Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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9 juin 2010

La vérité est ailleurs, ou, de quelques célèbres gogos de Wikipedia et de l’internet

« Ma première visite devait être naturellement pour ce jeune homme de tant d’avenir, qui porte un des beaux noms de France, avec deux cent mille livres de rente et beaucoup de cravates blanches.

Ce jeune phénomène se nomme le comte Max de Canulard ; il est âge de vingt-cinq ans à peine et connaît toutes les langues possibles : le sanscrit, le javanais, le chinois, le thibétain, etc. Il est plus fort en droit français que Pothier, plus fort en droit allemand que Savigny, plus fort en droit anglais que Blakstone, plus fort en droit public que feu Vortel. Il est à la fois jurisconsulte, géomètre, mécanicien, astronome, idéologue. Il a une femme charmante qu’il néglige et des lunettes bleues.

Canulard veut être tout simplement chef d’un cabinet quelconque l’année prochaine. Peut-être accepterait-il en attendant une ambassade, Londres, Vienne ou Berlin; je ne dis pas qu’il n’irait pas jusqu’à la haute magistrature et à la cour de cassation. Qu’on ne lui parle pas de la cour des comptes ou du conseil d’État, il en ferait une question personnelle. »

— Mémoires de Bilboquet recueillis par un bourgeois de Paris. Librairie nouvelle, Paris, 1854.

L’avantage de Wikipedia sur ses pauvres consœurs, les encyclopédies imprimées, n’aura pas échappé aux fonctionnaires du Miniver (ni à ceux de Parthenay) : elle fait l’objet, et sans frais, du « processus de continuelles retouches (…). L’Histoire toute entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. »

Justement, à propos d’histoire : on vient d’apprendre que Ségolène Royal avait récemment rendu hommage, dans son blog, à un admirable personnage du XVIIIe siècle et de sa région, « Léon-Robert de L’Astran, humaniste et savant naturaliste mais également fils d’un armateur rochelais qui s’adonnait à la traite, [qui] refusa que les bateaux qu’il héritait de son père continuent de servir un trafic qu’il réprouvait. » Le problème est que ce personnage exemplaire aurait été inventé de toutes pièces, ce qui n’a pas empêché son entrée en 2007 dans le Panthéon du savoir sur l’internet, j’ai nommé la Wikipedia, d’où il vient d’être excommunié, maintenant que la vérité a changé et qu’il a donc fallu modifier le « contenu neutre et vérifiable » de l’« encyclopédie collective [et] universelle ».

N’accusons pas la candidate malheureuse aux plus hautes fonctions (à l’instar du Comte de Canulard, dont nous parlons en exergue) : elle n’est pas responsable de ce qu’elle a écrit, c’est, nous dit 20 minutes, sa collaboratrice, Sophie Bouchet-Petersen, qui en assume la négritude. Quoi qu’il en soit, l’auteure de cette bloguerie n’a pas fait preuve d’esprit critique en pompant ce qu’elle avait trouvé en ligne : c’est rapide, c’est facile, et donne ainsi l’impression d’en savoir plus que le lecteur ébahi et admiratif devant ces références historiques.

C’est aussi le cas de Jean-Louis Servan-Schreiber dans son récent ouvrage, Trop vite ! Pourquoi nous sommes prisonniers du court terme1. Paradoxalement – vu le titre et la thèse – il semble avoir été écrit très vite, trop vite. Publié en mai, il fait référence à des événements très récents (par exemple, le lancement de l’iPad, qui date de janvier 2010). Critique de la vitesse et de ses effets pernicieux sur l’individu et sur la société, il survole tel le Concorde un champ si vaste qu’il ne peut en parler que superficiellement (même s’il prend le temps de « placer » les noms de plusieurs membres de sa grande famille), voire de façon imprécise, victime de la hâte qu’il dénonce.

Ainsi, les abondantes citations qui émaillent son texte, et dont il ne signale pas la source, ne sont pas forcément entièrement fidèles à l’original (quand on a pu l’identifier), malgré les guillemets : la recopie intégrale (p. 49) d’un article du Monde daté du 27/1/2010, Le Parlement, surmené, dénonce la frénésie de lois, en omet entièrement le second paragraphe sans signaler cette suppression ; la longue citation de Bernard Stiegler (p. 73), dont on a trouvé la source plausible dans un entretien avec Marianne le 6/10/2008, en diffère pourtant sur plus d’un détail.

Ainsi, il qualifie Nick Carr (dont nous parlons ici depuis 2005), d’« écrivain » et d’« intellectuel patenté », tandis qu’il serait bien plus correct de le qualifier d’observateur et d’essayiste de l’impact des nouvelles technologies sur la société, l’économie et l’individu (ce que d’ailleurs Carr dit de lui-même, peu ou prou) ; Carr le fait avec intelligence et recul critique, mais ce n’est ni un « écrivain » ni un « intellectuel », à l’instar d’un Jacques Ellul, d’un Günther Anders ou d’un Paul Virilio.

Je doute que « personne jusqu’ici n’avait traité ce sujet en tant que tel », comme l’affirme son auteur. Depuis des dizaines d’années, cette accélération, non pas du temps mais de la cadence de nos activités est observée et critiquée. Dans The Subliminal Man (1963, traduit en français L’Homme subliminal), J.G. Ballard décrit une société prise dans une frénésie d’hyperconsommation dans laquelle on remplace à une fréquence incroyablement rapprochée des objets devenus obsolètes, conséquence directe de la « destruction créatrice » de Schumpeter. Ainsi, les routes sont pavées de façon à ce que les voitures de plus de six mois se déglinguent, ce qui accélère le passage vers de nouveaux modèles :

When the studs wore out they were replaced by slightly different patterns, matching those on the latest tyres, so that regular tyre changes were necessary, increasing the safety and efficiency of the expressway. It also increased the revenues of the car and tyre manufacturers, for most cars over six months old soon fell to pieces under the steady battering, but this was regarded as a desirable end, the greater turnover reducing the unit price and making more frequent model changes, as well as ridding the roads of dangerous vehicles.

Quant aux fours électriques, c’est tous les deux mois, la publicité omniprésente, explicite ou subliminale, entretenant ce rythme effréné :

‘Look, I don’t want a new infrared barbecue spit, we’ve only had this one for two months. Damn it, it’s not even a different model.’

‘But, darling, don’t you see, it makes it cheaper if you keep buying new ones. We’ll have to trade ours in at the end of the year anyway, we signed the contract, and this way we save at least five pounds.’

Et aussi : l’emballement incontrôlé des ordinateurs d’aujourd’hui (qui a causé – ou largement contribué à – la crise d’octobre 1987, connue sous le nom de Lundi noir) n’est qu’un avatar de celui des machines dont Charlot est l’esclave, dans Les Temps modernes en 1936, film critique explicite du fordisme. Ou enfin, l’exposition au nom si bien choisi, Le Temps, vite !, au Centre Pompidou, en 2000.

L’ouvrage de JLSS actualise le contexte d’un phénomène qui est loin d’être nouveau , tels la récente crise financière (mais est-ce une crise, ou les prémices d’un nouvel état de l’économie ?) et la gabegie de ressources annonçant une catastrophe écologique (il mentionne James Lovelock, dont nous avions traduit un entretien en 2006 à ce propos, et James Hansen, dont nous avions aussi parlé cette année-là). En conclusion, il se garde bien de fournir des solutions à des problèmes d’une grande complexité ou de prédire l’avenir, et met en garde contre le « refuge dans la pensée magique », tout en recommandant à chacun de « remettre un peu plus de long terme dans la pratique de sa vie », avec, comme exemple « le plus simple, le moins coûteux : la vogue montante de la méditation : (…) s’asseoir et faire silence en soi », à l’instar des moines bouddhistes comme Matthieu Ricard… Un peu New Age, non ?

Le bouddhisme à la JLSS n’est pas une philosophie de la fusion – dans l’autre, dans la société ou dans le grand rien – mais une confusion : c’est avant tout une aspiration égotiste, voire égoïste – terme que revendiquait explicitement Ayn Rand – à l’inverse de cette fusion, c’est une revendication du « droit au bonheur individuel » (p. 160), celui de « s’occuper de son corps », bref, de privilégier « notre métier, notre équilibre affectif, nos choix, nos vrais désirs » (p. 161). Or, un chapitre plus tard, il prône de « reconstruire un intérêt général collectif » (p. 183). Justement, ce qui en empêche l’émergence, n’est-ce pas le désir irrépressible de l’individu, encouragé par la société d’hyperconsommation que JRSS décrie aussi ? La réflexion sur la difficile articulation entre le je et le nous n’est pas le fort de cet ouvrage.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule confusion : l’une comme l’autre aspiration – personnelle, globale –, implique, selon l’auteur, la prise de responsabilité : cette « constatation forte que chacun est responsable de son destin » (p. 160) est, selon lui, le fruit de précurseurs à l’instar de Freud, qui « a débloqué nos portes intérieures, aura contribué à nous déresponsabiliser, en même temps qu’il nous déculpabilisait » (p. 162). Trop vite, Mr Jean-Louis Servan-Schreiber… !

