès de la cause. Et pourtant le public s’est converti.

L’opinion favorable ou indifférente à la nudité a pris naissance dans les milieux artistiques ; puis elle est peu à peu devenue populaire et mondaine, c’est-à-dire générale. Aujourd’hui, les sentiments à cet égard ne font plus de doute pour personne, puisque depuis un certain temps on a pu donner à Paris deux mille représentations théâtrales où figuraient des actrices nues, sans provoquer un scandale. Je dis : pas un1.

L’assistance de nos music-halls est chaque soir très variée. Selon les jours ou les saisons, elle comprend Paris, la banlieue, la Province ou l’étranger. Personne n’a protesté. La cause est entendue.

Voici donc une opinion qui s’est répandue d’elle-même et qui a obtenu la majorité sans campagne, avec la seule force du bon sens.

Le public a très vite compris que la question du nu intéressait uniquement la loi religieuse, non la loi civile, et que, d’admirer une femme nue, si peut-être c’était un péché, ce n’était sûrement pas un délit.

Une actrice accepte de jouer sans costume ? C’est affaire entre elle et son confesseur, si elle en a un. Ce n’est pas affaire entre elle et le juge d’instruction.

Aucun article de nos lois n’est applicable dans la circonstance, puisqu’on ne peut soutenir sérieusement qu’une femme nue outrage la pudeur des citoyens qui paient cent sous pour la voir. Le théâtre est un palais fermé. Les gens que la nudité choque sont libres de ne pas entrer. De quoi se plaignent- ils ? On ne leur amène pas la danseuse chez eux. On ne la promène pas par les rues. Personne ne viole leurs regards.

Ainsi les sentiments individuels n’ayant aucun prétexte a se dire blessés, le Parquet ne poursuit pas pour rendre justice à une plainte reconnue fondée. Il poursuit au nom d’un principe, d’après lequel la nudité est un spectacle honteux — principe essentiellement religieux, qui n’est même pas évangélique, mais juif, et qui est descendu en ligne directe de la loi mosaïque dans le droit canon, et du droit canon dans l’interprétation du droit civil.

Il serait assez conforme aux idées modernes qu’on laissât aux confesseurs liberté pleine et entière de sermonner les actrices, et que le tribunal correctionnel se déclarât incompétent en matière de théologie morale. Ajouter à la pénitence la pénalité, c’est vraiment faire beaucoup de zèle.

Mais admettons un instant la théorie du Parquet. Supposons que la pécheresse puisse être poursuivie pour avoir dansé à l’état de nature devant une réunion de personnes même sympathiques à son projet. Pourquoi ne faites-vous pas de descentes de police dans toutes les salles où les femmes se déshabillent en public ? Ce n’est pas par le théâtre que vous devriez commencer votre enquête : c’est par l’école.

Rue Bonaparte, l’État dirige la plus vaste École Supérieure du monde, en quelque faculté que se classent ses rivales. On y enseigne les beaux-arts.

Chacun de nos artistes est obligé de passer par cet établissement. C’est une loi tacite, mais formelle. Les peintres qui désirent rester indépendants se voient refuser tout appui jusqu’à l’heure où ils sont devenus célèbres par leurs propres forces, ce qui n’arrive généralement que lorsqu’ils sont morts à la peine. Ce jour-là, l’État bienveillant les protège en autorisant leurs admirateurs à leur élever des statues, et en achetant pour le Louvre les tableaux qu’il n’a pas daigné prendre au Salon pour les greniers de ses musées berrichons ou limousins. Tout ceci n’étant que trop connu ne demande aucun développement-

Et quand un jeune homme se présente — de force, comme nous venons de le dire — à l’École nationale des beaux-arts, personne ne s’inquiète de savoir si son talent et son destin le poussent à peindre plus tard des natures mortes, comme Chardin, ou de vieux philosophes, comme Rembrandt. On lui fait dessiner des femmes nues.

