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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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23 avril 2017

« Homme, réveille-toi ! »

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique, Société, antisémitisme, racisme — Miklos @ 2:04

En ce jour d’élections, en cette période qui voit chez nous comme ailleurs la montée – que je veux encore croire résistible – des iden­ti­tarismes et du rejet, voire de la haine, de l’autre, qu’il soit juif, musulman, étranger, migrant…, bref, perçu ou imaginé comme « différent » et donc menaçant, cette Lettre de Zola, d’une actualité brûlante, devrait parler au cœur et à la tête de chacun.

Le passage qui suit est extrait du numéro du 13 juin 1924 de l’Univers israélite.

«On inaugure dimanche prochain la statue d’Émile Zola. Quoi que l’on pense du romancier – dont le réalisme choque moins aujourd’hui – et du penseur – dont l’idéalisme commande la considération – nous devons un hommage reconnaissant au critique social, qui dans sa peinture des milieux financiers se montra impartial envers les israélites (L’Argent), au journaliste qui combattit courageusement l’antisémitisme naissant en France (articles du Figaro), au grand citoyen surtout, qui, bravant la popularité, la fortune et même la sécurité, se rangea aux côtés des défenseurs du capitaine Dreyfus dès qu’il eut été convaincu de l’erreur judiciaire et qui, par sa campagne de l’Aurore et les procès qu’il eut à soutenir, fut un des meilleurs artisans de la révision.

Nous reproduisons aujourd’hui les principales parties de sa « Lettre à la Jeunesse », qui parut en brochure le 14 décembre 1897, au lendemain des manifestations d’étudiants contre le sénateur alsacien Scheurer-Kestner. C’est par cette publication que Zola se jeta dans la mêlée.

Tous ses articles sur l’Affaire Dreyfus ont été réunis par lui dans un volume intitulé « La Vérité en marche » (Fasquelle, éditeur).

Où allez vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui courez en bandes par les rues, manifestant au nom de vos colères et de vos enthousiasmes, éprouvant l’impérieux besoin de jeter publiquement le cri de vos consciences indignées ?

Allez vous protester contre quelque abus du pouvoir ? a-t-on offensé le besoin de vérité et d’équité, brûlant encore dans vos âmes neuves, ignorantes des accommodements politiques et des lâchetés quotidiennes de la vie ? Allez-vous redresser un tort social, mettre la protestation de votre vibrante jeunesse dans la balance inégale où sont si faussement pesés le sort des heureux et celui des déshérités de ce monde ? Allez vous, pour affirmer la tolérance, l’indépendance de la race humaine, siffler quelque sectaire de l’intelligence, à la cervelle étroite, qui aura voulu ramener vos esprits libérés à l’erreur ancienne, en proclamant la banqueroute de la science ? Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque personnage fuyant et hypocrite, votre foi invincible en l’avenir, en ce v siècle prochain que vous apportez et qui doit réaliser la paix du monde, au nom de la justice et de l’amour ?

— Non, non ! nous allons huer un homme, un vieillard, qui, après une longue vie de travail et de loyauté, s’est imaginé qu’il pouvait impunément soutenir une cause généreuse, vouloir que la lumière se fît et qu’une erreur fût réparée, pour l’honneur même de la patrie française !

Je sais bien que les quelques jeunes gens qui manifestent ne sont pas toute la jeunesse et qu’une centaine de tapageurs, dans la rue, font plus de bruit que dix mille travailleurs, studieusement enfermés chez eux. Mais les cent tapageurs ne sont-ils pas déjà de trop, et quel symptôme affligeant qu’un pareil mouvement, si restreint qu’il soit, puisse à cette heure se produire au Quartier Latin !

Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ?

Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir ! Cent ans après la Déclaration des droits de l’homme, cent ans après l’acte suprême de tolérance et d’émancipation, on en revient aux guerres de religion, au plus odieux et au plus sot des fanatismes ! Et encore cela se comprend chez certains hommes qui jouent leur rôle, qui ont une attitude à garder et une ambition vorace à satisfaire. Mais chez des jeunes gens, chez ceux qui naissent et qui poussent pour cet épanouissement de tous les droits et de toutes les libertés, dont nous avons rêvé que resplendirait le prochain siècle !

