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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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24 novembre 2017

Mais qui donc a dit « J’aimerais mieux aller hériter à la poste que d’aller à la postérité » ?

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 17:02


Benjamin Roubaud (1811-1847) : Le grand chemin de la postérité.
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Eh bien, ça dépend de la variante… :

- Plus impersonnelle : « Il vaut mieux passer à la Poste hériter qu’à la postérité ! » – selon le Dicocitations, l’intern@aute et bien d’autres sources (on se demande s’ils se sont simplement copiés les uns les autres, point d’exclamation final y compris), l’auteur en est Alphonse Allais, aucune ne fournissant de référence.

- Toujours du Dicocitations, autre formulation un chouia plus lourde, autre attribution à un illustre inconnu (de nous) : « Certains passent à la postérité tandis que d’autres se contentent de passer à la Poste hériter. », de Marc Hillman (Mots en mêlée. Quand l’humour s’en même, les mots s’emmêlent, 2011).

- Un qui n’aura pas copié-collé est Patrice Bérenger, industriel né à la fin des années 1940, dans une de ses chroniques qu’il publiait dans la tribune libre d’un journal associatif local (selon Babelio) : il y attribue cette « pensée » à Coluche.

- Encore plus impersonnelle : « Mieux vaut aller à la poste hériter qu’à la postérité. » - il s’agirait, selon d’autres sources en ligne, d’Alexandre Breffort (1901-1971), entre autres journaliste au Canard enchaîné et grand amateur de calembours, dont la pièce Les Harengs terribles aurait inspiré Irma la Douce.

- Et n’oublions pas Pierre Dac, que cite le programme du Théâtre de Chaillot pour la saison 94-95 à propos de son spectacle Pierre Dac. Mon maître soixante trois : « Il affirmait souvent qu’après lui, ses textes n’intéresseraient personne et le voici passant à la postérité. Ce qui vaut mieux, comme il le disait lui-même, que d’aller hériter à la poste. »

oOo

Pour ma part, j’avais découvert il y a fort longtemps cette citation dans Humour 1900, géniale anthologie de Jean-Claude Carrière (Éditions J’ai Lu en 1963). Dans le chapitre « Le jeu de mots », il y écrit :

En 1853, parut une « Petite encyclopédie bouffonne », signée du journaliste Commerson. Elle renfermait, entre autres textes oubliés, les « Pensées d’un emballeur ». Théodore de Banville s’écriait, en présentant ces pensées inattendues : « Voici un chef-d’œuvre ! »

Les plus célèbres de ces pensées disaient ceci :

J’aimerais mieux aller hériter à la poste que d’aller à la postérité.

[…]

Cette pensée avait en fait paru (pour la première fois sous la plume de Commerson ?) dans l’hebdomadaire Le Tinta­marre (sous-titré « Critique de la Réclame, satire des PuffistesFaiseur de puffs, charlatan. Le faiseur de réclames n’a pas de nom particulier : pourquoi lui en eût-on donné un ? Tout homme peut, à un moment donné, avoir besoin de la réclame et en faire. Ce n’est pas par état ; c’est par accident. Le faiseur de puff, ayant un métier, a aussi un nom : c’est le puffiste. On dit encore en prenant le nom d’un des plus célèbres puffistes des temps modernes : c’est un Barnum (Sarcey, Mot et chose, 1862, p. 237). — Trésor de la langue française. » et dont Commerson était directeur et rédacteur en chef) du dimanche 9 février 1851 (donc plus de trois ans avant la naissance d’Alphonse Allais), dans une rubrique de calembours intitulée « Pensées d’un Emballeur vendues au profil du journal le Pays, qui n’est pas hureux avec les mémoires de Lola Montès, Pan ! »

Trois mois plus tard, Le Nouvelliste, journal de Paris, annonce la parution d’un « charmant petit livre qui a pour titre : Pensées d’un emballeur, pour faire suite aux Maximes de Larochefoucauld. L’auteur est un homme d’esprit qui a fait ses preuves comme vaudevilliste et journaliste : c’est M. Commerson. L’originalité, l’excentricité, la singularité, la vivacité, la gaîté, la jovialité, voilà ce qui distingue ces Pensées où tout est surprise, imprévu, facétie, drôlerie, feu d’artifice et fou rire. » Ces Pensées seront ultérieurement publiées dans divers recueils à l’instar de la Petite encyclopédie bouffonne contenant les pensées d’un emballeur, les éphémérides et le dictionnaire du tintamarre, etc. (Paris, 1860).

Commerson ne s’est pas privé de réutiliser ce calembour dans d’autres contextes. Ainsi, à deux reprises dans son souvent hilarant ouvrage Biographie comique (1883) où il s’en prend à des célébrités – et non des moindres – de son temps :

- dans son portrait de Joseph-Simplicien Méry, né « aux Aygalades, en 1670, au dix-huitième étage d’un grenier à sel » (né en réalité en 1797 à Marseille…), à propos duquel il écrit : « On lui ouvrit celles [les portes] du Nain jaune, où il rédigea un nombre considérable d’articles ayant titre : la Petite Poste. Méry pensait qu’un jour il irait à la poste hériter. »

- dans son portrait de Clairville, qui, « dès l’âge de la puberté se mit à faire du couplet au mètre et à l’heure, tant et si bien, ma foi, que je n’hésite pas à le nommer le Cambronne du rondeau, le Dupuytren du couplet de facture », ni d’ailleurs à brosser son portrait en vers. Après avoir cité une « trentaine de pièces de circonstance », il poursuit :

À ces
Succès
Que l’on ajoute
Deux cents pièces qui
Parurent ainsi,
Parurent
Et disparurent aussi,
Par là,
Il a
Prouvé sans doute
Que la qualité
Et la quantité
Mènent à la poste hériter.

oOo

Mais Commerson est-il l’inventeur de ce calembour ? Voici ce qu’on lit dans un curieux ouvrage publié anonymement plus de dix ans plus tôt, Dupiniana et Sauzétiana, recueil de bons mots, calembourgs, rébus et lazzis des députés, pairs, magistrats, fonctionnaires, litté­rateurs et artistes de l’époque ; découverts et mis en lumière par les trois hommes d’état du Charivari, les rédacteurs du Corsaire et autres sommités littéraires, et publiés par un Oisif. Deuxième édition, Paris 1840 (et curieusement absent du catalogue de la BnF) :

M. Sauzet lui [à M. Dupin] demandait : Pourquoi une personne qui reçoit un héritage par la poste devient-elle célèbre ? C’est parce qu’elle va à la postérité (à la poste hériter) a répondu le célèbre avocat.

Les Ana « sont la plupart du temps des recueils d’anecdotes, de pensées, de bons mots attribués à un personnage célèbre. L’origine de cette sorte d’ouvrage est fort ancienne : les Symposiaques de Plutarque, les Memorabilia de Xénophon, les Nuits attiques d’Aulu-Gelle peuvent être considérés comme les prototypes du genre. » (Bibliographie critique et raisonnée des Anas français et étrangers, par A.-F. Aude. Paris, 1910. source).

Quant à Dupin et Sauzet, dont les dialogues calembouresques et imaginaires sont le sujet de l’ouvrage en question, ce sont deux personnages importants de l’époque : André Dupin (1783-1865), entre autres procureur général auprès de la Cour de cassation en 1830 (d’où le « célèbre avocat » dans la citation ci-dessus) et président de la Chambre des députés de 1832 à 1839 ; Paul Sauzet (1800-1876), lui aussi avocat en vue et vice-président de la même Chambre des députés en 1836.

Remontons plus avant dans le temps : six ans plus tôt, l’hebdomadaire La Caricature politique, morale, littéraire et scénique n° 215 du 18 décembre 1834 publie dans sa rubrique « Petite lanterne magique hebdomadaire » le passage suivant :

— M. Royer-Collard exerce pour les sentences, aphorismes, prédictions et généralement tout ce qui a l’air d’une pensée, le même monopole que M. de Talleyrand pour les réparties fines, et M. Dupin pour les gros mots, calembourgs, quolibets, coups de boutoir et facéties diverses. Tout ce qui se dit et se fait dans ce genre là, se met sur le compte de l’un des trois. Tout le monde leur prête, et c’est ce qui explique pourquoi l’un passe pour si profond, l’autre pour si spirituel, et le troisième pour si plaisant. Voici, par exemple, une nouvelle prophétie du père de la doctrine. On raconte que M. Royer-Collard disait ces jours-ci à M. Dupin : « Vous avez du talent…. (Inclinaison de M. Dupin) beaucoup de talent…. (Plus profonde inclinaison de M. Dupin). Vous serez ministre…. et même premier ministre de Louis-Philippe…. mais…. vous en serez aussi le dernier.… » Si ce mot est vrai, il ne faut plus s’étonner pourquoi tant de gens en France et surtout dans le département de la Nièvre, font des vœux pour l’avénement de M. Dupin.

