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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 octobre 2016

De la rivière disparue de Paris et de quelques prédécesseurs de Boby Lapointe et de Bourvil

Classé dans : Histoire, Langue, Lieux, Photographie — Miklos @ 19:01


Eugène Atget : La Bièvre à Gentilly. 1915-1927 (source)
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Paris Zigzag, « le site des Parisiens curieux » lancé en 2011 par des « passionnés de Paris »Soit dit en passant, tous aussi anonymes que les textes qu’ils y publient, mais il s’agit en fait de deux cadres en marketing, Fabien Pinkham et Ludovic Girodon., consacre une page à la Bièvre, affluent de la Seine à Paris quasiment disparu et dont la relativement récente noto­riété est due à l’un des résidents de la rue éponyme.

Par curiosité, on a jeté un œil dans GallicaLe fort riche pendant numérique de la BnF., où l’on a appris entre autres que la rue de Bièvre existait déjà en 1692 et qu’une autre célébrité de l’époque y habitait (grâce au Livre commode contenant les Adresses de la ville de Paris, et le Tresor des almanachs pour l’année bissextile 1692) ou qu’en 1743 elle était déjà un « ruisseau bourbeux » (selon l’Histoire de l’académie royale des inscriptions et belles lettres, tome XIV).

De fil en aiguille, on est tombé sur le Marquis de Bièvre que l’on vous laisse découvrir.

Le Marquis de Bièvre

«Boileau a fait une satire contre l’équivoque ; il eût dû bien plutôt en écrire contre les homonymes, ces mots de notre langue, qui semblables par leur orthographe ou leur pronon­ciation, mais différents de sens, donnent lien à tant de confusions, à tant de jeux de mots, dans lesquels les étrangers eux-mêmes tombent invo­lon­tairement. On sait l’histoire de cet Anglais qui ayant mangé du bouilli à son dîner et voyant un bœuf passer dans la rue, se mit a dire :

« — Oh ! le bouilli qui court ! »

Et cet autre, en voyant une grosse averse :

« — Il pleut de manière à rappeler le général déluge ! »

Pendant ce temps un vieux grognard murmurait en tordant sa moustache :

« — Je connais tous les généraux d’Europe, mais je ne connais pas celui-là ! »

C’est grâce à cette déplorable élasticité de notre langue, et aussi à la frivolité de notre esprit, que le marquis de Bièvre est assuré d’une célébrité dont ne jouiront pas nombre d’esprits sérieux et méritants. Il a fait vivre le royaume du calembour ; il est resté le modèle du genre, et sa vie est un perpétuel jeu de mots.

Le marquis de Bièvre était fils de Maréchal, un des chirurgiens les plus estimés de Louis XIV. Les seigneurs de Versailles plaisantèrent plusieurs fois de Bièvre sur l’idée qu’il avait eue de changer de nom :

« — Vous devriez, lui disaient-ils, vous appeler Maréchal de Bièvre. »

Celui-ci comprenait toute la méchanceté de cette épigramme, mais il ne pouvait se fâcher contre ceux qui le combattaient avec ses propres armes. De Bièvre était né calembouriste, comme d’autres naissent poètes ou cuisiniers. Son début dans le monde fut un coup de maître, et attira du premier jour l’attention sur lui. C’était une facétie intitulée : Lettre écrite à madame la Comtesse Talion, par le sieur de Bois-Flotté, étudiant en droit fil. Voici l’entrée en matière de cette œuvre picaresque :

« L’abbé Quille descendait en droite ligne de compte d’un eunuque blanc de poulet de Mithridate. Son père le mit dans une pension viagère, où on lui donna tous les maîtres de maison possibles : un maître de dessin prémédité, un maître à chanter pouille. À douze ans il connaissait déjà toutes les langues fourrées ; à treize, il fit une ode en vers luisants ; à quatorze, il donna une pièce de deux sous en cinq actes de contrition, qui de l’aveu de tout le monde était un chef-d’œuvre de l’art rance. Un soir qu’il sortait du sermon, il rencontra un dragon volant qui lui marcha sur le pied de la lettre. Dans le premier mouvement de pendule, l’abbé Quille lui donna un soufflet de forge, à quoi l’autre répondit par un coup de pied en cap, et un coup de poing d’Alençon qui lui fit perdre une quantité prodigieuse de sang-sues. Arrive le guet-à-pens, qui l’emmène chez lui, où il mourut deux heures après. Le lendemain son corps de garde fut mis dans une bière de mars, pour être porté en terre cuite. »