Ces femmes ne sont pas présentées comme au théâtre, dans une optique spéciale, avec des jeux de lumière qui font de leur corps une apparition presque immatérielle, et en tout cas lointaine, séparée du public par le fossé de l’orchestre, par le bastion de la rampe. On les expose en plein midi, à trois pas des écoliers, et ceux-ci ont ordre de copier toutes les lignes de cette nudité, qu’ailleurs vous déclarez honteuse, spectacle que vous refusez aux hommes de cinquante ans dans l’enceinte d’un théâtre, mais que par contre vous imposez, dans votre salle d’école, à des mineurs.

Supposez que l’un de ces jeunes gens éprouve en toute franchise le sentiment qui vous inspire tant d’intérêt : l’horreur biblique de la nudité. On lui dira aussitôt :

« Vous refusez de peindre des femmes nues, mon petit ami ? Vous pouvez vous en aller. Le Prix de Rome ne sera pas pour vous. Désormais, n’espérez de moi ni commandes, ni bourses, ni croix, ni faveurs. Je vous chasse de l’art officiel. »

Et l’État, qui paie des modèles pour les déshabiller devant ses jeunes élèves, est le même État qui dit aux artistes actuellement poursuivies :

« Vous avez joué Galatée, mademoiselle ? Je vous envoie à Saint-Lazare. Vous êtes jeune, vous aviez, sans doute, comme toutes les jeunes actrices, beaucoup d’ambition ; vous espériez quitter un jour le music-hall pour le petit théâtre, monter de là jusqu’à la grande scène et terminer votre carrière dans un théâtre subventionné. Eh bien, laissez toute espérance. Je vous donne un casier judiciaire qui vous fermera même la porte de l’Odéon. Je vous chasse de l’art officiel. »

Il y a des heures… M. Henry Maret vous a dit cela mieux que personne… il y a des heures où l’on se demanderait volontiers si le recueil de nos coutumes a été formé par des hommes en possession de toutes leurs facultés mentales.

L’incohérence de ces jugements apparaîtra mieux encore si nous comparons leurs motifs.

Ce sont « les intérêts de l’art » qui commandent d’imposer le spectacle du nu rue Bonaparte. Les mêmes intérêts autorisent dans les salles de nos musées le mélange des sujets nus et des sujets habillés, de telle sorte que personne ne peut montrer à son fils un austère Philippe de Champaigne, sans lui présenter en même temps une petite amie de Fragonard, toute nue sur son lit d’amour, la chemise enlevée et les jambes au plafond.

Mais dans les théâtres, qui nous laissent, au contraire, une pleine indépendance de choix (les pères étant parfaitement libres de conduire leurs filles à la Comédie-Française sans les mener à l’Olympia), là, les intérêts de l’art n’autoriseraient plus rien. On ne les voudrait ni pour raison ni pour excuse, et le Conservatoire, soumis à la Direction des Beaux-Arts, serait exclu de l’Art lui-même, puisqu’on lui en dénierait les privilèges.

Or, le Théâtre est bien plus qu’un art : il est le Parnasse tout entier. Le peintre et l’architecte lui apportent leurs décors, le poète son livret, le musicien sa partition, l’acteur son jeu, le chanteur sa voix humaine, l’instrumentiste sa voix surhumaine ; et l’ingénieur lui porte ses machines, le joaillier ses bijoux, l’artisan ses meubles, ses vases, ses costumes ; et le savant est là qui collabore, l’archéologue est là qui conseille, l’historien est appelé, donne son avis, dirige. Un opéra résume l’effort intellectuel de toute une époque2.

« Il ne s’agit pas de l’Opéra, me dit-on, mais d’un music-hall. »

Ayez donc moins de mépris pour les music-halls ; Lohengrin nous a été donné pour la première fois à l’Eden-ThéâtreGrand théâtre qui se trouvait à l’emplacement de l’actuel Théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet. Ensuite, prenez quelque patience. L’Opéra est le but évident du mouvement actuel. Les petites révolutions commencent, comme les grandes, par la base. Les premiers essais de spectacles nus devaient être tentés sur nos moindres scènes ; mais on en fera d’autres, n’en doutez pas. Le mouvement est irrésistible ; il aboutira malgré tout. Auteurs et public sont en majorité d’accord pour unifier l’esthétique du théâtre et celle du musée. Nous verrons jouer à l’état de nature et dans le sentiment le plus grave, sans aucun appel aux sensualités vulgaires, les rôles qui déjà sont « supposés » nus : c’est-à-dire la Vénus de Wagner, les trois Filles du Rhin et beaucoup d’autres rôles chantés, dansés ou mimés dont il est inutile de dresser la liste à l’avance.

