Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

11 juin 2013

De la courbure du temps, de chaises longues et de Google Books

Classé dans : Langue, Littérature, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 17:12


Quelques résultats de la recherche du terme « chaise longue » dans Google Books.
Cliquer pour agrandir.

On était curieux de savoir quand le terme « chaise longue » avait commencé à être utilisé en français. Quoi de mieux comme outil pour ce faire que Google Books, qui permet d’effectuer des recherches ciblées dans le temps dans des millions d’ouvrages numérisés depuis belle lurette ?

Et voici ce que l’oracle – comment qualifier autrement l’auteur de ces résultats – nous répond. Ce terme se trouve dans :

1. un livre publié en 1658 consacré à Madame la marquise de Pompadour, née en 1721 ;

2. un roman de Paul Bourget publié 241 ans avant la naissance de l’auteur ;

3. un autre roman, de Ponson du Terrail, publié seulement 143 ans avant sa naissance ;

4. enfin, un ouvrage de 1717 consacré à un aspect primordial de la vie de Napoléon, lui-même né en 1769.

Rocambolesque.

Comme outil scientifique, il pourrait y avoir plus fiable. En fait, statistiquement, on peut constater l’apparition, dans ce fonds, du terme dans un nombre croissant de réponses datées à partir de 1741, réponses qui ne semblent pas toutes anachroniques, sans qu’il ait été possible de les vérifier une à une. Toutefois, il est difficile de savoir si ce fonds est suffisamment représentatif pour en conclure que l’expression date réellement de cette année-là, peu ou prou.

C’est finalement dans le Trésor de la langue française informatisé, à l’article chaise, que l’on apprend que le terme est apparu dans les Mémoires de Saint-Simon en 1710. Petite erreur de date : c’est dans le t. 7, ch. III de ces mémoires, rédigé en 1709, que Saint-Simon écrit, à propos des accès de ce qu’on appellerait aujourd’hui crises para­noïaques de Louis Charles Edme de La Châtre : « Un de ses premiers accès lui arriva chez M. le prince de Conti, qui avait la goutte, à Paris, et qui était auprès de son feu sur une chaise longue, mais assez reculée de la cheminée, et sans pouvoir mettre les pieds à terre. »

Et dire que Google Books n’existait pas quand ce réel Trésor a été rédigé (la publication du volume Cageot-Constat dans lequel se trouve cet article date de 1977, quelque 17 ans avant la naissance du Web)…

31 mai 2013

« Atmosphère, atmosphère », ou, Google, les chiffres et les lettres

Classé dans : Actualité, Langue, Photographie, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 7:44


Street art rue du grenier sur l’eau.
Cliquer pour agrandir.

Notre AMI à tous avait organisé hier à la Maison de la Mutualité un raout intitulé Atmosphère destiné à « parler d’innovation, de changement de culture, de Big Data, d’interactions en temps réel et d’agilité. » Leur cible ? Les entreprises, qu’il sollicitait pour venir « écouter les dirigeants de Google expliquer notre vision consistant à permettre aux collaborateurs de travailler comme ils vivent. » Comment vivent-ils donc, ou comment Google aimerait qu’ils vivent ? communiquant, connectés, tracés en permanence, par l’entremise de tous les services qu’offre Google, depuis les lunettes jusqu’au cloud dont une représentation stylisée servait de logo à l’événement.

Quant aux dirigeants de Google, voici un florilège de ce qu’on a pu les entendre dire, dans leurs présentations style ex tempore à la Steve Jobs, debout sur scène face au public, sans prompteur visible.

Tout d’abord, Eric Haddad, président de Google Entreprises pour le sud de l’Europe, a présenté les quatre ateliers qui faisaient suite aux keynotes (sic) d’ouverture. Problème : il ne se souvenait que de trois d’entre eux.

Ensuite, Carlo d’Asaro Biondo, président des opérations pour l’Europe du sud, de l’est, le Moyen Orient et l’Afrique, en parlant de l’histoire du Web, a dit qu’il est né en 1989 (vrai) et qu’il avait donc 35 ans (faux, nous ne sommes pas encore en 2024, malgré les progrès de l’innovation, thème de la journée), chiffre qu’il a martelé à plusieurs reprises. Google, qui s’est lancé dans la production de gadgets basés sur Chrome et Android, devrait inventer un truc, pardon, un device (objet électronique destiné à pallier les vices humains, d’où son nom), qu’ils pourraient appeler calculette, pardon, calculator™, équipé en sus de reconnaissance et de synthèse vocales, ainsi que de WiFi voire de LiFi.