— M. Sauzet paraît neanmoins devoir leur être opposé avec beaucoup de succès. Avant trois mois, nous aurons aussi un Sauzetiana, comme nous avons un Talleyriana, un Dupiniana et un Royer-Collardiana. Voici le bon mot que l’on prêtait ces jours-ci à l’avocat de Lyon. Quelqu’un lui ayant reproché de ne pas être monté à la tribune pour réfuter M. Thiers : « Qne diable ! répondit-il, voudriez-vous que j’eusse répondu à des gens qui tendaient la main à la chambre, et tenaient à leurs portefeuilles comme on tient à son dernier morceau de pain ! Si je n’ai rien répondu, c’est que je n’avais pas de monnaie sur moi. »

Il se pourrait donc que le calembour attribué en 1840 à Dupin se soit déjà retrouvé précédemment publié dans ces Dupiniana mentionnées en 1834 mais dont on n’a pas trouvé trace.

oOo

Se pose maintenant la question de l’auteur de l’ana Dupiniana et Sauzétiana dans lequel ce calembour est mentionné en 1840. Le sous-titre de l’ouvrage indique que ces dialogues ont été « découverts et mis en lumière par les trois hommes d’état du Charivari, les rédacteurs du Corsaire et autres sommités littéraires ». Le Charivari et La Caricature politique étaient respectivement un quotidien et un hebdomadaire, tous deux satiriques, fondés (en 1832 pour l’un, en 1830 pour l’autre) et dirigés par Charles Philipon, et dont le rédacteur en chef à l’époque était Louis Desnoyers. Quant au quotidien Le Corsaire, fondé en 1823, il était dirigé à cette époque par Jean-Louis Viennot, et deux de ses rédacteurs étaient Claude Virmaître et Achille Denis.

Et c’est dans Les aventures de Jean-Paul Choppart (plus tard réédité sous le titre de Les mésaventures de Jean-Paul Choppart), premier feuilleton-roman de la plume du même Desnoyers, que l’on trouve mention d’un de ces anas :

Vous avez de plus, par-dessus le marché (en donnant deux sous de plus), un Talleyriana, choix unique des bons mots, reparties piquantes, calembours et facéties diverses, que feu Son Éminence, le prince de Bénévent, a dits avant sa mort, et qui en ont fait un si illustre diplomate. Quand on possède ce petit livre, on peut se présenter partout sans crainte, même à la cour, et improviser de mémoire, pour toutes les circonstances, une foule de ces problèmes saugrenus, de ces coq-à-l’âne délicieux, de ces ingénieuses bêtises, qui font immédiatement d’un individu l’homme le plus spirituel de l’époque.

Il semble donc bien que ce soit Desnoyers qui ait parlé de ces anas au fil des années. En a-t-il aussi été l’auteur, et donc du calembour en question ? On ne le sait. Mais aucune mention de Commerson dans ce contexte… Pour illustrer le style de Desnoyers, voici un bref et savoureux extrait des aventures de ce Jean-Paul :

Jean-Paul appartenait à une famille d’honnêtes bourgeois. Il avait des sœurs, ce qui était très malheureux pour elles ; mais il n’avait pas de frères, ce qui était très heureux pour eux. Jean-Paul était fainéant, gourmand, insolent, taquin, hargneux, peureux, sournois.

oOo

Pour finir, on signalera que « Mieux vaut aller hériter à la poste… Qu’aller à la postérité. » est l’accroche dans le court métrage Assassins… de Mathieu Kassovitz, 1992.

Comme quoi, la postérité de ce calembour semble bien assurée, en tout cas mieux que celle de la Poste

8 novembre 2017

« Bien des gens se mêlent d’enseigner ce qu’ils devraient encore étudier » (Gabriel Girard)

Classé dans : Histoire, Langue, Société — Miklos @ 1:27

Extrait de l’ouvrage Histoire d’un livre de Charles Delon.
Extrait de Histoire d’un livre de Charles Delon.

Cette citation, provenant de l’article « enseigner, apprendre, instruire, informer, faire savoir » du Dictionnaire universel des synonymes de la langue française (que l’on peut retrouver ci-dessous) s’applique quelque peu à Charles Delon (1839-1900), l’auteur de Histoire d’un livre, ouvrage de vulgarisation à l’intention de la jeunesse. Dans le paragraphe qu’il consacre très brièvement à l’hébreu, l’exemple qu’il en donne (cf. image ci-dessus) comprend trois fautes de transcription indiquant sa méconnaissance de l’alphabet hébraïque et sa confusion entre des lettres de formes distinctes même si quelque peu semblables pour toute personne ignorant cette langue : le ו (correspondant à notre v ou u) et le ן (n en fin de mot), le י (correspondant à notre i) et le tiret, le ן (n en fin de mot) et le ך (k ou kh en fin de mot).

Ainsi, au lieu de בן-דוד (fils de David, troisième mot à partir de la droite), il écrit בוידוד (ce qui ne veut rien dire), et au lieu de להבין (comprendre, qu’il traduit par « donner l’intelligence ») on lit להביך (induire en confusion, ce qui n’est non seulement l’opposé, mais ce qu’il réussit à faire ici).

Quelques lignes plus haut, n’écrivait-il pas « Ainsi le nom de Salomon (en hébreu Salomoh)… », ce qui est faux de façon patente : ce nom se prononce en hébreu Chelomo. Cette erreur démontre que l’auteur ignorait la différence entre le שׁ (ch, première lettre du nom hébraïque de Salomon) et le שׂ (s).

À se demander quelles confusions se retrouvent dans les autres langues anciennes dont il parle et pour lesquelles il donne des exemples…

Pour finir, voici l’article dont est tirée la citation en titre.

«Enseigner, c’est uniquement donner des leçons. Apprendre, c’est donner des leçons dont on profite. Instruire, c’est mettre au fait des choses par des mémoires détaillés. Informer, c’est avertir les personnes des événements qui peuvent être de quelque conséquence. Faire savoir, c’est simplement rapporter ou mander fidèlement les choses.

Enseigner et apprendre ont plus de rapport à tout ce qui est propre à cultiver l’esprit et à former une belle éducation; c’est pourquoi l’on s’en sert très à propos lorsqu’il est question des arts et des sciences. Instruire a plus de rapport à ce qui est utile à la conduite de la vie et au succès des affaires ; ainsi il est à sa place lorsqu’il s’agit de quelque chose qui regarde ou notre devoir ou nos intérêts. Informer renferme particulièrement, dans l’étendue de son sens, une idée d’autorité à l’égard des personnes qu’on informe, et une idée de dépendance à l’égard de celles dont les faits sont l’objet de l’information ; c’est par cette raison que ce mot est à merveille lorsqu’il est question des services ou des malversations de gens employés par d’autres, et de la manière dont se comportent les enfants, les domestiques, les sujets, enfin tous ceux qui ont à rendre raison à quelqu’un de leur conduite et de leurs actions. Faire savoir a plus de rapport à ce qui satisfait simplement la curiosité, de sorte qu’il convient mieux en fait de nouvelles.

Le professeur enseigne, dans les écoles publiques, ceux qui viennent entendre ses leçons. L’historien apprend à la postérité les événements de son siècle. Le prince instruit ses ambassadeurs de ce qu’ils ont à négocier : le père instruit aussi ses enfants de la manière dont ils doivent vivre dans le monde. L’intendant informe la cour de ce qui se passe dans la province; comme le surveillant informe les supérieurs de la bonne ou mauvaise conduite de ceux qui leur sont soumis. Les correspondants se font savoir réciproquement tout ce qui arrive de nouveau et de remarquable dans les lieux où ils sont.