C’est alors seulement que le spectacle nu sera digne du théâtre, digne d’être suivi par les spectateurs sérieux. Mais plus on persécutera les premières tentatives, plus on en rabaissera le niveau artistique. Rien n’est plus facile à comprendre.

Les jeunes actrices, en effet, au contraire des jeunes poètes, ne manifestent aucun goût pour la persécution. Leurs corps charmants ne sont pas hantés par des âmes de martyres. Elles sont courageuses devant le public, mais pusillanimes devant le commissaire de police. Elles n’ont pas ce « mépris des lois » que Jean Richepin nous enseignait jadis. Bien des écrivains se vanteraient d’avoir souffert pour l’art à Sainte-Pélagie. Pas une tragédienne ne dira qu’elle a pleuré à Saint-Lazare, fût-ce même pour l’amour du grec.

Donc, si par aventure les poursuites actuelles ne se terminaient pas, comme on le présume, par un acquittement pur et simple, les spectacles nus recommenceraient tout de même après un bref intervalle, parce que le mouvement est désormais trop populaire pour être arrêté —mais, au lieu de s’ennoblir, ils s’aviliraient. Le public réclamerait des artistes : on ne pourrait plus guère lui montrer que des grues, les directeurs se voyant obligés de choisir leurs interprètes parmi les jeunes filles que Saint-Lazare n’intimide plus.

Cette petite déchéance durerait six mois. Puis tout reprendrait comme par le passé.

Il en sera du nu au théâtre comme des corridas que l’on a fini par autoriser, devant le vœu formel des populations. Et encore je me reproche de choisir cet exemple, car toute corrida martyrise une vingtaine de victimes, quinze chevaux et six taureaux, tandis qu’autour de la jeune personne qui joue Galatée sur la scène, je cherche la victime et ne l’entends pas crier.



1 Il n’y a pas eu de scandale, mais le 12 février 1907, M. Bérenger. qui n’était pas un spectateur, adressa la dénonciation suivante au Procureur de la République :

Monsieur le Procureur de la République,

Jusqu’ici les nudités, trop largement admises à notre sens dans les représentations théâtrales, devaient du moins être revêtues d’un maillot. Les petites scènes de l’Alhambra et de l’Olympia les offriraient, parait-il,à l’heure actuelle, au public, sans même cette insuffisante atténuation.

« Sur la scène du Music-Hall de la rue de Malte, une femme complètement nue dit un journal, donne l’illusion du marbre… Une des artistes a consenti à évoquer sans maillot cette statue… »

A l’Olympia, dit une autre feuille, « trois jeunes femmes admirables de formes et complètement nues, recouvertes seulement d’une légère couche d’or apparaissent telles de vivantes statues de métal précieux. »

Notre Société ne se rend pas garante de ces informations ; elle aime même à espérer qu’elles ne sont peut-être que des réclames menteuses, destinées à attirer le public par l’appât d’un spectacle audacieux et sans précédent

Mais vous jugerez sans doute qu’il appartient à la justice, seule gardienne aujourd’hui de la décence et des mœurs au théâtre, de se renseigner à cet égard, et je ne doute pas que, si les faits annoncés sont réels, vous ne les considériez comme bien autrement graves que les écarts de parole jusqu’à présent signalés, et ne les poursuiviez comme constituant le délit d’outrage public à la pudeur.

Veuillez agréer, monsieur le Procureur de la République, l’expression de ma considération la plus distinguée.

Le Président,
P. Bérenger.

Le 3 avril 1908, nouvelle dénonciation qui, cette fois, donna lieu aux poursuites judiciaires, contre certains directeurs de théâtres à côté.