Ce n’était pas le seul étirement temporel qu’il a effectué : « Je voudrai juste une seconde vous faire un historique de Google en une minute. »

Voilà pour les chiffres. Quant aux lettres, on aura pu remarquer que Google s’est plié à l’une des disposition de la loi Fioraso votée la veille :

« Ce monde physique est désormais intégré dans le knowledge graph digital. »

« On est drivé vers la place de parking. »

« Vous pouvez prendre une photo du sunset à la plage. »

« La manière dont nous intéragissons et engageons avec les autres continue à changer. »

« On peut léverager ces technologies. »

Enfin, l’orthographe des diapositives – pardon, des slides – projetés sur les immenses écrans était parfois approximative : « Quel est le nombre d’occurences du mot innovation dans le corpus de Wikipedia ? », question concours posée au cours de la journée (sans préciser qu’il ne s’agissait que de la Wikipedia en anglais, à se demander si toute la présentation n’avait pas été fabriquée outre Atlantique pour être présentée identiquement partout dans le monde), question à laquelle on aurait pu substituer celle-ci, qui a la vertu d’avoir le même nombre de réponses en français et en anglais : « Quel est le nombre d’occurrences de la lettre r dans le mot occurrence ? »

11 avril 2013

« L’eau du noir Léthé » (Théophile Gautier)


Pieter Bruegel I  (1562) : Margot la folle (Dulle Griet)
Cliquer pour agrandir.

La mort de Margaret Thatcher ravive, pour un temps du moins, le souvenir quelque peu rouillé de la Dame de fer. Pour certains, cette Margot la folle, droite dans son armure et l’épée à la main à l’instar du personnage central du célèbre tableau de Pieter Breughel l’Ancien, a semé la destruction (des services publics, des syndicats), la guerre (des Malouines) et la mort (de Bobby Sands et des autres neuf grévistes de la faim irlandais, de plus de 900 soldats argentins et britanniques). Pour d’autres, c’était une grande personnalité politique à l’égal d’un Winston Churchill : elle a sauvé le pays (dixit David Cameron) et surtout les marchés financiers, et permis le développement de la classe moyenne et son accès à la propriété.

Quant à Augusto Pinochet, autre leader charismatique et absolu dont on ne compte plus les victimes (« génocide, tortures, terrorisme international et enlèvements » selon les chefs d’accusation du mandat international à son égard), son souvenir – pour ceux qui le portent encore dans leur cœur ou la marque dans leur chair – alterne entre vénération pour sa lutte contre le communisme (ce pourquoi Ronald Reagan, que Thatcher qualifiait de « second homme le plus important de sa vie », l’admirait) et répugnance pour ses innombrables crimes, sans compter ses fraudes fiscales. Mort sans repentir (« Je ne compte pas demander pardon à qui que ce soit. Au contraire, ce sont aux autres de me demander pardon ») et sans autre punition qu’une assignation à résidence quelques jours avant son décès, son héritage très partagé est curieusement comparable à celui de Margaret Thatcher : bénéfique économiquement et atroce humainement.

Ces deux chantres d’un capitalisme dur se rencontrent dans Aliados (Alliés), l’opéra multimédia de Sebastian Rivas – fils d’exilé argentin – sur un livret d’Esteban Buch – né en Argentine –, qui sera créé en juin 2013 au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du festival ManiFeste-2013 de l’Ircam.

Les faits : on est en mars 1999. Thatcher rend visite à Pinochet qui est en résidence surveillée à Londres où il était venu se soigner, en attente d’une décision sur son extradition vers l’Espagne (il sera libéré en 2000 et pourra rentrer librement au Chili, où il avait quitté le pouvoir en 1990). Il est alors âgé de 83 ans. Thatcher, sa cadette de dix ans, avait démissionné quelques mois après lui. Cette visite, diffusée en direct à la télévision, a un sens éminemment politique et un sujet précis : l’ex premier ministre britannique vient remercier l’ex dictateur chilien d’avoir été son allié lors de la guerre des Malouines en 1982 et d’avoir « amené la démocratie au Chili ». Ils ne sont pas qu’alliés, voire complices, mais aussi de vieux amis : depuis que l’un et l’autre étaient redevenus de « simples citoyens », le général lui rendait visite chaque année à son domicile londonien et lui envoyait fleurs et chocolats à son arrivée en Angleterre.