Il faut savoir à fond pour être en état d’enseigner. Il faut de la méthode et de la clarté pour apprendre aux autres ; de l’expérience et de l’habileté pour bien instruire, de la prudence et de la sincérité pour informer à propos et au vrai; des soins et de l’exactitude pour faire savoir ce qui mérite de n’être pas ignoré.

Bien des gens se mêlent d’enseigner ce qu’ils devraient encore étudier. Quelques-uns en apprennent aux autres plus qu’ils n’en savent eux-mêmes. Peu sont capables d’instruire. Plusieurs prennent la peine, sans qu’on les en prie, d’informer les gens de tout ce qui peut leur être désagréable. Il y en a d’autres» qui, par leur indiscrétion, font savoir à tout le monde ce qui est à leur propre désavantage. (G.)

Gabriel Girard (1677-1748), Dictionnaire universel des synonymes de la langue française : contenant les synonymes de Girard… et ceux de Beauzée, Roubeaud, d’Alembert, Diderot, etc.. Tome 1. Benoît Morin, éditeur scientifique. 1855.

7 novembre 2017

Hiérogrammates alors et aujourd’hui

Le Scribe accroupi, il y a 4500 ans et aujourd’hui. © Michel Fingerhut.
Le Scribe accroupi (4e ou 5e dynastie, 2600-2350 avant J.-C., musée du Louvre) après s’être, lui aussi comme nous tous, laissé tenter par les mirages de la modernité.

«C’est le nom que les Égyptiens donnaient aux Scribes sacrés chargés de l’administration des revenus des temples. Les villes avaient des idéogrammes comme les temples. Les premiers formaient des collèges, et ils pouvaient joindre d’autres dignités à celle d’hiérogrammate. Une palette de scribe,» le kasch ou roseau taillé, un papyrus ouvert ou roulé, sont les signes auxquels on les reconnaît sur les monuments.

Ange de Saint-Priest (éd.), Encyclopédie du dix-neuvième siècle : répertoire universel des sciences, des lettres et des arts, avec la biographie de tous les hommes célèbres. 1836-1853.

«C’est aux prêtres de cet ordre qu’était réservée l’administration des choses sacrées, et l’on m’excusera peut-être de dire en passant que l’habitude de poser sa plume sur le haut de l’oreille droite n’est pas une invention du génie bureaucratique moderne : il y a trois mille ans qu’on a peint dans les monuments de Thèbes des scribes de divers ordres paperassant librement de leurs deux mains au moyen de ce secours emprunté à leurs oreilles. Le schenti était leur habillement habituel, courte tunique que l’on» a réservée vraisem­bla­blement pour l’intérieur ; la calasiris, plus longue et plus ample, couvrait le schenti.

Jacques-Joseph Champollion-Figeac, Égypte ancienne. 1839.

«Dans les marais d’Égypte, au bord du Nil, croit en abondance une plante aquatique, qui offre à peu près l’aspect d’un roseau. Sa tige, allongée, ronde, verte, lisse et molle porte à son extrémité un bouquet de feuillage grêle. C’est la plante qu’on nomme papyrus (voir le frontispice). Les Égyptiens coupaient la tige au pied ; enlevant l’écorce verte, ils trouvaient dessous plusieurs couches superposées d’une sorte d’écorce blanche, mince, fine, et qui se détachait facilement en feuillets déliés, semblables à des bandelettes légères, asses larges. On étalait sur une table ces bandelettes encore humides de sève ; on en couchait plusieurs les unes près des autres et se joignant, de manière à former une certaine largeur; puis sur ces bandelettes on en étendait d’autres en travers, pour réunir et maintenir les premières. Puis on les dressait, on les collait ; il en résultait une sorte de feuille mince, légère, assez large, blanche : une véritable feuille de papier enfin ; car c’est du nom de la plante, du papyrus, que nous est venu notre mot de papier. Sur cette mince et fragile matière, le scribe égyptien, l’écrivain ou le copiste, traçait ses caractères déliés à l’aide d’un pinceau, d’un mince et léger roseau semblable à une frêle tige de jonc, effilé à son extrémité. Avec son roseau, il avait pour instrument principal une palette de bois, une planchette de forme rectangulaire, dans laquelle étaient ordinairement creusés deux petites cavités rondes en forme de godets. L’un de ces godets contenait une tablette d’encre noire solide, l’autre une tablette semblable d’encre rouge : ces tablettes étaient absolument pareilles aux pastilles de couleurs de nos boites à couleurs pour l’aquarelle. Une petite fiole, de verre le plus souvent, contenant de l’eau, complétait son attirail. Le scribe trempait son pinceau dans l’eau, puis délayait un peu de couleur sur l’une ou sur l’autre des deux tablettes. D’autres» délayaient à l’avance leurs couleurs et les conservaient liquides dans de petits encriers, où ils trempaient leurs roseaux pour écrire.

Charles Delon, Histoire d’un livre, 7e éd. 1902.

Combien de scribes ?.
M. Josseaume, Arthmétique universelle, Ou, Le calcul développé par l’arithmétique sans le secours de l’algèbre ni des équations. Paris, 1754.

24 octobre 2017

« Détails historiques sur Paris »

Classé dans : Architecture, Arts et beaux-arts, Géographie, Histoire — Miklos @ 0:09


Nicolas Jean-Baptiste Raguenet : La joute des mariniers, entre le pont Notre-Dame
et le pont au Change
. 1756. Musée Carnavalet.
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[Texte anonyme tiré de l’ouvrage, anonyme lui aussi, Chef-d’œuvres politiques et littéraires de la fin du dix-huitième siècle, ou, Choix des productions les plus piquantes que les lumières et le ridicule, la philosophie et la gaîté, la raison et la bizarrerie ont fait éclore dans cette époque intéressante. 1788.]

La Cité.

On sait que la partie de la Cité, autrefois nommée l’Île du Palais, et maintenant l’Île Notre-Dame, forma pendant longtemps toute l’étendue de la ville. Deux ponts de bois, l’un au midi, l’un autre Nord, et défendus chacun par deux forteresses, servaient pour les communications extérieures. Des maisons bâties sans goût, disposées sans aucune symétrie et presque sans ordre ; des temples remplacés ensuite par des églises ; un marché dans le milieu de l’île ; un évêché situé vers l’extrémité orientale et auquel on arrivait par une rue, ou plutôt par une ruelle large d’environ sept pieds ; vers l’extrémité occidentale un palais formé par quelques tours d’une structure bizarre et sans proportion : voilà quelle fut à peu près dans son origine, et même durant les premiers âges de notre monarchie, cette capitale de l’Empire français, qui sans doute ne soupçonnait pas alors l’état de splendeur et de magnificence auquel elle est arrivée.

Sa position avantageuse, au milieu de la rivière de Seine, qui l’environne en coulant d’orient en occident, dût rendre le séjour de Paris agréable et salubre tant que sa population ne fut pas considérable, et qu’il n’y eut pas de nombreux établissements sur les rives opposées. Les Normands contribuèrent à le maintenir dans les premières limites jusques vers la fin de la seconde race de nos rois, en s’opposant aux accroissements extérieurs par des incursions réitérées dans le voisinage. Ces brigands indisciplinés, que la misère et la superstition rendaient indomptables, arrivèrent plus d’une fois jusques aux portes de la Cité qu’ils assiégèrent. Charlemagne, seul capable d’opposer pendant quelque temps une digue suffisante à ce torrent, parvint à les chasser entièrement de ses États ; mais ces aventuriers féroces reparurent bientôt après sa mort, et les divisions qui bouleversèrent la France pendant les règnes suivants favorisèrent leur audace et secondèrent leurs entreprises. Alors les habitants des environs se trouvaient forcés de chercher un asile dans la Cité. Ces réfugiés transportaient avec eux leurs pénates, et jaloux de leur adresser un culte particulier, ils évitèrent de les confondre avec ceux des citadins en bâtissant des chapelles pour les y déposer ; de-là cette multiplicité d’églises dans une étendue si bornée, ces rues étroites et ces maisons entassées que le défaut d’espace contraignit encore d’exhausser aux dépens de la salubrité.

Les descendants de Charlemagne, trop faibles pour résister aux Normands, finirent par les laisser établir sur les terres de leur dépendance.

Ce fut dans le même temps que les comtes et les ducs essayèrent de s’approprier les terres et provinces dont l’administration leur avait été confiée à vie. Dans cette révolution Paris se trouva l’apanage du comte.

Hugues Capet réunit le comté de Paris à la Couronne. Ce prince, ainsi que les successeurs, fixèrent leur séjour dans la Cité, et la ville devint pour jamais la capitale du royaume. Cependant elle ne s’accrut pas beaucoup jusqu’à Philippe Auguste. Les grands vassaux, devenus autant de souverains dans leurs domaines, n’étaient pas intéressés à venir auprès du monarque, dont ils tâchaient au contraire d’affaiblir la puissance et à l’autorité duquel ils tentèrent plus d’une fois de se soustraire.

La Cour de Rome, profitant des ténèbres de l’ignorance, qui couvraient la face de l’Europe, et de l’espèce d’anarchie que l’esprit féodal avait répandu dans tous les États, osa affecter l’empire universel, et soumettre à son autorité les plus puissants monarques.

Grégoire V tint à Rome un concile, dont le premier décret cassa le mariage de Robert, fils de Hugues Capet, avec Berthe, sa parente issue de germain. Robert refusa d’obéir, parce qu’avant de contracter cette alliance il avait consulté les évêques qui y avaient consenti ; alors une excommunication délia tous les sujets de leurs devoirs à son égard, et ce prince, abandonné même de ses domestiques, venait s’humilier devant la porte de S. Barthélemy, n’osant y entrer pour faire sa prière.

Dans le même temps, on entretenait dans les cours de l’évêché, de l’abbaye de St. Germain et autres, des lices toujours prêtes pour des duels publiquement autorisés.

On sent bien que cet état universel d’ignorance, de servitude et de barbarie, avait éteint le sentiment et jusqu’au souvenir des beaux-arts. Mais nos barons, nos comtes et nos ducs, uniquement dévorés du désir de s’agrandir, ne connaissaient d’autre art que celui de se battre, de piller et de détruire. Plus occupés à fortifier que jaloux d’orner leurs habitations, ils n’élevèrent pendant longtemps que des masses informes distribuées et éclairées au dedans de la manière la plus incommode, et dont l’aspect extérieur annonçait la grossièreté de leurs mœurs, autant que l’incapacité des esclaves qu’ils employaient à ces constructions grotesques. Il faut des hommes libres et instruits pour goûter les arts ; et les seigneurs se glorifiaient de leur ignorance. Les ecclésiastiques seuls possédaient quelques connaissances : aussi furent-ils souvent chargés de diriger les édifices importants, et particulièrement les églises. Dans le 11e siècle, Fulbert, évêque de Chartres, entreprit de rebâtir, dans cette ville la cathédrale qui avait été incendiée. Au 12e siècle, le fameux abbé Sugery ministre d’État et prieur de l’abbaye de St. Denis, donna le dessin de son église, dont il fit lui-même la description.

Quelques années auparavant, Louis-le-Gros avait aboli la servitude, et par cet acte de bonne politique autant que d’humanité, il s’était créé des sujets, dont un grand nombre accourut s’établir dans la capitale.

La Cité, trop resserrée pour contenir ces nombreux habitants fut environnée de constructions qui gênèrent la liberté de l’air ; la rivière ne resta visible que pour ceux qui occupaient les maisons élevées immédiatement sur ces bords, et la Cité ne forma plus toute la ville. Le peuple affranchi devint plus actif et plus industrieux, et l’on peut regarder la construction de l’église actuelle de Notre-Dame comme un effet heureux de cette révolution. À la vérité, cet édifice ne peut être proposé comme un modelé de goût ; mais il peut, ainsi que la grande salle du palais, servir à prouver que les Parisiens ne manquaient ni d’énergie, ni d’élévation dans les idées, et n’avaient besoin que de bons guides et de circonstances favorables.

Vers la fin de ce siècle, Philippe Auguste, incommodé jusqu’en son palais par l’odeur de la fange amassée dans les ornières, désira que les rues fussent pavées.,, « Un financier nommé Gérard de Poissy, mérita (dit M. Le Mercier ) que son nom fût transmis à la postérité par un don considérable, pour être appliqué à cet objet d’utilité publique. »

Les croisades, dont le succès ne répondit pas toujours à la sainteté du motif qui les avait fait entreprendre, contribuèrent au moins à réveiller l’industrie. On rapporta de ces expéditions un goût marqué pour le luxe des Arabes, qu’on cherchait à imiter dans les habillements, et une idée de l’architecture des Grecs, dont on ne sut profiter alors que pour abandonner un genre très lourd afin de lui en substituer un autre fort léger. Mais en négligeant l’étude des proportions, on ne parvint qu’à étonner l’œil sans lui plaire, comme dans l’église de la Sainte Chapelle construite par St. Louis.

Les longues et fameuses guerres suscitées par les prétentions des Anglais à la Couronne de France, retardèrent les progrès du goût en attirant tous les soins à la défense d’État.

Le règne de François I fut en France l’aurore du bon goût. Les beaux-arts, excités par la protection donc ce prince les honora, firent sous son règne un effort qui produisit dans la Cité, la reconstruction de quelques hôtels sur un plan plus régulier, et la disposition de quelques rues sur un alignement plus correct. Les lettres accueillies à la cour y introduisirent la politesse et l’urbanité, mais ne corrigèrent pas d’abord toutes les erreurs. On procédait encore juridiquement contre les chenilles qui nuisaient aux récoltes, et on leur donnait un avocat pour écouter leur défense avant de les condamner. Témoin cette sentence de Jean Milon, official de Troyes en Champagne, du neuf juillet quinze cent seize : Parties ouïes, faisant droit sur la requête des habitants de Ville Noce, admonestons les chenilles de se retirer dans sìx jours et à faute de ce faire, les déclarons maudites et excommuniées.

Sous Henri II, le marché tenu depuis si longtemps entre le Petit Pont et le Pont Notre-Dame, était devenu insuffisant et gênait le passage au point de le rendre impraticable ; on le transféra dans l’endroit où nous le voyons, et on y construisit deux boucheries, donc une a été abattue pour agrandir la place. Cet ouvrage, commencé en 1557, fut fini sous Charles IX.

Les divisions intérieures qui ravagèrent et dépeuplèrent surtout la capitale pendant le règne de Charles IX et celui de son successeur, étaient bien propres à décourager les arts, encore peu avancés. Henri III conçut cependant le projet de réunir la partie septentrionale, au dessous de la grande île Notre-Dame. Pour cet effet, en 1574, le même jour auquel se fit le convoi de Quelus et de- Maugiron, Henri III posa la première pierre d’un pont qui, vers le milieu de la longueur, reposait sur une des deux petites îles, séparées de la grande par un bras de la rivière.

Henri IV termina cette entreprise, joignit les deux petites îles à la grande, et indiqua lui-même le plan de la rue de Harlay, de la place Dauphine et des quais qui l’environnent. Sa mort prématurée l’empêcha d’exécuter entièrement ces projets. Les regrets que sa perte causq, inspirèrent à Louis XIII un témoignage du respect et de la reconnaissance publique, inusité jusqu’alors, et la statue équestre d’Henri IV, placée à l’extrémité occidentale des îles réunies, fut le premier monument de ce genre qu’on éleva dans Paris.

Le cardinal de Richelieu dut, avec raison, s’enorgueillir quand il lut cette inscription posée sur la grille et dans laquelle on osa presque l’égaler au modèle des grands rois.

Vir supra titulos et consilia
Omnium retro principium.

Le règne immortel de Louis XIV ne concourut pas beaucoup à l’embellissement extérieur de la Cité ; mais la perfection à laquelle on porta le travail de l’orfèvrerie parait encore soumettre tous les bijoux de l’Europe à passer par les mains des ciseleurs et des bijoutiers fixés en grand nombre dans ce quartier.

On lui doit aussi la fondation d’un dépôt pour les Enfants trouvés, mais l’augmentation des habitants rendit insuffisant Il occupait la partie est de l’actuel parvis de Notre-Dame. Vid. plan ci-dessous.ce premier établissement.

Louis XV, touché du sort malheureux des infortunés auxquels il est destiné, ordonna la construction d’une maison plus étendue, et voulut en même tems former une place pour dégager l’abord et l’entrée de la cathédrale, devenue métropolitaine. À cette occasion, on supprima trois églises paroissiales et une fontaine, situées tant fur le terrain de l’hôpital que sur celui de la nouvelle place, nommée le parvis.

Tels sont en abrégé les principaux événements et les changements les plus considérables qu’éprouva la Cité jusqu’à la fin du dernier règne. Les hommes et les circonstances avaient transformé un local avantageux en un séjour hideux et malsain ; mais les opérations éclairées que l’administration a faites depuis plusieurs années, donnent lieu d’espérer qu’il ne faudra pas des siècles pour joindre à la salubrité primitive de la situation de Paris les embellissements de l’art, inconnus dans le temps de sa formation. Le quartier de la Cité mérite, avec raison, de fixer d’abord l’attention. Il servit de fondement à la monarchie et de résidence à nos rois, et l’on se rappellera que son enceinte renferme aujourd’hui le chef-lieu de la religion, le dépôt des lois et l’asile peut-être le plus ancien, du moins le plus universel de l’humanité souffrante (l’Il occupait la partie sud-est de l’actuel parvis de Notre-Dame. Vid. plan ci-dessous.Hôtel Dieu.)

Pont Notre-Dame.

Dès le règne de Charles V, et même avant, il existait un pont de bois qui communiquait de la rue Planche-Mibrai à la Cité. Raoul de Presse, qui vivait du temps de ce prince, parle d’un pont de fût (de bois) qui subsistait en cet endroit. En 1412, ce pont tombant en ruine, la ville entreprit de le reconstruire, mais toujours en bois, et le dernier mai 1413 elle invita Charles VI à venir poser la première pièce de ce nouveau pont. Ce prince s’y rendit à cet effet, accompagné du dauphin, des ducs de Berry et de Bourgogne, du sire de la Trémouille, et autres seigneurs. II fut nommé dès lors le pont Notre-Dame. Pour subvenir aux frais de cette entreprise, le roi céda aux prévôts des marchands et échevins la propriété de toutes les maisons qui devaient être bâties sur ce pont, à la charge de les entretenir de toutes réparations, et à condition qu’il n’y logerait aucuns changeur ni orfèvres. Le roi se réserva aussi la justice et un denier de cens par chaque maison. De plus il accorda au corps-de-ville la puissance pendant quelques années du tiers des subsides qui se percevraient sur Paris, montant, disent les historiens, à plus de trente six mille francs d’or par an.

Ce pont de bois ne subsista que quatre-vingt trois ou quatre ans. Le vendredi 25 octobre 1499, sur les neuf heures du matin, les principales poutres qui soutenaient les deux rangs de maisons, au nombre de soixante et cinq, vinrent à manquer toutes à la fois, le pont, les maisons, tout s’écroula presque dans le même instant avec un fracas épouvantable, et l’amas des décombres fut si prodigieux que le cours de la rivière en fut interrompu. Heureusement que les habitants avertis assez à temps se sauvèrent eux et leurs effets les plus précieux, il y périt cependant quatre ou cinq personnes. II fut question de rétablir promptement ce pont, qui était d’une nécessité absolue pour la communication des deux quartiers de S. Jacques et de S. Martin, II fut décidé alors de le reconstruire en pierres. La première fut posée le 28 mars de l’année que l’on comptait encore 1499, selon l’ancien calcul, par Guillaume de Poitiers, seigneur de Clerieu, gouverneur de Paris, et le lendemain le corps de ville posa la seconde pierre. Ce pont fut élevé sous la conduite et la direction d’un cordelier nommé Jean Joconde, natif de Vérone, habile architecte, qui en donna la coupe et les dessins. Une inscription mise sous une des arches de ce pont, porte qu’il fut achevé en 1507, et que le 15 juillet, sur les sept heures du soir, la dernière pierre de la sixième et dernière arche fut posée par le corps de ville, au bruit des trompettes, des clairons et des acclamations du peuple. C’est le même pont qui subsiste encore aujourd’hui, et qui par conséquent a 279 ans de bâtisse. II est vrai qu’il fut réparé en 1540, 1577 et 1659. À l’égard des maisons, elles ne furent achevées qu’en 1512. Je trouve que sous le règne de Henri II, chaque maison était louée soixante livres. On trouve aussi deux supputations bien différentes sur le montant des sommes employées à la construction de ce pont. Le Livre gris du Châtelet ne porte la dépense qu’à deux cent cinquante mille trois cent quatre-vingt livres deniers tournois, et un autre compte qui parait plus exact la fait monter à onze cent soixante et six mille six cent vingt-quatre livres. De quel côté est la vérité ? c’est ce que j’ignore. La construction de ce pont donna lieu à l’élargissement de la Partie centrale de l’actuelle rue de la Cité. Vid. plan ci-dessous.rue de la juiverie, qui fut portée à vingt pieds. On peut juger par-là combien cette rue était étroite auparavant.

Anciennement les maisons du pont Notre-Dame étaient de même hauteur et de même symétrie, ornées sur le devant de figures d’hommes et de femmes qui portaient des corbeilles de fruits sur leurs têtes. Entre deux étaient des médaillons qui représentaient les rois de France avec des légendes latines pour les distinguer. Ces ornements ne subsistaient plus, et les seuls vestiges qui en soient restés de nos jours, étaient quatre niches placées aux deux extrémités de ce pont, dans lesquelles étaient, d’un côté, les statues en pied de St. Louis et de Louis XIV, et de l’autre côté, celles de Henri IV et de Louis XIII. Ce pont fut décoré en 1660, à l’occasion de l’entrée de la reine Marie-Thérèse d’Autriche, qui se fit le 26 août de cette année.

II fut rendu un arrêt du conseil qui fait défenses à toutes personnes de faire construire aucunes maisons, boutiques, loges, échoppes, sur les quais, ponts ou places publiques. Je ne sais par quelle fatalité une loi aussi sage et bien vue, a-t-elle été depuis violée dans tous ses points.

Projet d’embellissements par Don Fournier.

M. le marquis de Villette a proposé de placer sur le pont Notre-Dame la statue de Louis XVI en regard avec celle de Henri IV. L’idée est heureuse et présente l’image d’un rapprochement bien juste et bien mérité. Mais outre que la ligne de direction ne serait pas parfaite, ce qui serait un grand défaut, il me semble qu’on pourrait procurer à la Cité un nouveau genre d’embellissement qui s’éloigne peu du projet proposé par M. le Marquis de Villette. Ce ne serait point sur le Pont Notre-Dame que je voudrais placer la statue du roi, mais en face du nouveau palais de justice. À cet effet j’alignerais et j’élargirais la Actuelle rue de Lutèce.rue de la vieille draperie et au carrefour de cette rue, de celle Actuelle rue Chanoinesse, écoutée de sa partie qui allait de l’actuelle rue d’Arcole à la rue de la Cité, du fait de la construction de l’Hôtel Dieu actuel. Vid. plan ci-dessous.des marmousets, de Partie nord de l’actuelle rue de la Cité.la lanterne et de la juiverie, je formerais une place au centre de laquelle serait le roi portant ses regards sur le palais. Cette place dont on pourrait embellir successivement les abords, aurait pour point de vue, d’un côté le pont Notre-Dame naturellement aligné à la rue saint Martin, et de l’autre le petit Pont, qui conduit droit à la rue Saint-Jacques. J’élargirais dès à présent la rue des marmousets dans toute sa longueur, et elle aurait pour terme de perspective une grande et belle porte qui conduirait au cloître Notre-Dame. Le parlement obligé de se rendre fréquemment à la cathédrale, pour les cérémonies publiques, n’y peut arriver que par des rues qui nécessitent un détour désagréable. En conséquence de la place projetée, j’ouvrirais à côté de L’église de la Madeleine-en-la-Cité, précédemment une synagogue, était située au n° 5 de la rue de la juiverie (vid. plan ci-dessous). Démolie lors de la Révolution française.l’église de la Magdeleine une grande et belle rue qui, passant derrière les Enfants trouvés, irait droit au parvis ; de manière que le parlement, sortant par la cour du mai, se rendrait alors à la cathédrale par la nouvelle place et la rue projetée. Ce n’est pas tout. Pour donner encore plus d’air à ce quartier, et plus de majesté à la nouvelle place, à l’angle que forment les rues des marmousets et de la lanterne, j’en ouvrirais une de même grandeur que celle qui conduirait à Notre-Dame. Elle passerait derrière Elle se trouvait au coin nord-ouest de l’actuel Hôtel Dieu.S. Denis de la Chartre, et au moyen de cette percée, on découvrirait de la nouvelle place la rivière, la grève et l’Hôtel de Ville sur lequel elle serait alignée.