Et ainsi de suite pendant tout un volume. Remarquez toutefois qu’en sautant les calembours imprimés en italique vous avez une narration simple et naturelle. De semblables pochades feraient aujourd’hui les délices du Tintamarre et n’iraient pas plus loin. Au siècle dernier il n’en était point ainsi. Cette facétie remplit, un joli petit volume qui est ardemment recherché par les bibliophiles. Et il n’était pas le premier de son genre. En 1630, Deveau de Caros avait fait paraître un ouvrage du même genre, intitulé : Histoire de ma mie de pain mollet ; et vingt ans avant de Bièvre, un anonyme avait écrit l’histoire du prince Camouflet, écrite dans le même style : ce petit volume est une merveille bibliographique. Lorsque Voltaire revint à Paris, en 1774, il trouva la plus haute société entichée de la manie du calembour. Il entendit, à l’Académie, M. d’Aguesseau dire : « Je suis ici pour mon grand-père. » et M. de Bauzoé lui répondre : « Et moi j’y suis pour ma grammaire. » Il s’éleva avec force contre cette déplorable mode des jeux de mots qui étaient la mort de la conversation et l’éteignoir de l’esprit :

« Ne souffrons pas, écrivait-il à. madame, du Deffand, qu’un tyran aussi bête usurpe l’empire du grand monde. »

Vains efforts ! le mouvement était donné, et le marquis de Bièvre était l’homme à la mode, surtout depuis sa tragédie de Vercingétorix, où il faisait parler le héros matinal en calembours :

Il faut de nos malheurs rompre le cours la reine.
Aussi vous, dont l’esprit est plus mûr mitoyen,
Donnez-moi des conseils dignes d’un citoyen.
Et surtout de droguet, dans nos vertus antiques,
Rétablissez le sort de mes sujets lyriques.

Toutefois il n’écrivait pas que dans ce style-là. Il composa une comédie, le Séducteur, qui réussit assez bien à la Comédie-Française. Au même moment, la tragédie de Laharpe, les Brahmes, étant tombés à plat, de Bièvre mit la phrase suivante dans la bouche de Laharpe : « Quand le Séducteur réussit les Brahmes (les bras me) tombent. » Le critique ne pardonna jamais cette saillie au marquis.

De Bièvre était trop célèbre pour que Louis XV ne se le fit pas présenter.

— Faites un calembour sur moi, lui dit-il.

— Sire, répliqua le marquis, vous n’êtes pas un sujet.

Comme le monarque insistait, de Bièvre voyant qu’il portait des pantoufles de couleur vert-uni :

— Sire, fit-il, vous avez l’univers (l’uni-vert) à vos pieds.

En montant les degrés du palais de Versailles, de Bièvre avait vu trois dames qui le descendaient ; l’une boitait, l’autre était habillée de noir, et la troisième de blanc. Aucune n’était jolie :

— Voilà, dit-il à ses compagnons, une croche, une noire et une blanche qui ne valent pas un soupir.

Le comte d’Artois le rencontrant au sortir de cette audience, le pria, lui aussi, de lui faire une pointe, lui recommandant qu’elle fût courte :

— Monseigneur, l’usage des courtes-pointes est superflu en cette saison.

On était au cœur de l’été.

Chaque événement de la cour, grand ou petit, lui fournissait matière à un bon mot ; et on pourrait faire l’histoire intime de Versailles à cette époque, rien qu’avec ses réparties. Apprenant que le ciel du lit de M. de Calonne s’était détaché et lui était tombé sur le corps : Juste ciel ! s’écria-t-il.

Hélas, il n’est rien ici-bas qui n’ait son revers : il n’est pas de célébrité, si minime soit-elle, qui ne trouve ses détracteurs et ses envieux. On se lassa d’entendre répéter les bons mots du marquis de Bièvre, comme on se lassait à Athènes d’entendre appeler Aristide : le juste ! plus d’une leçon sévère lui vint de la part de ceux qui l’avaient le plus admiré. Un jour dans un grand dîner, on lui fit la plus mauvaise farce qu’on puisse imaginer pour un estomac affamé. On feignit de chercher des calembours dans toutes ses paroles, et on ne répondait à aucune de ses demandes. Demandait-il des épinards, loin de lui en donner, on s’ingéniait à voir quel jeu de mot pouvait se cacher derrière ses paroles, et on le laissait devant une assiette vide, tandis que les autres convives fonctionnaient avec un appétit qui redoublait ses angoisses. Il sortit de ce repas, comme le renard de celui où il avait été convié par la cigogne. Pourtant il avait fait ce jour-là un de ses mots les plus jolis. Un des convives trouvant que le melon servi au commencement du dîner avait de pâles couleurs :

— N’en soyez pas surpris, s’écria de Bièvre, il relève de couches.

Rentré chez lui, il trouva chez ses domestiques la même opposition et la même habileté à le battre avec ses propres armes.

— Potiron, dit-il à son valet, apporte-moi ma robe de chambre,

Celui-ci, au lieu d’obéir, ouvrit une grande bouche, et passa une demi-heure à chercher quel calembour il pouvait bien y avoir là-dessous, c’était la continuation de la scène du dîner.

De Bièvre impatienté, et voulant passer sa mauvaise humeur sur quelqu’un, fit venir sa servante et lui demanda la note du mois. Cette servante s’appelait Inès ; mais comme elle avait la main malheureuse, de Bièvre ajouta à son nom celui de casse-trop ce qui faisait Inès de Castro. Celle-ci présenta la note, en tête de laquelle figurait une somme de trente francs pour la laitière.

— Comment ? je dois 30 francs à ma laitière? s’écria-t-il en bondissant.

— Monsieur sait bien que rien ne monte comme le lait, répliqua tranquillement Inès.

Désarçonné par une semblable réponse, de Bièvre sortit de chez lui. En route, il fut surpris par la pluie. Apercevant un de ses amis qui passait en voiture, il lui fit signe de s’arrêter ;

— Mon cher, fit-il, je vous demande une place, je suis trempé.

L’ami feignit de réfléchir un instant.

— Décidément je ne comprends pas celui-là.

Et il ordonna au cocher de continuer sa route. De guerre lasse, il entra dans un café, et se trouva à côté de Carle Vernet, qui était très célèbre également par ses jeux de mots. Le peintre lui ayant tendu un morceau de pain :

— Voilà qui est bien peint, fit de Bièvre.

Ça, répliqua Vernet, ce n’est qu’une croûte.

L’infortuné marquis vit que son règne était fini. Il se serait pendu de désespoir, si la Révolution n’était venue donner un autre cours à ses préoccupations. Il suivit le courant de l’émigration et se réfugia à Spa. Là il tomba malade et fut bientôt à l’extrémité.

— Mes amis, dit-il à ceux qui l’entouraient, je m’en vais de ce pas (de Spa).

Et il expira sur un dernier calembour.

Il faut dire à la décharge de notre nation, que ce n’est pas seulement chez nous qu’on a joué sur les mots, et que toutes les langues sont un peu coupables de cette sorte de plaisanterie. Les hommes les plus connus s’en sont permis également.

Dans Homère, lorsque Polyphème a été aveuglé par Ulysse, qui s’était donné le nom de Personne, et qu’il pousse des cris lamentables :

— Qui t’a blessé ? lui demandent ses compagnons accourus à ses cris.

— C’est Personne.

— Eh bien ! si ce n’est personne, de quoi te plains-tu ? font-ils en s’en allant.

Jésus-Christ a dit à saint Pierre :

— Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église.

Charles-Quint, à qui ses conseillers disaient de détruire la ville de Gand, coupable de révolte, répondit en montrant la magnifique cité :

— Combien faut-il de peaux d’Espagnols pour faire un Gand comme celui-là.

Bonaparte recevant les envoyés de Milan qu’il assiégeait, leur dit que si la ville ne se rendait le soir même, le lendemain elle serait prise et livrée au pillage.

— Vous êtes bien jeune pour parler avec tant d’assurance, fit un des parlementaires.

— Je suis jeune aujourd’hui, mais demain j’aurai mille ans (Milan).

Dupin, le Bièvre du dix-neuvième siècle, disait un jour où les orateurs s’étaient succédés à la tribune aussi nombreux qu’ennuyeux :

— La tribune est comme un puits, à mesure qu’un seau descend, un autre remonte.

Le calembour n’est pas l’esprit français ; il n’en est que la débauche. Cet esprit est représenté, non par le marquis de Bièvre», mais par les Narbonne, les Boufflers, les Villemain, et tant d’autres qui ont su allier la finesse de la pensée à la délicatesse de l’expression.

Adrien Desprez. « Le Marquis de Bièvre », in Musée universel : revue illustrée hebdomadaire, 1874.

1 août 2016

La Prusse dans l’Ancien Testament

Classé dans : Géographie, Histoire, Peinture, dessin, Religion — Miklos @ 14:38


Hans Holbein (1497 ?-1543) : Esther intercède auprès du roi de Prusse [sic] Assuérus pour le peuple juif. Bibliothèque municipale de Lyon (source).
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La bibliothèque municipale de Lyon détient une belle gravure du grand Hans Holbein, intitulée : « Esther intercède auprès du roi de Prusse Assuérus pour le peuple juif », pourtant bien classifiée (entre autres) comme « personnage de l’Ancien Testament ».

On ne peut qu’en conclure que la Prusse existait déjà en ces temps révolus ou que le catalogueur aimait bien faire des vers (sans en avoir l’air) . On n’ose imaginer qu’il ait confondu Prusse et Perse (quel beau lapsus calami !), contrées si lointaines géographiquement et tempo­rel­lement bien que proches alphabétiquement.

8 mai 2016

Aller-retour à Étretat

Classé dans : Actualité, Architecture, Histoire, Peinture, dessin, Photographie, Sculpture — Miklos @ 20:56

Gustave Courbet. La Falaise d’Étretat après l’orage. 1870. Œuvre récupérée à la fin de la Seconde guerre mondiale, en attente de sa restitution à ses légitimes propriétaires.
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Claude Monet. Grosse mer à Étretat. 1865-1869.
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Claude Monet. Plage d’Étretat. 1883.
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Autres photos ici

24 janvier 2016

Une histoire personnelle

Classé dans : Histoire, Photographie — Miklos @ 22:21


1955. Autres photos ici.

     Je suis né coiffé,
J’ai fait des miracles,
Et d’tous les obstacles,
     Moi j’ai triomphé.

Belle était ma mère,
     Chacun l’adorait,
Malgré ça d’mon père,
     J’suis tout le portrait,
     Je suis né coiffé, etc.

Lagrange et Cormon, César Birotteau, drame-vaudeville en trois actes, représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Panthéon, le 4 avril 1838.

« Quant à Apollon, c’est parce qu’il est né à la clinique du Belvédère. C’est Pinuche qui m’l’a soufflé, faut conviendre. C’t’un homme qu’on dira c’qu’on voudra, mais il possède l’instruction. Quand j’y ai annoncé la naissance de bébé rose, y s’est écrié : “ C’est l’Apollon du Belvédère ! ” » — San Antonio, Alice au pays des merguez.

« Il est 22 heures lorsque Carlos annonce la nouvelle à Johnny qui se trouve en tournée en Italie : Sylvie vient d’être transportée à la clinique du Belvédère, à Boulogne-Billancourt, où elle devrait accoucher d’un moment à l’autre. » — Bernard Violet, Johnny Hallyday pour les nuls.

« La clinique du Belvédère […] établissement huppé de Boulogne […] où Hélène Ségara, Séverine Ferrer et Sylvie Vartan ont mis au monde un enfant […] somptueux cadre de cet ancien pavillon de chasse de Napoléon III. » — Le Parisien, 15 mai 2003.

« HIH [Son Altesse Impériale] Charles Marie Jérôme Victor Prince Napoléon, [né à la] Clinique du Belvédère, 18 Rue du Belvédère, Boulogne-Billancourt, Hauts-de-Seine, 19 octobre 1950. Head of the Imperial Family of France, May 3rd, 1997. » — Genealogy of the Royal Family of Italy. HRH Princess Clotilda and her descendants.

« S.A.R. la princesse Marie Isabelle Marguerite Anne Geneviève d’Orléans, née à la clinique du Belvédère à Boulogne-Billancourt le 3 janvier 1959. » — Patrick van Kerrebrouck, La maison de Bourbon : 1256-2004.

22 octobre 2015

« L’identité juive génère des fantasmes »

Classé dans : Histoire, Religion, Shoah, Société, antisémitisme, racisme — Miklos @ 17:04


L’écrivain israélien A. B. Yehoshoua lors de son exposé en septembre 2015.
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C’est le titre d’une passionnante communication (en excellent français) de l’écrivain israélien A. B. Yehoshoua – grand par ses qualités non seulement littéraires mais aussi éthiques et morales –, tenue dans le cadre d’une conférence organisée par l’association lacanienne internationale en septembre 2015.

La source de la peur dont il parle ici ne serait-elle pas en fait dans ces prémices (d’il y a 2000 ans ! cf. ses citations des philosophes grecs) de la modernité contemporaine induite de nos jours entre autres par les moyens de transport de plus en plus rapides, et qui s’exprime, alors comme maintenant, par une identité unique et multiple, fragmentée et cohérente tout à la fois ? Sauf qu’alors, avant toutes les évolutions techniques qui n’ont de cesse de bouleverser le monde, il y avait la nécessité de développer l’imaginaire – et donc la créativité – pour y situer, pour y ancrer cette identité qui ne pouvait se loger facilement dans le monde d’alors du fait de la dispersion du peuple juif, ce qui la rendait d’autant moins saisissable. Or, comme le montre Yehoshoua, c’est aussi le cas de nos jours.

D’autre part, la transmission orale des textes talmudiques (« la loi orale ») qui définissent la partie religieuse de l’identité juive anticipait en quelque sorte de deux millénaires les moyens de communication dématérialisés et quasi oraux actuels ; elle avait de quoi faire d’autant plus peur à ceux qui y voyaient des règles secrètes d’un peuple diffus et quasi extra terrestre menaçant la société bien établie dans sa matérialité.

Soit dit en passant, cette peur (voire cette révulsion) de la modernité est aussi visible par exemple dans un tout autre domaine – celui de l’art contemporain (ou des arts contemporains – que ce soit l’écriture, la musique, la peinture, la sculpture…) – qui « explose » aussi l’identité structurée et claire de l’œuvre d’art, et donc la facilité à définir, à cerner, à comprendre rapidement, sans prendre la peine de « faire connaissance », ce qui prend forcément du temps.

Il y a donc bien de quoi faire peur à l’homme unidimensionnel d’alors comme à celui d’aujourd’hui : « le Juif » est irréductible, autant par son physique que par sa pensée, par son statut social ou politique, par ses langues et par ses cultures, à une définition simple, sans ambiguïté. Or lors de la rencontre de l’« autre », de l’inconnu, s’impose le besoin animal de savoir rapidement si c’est un ami ou ennemi, et donc si l’aspect est en trop différent (couleur, traits réels ou imaginés…) ou à l’inverse indiscernable (« ils sont partout »), c’est forcément un ennemi, que ses caractéristiques de caméléon social rendent d’autant plus dangereux.

Il s’agirait finalement de cet imaginaire commun qui forge l’identité des Juifs aux destins multiples et souvent incomparables qui serait à la source de la révulsion fantasmatique suscitée chez la majorité des individus et des sociétés ancrées dans des référentiels purement matériels.

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