Aliados questionne le souvenir de la guerre des Malouines, qui aura fait plus de 900 victimes : au premier chef, celui qu’en ont les deux protagonistes principaux de l’opéra face à face dans ce huis clos. Ils sont particulièrement diminués : tous deux ont subi des attaques cérébrales, Pinochet est en fauteuil roulant (ce qui ne l’empêchera pas de se lever et d’aller saluer ses partisans une fois libéré et reparti au Chili), tandis que Thatcher commence à exhiber des signes de démence sénile.

Ils sont en conséquence chacun accompagné d’un assistant – une infirmière pour l’un, un officier pour l’autre – personnages inventés chargés de surveiller leurs moindres gestes, de pallier leurs défaillances mentales et physiques (tel Spalanzani pour Olympia) face aux épreuves qui les attendent : le général doit passer une visite médicale qui devra déterminer s’il doit être extradé, et la dame de fer doit inaugurer sa statue en bronze. Mais au-delà de ce rôle d’assistant médical, ils symbolisent les conseillers occultes dont s’entourent des chefs d’État, et qui sont souvent la cheville ouvrière, voire les instigateurs, de leur politique.

Outre ces deux personnages et leurs ombres, il y a un cinquième acteur, si présent par son absence même tel un choreute dans les coulisses d’une tragédie grecque : c’est le conscrit, dont le corps transi de froid de chair à canon – corporalité invoquée dans la première et dernière réplique du livret – parle des tréfonds de la cale du Général Belgrano. C’est le navire de guerre argentin qu’un sous-marin nucléaire de la Royal Navy coule pendant la guerre des Malouines : 323 marins perdent ainsi la vie. Ironie de l’histoire : dans une vie précédente, ce croiseur faisait partie de la flotte de guerre américaine et avait pu échapper à l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en 1941. Ce conscrit qui disparaît ainsi avec ses camarades de la classe de 63 – année de naissance du librettiste – peut aussi représenter par sa mort « inutile » les dizaines de milliers de ses compatriotes éliminés par la junte argentine et par sa révolte la jeunesse de ces années-là, « tant en Amérique latine qu’en Angleterre, qui commence à subir les affres de cette révolution conservatrice » (Sebastian Rivas).

Dans leurs moments de lucidité respectifs, le « vieillard impotent » et la dame au « regard perdu dans le vide » ne cherchent qu’à justifier leurs actions, l’un pour « la liberté des Chiliens et l’unité nationale » tout en faisant preuve d’un « évitement mémoriel » destiné à convaincre les médecins de son incapacité à répondre de ses actes, et l’autre le torpillage de ce bateau « qui était un danger pour nos navires », formule qu’elle avait répétée inlassablement lors d’une interview télévisée. Leurs répliques sonnent creux : ils ne sont plus ce qu’ils étaient, ce sont eux les vraies ombres de l’opéra et les pantins dont leurs assistants tirent les ficelles : la perte de leur mémoire personnelle les a progressivement vidé de leur identité.

C’est aussi la mémoire ou la connaissance que les spectateurs ont de cette guerre que l’opéra ne manquera pas d’interroger, et, au-delà, de poser la question de la nature même d’un événement historique et du sens qu’on lui accorde selon sa propre sensibilité, et donc celle de la construction de l’histoire, de son identité, en quelque sorte.

Je serais curieux de savoir quel souvenir en ont les plus jeunes : lors d’une visite que j’avais effectuée dans un grand musée américain dans les années 1980, je me trouvais dans une salle à l’entrée de laquelle il était indiqué « Post-war paintings ». Deux jeunes gens s’en approchent. L’un d’eux demande à l’autre en anglais : « De quelle guerre s’agit-il à ton avis ? ». L’autre hésite un moment et répond : « C’est sans doute la guerre du Vietnam ». Et c’était avant l’invention du Web puis celle de Google et enfin des objets techniques qui encouragent le réflexe plus que la réflexion, qui ont curieusement raccourci la mémoire collective et individuelle, et, par conséquent, affecté la conscience historique (et donc la culture qui s’y inscrit).