M. l’Abbé Delagrive, biographe ordinaire de la Ville : Plan détaillé de la Cité, dédié à Messire Louis Basile de Bernage, conseiller d’État prévôt des marchands, et à Messieurs les échevins de la Ville de Paris (détail). 1754.
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23 octobre 2017

Des honnêtes gens d’alors et d’aujourd’hui

Classé dans : Histoire, Philosophie, Politique, Progrès, Religion, Société — Miklos @ 13:03


Sylvain Maréchal : Almanach des honnêtes gens. 1788.
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[En cette période de violences ethniques et religieuses de tous ordres de par le monde et du rejet de l’autre sous prétexte d’une différence quelconque, il est salutaire de relire attentivement l’Almanach des honnêtes gens que Sylvain Maréchal avait publié en 1788, ce pourquoi il avait été emprisonné pendant quatre mois et l’Almanach condamné à être « lacéré & brûlé » selon un Arrêt de la Cour de parlement, qui, lui aussi, mérite d’être lu – on l’a également reproduit ci-dessous : les arguments de la Cour d’alors, à peine plus d’un an avant la Révolution française, sont si semblables à ceux des ultra conservateurs de nos jours ! ne croirait-on pas entendre, ici et là, la voix de la fondatrice contemporaine du Parti chrétien-démocrate ?]

Présentation de l’Almanach par son auteur

Dans ce calendrier tout profane, on n’a pas prétendu faire loi. Mais comme mal­heu­reu­sement les habitants de la terre sont divisés de culte, on a tenté de les rapprocher par un lieu commun de fraternité. Le proverbe dit : Il y a des honnêtes gens partout. C’est d’eux & pour eux qu’on s’est occupé ici. L’Almanach des honnêtes gens pourra être consulté également par le catholique & le protestant, le luthérien & l’anglican, le chrétien & le Mahométan, l’idolâtre & l’hébraïsant. On ne doit cependant regarder ceci que comme le germe informe d’un ouvrage plus important ; comme le portique ébauché d’un édifice de paix, où les hommes se trouveront un jour plus à leur aise que partout ailleurs.

Qu’on ne fasse pas l’injure à l’espèce humaine de croire qu’elle n’a produit de grands hommes que ceux dont les noms se trouvent ici, on n’a inscrit que ceux dont on a pu découvrir la date un peu certaine de la naissance & de la mort, indiquées par une n ou par une m.

Les changements qu’on s’est permis s’expliqueront assez d’eux-mêmes.

On a divisé chaque mois de cet Almanach des honnêtes gens par décades, c’est-à-dire de dix en dix jours en sorte qu’il y a dans l’année 36 décades : les 6 jours excédant les 360 jours, serviront d’Chacun des jours que les anciens Égyptiens ajoutaient à leur année de 360 jours pour la faire coïncider avec l’année solaire.épagomènes & peuvent être consacrés si l’on veut à des solennités purement morales : Par exemple,

Une fête de l’Amour au commen­cement du printemps, le 31 mars ou Princeps,

Une fête de l’Hyménée, au commen­cement de l’été, le 31 mai ou Ter.

Une Fête de la Recon­naissance en automne, le 31 août ou Sextile.

Une fête de l’Amitié, en hiver le 31 décembre.

La fête de tous les grands Hommes, aémères, c’est-à-dire, dont on ne sait point la date de la mort & de la naissance, le 31 janvier ou un-décembre,

Quand au choix des personnages, à l’exemple du rédacteur on sera libre d’y substituer tous ceux qui paraîtront mériter la préférence, ou bien d’imiter chacun dans sa famille, ce que le rédacteur a fait pour la sienne, au 21 d’octobre. Un almanach composé en entier dans cet esprit ne pourrait tourner qu’au profit des mœurs.

Le défaut de place n’a pas permis de citer l’année de la naissance & de la mort des grands Hommes de ce Calendrier. On désirerait aussi que chacun d’eux eût été peint d’un trait. On tâchera d’y suppléer dans un petit livret portatif qui paraîtra dans le cours de l’année sous le titre de Dictionnaire des honnêtes gens.

Sylvain Maréchal, Almanach des honnêtes gens, 1788.


Page de garde de la réédition de 1836 de l’Almanach des Honnêtes Gens.

Avertissement de Génin pour la réédition de cet Almanach en 1836

Le hasard m’ayant fait découvrir dans cet almanach une particularité fort extraordinaire, en la rapprochant des événements qui ont suivi sa publication, je me décide, d’après la demande de Entre autres M. le baron de Vincent dont la mort récente laisse de si justes regrets.plusieurs personnes recommandables, à le faire réimprimer à un très petit nombre d’exemplaires ainsi que l’arrêt du Parlement dont je l’ai trouvé accompagné dans la bibliothèque de M. Moüette, mon beau-père, qui le possédait depuis 1788, époque où il fut publié.

Cet imprimé, confondu avec plusieurs productions de ce temps, n’attira d’abord mon attention que par sa conformité avec le calendrier républicain, décrété quelques années plus tard ; en effet, les mois y sont divisés par décades, et les jours excédant cette division y figurent comme jours complémentaires à la fin de chaque mois de 31 jours ; les noms des saints y sont remplacés par ceux des hommes les plus célèbres de l’antiquité ou des temps modernes, et chacun suivant le jour de sa naissance ou de sa mort ; ainsi Jésus Christ y est porté au 25 décembre, jour de la Nativité, et l’amiral Coligny au 24 août, jour de la Saint Barthélemy… ; mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, parcourant cet almanach avec plus d’attention je remarquai qu’un seul jour de l’année n’était rempli d’aucun nom… et se trouvait être le 15 août !… jour de la naissance de Napoléon !!… Cette lacune est en effet tellement étrange qu’on ne sait à quoi l’attribuer ; serait-ce au hasard?.. ou l’auteur de cet almanach n’a-t-il trouvé aucun nom célèbre à placer à cette date?.. ou enfin voulait-il se la réserver pour lui-même parce qu’il était né le 15 août ?… On ne peut le supposer, puisque rien ne l’empêchait d’user du privilège qu’il accorde à chacun de ses lecteurs, de se substituer à tel nom qu’il voudra, comme il l’a fait au 21 octobre, jour de la naissance de son père…. ; mais, quelque soit la cause ou le motif de cette lacune, toujours est-il qu’elle est si remarquable par l’application qu’on peut lui faire aujourd’hui du nom de Napoléon, qu’elle ne devait pas rester plus longtemps inconnue.

Un ouvrage publié en 1813 par M. Sallier, ancien nombre du parlement de Paris, intitulé Annales françaises depuis 1774 jusqu’en 1789, Page 304 . « Parmi les écrits de ce temps, dit M. Sallier, il y en a un qui ne fut regardé alors que comme une débauche d’imagination, et qui devint par la suite le type d’une loi importante ; il avait été imprimé dès l’année précédente, mais la censure du parlement en avait arrêté la publicité. Il reparut avec éclat, à la faveur de la licence de 1789. C’était un calendrier intitulé Almanach des Honnêtes Gens pour l’an Ier de la raison : les divisions des mois étaient de dix jours appelés décades ; il y en avait trente-six par année et cinq jours laissés dans les mois de trente et un jours. On proposait de a faire de ces cinq jours excédents, que l’on nommait Épagomènes ou intercalaires, des fêtes à l’amour, à l’hymen etc., etc……. Cette feuille portait un nom d’auteur, celui de Pierre-Sylvain Maréchal. »fait bien mention de cet almanach comme ayant été réimprimé en 1789 a la faveur de la licence de ce temps. Mais, l’auteur ne parlant pas de la lacune que je remarque sur l’original (quoiqu’en 1813 Napoléon fût parvenu à l’apogée de sa gloire), je suis porté à croire qu’elle n’existait point dans l’almanach réimprimé que Sallier avait alors sous les yeux, ou plutôt qu’il ne l’a pas aperçue; car je viens de la découvrir encore dans Cette réimpression, qui ne porte point de date et contient exactement la lacune, offre cependant une différence avec l’orignal : c’est la suppression du dernier paragraphe de l’almanach, indiquant la demeure de l’éditeur et finissant, comme le porte l’arrêt du Parlement, par ces mots : soit ployé dans un étui. Aussi l’arrêt, reproduit à la suite de ce petit almanach, pour être d’accord avec cette suppression, porte-t-il que l’imprimé se termine par ces mots : Dictionnaire des Honnêtes Gens, qui sont ceux de l’avant–dernier paragraphe.un de ces almanachs réimprimés depuis avec l’arrêt du Parlement, sous le format d’un almanach de poche. De plus, cette même lacune n’est point signalée dans la Biographie nouvelle des contemporains, qui cependant fournit J’ai cru devoir reproduire cette notice à la suite de l’arrêt du Parlement, pour mieux faire connaître l’auteur de l’Almanach des Honnêtes Gens.une notice assez étendue sur M. P. Sylvain Maréchal ; enfin l’Almanach des Honnêtes Gens y est désigné comme livre, et non comme simple calendrier ou almanach de cabinet en feuille tel que le mien. Sylvain Maréchal aurait-il composé un Almanach des Honnêtes Gens plus développé que celui condamné par le Parlement, et auquel on pouvait donner le nom de livre ? ou C’est tort qu’on attribue à Sylvain Maréchal les Anecdotes peu connues sur les journées des 10 août, 2 et 3 septembre 1793, Paris 1793. J’ai entre les mains une brochure in-16, portant bien la même date et ayant pour titre Almanach des Honnêtes Gens, avec des prophéties pour tous les jours de l’année et des anecdotes peu connues ; mais cet ouvrage est loin d’être l’œuvre de Sylvain Maréchal, car il est composé dans un esprit tout à fait opposé aux idées politiques du temps. Peut-être son auteur a-t-i1 voulu sauver son livre par le titre et se donner, sous l’enveloppe du républicanisme, le droit de le persifler tout à son aise. Je dirai même que le calendrier, donné dans cet almanach, n’est que le calendrier ordinaire et non celui de Sylvain Maréchal ; qu’enfin tout ce qui est traité dans ce petit outrage, sous le titre d’Éclipses, de Prédictions, etc., n’est qu’une suite d’allusions mordantes contre les désordres de l’époque et les auteurs de la révolution.

Il n’en est pas de même de l’Almanach des Républicains, Paris 1793, broch. in-16, par l’auteur de l’Almanach des Honnêtes Gens : on retrouve dans cet ouvrage tout ce que promettait le premier, et de plus le cynisme politique qui avait gagné les plus chauds partisans de ce temps de désordre. Dans cet Almanach des Républicains, pour servir à l’instruction publique, l’auteur avait conservé une grande partie des noms placés dans son almanach de 1788. Mais il avait cherché à leur donner alors quelques titres & l’admiration des républicains. C’est ainsi que dans son commentaire sur Moïse, qu’il place toujours au Ier mars, il dit : « Moïse, ce grand homme possedait à fond la théorie des insurrections, et il sut la mettre en pratique en délivrant les hébreux, qui ne le méritaient guère, de l’aristocratie égyptienne. »

« Turenne, Quel capitaine c’eût été sous la république française ! »

« Ninon de l’Enclos, Citoyens, nous vous demandons grâce pour cette femme, c’était une républicaine en amour et un homme en affaires. »

Ce qu’il dit de Fénelon, de Catinat, de Voltaire, de Washington, de Machiavel et de Sully, n’est pas moins ridicule et bizarre. Je dois aussi faire observer que, dans cet almanach, la lacune laissée au 15 août dans l’almanach de 1788 est remplie par le nom d’Urceus, poète philosophe et critique sévère. Mais ici, l’auteur ne pouvait pas laisser de lacune, puisque chaque jour de l’année devait offrir son commentaire pour l’instruction publique.se trompe-t-on sur la forme et le contenu de cet almanach, faute d’un exemplaire qui appartienne à l’époque même de sa publication ? Dans cette hypothèse, la réimpression de cette pièce et de l’arrêt qui l’accompagne doit offrir un nouvel intérêt, et pourra satisfaire la curiosité des amateurs, jaloux de rechercher les moindres documenta relatifs aux annales de ce temps surtout s’ils se rattachent à l’homme extraordinaire qui a si longtemps rempli le monde de son nom et de sa gloire.

J’ai fait réimprimer l’almanach et l’arrêt du Parlement avec toute la précision d’un fac simile (hors cependant la forme plus perfectionnée des caractères qui servent aujourd’hui à l’impression), afin que ceux qui auraient entre les mains des exemplaires de ces deux pièces puissent juger si elles sont de l’édition primitive ou de celles qui ont paru postérieurement, et ne présenteraient pas dèd lors tous les caractères de l’original que je possède : car ce que j’ai dit dans, une des notes qui précèdent prouve assez le peu d’exactitude des réimpressions qui ont été faites. Au surplus l’arrêt du Parlement, rendu presque aussitôt que la publication de l’almanach, doit nécessairement avoir atteint une très grande partie des exemplaires qui avaient déjà paru ; et le mien, devenu fort rare, se trouvera du moins reproduit par cette réimpression, dont je ne compte disposer qu’en faveur de quelques bibliothèques publiques et particulières, où elle pourra être consultée. Quant à l’original, j’offre très volontiers d’en donner communication aux amateurs qui désireront s’assurer de tous les caractères d’authenticité qu’il présente et y voit la lacune que personne jusqu’ici n’avait encore relevée, et qui rend cette production si extraordinare.

GÉNIN.

Nancy, le 17 Avril 1856.


Page de garde de l’arrêt de la cour du Parlement, 7 janvier 1788.
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« Arrêt de la cour de Parlement, qui condamne un imprimé, sans nom d’imprimeur, ayant pour titre : Almanach des honnêtes gens »

Arrêt de la Cour de Parlement
qui condamne un imprimé, sans nom d’imprimeur, ayant pour titre : Almanach des honnêtes Gens, à être lacéré & brûlé, par l’Exécuteur de la Haute- Justice, dans la Cour du Palais, au pied du grand Escalier d’icelui.

Extrait des registres du Parlement,
Du sept Janvier mil sept cent quatre-vingt- huit.

Ce jour, à l’issue de l’Audience du Rôle, les Gens du Roi sont entrés ; &, Me Antoine-Louis Séguier Avocat dudit Seigneur Roi portant la parole, ont dit :

Messieurs,

Nous venons de prendre communication de l’Imprimé que la Cour nous a fait remettre, dont elle nous a chargés de lui rendre compte, & sur lequel elle nous demande des conduirons.

Nous nous arrêterons d’abord au titre de cet écrit vraiment scandaleux ; il est intitulé Almanach des honnêtes Gens. Pourrait-on se flatter de comprendre quel est le but de l’auteur de cette misérable production ? Veut-il que ce soit un Almanach à l’usage des honnêtes gens seulement, ou plutôt n’a-t-il pas voulu présenter ce catalogue, comme devant servir à remettre sans cesse sous les yeux tous les hommes, prétendus honnêtes, dont il pense que les noms doivent faire époque dans les fastes du genre humain ? Cette question serait un problème, si le rédacteur de cet Almanach n’avait pris la peine de nous instruire lui-même de son intention.

On lit dans une note : Il y a des honnêtes gens partout, & c’est d’eux & pour eux qu’on s’est occupé ici. Cet aveu fait disparaître jusqu’au moindre doute. Ce Calendrier nouveau est fait pour les honnêtes gens, & ne contient que la nomenclature des gens honnêtes : c’est-à-dire, que tous ceux qui y sont compris, ont droit de prétendre au titre d’homme honnête, titre honorable, si prodigué aux sectateurs du matérialisme par les philosophes modernes, & si rare parmi eux en effet, d’après l’absurdité de leurs principes, puisqu’ils ne pourront jamais croire la doctrine qu’ils enseignent.

Si de l’examen du titre, nous descendons dans le détail des noms compris dans ce nécrologe, nous voyons, avec douleur, que cet esprit insensé, sous prétexte d’amuser ou d’intéresser la curiosité publique, s’est: permis de publier une collection bizarre de personnages, étonnés de se trouver réunis, & d’avoir tous le même genre de célébrité. L’auteur place à son gré à chaque jour de l’année combinée suivant le style ancien, les noms les plus respectables à côté des noms les plus dignes de mépris ; ou du moins qui ne sont pas exempts de blâme. On est indigné de voir Moïse rangé dans la même classe que Mahomet. Hobbes, Spinoza, Voltaire & Freret sont sur pris d’être honorés comme Bossuet, Pascal, Fénelon & Bourdaloue. Socrate & Platon ne sont pas plus recommandables qu’Épicure & Démocrite ; Spartacus est égal à Cicéron ; Caton n’est pas plus vertueux que l’assassin de Jules César ; Vespasien ressemble à Marc Aurèle ; Titus est mis en parallèle avec Cromwell ; & Julien se trouve à côté de l’Empereur Trajan.

Quelle idée 1’auteur s’est-il donc fait de ce qu’on peut appeler un honnête homme ? Quelle est sa façon de penser sur ces êtres privilégiés qu’on doit proposer pour modèles aux siècles à venir ? Quel est son système, lorsqu’il place sur la même ligne Plutarque & Boindin, Soliman & Louis IX, Sully & Machiavel, Wolf & Colbert, Bayle & d’Aguesseau ? Que devient l’honneur & la vertu de la plus belle moitié du genre humain, si l’espèce de célébrité honteuse que Ninon Lenclos s’est acquise doit consacrer son nom, & lui attirer l’hommage dû à Eudoxie, épouse infortunée du jeune Théodofe.

Cet assemblage monstrueux de personnages, choisis dans l’étendue des siècles, ce rapprochement de noms également célébrés ou fameux, cette réunion enfin des hommes qui ont fait la gloire & les délices de la Terre avec ceux qui ont fait la honte & le malheur de l’humanité, annonce le projet formé depuis longtemps d’anéantir, s’il était possible, la religion chrétienne, par le ridicule qu’on veut répandre sur ses plus zélés défenseurs.

Peut-on lire sans indignation, que cet Almanach est donné pour l’an premier du règne de la Raison, comme si la raison ne pouvait dater son empire que de l’époque qu’un vil troupeau d’incrédules veut bien lui assigner ; comme si le monde avait été jusqu’à présent dans les ténèbres ; comme si les novateurs du siècle étaient venus l’éclairer du flambeau de la vérité. Mais en quoi consiste donc cette lumière de la raison nouvelle qu’on veut faire briller à nos yeux ? Elle consiste à supprimer de nos anciens calendriers les noms de tous ceux qui se sont distingués par leur piété & leurs vertus, & à substituer à leur place les noms des payens, des athées, des Pyrrhoniens, des incrédules, des comédiens, des courtisanes, en un mot des détracteurs outrés ou des ennemis déclarés de notre religion sainte ; & si ces derniers se trouvent confondus avec des noms respectés & respectables, c’est: pour accorder aux premiers une célébrité politique, qui, dans l’intention de l’auteur, s’allie avec son plan destructeur de toutes les institutions religieuses.

Mais ce que nous ne pourrions jamais croire, si nous n’en avions la preuve entre les mains, c’est de trouver le saint nom de Jésus Christ au milieu de cette foule d’imposteurs & d’impies.

Quel blasphème d’associer le nom de notre divin sauveur, Dieu & Homme tout ensemble, le seul objet de notre culte & de notre adoration, à une multitude d’idolâtres & même de scélérats !

Non seulement les mystères de notre sainte religion sont pour ainsi dire écartés, comme les fruits de l’ignorance & de la crédulité, mais l’auteur propose de substituer à nos fêtes solennelles, la Fête de l’Amour profane, celles de l’Hyménée, celle de la Reconnaissance & de l’Amitié, qu’il érige en divinités païennes, pour nous replonger dans l’aveuglement de l’idolâtrie.

C’est en rougissant que nous rendons compte à la Cour des conséquences absurdes & révoltantes qui résultent de cet ouvrage d’impiété, d’athéisme & de folie. Nous ne pouvons envisager l’auteur que comme un frénétique dont l’imagination ne produit que des idées extravagantes & inconciliables. Mais le scandale inouï qu’un tel Ouvrage peut causer dans le public, & le cri général qui s’est élevé au moment même de sa distribution, nous forcent, malgré nous-mêmes, de proposer à la Cour de lui donner une sorte de publicité par une flétrissure éclatante ; & puisque l’auteur n’a pas craint de mettre son nom à la fin de son Almanach, pour se donner à lui-même le juste tribut de louange qu’il croit mériter, en requérant que cet écrit soit condamné aux flammes, comme scandaleux & blasphématoire, nous nous élèverons contre l’auteur, comme impie & blasphémateur.

C’est l’objet des conclusions par écrit que nous avons prises, & que nous laissons à la Cour avec l’imprimé qu’elle nous a fait communiquer.

Et se sont les Gens du Roi retirés, après avoir laissé sur le bureau ledit imprimé & les conclusions par eux prises par écrit sur icelui.

Eux retirés.

Vu l’imprimé commençant par ces mots : Almanach des Honnétes Gens, & finissant par ceux-ci, soit ployé dans un étui. Conclusions du Procureur Général du Roi. Ouï le rapport de Me Gabriel Tandeau, Conseiller. La matière mise en délibération.

LA COUR ordonne que ledit imprimé sera lacéré & brûlé dans la cour du Palais, au pied du grand escalier d’icelui, par l’exécuteur de la haute justice, comme impie, sacrilège, blasphématoire, & tendant à détruire la religion : Enjoint à tous ceux qui en ont des exemplaires de les apporter au greffe de la Cour, pour y être supprimés : fait inhibitions & défenses à tous libraires, imprimeurs, d’imprimer, vendre & débiter ledit écrit, & à tous colporteurs, distributeurs & autres, de le colporter ou distribuer, à peine d’être poursuivis extraordinairement, & punis suivant la rigueur des ordonnances : Ordonne qu’à la requête du procureur général du Roi, & par-devant le conseiller qui sera commis par la Cour, il sera informé contre les auteurs, imprimeurs ou distributeurs dudit écrit, pour l’information faite, rapportée & communiquée au procureur général du Roi, être par lui requis, & par la Cour ordonné ce qu’il appartiendra : Ordonne que le nommé M. P. Sylvain Maréchal sera pris & appréhendé au corps, constitué prisonnier dans les prisons de la Conciergerie du Palais, pour être ouï & interrogé par-devant le conseiller rapporteur, sur les faits sur lesquels le procureur général du Roi voudra le faire ouïr & interroger ; & où ledit Sylvain Maréchal ne pourrait être pris ni appréhendé, sera, après perquisition faite de sa personne, assigné à quinzaine, ses biens saisis & annotés, & à iceux établi commissaire, jusqu’à ce qu’il ait obéi, suivant l’ordonnance. Ordonne que le présent arrêt sera imprimé, publié & affiché partout où besoin sera, & copies collationnées dudit arrêt envoyées aux bailliages & sénéchaussées du ressort, pour y être lu, publié & registré : Enjoint au substitut du procureur général du Roi au Châtelet de Paris, & aux substituts du procureur général du Roi dans les sièges royaux, de tenir la main à l’exécution dudit arrêt, & d’en certifier la Cour dans le mois. Fait en Parlement, le sept janvier mil sept cent quatre-vingt-huit. Collationné Lutton.

Signé YSABEAU.

Et le Mercredi neuf janvier mil sept cent quatre-vingt-huit, ledit imprimé ci-dessus énoncé, ayant pour titre : Almanach des Honnêtes Gens, a été lacéré & brûlé par l’exécuteur de la haute justice, au pied du grand escalier du palais, en présence de moi Étienne Timoléon Ysabeau, écuyer, l’un des greffiers de la grand’ chambre, assisté de deux huissiers de la Cour.

Signé YSABEAU.

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