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1 Albin Michel, 2010. Le titre, en deux couleurs que nous avons reproduites ici, rappelle ce que JLSS disait déjà en 1992 dans Le retour du courage : « Ce monde trop plein me gave et m’étourdit. Le trop, trop vite, m’empêche de m’y sentier chez moi. »

24 mai 2010

Paris du futur

Classé dans : Actualité, Environnement, Nature, Photographie, Récits — Miklos @ 22:50

Parions : la dernière crise n’en sera plus une, elle s’installera pour de bon et prendra un caractère endémique. Malgré les efforts des gouvernements nationaux, continentaux et mondial, l’inflation devenue incontrôlable atteindra de tels sommets que l’abandon de l’usage de la monnaie sera inéluctable avant même d’être décrété. Le troc s’y substituera là où le pillage ne régnera pas encore.

Parions : l’essence se raréfiera puis disparaîtra totalement des pompes. Les voitures rouilleront dans les garages et le long des trottoirs. L’électricité fera alors défaut, aucun moyen de transport public, de surface ou souterrain, ne sera plus en état de circuler, à l’exception des cyclotaxis et des bateaux-bus à rameurs.

Paris deviendra une immense ville piétonne. Les seuls véhicules encore autorisés à traverser la ville seront les chars à bœufs des halles, le nombre et la fréquence soigneusement limités pour éviter que les rues ne se transforment en fosses à purin. La plus belle avenue du monde (selon les agences de tourisme), la perle de la ville (d’après les guides), le casse-tête de la police municipale, les Champs-Élysées, se videront des embouteillages qui les caractérisaient.

Parions : la chaussée, négligée, se fissurera. Dans les interstices, les herbes folles commenceront à apparaître, et une végétation, d’abord rare puis plus dense, s’y développera. Au printemps, des pâquerettes, des lavandes et une multitude d’autres fleurs éclabousseront de leurs chatoyantes couleurs et parfumeront à l’ivresse l’avenue débarrassée des fumées noires et nauséabondes des tuyaux d’échappement d’antan. Les abeilles s’y multiplieront et produiront une variété de miel de Paris fort prisée à l’étranger.

Des jeunes pousses deviendront des arbres vigoureux : chênes, marronniers ou érables, platanes, bouleaux et cyprès, puis des espèces moins familières, leurs graines parvenues avec les vents et dans les fientes d’oiseaux de provinces de plus en plus lointaines : mûriers, figuiers ou oliviers, palmiers, épicéas, sapins et genévriers. Ensuite ce seront des espèces exotiques, pour certaines en provenance de serres de richissimes propriétaires de l’avenue, pour d’autres on ne sait trop comment : avocatiers, cocotiers et tamariniers, acajous et palissandres, baobabs et séquoias. On y verra pousser à profusion café, tabac, ananas et mangues, et on y cueillera, à la saison, mangoustans et lychees.

La forêt s’épaissira. Les seules lumières artificielles qu’on y apercevra seront les quelques feux rouges qui continueront à clignoter imperturbablement malgré la disparition des véhicules, du fait de leur alimentation par panneaux solaires, le son des klaxons remplacé par le pépiement des moineaux, le hurlement des singes, le hennissement des zèbres. Ici et là, un koala somnolera sur une branche d’eucalyptus. Les parisiens s’y aventureront avec plaisir, ce sera avant l’arrivée des loups attirés par les moutons et des ours alléchés par le miel. Il n’y aura encore aucun danger : les Indiens qui s’y réfugieront après la déforestation finale de l’Amazonie seront végétariens.

Dans les clairières tapissées de verdure fraîche, vaches et moutons paîtront placidement. Des chèvres s’attaqueront méthodiquement aux feuilles et aux branches des jeunes arbres, empêchant ainsi leur prolifération anarchique et une truie allaitera ses petits, béatement affalée à l’ombre d’un palmier. Au loin, on pourra encore apercevoir un temps le sommet de l’arc de triomphe de l’Étoile entre les cimes des arbres qui le dépasseront rapidement en hauteur.

Paris tenus ? Paris gagné ?

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20 décembre 2009

Réchauffement (régional) à Copenhague

Classé dans : Actualité, Environnement, Politique — Miklos @ 13:49

On n’a pas encore pris la mesure des conséquences à court et long terme des résultats des débats qui se sont tenus à Copenhague, dans un contexte très contrasté d’attente de prises de décision universelles destinées à influencer radicalement notre mode de vie d’une part, et de contestation du bien-fondé des prémices même de la démarche, l’influence de l’activité humaine sur l’évolution du climat d’autre part.

La presse internationale n’a donc pas encore remarqué un réchauffement qui s’est tenu dans les coulisses de Copenhague, lieux discrets où les grands de ce monde peuvent se retrouver hors de l’œil inquisiteur de leurs collègues, des caméras et du public, et donc de la nécessité de prises de position officielles et autres effets de manche.

Il n’y donc que la presse israélienne (et un hebdomadaire franco-turc, Zaman France) qui rapporte la rencontre entre les présidents turc et israélien, Abdullah Gül et Shimon Peres. Les deux chefs d’État ont annoncé leur intention de renormaliser les relations entre les deux pays. Gül a affirmé vouloir aider à faire progresser le processus de paix dans la région, et a répondu favorablement à l’invitation de Peres de visiter Israël. Encore faut-il que les premiers ministres de ces deux pays, Recep Tayyip Erdogan, très critique à l’égard d’Israël, et Benjamin Netanyahu, dont on connaît les opinions nationales, voire nationalistes, prennent acte de ces déclarations, afin qu’elles ne restent pas lettre morte.

25 août 2009

Une source miraculeuse à l’Espace Vit’Halles

Classé dans : Actualité, Environnement, Nature — Miklos @ 8:24

La salle de sport vient de rouvrir l’un de ses vestiaires, rutilant après sa rénovation : le nouveau carrelage étincelle et le métal poli des douches qui remplacent l’ancien système brille sous les feux. Dès la mise en service de l’espace, l’une d’elles s’est mis à exhiber un caractère particulier : le bouton une fois appuyé, l’eau ne s’arrête de couler, pendant de très longues minutes, 10, 15…

Ce phénomène est signalé au personnel depuis le premier jour, il y a de cela plusieurs semaines, mais il ne se passe rien. Cette eau ne guérit sans doute pas la surdité. On invoquera peut-être les difficultés à trouver un plombier le mois d’août ? Il aurait suffi de mettre un panneau interdisant de s’en servir – il y en bien d’autres qui fonctionnent encore normalement – jusqu’à sa réparation éventuelle. Ou la rénovation suivante.

Ou alors, il s’agit vraiment d’un miracle, et c’est enfin la solution trouvée à la disparition annoncée de l’eau sur Terre et un moyen d’éviter le rationnement inévitable de cette ressource… vitale, si l’on peut dire sans mauvais jeu de mots. Mais on n’y croit pas vraiment. Alors, épelez avec nous : P r i è r e   d e   n e   p a s u t i l i s e r   c e t t e   d o u c h e.   M e r c i.

Merci.

12 avril 2009

De nature, d’art et de pollution

Classé dans : Architecture, Arts et beaux-arts, Environnement, Lieux, Nature, Photographie — Miklos @ 20:10


Vœu pieux. Port Jérôme, face à Quillebeuf-sur-Seine

Le parc naturel régional des boucles de la Seine normande, né en 1974 sous un nom plus court de Parc naturel régional de Brotonne, suit les méandres de la Seine en Haute-Normandie. Les amateurs de nature se promèneront dans le Marais Vernier, bien protégé et accessible (mais un peu trop urbanisé) par la pittoresque route des chaumières, ou dans ses quelques réserves naturelles. Les amateurs d’histoire suivront, sur l’autre rive de la Seine, la route des abbayes : Saint-Martin-de-Boscherville, Jumièges, Saint-Wandrille (que les philatélistes connaissent de longue date, Jumièges à 12f et Saint-Wandrille à 25f), passant devant de beaux châteaux qu’on aurait aimé aussi pouvoir visiter.

Mais attention, ceux qui auront emprunté cette route feront bien de franchir le pont de Brotonne au lieu de poursuivre leur chemin, faute de tomber sur une vision dantesque, celle de Port Jérôme, même si elle rappellera, cette fois aux cinéphiles, certaines vues du Désert rouge d’Antonioni. Quant aux amateurs d’art, ils ne s’étonneront pas, se souvenant qu’en 1832 William Turner avait peint le tableau suivant au même endroit :


William Turner: Between Quillebeuf and Villequier, ca. 1832. Tate.

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