Mais c’est aussi une autre mémoire, associative, que suscite cette œuvre, et donc principalement personnelle, celle d’autres œuvres avec lesquelles elle résonne dans l’esprit du spectateur.

En lisant le livret, je n’ai pu m’empêcher de penser au roman (fort critiquable à bien des égards, autant sur la forme que sur le fond) de George Steiner Le Transport de A.H., dans lequel il décrit un autre face-à-face, fictif celui-ci, d’un personnage bien réel, un vieillard, avec ses actes et avec l’Histoire : il s’agit de Hitler qui s’était réfugié après la guerre dans la forêt amazonienne. Rattrapé par un petit groupe d’agents secrets quasiment aussi âgés que lui, il « se souvient à peine de ce qu’il était », il faut le rappeler à lui-même (comme pour Thatcher dans Aliados) ; dans son discours, il renverse le sens de ses actes et inverse le rôle de coupable et de victime (à l’instar de Pinochet dans l’opéra), se prenant quasiment pour un Juif. Là où ces deux textes diffèrent essentiellement, c’est sur leur positionnement politique, voire moral : comme le remarquait l’historien Jacques Le Goff lors de l’émission Apostrophes en 1981 où Steiner présentait son roman, on ne peut qu’être « très gêné par la fascination face à Hitler que George Steiner vient d’exprimer », fascination qu’il n’a d’ailleurs eu de cesse d’éprouver pour la force et le mal absolus et leur manifestation dans de tels plumes que le maurrassien et royaliste Pierre Boutang ou les antisémites et collaborationnistes Louis-Ferdinand Céline et Lucien Rebatet. Aliados est sans aucune ambiguïté du côté des victimes.

Lors de la présentation de l’opéra en devenir à l’Ircam, le compositeur a évoqué quelques références musicales qui lui sont personnelles, notamment en ce qui concerne le rôle du conscrit, qui se manifestent dans sa partition : L’Histoire du Soldat de Stravinski, autant pour son propre argument – le conscrit fait écho au soldat – que pour son instrumentation particulière – violon, contrebasse, basson, cornet à pistons, trombone, clarinette et percussions pour la version de 1917, et piano, clarinette et violon pour celle de 1919 (dans Aliados, chaque personnage est associé à un instrument : le conscrit à la guitare électrique, Pinochet au trombone, Thatcher à la clarinette, le piano et le violon à l’aide de camp et à l’infirmière) ; Pagliacci de Leoncavallo, la conclusion du conscrit évoquant le « La comédie est finie » (pour ma part, son « Théâtre du rien » rappelle plutôt Fin de partie de Beckett : « Moments for nothing, now as always, time was never and time is over, reckoning closed and story ended. ») ; le Punk Rock et aussi l’album London Calling du groupe The Clash (plus tardif et utilisant largement la fusion de genres), qui expriment la révolte de la jeunesse de l’époque Thatcher à l’encontre du conservatisme ambiant.

On n’a pu entendre que quelques exemples sonores de la partition elle-même, assortis d’explications sur certains des principes technologiques et des outils informatiques qui ont été utilisés pour la réalisation sonore dans des processus de dégradation – fragmentation – reconstitution – création : par exemple, comment l’analyse de l’intonation des voix (réelles) de Pinochet et de Thatcher a permis de composer les parties vocales, mais aussi l’instrumentation évoquant de façon saisissante ces voix. On ne peut s’empêcher de se rappeler d’un procédé similaire utilisé par Steve Reich dans l’opéra multimédia The Cave (1990-1993), où l’instrumentation suit de très près des enregistrements de textes parlés, qui sont d’abord diffusés tels quels, puis fragmentés et reproduits en boucle de telle façon que quand bien même le texte ne fait plus sens, la « musique de la voix » est toujours là. Ici, cette démarche va plus loin – la technique aidant – puisqu’elle permet de générer des discours qui n’ont jamais été prononcés en réalité.