Pudibonderie et incohérence : Mata Hari, la fameuse danseuse hindoue, donna, ces dernières années, des représentations dans les salons et les grands cercles de Paris ; elle exécutait des danses sacrées qui se terminaient par le sacrifice de son voile de chasteté à Siva. «L’artiste restait toute nue, dit l’Intermédiaire, couverte de ses bijoux orientaux. » Son début eut lieu chez la comtesse de T… « devant une cinquantaine de spectateurs ou spectatrices du meilleur monde ». Nous ne sachions pas que ces exhibitions devant des gens du monde —dont plusieurs vraisemblablement font partie de la ligue bérengère — aient été poursuivies, tandis que Sarah Brown, le modèle qui posa la figure principale de la Mort de Sardanapale de M. Rochegrosse, eut quinze jours de prison pour outrages aux bonnes mœurs : nous savions que la balance de la justice avait deux plateaux, mais non deux poids.

(Note des auteurs.)

2 M. Gailhard, ex-directeur de l’Opéra, interviewé sur la question du nu au théâtre, répondit : « Qu’au fond d’une vaste scène, dans une apothéose, une femme surgisse nue, cela est beau ; c’est de l’art.

« El je n’aurais pas hésité à présenter, sur la scène de l’Opéra, une femme sans voiles, si l’œuvre l’avait exigé : Phryné devant l’aréopage, par exemple.

« Dans Thaïs, pendant la scène de l’invocation d’Athanaël, la femme qui apparaît est nue, et l’impression produite n’a rien de choquant, tant l’ensemble est grandiose et pour ainsi dire mystique.

« Sur les grandes scènes, d’ailleurs, que la femme soit nue ou en maillot, cela a peu d’importance, étant donné l’éloignement des spectateurs qui ne voient les sujets qu’à travers les jeux de lumière de la rampe et des portants.

« Il n’en est pas de même dans les petits théâtres, et j’avoue que, sans être trop collet monté, on a raison de blâmer des exhibitions qui ne peuvent être que maladroites.

« Le nu est le costume le plus difficile à porter ! »

Sarah Bernhardt partage la même opinion et « trouve fort belles les manifestations du nu ».

(Note des auteurs.)

3 octobre 2012

Madopolis, ou, La ville dont le prince est un grand fou

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Musique, Santé, Société, Théâtre — Miklos @ 4:44

« C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous. » — Érasme.

Créée le 2 juin 1865, la ville de Madopolis est un lieu paradoxal.

La route qui y mène « n’est point une chaussée avec son empres­sement, ses fossés et ses accotements ; c’est une route sphérique, grande comme la terre, épaisse comme la hauteur de la plus grande des pyramides d’Égypte. C’est en naissant qu’on entre sur la route de Madopolis, c’est en mourant qu’on en sort. Chose bizarre, c’est peut-être en dormant qu’on y chemine le plus vite, et c’est souvent quand on s’en doute le moins qu’on franchit les portes de cette ville célèbre. »

Elle ne se trouve pas sur la Lune, et pourtant…

Elle n’est pas chez les Zoulous, les Andalous, en Anjou ou dans le Poitou, ni même au Pérou ou chez les Mandchous, voyez-vous.

Elle est aux portes de Paris.

Pour en savoir plus, il vous faudra lire l’Étude médico-psy­cho­logique sur Shakespeare et ses œuvres, Hamlet en particulier d’Alcée Biaute.

N’ayez pas peur : nonobstant son titre, ce texte se laisse agréablement lire sans avoir eu à faire en préliminaire de quelconques études de médecine.

Pour ceux qui se trouveraient en séjour à Charenton, on ne saurait trop leur y recommander le théâtre, surtout s’il s’y donne La Persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade de Peter Weiss, remarquable pièce que Jean Baudrillard, excusez du peu, a traduite en français et que le toujours génial Peter Brook a adapté à l’écran. Pour se préparer à cette visite, on pourra lire Une visite à Charenton, folie-vaudeville en un acte, représentée pour la première fois sur le Théâtre des Variétés, le 24 juin 1818.

À propos de folie, il y en a une autre histoire que celle, classique, de Michel Foucault. On en avait déjà fait l’éloge. Et on remarquera qu’un festival de musique classique en Corse a eu pour thème Musique et folie.

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