Ils sont les ouvriers attendus, et voilà déjà qu’ils se déclarent antisémites, c’est-à-dire qu’ils commenceront le siècle en massacrant tous les juifs, parce que ce sont des concitoyens d’une autre race et d’une autre foi ! Une belle entrée en jouissance, pour la cité de nos rêves, la cité d’égalité et de fraternité ! Si la jeunesse en était vraiment là, ce serait à sangloter, à nier tout espoir et tout bonheur humain.

Jeunesse, jeunesse ! sois toujours avec la justice. Si l’idée de justice s’obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos Codes, qui n’est que la garantie des liens sociaux. Certes, il faut la respecter; mais il est une notion plus haute de la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des hommes est faillible et qui admet l’innocence possible d’un condamné sans croire insulter les juges. N’est-ce donc pas là une aventure qui doive soulever ton enflammée passion du droit ? Qui se lèvera pour exiger que justice soit faite, si ce n’est toi qui n’es pas dans nos luttes d’intérêts et de personnes, qui n’es encore engagée ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi ?

Jeunesse, jeunesse ! sois humaine, sois généreuse. Si même nous nous trompons, sois avec nous, lorsque nous disons qu’un innocent subit une peine effroyable et que notre cœur révolté s’en brise d’angoisse. Que l’on admette un seul instant l’erreur possible, en face d’un châtiment à ce point démesuré, et la poitrine se serre, les larmes coulent des yeux. Certes, les gardes-chiourme restent insensibles, mais toi, toi, qui pleures encore, qui dois être acquise à toutes les misères, à toutes les pitiés !

Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s’il est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa cause et de le délivrer ? Qui donc, si ce n’est toi, tentera la sublime aventure, se lancera dans une cause dangereuse et superbe, tiendra tête à un peuple, au nom de l’idéale justice ?

Et n’es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient tes aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fassent aujourd’hui ta besogne de généreuse folie ?

Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir» de vos vingt ans ?

— Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice !

Émile ZOLA

22 avril 2017

מאז ועד היום – חמישים שנה בחמישים (או פחות) שורות

Classé dans : Histoire — Miklos @ 9:36

תמונת מחזור כיתה י״ב, ביה״ס הריאלי העברי בחיפה, 1967

תמיד אהבתי מתמטיקה. אימי סיפרה שכבר בגיל חמש הייתי מסביר לה ענינים מסובכים (לאותו גיל) כמו הלוגיקה של מדידת הזמן. משנותי בריאלי – מכיתה ט‘ (לאחר שובי ארצה מצרפת) ועד י״ב – זכור לי מורה אחד בלבד לאותו מקצוע: שבתאי אונגרו, אותו חשבתי למעולה (בעוד שאחרים זוכרים אותו כמפלצת…), ושמשום-מה אינו מופיע בתמונת מחזורנו. כך שהיה ברור לי שעם גמר התיכון אכנס כעתודאי למחלקת מתמטיקה בטכניון.

כך היה. התעניינתי במיוחד בתורת המספרים, ויצא לי לשמוע הרצאות אורחים מפורסמים באותו תחום (במיוחד זכור לי פאול ארדש הדגול, שהגיע ארצה עם אימו…). תוך כדי לימודי, הצטרפתי למקהלת הטכניון בניצוחה של דליה אטלס, שגם ניהלה את התזמורת, ומהר הפכתי לעוזרה האדמיניסטרטיבי, ואף מידי פעם למתרגל לחלק מהקולות: מוזיקה היתה מרכזית לחיי כמו מתמטיקה – כנער למדתי לנגן בפסנתר, ונושא העבודה השנתית שלי בכיתה י״ב היה ״העוגב״.

לאחר קבלת תואר ראשון (1971) ותחילת תואר שני התגייסתי (1972). מכיון שלא הייתה אז תעסוקה בצה״ל למתמטיקאים, הוצבתי ביחידת מחשבים, תחום אותו שנאתי עד אז בשל מורה לא כ״כ מוצלח בקורס שניתן ב-1966 מחוץ לביה״ס. למזלי – היה לי הרבה מזל בחיים – בקורס ההסבה שנאלצי לעבור בצה״ל היה מורה כה מעולה – אמיר זלצר – שהתאהבתי במקצוע, והארכתי את שירות הקבע בלי היסוס כדי להמשיך בפיתוחים מעניינים וחדשניים.

לאחר כשבע וחצי שנים, הרגשתי בצורך לרכוש בסיס תיאורטי לאותו מקצוע. השתחררתי (1979) ויצאתי ללימודי תואר שלישי במדעי המחשב באוניברסיטת Cornell בארה״ב. הדבר התאפשר בין היתר תודות למורה מעולה בריאלי, אהרון שפנייר: בתחילת השנה בה לימד את כיתתנו אנגלית, הייתי כישלון מוחלט; בסופה, קראתי אנגלית באופן אובססיבי, בהנאה בלי גבול. כיום, השפה ו(חלק מ)תרבויותיה שגורות בפי כמו שתי שפות האם שלי.

התכוונתי לחזר ארצה עם קבלת התואר. אך יצא אחרת. תוך כדי לימודי ב-Cornell, יצא המנחה שלי לשנת שבתון (1981) ל-INRIA, מרכז מחקר מחשבים ידוע בפרוורי פריז, בליווי שלשת הסטודנטים שלו. והנה מצאתי את עצמי בעיר בה נולדתי וגדלתי (לסירוגין עם חיפה, לפי עבודת אבי בחברת האוניות הישראלית צים). מסתבר שאחיו של המנחה שלי, המלחין ריצרד טייטלבאום, בא לפריז לביצוע יצירה שלו. הוא סיפר לאחיו על מרכז למחקר מוזיקה ואקוסטיקה (IRCAM, שנוסד ע״י המלחין-המנצח פייר בולז), שאותו הלכתי לבקר. יצאתי משם עם שאיפה אחת: להתקבל שם לעבודה. מקום המשלב בצורה כה אינטימית שני תחומים חשובים לי – מוזיקה ומחשבים – הרי הוא כגן עדן עלי אדמות.

לקח לי שנתיים של ניסיונות שוא, עד שבאקראי נודע לי על משרה שהתפנתה. פניתי, רואינתי בטלפון, התקבלתי. עזבתי את ארה״ב לפני סיום התואר והגעתי לצרפת (1985). במשרתי הראשונה, פיתחתי מערכת הפעלה בזמן-אמת ששלטה בסינתסייזר שהומצא ב-IRCAM. מעט חודשים לאחר מכן, הוצע לי לנהל את מחלקת המחשבים של אותו מוסד, ובתקופה בה עבדתי בתפקיד זה יצא לי להשתתף בפועל בהכנסת האינטרנט (1988-1990) לא רק ל-IRCAM (שהיה אחד משלשת הארגונים הצרפתים הראשונים להתחבר לרשת) אלא גם למרכז פומפידו (בעיקר מוזיאון לאומנות בת זמננו, אבל לא רק) אליו IRCAM קשור, ולספריה הפומבית הגדולה שבמחיצתו. יצרתי אף את אתריהם הראשונים.

ב-1995, IRCAM הציע לי לנהל פרויקט בזק – ייסוד הספריה/ארכיון מולטימדיה, שילוב של חומר פיזי (נייר, הקלטות והסרטות, וכו‘) וספרתי. תוך כדי כך, התמחיתי בתחומי דיגיטציה ומערכות מידע, והקמתי את ראשוני הפורטלים לשמירה ולפרסום אונליין של נתונים תרבותיים (כתבים, פרטיטורות, תמונות, הקלטות, ווידאו…). הספריה נחנכה שנה לאחר מכן בהנהלתי, והתבקשתי להצטרף כיועץ למספר פרויקטים צרפתיים ובינלאומיים ובמיוחד ל-Europeana בו אני פעיל עד היום, ולהרצות ברחבי העולם בנושאי התמחותי (כולל באוניברסיטה העברית בירושלים). במקביל, בשל המיומנות שרכשתי מוקדם בטכנולוגיות אלה, פיתחתי אתרים שונים – במיוחד אחד (ב-1995 ועדין קיים) המהווה ספריה אונליין לכתבים הקשורים לשואה (כהמשך למעורבותי בלחימה בהכחשתה, פעילות אותה התחלתי בארה״ב ב-1984), וכן האתר הראשון בצרפתית להספקת מידע בנושא איידס (1994) אשר כתובתו הופיעה בזמנו על אתר ארגון הבריאות העולמי.

ב-2011 עזבתי את IRCAM. מאז ועד היום, המשכתי לעבוד באותו תחום כיועץ עצמאי, בעיקר בהמשך פיתוח הפורטל למוזיקה בת-זמננו בצרפת אותו המצאתי ב-2006 הנותן גישה לאקטואליה של כ-150 ארגונים ולמורשת של כ-40 מתוכם, אבל גם בפרויקטים אחרים, כגון סינכרון כתבי-יד של מוזיקת ימי הביניים עם הקלטות חדישות שלהם.

מגמה ריאלית, 1967

20 octobre 2016

De la rivière disparue de Paris et de quelques prédécesseurs de Boby Lapointe et de Bourvil

Classé dans : Histoire, Langue, Lieux, Photographie — Miklos @ 19:01


Eugène Atget : La Bièvre à Gentilly. 1915-1927 (source)
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Paris Zigzag, « le site des Parisiens curieux » lancé en 2011 par des « passionnés de Paris »Soit dit en passant, tous aussi anonymes que les textes qu’ils y publient, mais il s’agit en fait de deux cadres en marketing, Fabien Pinkham et Ludovic Girodon., consacre une page à la Bièvre, affluent de la Seine à Paris quasiment disparu et dont la relativement récente noto­riété est due à l’un des résidents de la rue éponyme.

Par curiosité, on a jeté un œil dans GallicaLe fort riche pendant numérique de la BnF., où l’on a appris entre autres que la rue de Bièvre existait déjà en 1692 et qu’une autre célébrité de l’époque y habitait (grâce au Livre commode contenant les Adresses de la ville de Paris, et le Tresor des almanachs pour l’année bissextile 1692) ou qu’en 1743 elle était déjà un « ruisseau bourbeux » (selon l’Histoire de l’académie royale des inscriptions et belles lettres, tome XIV).

De fil en aiguille, on est tombé sur le Marquis de Bièvre que l’on vous laisse découvrir.

Le Marquis de Bièvre

«Boileau a fait une satire contre l’équivoque ; il eût dû bien plutôt en écrire contre les homonymes, ces mots de notre langue, qui semblables par leur orthographe ou leur pronon­ciation, mais différents de sens, donnent lien à tant de confusions, à tant de jeux de mots, dans lesquels les étrangers eux-mêmes tombent invo­lon­tairement. On sait l’histoire de cet Anglais qui ayant mangé du bouilli à son dîner et voyant un bœuf passer dans la rue, se mit a dire :

« — Oh ! le bouilli qui court ! »

Et cet autre, en voyant une grosse averse :

« — Il pleut de manière à rappeler le général déluge ! »

Pendant ce temps un vieux grognard murmurait en tordant sa moustache :

« — Je connais tous les généraux d’Europe, mais je ne connais pas celui-là ! »

C’est grâce à cette déplorable élasticité de notre langue, et aussi à la frivolité de notre esprit, que le marquis de Bièvre est assuré d’une célébrité dont ne jouiront pas nombre d’esprits sérieux et méritants. Il a fait vivre le royaume du calembour ; il est resté le modèle du genre, et sa vie est un perpétuel jeu de mots.

Le marquis de Bièvre était fils de Maréchal, un des chirurgiens les plus estimés de Louis XIV. Les seigneurs de Versailles plaisantèrent plusieurs fois de Bièvre sur l’idée qu’il avait eue de changer de nom :

« — Vous devriez, lui disaient-ils, vous appeler Maréchal de Bièvre. »

Celui-ci comprenait toute la méchanceté de cette épigramme, mais il ne pouvait se fâcher contre ceux qui le combattaient avec ses propres armes. De Bièvre était né calembouriste, comme d’autres naissent poètes ou cuisiniers. Son début dans le monde fut un coup de maître, et attira du premier jour l’attention sur lui. C’était une facétie intitulée : Lettre écrite à madame la Comtesse Talion, par le sieur de Bois-Flotté, étudiant en droit fil. Voici l’entrée en matière de cette œuvre picaresque :

« L’abbé Quille descendait en droite ligne de compte d’un eunuque blanc de poulet de Mithridate. Son père le mit dans une pension viagère, où on lui donna tous les maîtres de maison possibles : un maître de dessin prémédité, un maître à chanter pouille. À douze ans il connaissait déjà toutes les langues fourrées ; à treize, il fit une ode en vers luisants ; à quatorze, il donna une pièce de deux sous en cinq actes de contrition, qui de l’aveu de tout le monde était un chef-d’œuvre de l’art rance. Un soir qu’il sortait du sermon, il rencontra un dragon volant qui lui marcha sur le pied de la lettre. Dans le premier mouvement de pendule, l’abbé Quille lui donna un soufflet de forge, à quoi l’autre répondit par un coup de pied en cap, et un coup de poing d’Alençon qui lui fit perdre une quantité prodigieuse de sang-sues. Arrive le guet-à-pens, qui l’emmène chez lui, où il mourut deux heures après. Le lendemain son corps de garde fut mis dans une bière de mars, pour être porté en terre cuite. »

Et ainsi de suite pendant tout un volume. Remarquez toutefois qu’en sautant les calembours imprimés en italique vous avez une narration simple et naturelle. De semblables pochades feraient aujourd’hui les délices du Tintamarre et n’iraient pas plus loin. Au siècle dernier il n’en était point ainsi. Cette facétie remplit, un joli petit volume qui est ardemment recherché par les bibliophiles. Et il n’était pas le premier de son genre. En 1630, Deveau de Caros avait fait paraître un ouvrage du même genre, intitulé : Histoire de ma mie de pain mollet ; et vingt ans avant de Bièvre, un anonyme avait écrit l’histoire du prince Camouflet, écrite dans le même style : ce petit volume est une merveille bibliographique. Lorsque Voltaire revint à Paris, en 1774, il trouva la plus haute société entichée de la manie du calembour. Il entendit, à l’Académie, M. d’Aguesseau dire : « Je suis ici pour mon grand-père. » et M. de Bauzoé lui répondre : « Et moi j’y suis pour ma grammaire. » Il s’éleva avec force contre cette déplorable mode des jeux de mots qui étaient la mort de la conversation et l’éteignoir de l’esprit :

« Ne souffrons pas, écrivait-il à. madame, du Deffand, qu’un tyran aussi bête usurpe l’empire du grand monde. »

Vains efforts ! le mouvement était donné, et le marquis de Bièvre était l’homme à la mode, surtout depuis sa tragédie de Vercingétorix, où il faisait parler le héros matinal en calembours :

Il faut de nos malheurs rompre le cours la reine.
Aussi vous, dont l’esprit est plus mûr mitoyen,
Donnez-moi des conseils dignes d’un citoyen.
Et surtout de droguet, dans nos vertus antiques,
Rétablissez le sort de mes sujets lyriques.

Toutefois il n’écrivait pas que dans ce style-là. Il composa une comédie, le Séducteur, qui réussit assez bien à la Comédie-Française. Au même moment, la tragédie de Laharpe, les Brahmes, étant tombés à plat, de Bièvre mit la phrase suivante dans la bouche de Laharpe : « Quand le Séducteur réussit les Brahmes (les bras me) tombent. » Le critique ne pardonna jamais cette saillie au marquis.

De Bièvre était trop célèbre pour que Louis XV ne se le fit pas présenter.

— Faites un calembour sur moi, lui dit-il.

— Sire, répliqua le marquis, vous n’êtes pas un sujet.

Comme le monarque insistait, de Bièvre voyant qu’il portait des pantoufles de couleur vert-uni :

— Sire, fit-il, vous avez l’univers (l’uni-vert) à vos pieds.

En montant les degrés du palais de Versailles, de Bièvre avait vu trois dames qui le descendaient ; l’une boitait, l’autre était habillée de noir, et la troisième de blanc. Aucune n’était jolie :

— Voilà, dit-il à ses compagnons, une croche, une noire et une blanche qui ne valent pas un soupir.

Le comte d’Artois le rencontrant au sortir de cette audience, le pria, lui aussi, de lui faire une pointe, lui recommandant qu’elle fût courte :

— Monseigneur, l’usage des courtes-pointes est superflu en cette saison.

On était au cœur de l’été.

Chaque événement de la cour, grand ou petit, lui fournissait matière à un bon mot ; et on pourrait faire l’histoire intime de Versailles à cette époque, rien qu’avec ses réparties. Apprenant que le ciel du lit de M. de Calonne s’était détaché et lui était tombé sur le corps : Juste ciel ! s’écria-t-il.

Hélas, il n’est rien ici-bas qui n’ait son revers : il n’est pas de célébrité, si minime soit-elle, qui ne trouve ses détracteurs et ses envieux. On se lassa d’entendre répéter les bons mots du marquis de Bièvre, comme on se lassait à Athènes d’entendre appeler Aristide : le juste ! plus d’une leçon sévère lui vint de la part de ceux qui l’avaient le plus admiré. Un jour dans un grand dîner, on lui fit la plus mauvaise farce qu’on puisse imaginer pour un estomac affamé. On feignit de chercher des calembours dans toutes ses paroles, et on ne répondait à aucune de ses demandes. Demandait-il des épinards, loin de lui en donner, on s’ingéniait à voir quel jeu de mot pouvait se cacher derrière ses paroles, et on le laissait devant une assiette vide, tandis que les autres convives fonctionnaient avec un appétit qui redoublait ses angoisses. Il sortit de ce repas, comme le renard de celui où il avait été convié par la cigogne. Pourtant il avait fait ce jour-là un de ses mots les plus jolis. Un des convives trouvant que le melon servi au commencement du dîner avait de pâles couleurs :

— N’en soyez pas surpris, s’écria de Bièvre, il relève de couches.

Rentré chez lui, il trouva chez ses domestiques la même opposition et la même habileté à le battre avec ses propres armes.

— Potiron, dit-il à son valet, apporte-moi ma robe de chambre,

Celui-ci, au lieu d’obéir, ouvrit une grande bouche, et passa une demi-heure à chercher quel calembour il pouvait bien y avoir là-dessous, c’était la continuation de la scène du dîner.

De Bièvre impatienté, et voulant passer sa mauvaise humeur sur quelqu’un, fit venir sa servante et lui demanda la note du mois. Cette servante s’appelait Inès ; mais comme elle avait la main malheureuse, de Bièvre ajouta à son nom celui de casse-trop ce qui faisait Inès de Castro. Celle-ci présenta la note, en tête de laquelle figurait une somme de trente francs pour la laitière.

— Comment ? je dois 30 francs à ma laitière? s’écria-t-il en bondissant.

— Monsieur sait bien que rien ne monte comme le lait, répliqua tranquillement Inès.

Désarçonné par une semblable réponse, de Bièvre sortit de chez lui. En route, il fut surpris par la pluie. Apercevant un de ses amis qui passait en voiture, il lui fit signe de s’arrêter ;

— Mon cher, fit-il, je vous demande une place, je suis trempé.

L’ami feignit de réfléchir un instant.

— Décidément je ne comprends pas celui-là.

Et il ordonna au cocher de continuer sa route. De guerre lasse, il entra dans un café, et se trouva à côté de Carle Vernet, qui était très célèbre également par ses jeux de mots. Le peintre lui ayant tendu un morceau de pain :

— Voilà qui est bien peint, fit de Bièvre.

Ça, répliqua Vernet, ce n’est qu’une croûte.

L’infortuné marquis vit que son règne était fini. Il se serait pendu de désespoir, si la Révolution n’était venue donner un autre cours à ses préoccupations. Il suivit le courant de l’émigration et se réfugia à Spa. Là il tomba malade et fut bientôt à l’extrémité.

— Mes amis, dit-il à ceux qui l’entouraient, je m’en vais de ce pas (de Spa).

Et il expira sur un dernier calembour.

Il faut dire à la décharge de notre nation, que ce n’est pas seulement chez nous qu’on a joué sur les mots, et que toutes les langues sont un peu coupables de cette sorte de plaisanterie. Les hommes les plus connus s’en sont permis également.

Dans Homère, lorsque Polyphème a été aveuglé par Ulysse, qui s’était donné le nom de Personne, et qu’il pousse des cris lamentables :

— Qui t’a blessé ? lui demandent ses compagnons accourus à ses cris.

— C’est Personne.

— Eh bien ! si ce n’est personne, de quoi te plains-tu ? font-ils en s’en allant.

Jésus-Christ a dit à saint Pierre :

— Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église.

Charles-Quint, à qui ses conseillers disaient de détruire la ville de Gand, coupable de révolte, répondit en montrant la magnifique cité :

— Combien faut-il de peaux d’Espagnols pour faire un Gand comme celui-là.

Bonaparte recevant les envoyés de Milan qu’il assiégeait, leur dit que si la ville ne se rendait le soir même, le lendemain elle serait prise et livrée au pillage.

— Vous êtes bien jeune pour parler avec tant d’assurance, fit un des parlementaires.

— Je suis jeune aujourd’hui, mais demain j’aurai mille ans (Milan).

Dupin, le Bièvre du dix-neuvième siècle, disait un jour où les orateurs s’étaient succédés à la tribune aussi nombreux qu’ennuyeux :

— La tribune est comme un puits, à mesure qu’un seau descend, un autre remonte.

Le calembour n’est pas l’esprit français ; il n’en est que la débauche. Cet esprit est représenté, non par le marquis de Bièvre», mais par les Narbonne, les Boufflers, les Villemain, et tant d’autres qui ont su allier la finesse de la pensée à la délicatesse de l’expression.

Adrien Desprez. « Le Marquis de Bièvre », in Musée universel : revue illustrée hebdomadaire, 1874.

1 août 2016

La Prusse dans l’Ancien Testament

Classé dans : Géographie, Histoire, Peinture, dessin, Religion — Miklos @ 14:38


Hans Holbein (1497 ?-1543) : Esther intercède auprès du roi de Prusse [sic] Assuérus pour le peuple juif. Bibliothèque municipale de Lyon (source).
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La bibliothèque municipale de Lyon détient une belle gravure du grand Hans Holbein, intitulée : « Esther intercède auprès du roi de Prusse Assuérus pour le peuple juif », pourtant bien classifiée (entre autres) comme « personnage de l’Ancien Testament ».

On ne peut qu’en conclure que la Prusse existait déjà en ces temps révolus ou que le catalogueur aimait bien faire des vers (sans en avoir l’air) . On n’ose imaginer qu’il ait confondu Prusse et Perse (quel beau lapsus calami !), contrées si lointaines géographiquement et tempo­rel­lement bien que proches alphabétiquement.

8 mai 2016

Aller-retour à Étretat

Classé dans : Actualité, Architecture, Histoire, Peinture, dessin, Photographie, Sculpture — Miklos @ 20:56

Gustave Courbet. La Falaise d’Étretat après l’orage. 1870. Œuvre récupérée à la fin de la Seconde guerre mondiale, en attente de sa restitution à ses légitimes propriétaires.
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Claude Monet. Grosse mer à Étretat. 1865-1869.
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Claude Monet. Plage d’Étretat. 1883.
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