Enfin, cette intéressante présentation a eu lieu le même jour que la première française d’un autre opéra, Quartett de Luca Francesconi sur le texte de Heiner Müller, issu lui aussi des studios de l’Ircam. Autre coïncidence : il s’agit là aussi d’un face-à-face en huis clos de deux monstres vieillissants, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, en prise avec leur propre histoire, avec leur corporalité, avec leur identité. Cette problématique est-elle dans l’air du temps, celui de l’emprise croissante de la technique sur l’homme, de l’externalisation de sa mémoire dans des dispositifs nébuleux (le « cloud ») et du développement des robots humanoïdes qui, s’ils ne nous inquiètent pas encore, ne peuvent que nous questionner sur notre propre identité et sur nos rapports à notre histoire personnelle, à l’Histoire et aux autres ? Si on a eu quelques réserves sur l’interprétation – notamment vocale – la partition nous a ravi.

Entendre parler d’une œuvre musicale ne permet pas plus de se l’imaginer que la lecture du menu d’un repas d’en prévoir le goût réel. Mais la mise en bouche d’Aliados nous a donné l’envie de voir et d’entendre le résultat final.


De gauche à droite : Antoine Gindt (mise en scène), Sebastian Rivas (musique),
Robin Meier (réalisation informatique musicale), Frank Madlener (directeur de l’Ircam).

1 mars 2013

Eh, Facebook, « Cible ratée : attention dérive imminente »

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques, Économie — Miklos @ 0:12

Cette interpellation (la partie entre guil­le­mets), fort joliment illustrée par l’image ci-contre, est le sous-titre d’un billet intitulé Gestion de projets en com­mu­ni­cation qui pose une question fort pertinente : « Mais a-t-on pensé à tous les éléments ? Qu’en est-il du public cible ? »

Avant que de montrer pourquoi Facebook devrait en prendre de la graine, on signalera à l’auteure de ce texte qu’il y a justement un élément auquel elle n’a pas pensé : l’orthographe de son texte… Voilà où le bât blesse : elle écrit « Voilà souvent où le bas blesse » (et on serait étonné d’apprendre que son bas en nylon, même filé, la blesse).

Venons-en à Facebook. Les deux copies d’écran ci-dessous montrent, à gauche, trois publicités juxtaposées vantant d’un côté de gros et juteux sandwiches à la viande de… bon, impossible de le déterminer au pif et de l’autre comment perdre du poids, et, à droite, trois publicités elles aussi juxtaposées apparaissant quotidiennement sur la page d’un abonné gay de moins de 40 ans. L’un comme l’autre de ces abonnés rapportent qu’il ne leur sert à rien d’indiquer leur manque d’intérêt pour ces publicités, elles reviennent à l’identique à haute fréquence, genre, lavage de cerveau. Quant à la cible, peu importe : dans la masse, il y aura toujours suffisamment qui mordront à l’hameçon.

21 janvier 2013

De l’androïde et de ses congénères, ou, du futur antérieur de l’Homme

On avait longtemps prédit que l’espèce qui règnera sur la Terre après la disparition de l’homme sera le cafard (on pourra lire ici d’autres hypothèses tout aussi réjouissantes). Que nenni, ne cafardez plus, ce sera le robot : on en voit naître en nombre croissant, et bientôt leur taux de reproduction dépassera celui de l’espèce humaine. Ils s’insinuent discrètement dans notre quotidien, remplacent systé­ma­ti­quement les esclaves de jadis et les assistants d’aujourd’hui, se rendent inéluctablement indispensables. De là à ce que nous devenions « leurs » serviteurs, il n’y a plus qu’un petit pas, comme aurait dit Mao, le grand bond en avant ayant pris place quelque part durant le Moyen Âge.

Le mot « robot » est né, lui, il y a bientôt un siècle : on le trouve dans le célèbre roman R.U.R. de Karel Capek, où il est dérivé du mot tchèque (et slave en général) désignant un travail (souvent pénible). Mais le concept même d’un « truc » humanoïde créé par l’homme à partir de la matière inerte – ce n’est pas (encore ?) un être vivant, ce n’est plus une machine purement automatique et prévisible – pour l’aider dans ses corvées est bien plus ancien : comme on l’a signalé ailleurs, le Golem de la mystique juive, dont la plus célèbre manifestation est celui créé par le Rabin Loeb dans la Prague moyenâgeuse, remonte aux premiers siècles.

L’Église a eu aussi son Golem, qu’on a appelé « androïde » dès le xviie siècle (peut-être même auparavant, on n’en a pas trouvé trace). Il s’agit d’une créature d’Albert le Grand (xiiie siècle), que son non moins illustre élève, Thomas d’Aquin, fracassera pour une raison surprenante, comme on peut le lire dans la réfutation qu’en donne Gabriel Naudé en 1653 dans son Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie et où apparaît ce mot d’« androïde » :

Il ne reste donc maintenant qu’à réfuter l’erreur de ceux qui se sont persuadés que l’on pouvait forger des têtes d’airain sous certaines constellations, lesquelles rendaient par après des réponses, et servaient à ceux qui les possédaient de guide et de conduite en toutes leurs affaires, comme un certain Yepes dit que Henry de Villeine en avait fait une à Madrid qui fut brisée par le commandement de Jean II roi de Castille : ce que Barthelemy Sibille et l’auteur de L’Image du monde assurent pareillement de Virgile, Guillaume de Malmesbery de Sylvestre, Jean Gouverus de Robert de Lincolne, la populace d’Angleterre de Rober Bacon, et Tostat évêque d’Avila, George Venitien, Delrio, Sibille, Raguseus, Delancre et plusieurs autres qu’il serait ennuyeux de spécifier, d’Albert le Grand, lequel comme le plus expert avait composé un homme entier de cette sorte, ayant travaillé trente ans sans discontinuation à le forger sous divers aspects et constellations, les yeux par exemple, au récit du susdit Tostat en ses Commentaires sur l’Exode, lorsque le Soleil était au signe du zodiaque correspondant à une telle partie, lesquels il fondait de métaux mélangés ensemble et marqués des caractères des mêmes signes et planètes et de leurs aspects divers et nécessaires ; et ainsi la tête, le col, les épaules, les cuisses et les jambes façonnés en divers temps et montés et reliés ensemble en forme d’homme, avaient cette industrie de révéler audit Albert la solution de toutes ses principales difficultés. À quoi, pour ne rien oublier de ce qui appartient à l’histoire de cette statue, l’on ajoute qu’elle fut brisée et mise en pièces par S. Thomas, qui ne put supporter avec patience son trop grand babil et caquet. Or pour juger plus sainement ce que l’on doit croire de cette androïde d’Albert et de toutes ces têtes merveilleuses, j’estime que l’on ne peut manquer de déduire l’origine de cette fable du Teraph des Hébreux […]

Quelques années plus tard (en 1685), Charles Le Maire donnera une version quelque peu différente de la fin de cet androïde, dans son ouvrage Paris ancien et nouveau, sous-titré Ouvrage très curieux (ce qu’on confirme), et dans lequel il parle d’Albert le Grand qui a donné son nom à la place Maubert :

La merveilleuse connaissance qu’il avait des secrets de la nature, lui a fait inventer des machines très ingénieuses : cependant quelques auteurs l’ont accusé de magie, d’avoir su le secret de la pierre philosophale, d’avoir inventé la poudre à canon et d’avoir formé une androïde, c’est-à-dire une tête d’airain forgée sous de certaines constellations qui répondait à ses demandes : on dit qu’il la posa au milieu de sa bibliothèque, et que Saint Thomas d’Aquin son disciple, y étant allé pour prendre un livre, et que cette tête lui ayant dit Que demandes-tu, que cherches-tu ?, la brisa à force de coups qu’il lui donna avec un bâton, croyant que ce fut le démon qui parlait en elle, c’est ainsi qu’il détruisit en un moment le travail de vingt années du plus grand génie qui fut jamais. L’on parlera encore d’Albert le Grand, à l’occasion de la place Maubert, à qui il a donné son nom, comme qui dirait la place de Maître Aubert.

Vous voilà prévenus : toutes ces histoires de robot se finissent mal. Et même si vous objecterez en invoquant la statue de Galatée qui s’est animée pour se marier avec son sculpteur, Pygmalion, à la suite de quoi ils vécurent heureux et eurent deux enfants, on rétorquera que ce n’était pas lui qui l’avait animée, contrairement aux créateurs dont nous venons de parler, mais Aphrodite. Un deus ex machina qui ne compte donc pas, d’autant plus qu’il ne s’agissait pas d’un androïde mais d’une gynéide.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos