Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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26 mars 2012

« Condillac dit quelque part qu’il seroit plus aisé de créer un monde que de créer une idée »

Classé dans : Actualité, Littérature, Sciences, techniques, Éducation — Miklos @ 7:24

§104. Nous ne créons pas proprement des idées ; nous ne faisons que combiner, par des compositions & des décompositions, celles que nous recevons par les sens. L’invention consiste à savoir faire des combinaisons neuves. Il y en a de deux espèces : le talent et le génie. — Étienne Bonot de Condillac, Essai sur l’origine des connaissances humaines. Ouvrage où l’on réduit à un seul principe tout ce qui concerne l’entendement humain. 4e éd., Paris, 1793.

Ce qui a été, sera, et ce qui a été fait, sera fait, et n’y a rien de nouveau sous le soleil. — Ecclésiaste 1:9. Trad. Sébastien Castellion, 1555.

Le compte-rendu de Loys Bonod, professeur certifié de lettres classiques au lycée Chaptal à Paris, d’une expérience de longue haleine qu’il a menée à l’insu de ses élèves destinée à démontrer leur tendance à céder à la facilité en copiant maladroitement et sans aucun sens critique n’importe quoi n’importe où pourvu que ce soit en ligne plutôt qu’en réfléchissant sérieusement, mérite la lecture : il y décrit comment il a planté méthodiquement et fort intel­li­gemment ses pièges sur le terrain – ce qui illustre, en passant, sa profonde connaissance de l’art du bon référencement (et l’inanité de l’idée reçue que savoirs technique et humaniste sont incompatibles) –, dans lesquels ils sont très majoritairement tombés.

Le plagiat électronique n’est pas un phénomène récent (du moins à l’échelle de l’histoire du Web) : dans un billet publié en 1997 dans la défunte liste de diffusion BIBLIO-FR et retranscrit aussi ici, je signalais un article du Chicago TribunePatrice M. Jones, “Internet Term Papers Write New Chapter On Plagiarism”, Chicago Tribune, 8 décembre 1997. (article qui, lui, n’est plus en ligne à l’adresse indiquée dans ce billet tandis que ce quotidien est toujours en vie, mais que l’on peut trouver pour le moment) qui parlait de ce phénomène en université et des stratégies d’évi­tement utilisées par les professeurs, et relatais ensuite mon expé­rience person­nelle dans ce domaine (non comme plagiaire, je précise).

Quant au plagiat, il est sans doute aussi vieux que le monde, comme le dit si joliment Charles Nodier dans son Histoire du Roi de Bohême et de ses sept châteaux (dont la curieuse chro­nologie place Salomon après Job) :

Une idée nouvelle, grand Dieu ! il n’en restoit pas une dans la circulation du temps de Salomon — et Salomon n’a fait que le dire d’après Job.

Et vous voulez que moi, plagiaire des plagiaires de Sterne —

Qui fut plagiaire de Swift —

Qui fut plagiaire de Wilkins —

Qui fut plagiaire de Cyrano .—

Qui fut plagiaire de Reboul —

Qui fut plagiaire de Guillaume des Autels —

Qui fut plagiaire de Rabelais —

Qui fut plagiaire de Morus —

Qui fut plagiaire d’Érasme —

Qui fut plagiaire de Lucien — ou de Lucius de Patras — ou d’Apulée — car on ne sait lequel des trois a été volé par les deux autres, et je ne me suis jamais soucié de le savoir…

Vous voudriez, je le répète, que j’inventasse la forme et le fond d’un livre ! le ciel me soit en aide ! Condillac dit quelque part qu’il seroit plus aisé de créer un monde que de créer une idée.

Ce que Giraudoux a plagié à son tour, en faisant dire succinctement à Robineau (dans Siegfried) : « Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui d’ailleurs est inconnue. ».

Il va sans dire que nous applaudissons des deux mains (tout en écrivant ces quelques mots) ce type-là de « plagiat ».

30 décembre 2010

Des mots, des mots, des mots…

Classé dans : Peinture, dessin, Photographie, Éducation — Miklos @ 17:30

Nous avons passé, nos pères ont passé et nos fils passeront dix ans de leur vie à peser des mots. Car on ne fait pas autre chose au collège. Des mots, des mots, des mots : pas d’idées. (…) Peseurs de mots, nous ne savons point peser les idées ni les faits. (…) Il est temps de ne point passer dix ans à essayer d’écrire élégamment, au lieu d’apprendre à penser solidement. (…) Avec notre pédagogie actuelle nous arrivons à former, sur cent élèves, quatre-vingt-dix-neuf ignorants et un pédant. Il faut mépriser, il faut repousser cette fatale méthode : delenda est.

Léon Gautier « Chronique : II. L’ensei­gnement de l’histoire dans les lycées et collèges. Néces­sité très-pressante d’une réforme absolue », in Revue des questions historiques, t. 10, 1871.

Léon Gautier (1832-1897) était archiviste et paléographe. Les quelques phrases ci-dessus sont extraites d’une chronique qu’il avait rédigée dans la Revue des questions historiques, t. 10. Paris, 1871. On trouvera ici ses deux premières parties, l’une concernant la conservation à long terme des sources historiques où il discute de divers modalités – réédition ou reproduction (bien avant l’invention de la numérisation) –, et l’autre consacrée à la critique des méthodes pédagogiques de son époque.

8 septembre 2010

Même avec les meilleurs intentions du monde…

Classé dans : Littérature, Éducation — Miklos @ 8:29

Le site Bac de français propose « tout gratuit pour réviser l’oral et l’écrit du bac de français 2011 ! », une pléthore de fiches sur des œuvres courtes ou longues, de prose ou en vers, des extraits avec présentation (La Peste en une ligne – on se croirait sur Tweeter –, ça donne « La Peste, de Albert Camus, est un roman écrit en 1947 dont le personnage principal est le docteur Rieux qui combat sans relâche l’épidémie qui ravage la ville d’Oran. »). Tout pour l’élève pressé comme un citron, et dans une optique généreuse de don, pas comme certains services payants, même si le résultat est le même : c’est quelqu’un d’autre qui fait le travail pour vous (c’est ce qui a dû arriver au chameau devenu ainsi dromadaire, en bossant moins).

Les fiches ne sont pas signés (comme dans Wikipedia, tiens ! à ce propos, lisez ceci), on ne peut savoir qui les a rédigées ni surtout son niveau de connaissance ou de compétence. Il semblerait que certaines aient été pondues par des élèves pour des élèves, ce qui suppose qu’ils en savent déjà autant que leurs supposés maîtres… cela en dit beaucoup sur l’éducation telle qu’elle se pratique, mais passons pour nous rendre sur la fiche consacrée au Curé et le mort de Jean de la Fontaine.

Le texte en question s’évertue à mettre en évidence « le comique du récit », mais il est involontairement très drôle, du fait que l’ironie du poète, qui se manifeste par une allusion littéraire, échappe totalement à l’auteur de l’article. Cette fable met en scène un curé qui « s’en allait gaiement enterrer » un mort, en se disant que ce serait une très bonne affaire, « tant en argent, et tant en cire, et tant en autres menus coûts ». Mais le corbillard verse, le curé est tué, et les deux morts « s’en vont de compagnie ».

Au cours du récit, La Fontaine décrit le regard avide du pasteur (au sens générique du terme) ainsi :

Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,
Comme si l’on eût dû ravir ce trésor (…).

Le critique anonyme nous explique alors que :

La Fontaine se moque du curé en l’appelant Messire Jean Chouart au vers 18, ce qui relève du style héroïcomique : il donne une fausse importance au prêtre, ce qui va lui permettre de mieux le rabaisser.

Il (le critique) n’a pas dû lire Pantagruel de Rabelais (que La Fontaine ne devait pas ignorer)… Panurge y essaie par tous moyens de conquérir une des grandes dames de la ville. Il n’y va pas par quatre chemins pour lui indiquer ses intentions :

— Madame, ce serait bien fort utile à toute la république, délectable à vous, honnête à votre lignée, et à moi nécessaire que fussiez couverte de ma race ; et le croyez, car l’expérience vous le démontrera.

La dulcinée n’est pas convaincue, et le repousse à plus de cent lieues. Mais il revient à la charge, encore plus explicitement :

— Tenez (montrant sa longue braguette), voici maître Jean Chouart qui demande logis.

Vous voyez maintenant qui est réellement Jean Chouart, nom dont La Fontaine affuble son curé (dont le sort est de se casser la tête…) et Rabelais un certain attribut de Panurge (ailleurs il l’appelle Jean Jeudy) ? La « moquerie » de La Fontaine n’est pas tant dans l’emploi de « messire » – interprétation superficielle – mais du nom lui-même  pour le percevoir, il faut donc connaître ses classiques (ou, à défaut, tourner ses doigts sept fois sur les moteurs de recherche avant d’ecrire)…

Comme quoi, même si le don est une vertu en soi, il ne garantit en rien l’utilité du cadeau.

On a trouvé une autre explication dans un ouvrage publié près d’un siècle après le décès de La Fontaine (en 1695), et invoquant le témoignage d’une personne qui, vu son jeune âge à l’époque, n’aurait pu assister à la scène qu’il rapporte. Citons cette « historiette savoureuse », titre du passage dans l’almanach en question, tout en nous tenant à notre explication, encore plus savoureuse :

On tient cette historiette du célèbre abbé d’Olivet (1682-1768). (…) Le nom de ce curé Chouart n’est point inventé à plaisir. Il a réellement existé. Il était d’une famille très distinguée dans la Touraine, conseiller du Roi, docteur en théologie de la Faculté de Paris, curé de St. Germain le Vieux, doyen de MM. les curés de cette ville, ami de Boileau, de Racine, de Molière, de Chapelle, de La Fontaine, Un jour que ces hommes illustres s’égayaient à table avec quelques flacons de vin de Champagne, le sévère Despréaux prenant tout à coup un air grave, se mit à prêcher La Fontaine sur le scandale de sa séparation avec sa femme. Racine seconda Boileau avec cette éloquence douce et insinuante qui lui était si naturelle. « Eh bien ! Messieurs, dit l’admirable bonhomme, eh bien ! puisque vous le voulez, j’irai voir cette femme [pour me réconcilier avec elle, ce qu’il tenta de faire] ; elle dit pourtant que je fuis un malpropre. » M. le curé Chouart, qui était du nombre des convives, vint à la charge, et voulut à son tour sermonner La Fontaine ; mais celui-ci l’arrêtant tout court par un Tu quoque, mi Brute, le pria d’entonner un beau Gloria in excelsis. Pour l’intelligence de ce Gloria, il faut savoir que M. Chouart, à la messe de paroisse , après l’intonation du Gloria et du Credo , quittait l’autel et montait à son appartement pour attiser son feu et faire bouillir sa marmite. « Voilà de la besogne taillée pour vous, disait-il à ses chantres, n’allez pas si vite ». La Fontaine à son retour de Château-Thierry, fit pour se venger du curé la fable en question. Mail il faut rendre justice à la vérité :

Certaine nièce assez proprette
Et la chambrière paquette

ne doivent leur existence qu’à l’imagination du fabuliste qui les a malicieusement placées dans le presbytère du pasteur. Il est constant que notre bon curé n’eut jamais de domestiques mâles ni femelles. Une pauvre vendeuse d’herbes ouvrait la porte aux paroissiens qui avaient à faire à M. Chouart.

M. d’Aquin de Château-Lyon, Almanach littéraire, ou étrennes d’Apollon. 1787.

Ce texte, identique au mot près à l’exception de l’attribution à d’Olivet, est paru aussi dans L’esprit des journaux en 1775, signé par « Choquet, prêtre ».

15 août 2010

Google Books se mêle-t-il les pinceaux ?

Classé dans : Peinture, dessin, Santé, Société, Éducation — Miklos @ 15:48

Le Journal des demoiselles – dont les élégantes gravures de mode (ainsi que celles du Magasin des demoiselles ou du Musée des familles), maintenant jaunies, devaient faire rêver toutes les jeunes filles de bonne famille et leurs mères qui, à défaut d’en acheter les robes froufroutantes, les encadraient et en décoraient leurs murs – a eu une longue vie (de 1833 aux années 1920). Destiné à distraire, à faire sourire ou pleurer, à parfaire l’éducation de ces jeunes dames des classes oisives, en bref à les occuper, il leur proposait des poèmes, des nouvelles en feuilleton, des essais, des rébus, des gravures d’art et de mode, des travaux de crochet ou de broderie, sur des sujets pédagogiques, littéraires, musicaux ou historiques – et, bien entendu, d’économie domestique ; il n’hésitait pas à publier des poèmes en anglais (avec traduction en regard), à l’instar d’un fragment fort romantique – on était alors en 1838 – d’un Chant du ménestrel de Chatterton.

La rubrique Revue musicale de sa livraison de 1867 traite très sérieusement de la reprise d’Alceste de Gluck à l’Opéra, avec un échange de correspondance entre Hector Berlioz et François-Joseph Fétis, célèbre critique musical belge et auteur d’une importante Biographie universelle des musiciens. Plus pratique, dans la rubrique Économie domestique, la jeune fille peut lire attentivement la « Septième lettre d’une sœur aînée », destinée à lui faire part de ses réflexions sur La Science du ménage et du Pudding très-facile à faire, mais aussi du Quasi de Veau salé à la Flamande et du Poulet à la Tartare, tandis que la Huitième lettre parle d’œufs en gelée et de Volaille au gros sel.

Mais c’est la rubrique Correspondance de ce numéro qui a attiré notre attention, avec une lettre de Florence à Jeanne (ce n’est pas la première) : celle-ci, qui s’étend sur plusieurs pages comme il était d’usage avant l’invention de Twitter, comprend des conseils à la future mère sur la façon de s’occuper des babies. On y retrouve le même bon sens que dans un texte quasi contemporain publié dans Le Magasin pittoresque, sous forme d’un dialogue entre Florence et madame R., une jeune femme modèle, qui lui montre son baby nouveau né :

— Qu’il est gentil ! m’écriai-je en oubliant de modérer ma voix.

— Ne le réveilles pas, je vous en prie ! fit madame R… m’arrêtant et me rappelant vivement à la situation. Voici une heure, moi aussi, que je retiens mes baisers, car je ne veux pas être une de ces mères égoïstes qui, par des caresses intempestives et ne faisant plaisir qu’à elles, troublent un repos si salutaire : on ne doit jamais réveiller un enfant, pour votre gouverne !

(…)

— Dites-moi, pour parler d’autre chose, est-ce que votre enfant dort ainsi toutes les après-midi?

— Toutes sans exception. Et jusqu’à l’âge de dix-huit à vingt mois, j’espère bien qu’il en sera ainsi; à cette époque, par exemple, je tacherai de lui faire perdre cette habitude qui pourrait l’affaiblir; mais en attendant, ses heures de repos et ses heures de repas sont réglées comme cette pendule.

— C’est admirable ! Et comment êtes-vous parvenue à diriger si bien un si petit enfant ?

— L’habitude est une seconde nature, dit-on. J’ai obtenu cette régularité indispensable à la santé présente et future de mon fils, en le faisant manger ou boire et en le couchant toujours aux mêmes heures.

— Vous êtes forcée de l’endormir alors ? de le bercer ?

— Non, je le dépose tout simplement dans son berceau.

— Et la nuit ?

— La nuit, c’est exactement comme le jour.

— Cependant, s’il criait parce qu’il a besoin de quelque chose, le cher petit ?

— Oh ! dit madame R… avec un sourire dont je ne saurais te rendre l’expression de malice et de tendresse, soyez tranquille ! j’ai bien soin, avant de me cuirasser ainsi d’indifférence, de m’assurer que rien ne lui manque. Mais lorsqu’il est couché convenablement, qu’il n’a ni faim, ni soif, ni froid, ni trop chaud, ni besoin de changer de vêtements, oh ! alors, je suis inébranlable ! C’est qu’il trouverait charmant, le petit tyran en herbe, de se faire promener et bercer toute la nuit ! Par malheur, comme cela serait aussi mauvais pour l’enfant que pour la mère, je dois mettre bon ordre à ces exigences précoces, bien que mon cœur saigne chaque fois que je l’entends ainsi pleurer par ma seule faute, le pauvre ange ! Vous le voyez, chère madame, dès le berceau, l’œuvre d’éducation est pénible pour les mères !

Toutefois, la lecture de cette lettre n’est pas de tout repos et s’apparente à la traversée d’un labyrinthe ou à un jeu de piste : voici l’ordre des pages de cette livraison dans l’exemplaire numérisé par Google Books : …68, 69, 70, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 73, 74, 71, 72, 89, 90, 87, 88, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 91, 92, 93… Feuilletez, et vous verrez.

Est-ce l’ordre des pages dans l’exemplaire original – un nouveau jeu, peut-être ? – ou serait-ce que les gravures de jeunes filles en fleur aient égaré l’esprit de l’opérateur chargé de la numérisation, on ne le sait. Mais les logiciels tous puissants de notre AMI (Aspirateur Mondial de l’Information) à tous devraient pouvoir y remédier.

Attention au baby

Classé dans : Photographie, Santé, Société, Éducation — Miklos @ 7:40

Où l’on voit que le Dr Spock n’avait pas inventé le fil à couper le beurre.

Dans une récente édition populaire de ses excellentes Notes sur l’hygiène des classes laborieuses et sur les soins à donner aux malades, miss Nightingale a compris un chapitre nouveau consacré aux Babys*. Elle y a mis, à la portée des plus humbles mères de famille, des nourrices, des jeunes sœurs à qui sont dévolues, dans les pauvres ménages de la ville et de la campagne, les délicates fonctions de bonne d’enfant, des instructions claires, précises, d’une utilité toute pratique. Nous pensons que riches et pauvres en pourront faire leur profit, et que les nourrissons de toutes classes en seront mieux soignés, mieux portants, plus heureux.

Baby n’est pas le premier venu. Son arrivée dans le monde est un grand événement, attendu, désiré de toute la maison. Ce petit enfant, c’est Dieu qui nous l’envoie, afin que notre cœur s’élargisse en l’aimant, afin que nous exercions en sa faveur nos facultés d’observation, d’adresse, de jugement. Il ne parle pas, et déjà il enseigne. Il nous apprend à être doux, patients, attentifs ; il combat nos penchants égoïstes, car il a sans cesse besoin des autres ; et qui ne s’oublierait pour penser à ce pauvre cher Baby, qui ne peut rien pour lui-même et qui mourrait sans nous. Vous le voyez, Baby est une bénédiction : il est chargé de nous rendre meilleurs ; il faut que nous nous formions à son école, afin de pouvoir, à mesure qu’il grandit, lui donner l’exemple de tout ce qui est bien. Voilà de grands titres à notre protection ; mais il ne suffit pas de vouloir soigner Baby, il faut savoir comment s’y prendre, et j’essayerai de vous dire ce que j’en sais.

Si les grandes personnes souffrent du mauvais air, à plus forte raison l’enfant. Soyez sûr que dans une chambre fermée, chaude, quelquefois encombrée de meubles, où l’air est épais, corrompu par la respiration de plusieurs personnes, le petit sera mal à l’aise, s’agitera, criera pour sortir ; on, ce qui est pis, il languira, s’étiolera, sans avoir la force de protester. Ayez bien soin de renouveler l’air dans la pièce où couche l’enfant. Il sent de la difficulté à respirer là où vous n’en éprouvez aucune. S’il dort quelques heures, à plus forte raison plusieurs nuits de suite dans un air malsain, l’enfant deviendra infailliblement chétif, maladif ; il aura la rougeole, la scarlatine, et il ne s’en tirera pas bien.

Baby est beaucoup plus sensible au manque d’air frais que vous ; c’est pourquoi il faut lui en donner le plus possible, en le sortant souvent, en aérant la chambre pendant qu’on le promène. Baby sent le froid, le chaud, bien avant que vous le sentiez, et, par-dessus tout, il souffre de la malpropreté. Voyez comme il est content dans son bain d’eau tiède ! il rit, il étend ses bras, ses jambes ; il frappe de ses petites mains l’eau qui lui rejaillit au visage, et il rit encore plus fort. Baby a besoin qu’on le change de langes, de robe, qu’on mette sa paillasse à l’air, qu’on en lave la toile, qu’on en renouvelle la paille, dès qu’il y a la moindre mauvaise odeur. Il faut à Baby des draps blancs plus souvent qu’à vous. Si la maison est sale, Baby en souffrira plus que vous. Il lui faut son petit berceau à lui tout seul, où il ne doit être ni trop couvert, ni trop peu : de même quand on le lève, si la mère est occupée, c’est à vous, petite sœur, à voir que Baby soit chaudement et légèrement vêtu, assez, pas trop.

Prenez bien garde de ne pas effrayer Baby par des bruits forts et soudains. Surtout ne l’éveillez pas de cette façon. Des bruits qui ne vous font pas peur font peur au petit. Il tressaille, et cela ne lui vaut rien. Les nourrices ont la mauvaise habitude de frapper dans leurs mains, de parler haut. Elles ne savent pas que des enfants malades sont morts par suite de ces surprises, qui donnent à des organes délicats un ébranlement plus fort que vous n’en ressentez, vous, d’un coup ou d’une chute. La nourriture de Baby réclame toute votre attention. Soyez exacte à la minute à lui donner sa soupe ; ne lui en donnez pas trop à la fois. S’il refuse, n’insistez pas ; il sait mieux que vous ce qu’il lui faut. S’il crie, s’il souffre, c’est que vous avez surchargé son petit estomac ; il ne faut pas non plus le trop peu nourrir. Un point important, c’est que la nourriture soit saine, légère, facile à digérer. Ne lui donnez surtout rien qui le pousse à dormir, à moins que ce ni soit par ordonnance du médecin.

Vous ne sauriez croire combien j’ai vu d’enfants bien portants languir et mourir, parce qu’on leur avait fait boire quelque chose pour les faire dormir ou « les faire tenir tranquilles. » Ils ne mouraient pas la première fois, ni la seconde, ni peut-être la dixième fois, mais toujours à la longue.

Je pourrais vous conter bien des histoires de malheurs arrivés, à ma connaissance personnelle, à de pauvres Babys, par suite de là négligence ou de l’ignorance des nourrices et des bonnes d’enfants.

Je vous en dirai quelques-unes.

D’abord, Baby, quand il est sevré, doit avoir à manger souvent, régulièrement, et pas trop à la fois.

J’ai connu une mère dont l’enfant, pris un jour de convulsions, fut en danger de mort. Il avait environ un an. La mère, ayant à sortir et craignant d’être longtemps absente, lui fit faire ses trois repas en un. Qu’y a-t-il d’étonnant, après cela, que le pauvre petit ait failli étouffer ?

J’ai vu, en Écosse, une petite fille de cinq à six ans à qui sa mère, forcée d’aller vendre son lait et ses légumes très-loin de chez elle, confiait le petit frère, qui avait un peu moins d’un an. La petite fille se montrait attentive et faisait ce que sa mère lui avait recommandé. Cependant une étrangère, étant un jour entrée dans la chaumière (car c’était une pauvre demeure), dit à l’enfant : « Prenez garde, vous allez brûler la bouche de Baby. — Oh ! non, répliqua la petite fille, je brûle toujours la mienne avant. »

Quand je dis d’avoir soin de Baby, je ne prétends pas que vous l’ayez sans cesse sur les bras. S’il est assez âgé, assez fort, et que le temps soit assez chaud pour qu’il ait en lui quelque chaleur, il vaut beaucoup mieux le laisser s’allonger, se détirer sur une couverture étendue à terre. Il lui est beaucoup plus sain de s’amuser tout seul que d’être excité par du bruit, des rires, des paroles. Mais, dira-t-on, il s’ennuie par terre ; il veut qu’on le prenne. C’est que vous lui avez déjà donné de mauvaises habitudes, fatigantes pour vous, malsaines pour lui.

Le Baby le plus beau, le mieux portant, le plus vif, le plus heureux que j’aie jamais vu, était l’enfant unique d’une blanchisseuse très-occupée. Elle lavait tout le jour dans une arrière-pièce dont la porte ouverte donnait sur une grande chambre où elle mettait le petit. Il était assis ou bien roulait à quatre pattes sur le plancher, sans autre compagnon de jeu qu’un petit chat qui le divertissait bien mieux qu’une bonne, et sans faire de bruit. La mère tenait l’enfant admirablement propre, et le nourrissait avec une régularité parfaite. Jamais rien ne l’avait effrayé ni fait tressaillir. Si quelqu’un entrait, il en avertissait sa mère, non par un cri, mais par un joyeux petit chant d’oiseau. J’ai habité plusieurs mois tout proche, et je n’ai jamais entendu l’enfant pleurer, ni le jour, ni la nuit.

Je crois qu’on s’occupe beaucoup trop maintenant d’amuser les enfants au lieu de les laisser s’amuser tout seuls. Plus d’un père, plus d’une mère, riches ou pauvres, cèdent à l’envie de faire de Baby un jouet, de s’en amuser eux-mêmes, et ils ne réfléchissent pas que c’est aux dépens de l’enfant, et que chaque excitation lui ôte des forces en développant trop sa sensibilité nerveuse.

Gardez-vous de chercher à faire rire Baby aux éclats. Ne le faites pas grimacer, ni répéter le jeu de votre physionomie ; l’attention qu’il prête à toute cette mimique impose à son cerveau un effort beaucoup trop grand. Ne l’excitez pas ; il rira bien de lui-même à son heure, quand la nature le voudra, et alors ce sera un épanouissement, non une fatigue.

Ne détournez jamais l’attention de l’enfant. S’il regarde une chose, ne lui en montrez pas une autre. Laissez-le faire tranquillement ses petites expériences. D’un autre côté, l’engourdissement et surtout le manque de lumière lui font encore plus de mal qu’à vous. Un enfant dont on voulait cacher l’existence fut élevé tout à fait seul dans une chambre obscure ; il ne voyait que la personne qui le nourrissait ; on en prenait grand soin ; il était traité avec beaucoup de douceur : il grandit, et on s’aperçut qu’il était idiot,

Beaucoup de lumière, le grand air, le grand jour, et particulièrement la clarté du soleil, sont indispensables pour rendre l’enfant actif, gai, intelligent. N’allez pas cependant, par un excès contraire, lui brider la cervelle un exposant sa tête aux rayons du soleil quand il sort, surtout dans sa petite voiture roulante, par une chaude journée d’été.

Ne laissez jamais l’enfant éveillé dans l’obscurité ; que la chambre qu’il habite soit toujours claire, que le soleil y entre et l’assainisse. Ne fermez les rideaux des fenêtres que sur l’ordre du médecin, qui, pour certaines maladies, peut juger nécessaire de tempérer le jour.

La moitié des bonnes d’enfants se recrutent parmi les jeunes filles de dix à vingt ans ; de plus jeunes encore, dans les ménages’ d’ouvriers, sont appelées à remplacer la maman, à soigner le nourrisson : de sorte qu’il est clair que, dans neuf cas sur dix, la santé du petit pendant toute sa vie dépendra du soin de la jeune bonne.

Une charmante personne a langui et souffert jusqu’à sa mort par suite de l’étourderie de sa sœur de lait, à qui la nourrice l’avait confiée. On ne lui soutenait pas les reins en la portant. L’enfant se rejeta en arrière, et quelque chose se brisa ou se déplaça dans l’épine du dos. Elle en faillit mourir, et resta boiteuse et maladive. Vous voyez, jeunes filles, quelle grave responsabilité pèse sur vous ! Je suis convaincue que toutes, ou presque toutes, vous aimez le cher Baby, vous désirez le voir grandir, robuste et heureux ; que faut-il donc faire pour cela 

Je vous l’ai dit et vous le redis. Il faut toujours à Baby de l’air frais et pur ; c’est son plus grand, son principal besoin. Vous pouvez rendre l’enfant malade en tenant la chambre où il couche hermétiquement fermée, même pendant quelques heures.

Vous pouvez tuer l’enfant, quand il est malade, en le tenant dans une pièce chaude où il y a plusieurs personnes, et dont les portes et les fenêtres sont fermées.

Ce n’est pas moi qui parle ainsi, c’est un médecin célèbre et expérimenté.

Le danger est grand surtout quand le mal s’attaque aux poumons, et qu’il y a difficulté à respirer.

J’ai trouvé une fois un pauvre enfant mourant dans une petite chambre bien fermée, où étaient réunies autour de lui quatre ou cinq personnes qui le regardaient mourir. Sa respiration était courte et précipitée. Il ne pouvait pas tousser ni rejeter ce qui embarrassait ses poumons et sa gorge ; le mucus (comme on l’appelle) le suffoquait. Un médecin habile et savant entra, laissa la porte ouverte, fit sortir tout le monde, sauf la nourrice, ouvrit ensuite la fenêtre, et resta deux heures, veillant à ce que l’air fût complètement renouvelé, la chambre rendue claire et fraîche. Il ne donna point de drogues à l’enfant, qui guérit par la seule influence de l’air pur et frais.

En quelques heures un entant peut être tué ou sauvé là ou une grande personne résistera des jours, peut-être des mois.

Un autre médecin trouva un enfant à l’agonie (celui-là était riche) dans une chambre somptueusement meublée, bien close. Le pauvre petit étouffait d’un mal de gorge. Le docteur alla droit à la fenêtre et l’ouvrit toute grande. « Quand on ne peut respirer que très-peu d’air, dit-il, il faut que ce peu d’air soit pur. » La mère se récria, dit qu’il allait tuer l’enfant ! Tout au contraire, l’enfant se rétablit.

Mais prenez garde que le petit n’attrape un coup d’air, surtout s’il est malade. Ne le placez jamais entre une porte et une fenêtre ; les portes sont faites pour être fermées, les fenêtres pour être ouvertes. Cette vérité si simple est rarement comprise des bonnes.

Peut-être me direz-vous : « Je ne sais ce que vous voulez que je fasse. J’en ai l’esprit troublé. Vous me recommandez de ne pas trop nourrir le Baby, et de ne pas le nourrir trop peu ; d’ouvrir la chambre, et d’éviter les courants d’air ; de ne pas laisser le petit s’ennuyer, et de ne pas l’amuser trop. » Chères petites sœurs du Baby qu’on vous donne à garder, honnêtes nourrices, et vous, jeunes filles qui vous destinez à être bonnes d’enfants, et qui avez à cœur de bien remplir vos devoirs, il faut que vous appreniez à gouverner Baby. J’ai éprouvé moi-même toutes ces difficultés, et je ne prétends pas vous enseigner ici tout ce qu’il faut faire pour le bien-être de Baby. Je veux seulement appeler votre attention sur quelques points importants ; le reste viendra tout seul si vous êtes soigneuses, attentives, surtout si vous aimez le petit.

Mais revenons aux coups d’air. Ne croyez ni les vieilles gardes, ni les vieilles nourrices, qui disent qu’on ne peut donner de l’air frais à un enfant sans l’enrhumer. Croyez ce qui est vrai, c’est qu’on peut l’enrhumer et le rendre gravement malade en l’exposant â un courant d’air quand il vient d’être lavé, par exemple, et en laissant refroidir son petit corps, ne fût-ce qu’un moment. Ce n’est pas lui donner de l’air que de le mettre dans le courant glacial d’une porte et d’une fenêtre. Soyez persuadée que plus vous donnerez d’air frais à ses poumons, plus vous donnerez d’eau à sa peau, moins il sera sujet aux rhumes et aux refroidissements. Si vous pouvez, sans refroidir l’enfant, lui faire respirer un air frais au dedans et au dehors, alors vous serez une excellente bonne.

Souvent un enfant malade a la peau froide, même quand la chambre est très-chaude. Il faut alors aérer la pièce, mettre des flanelles chaudes ou des bouteilles d’eau chaude (pas trop chaude) aux pieds de l’enfant, auprès de son corps, et lui donner sa nourriture chaude. J’ai souvent vu des gardes faire précisément le contraire, c’est-à-dire tout fermer et entasser sur le petit malade une masse de couvertures qui le refroidissaient, d’autant plus qu’il n’avait pas de chaleur naturelle.

Un médecin qui a une juste et grande renommée dit qu’un enfant malade meurt plus souvent d’accident que de maladie. Des soins mal entendus peuvent être mortels. Il dit que les causes déterminantes de morts subites chez les enfants malades sont : de grands bruits soudains, le refroidissement du corps, de brusques réveils, une nourriture donnée en trop grande quantité ou trop vite, les changements rapides de position, des secousses rudes, des ébranlements, des sursauts, toutes choses auxquelles il faut ajouter, comme la pire influence, un air vicié, surtout quand il dort, surtout la nuit, ne le respire-t-il que quelques heures, et alors que vous-même ne le sentez pas et n’en souffrez pas ; c’est là ce qui tue le plus d’enfants.

La respiration de ces petits est si délicate, si facilement altérée ! Quelquefois vous voyez un enfant malade respirer péniblement, avec effort ; ne le dérangez pas, ne le troublez pas dans cette importante fonction, sinon c’est fait de lui.

Rappelez-vous que Baby doit être tenu propre. Il a été un temps où d’ignorantes mères se vantaient de n’avoir jamais trempé les pieds de leurs enfants dans l’eau, ni lavé d’autre partie de leur corps que leur figure et leurs mains. La voisine avait lavé les pieds à son petit, et de ce moment le nourrisson avait dépéri.

Nous sommes, Dieu merci, plus éclairées aujourd’hui. Il n’y a pas si pauvre mère qui ne sache que le corps d’un enfant doit être tenu propre de la tête aux pieds ; qu’aucun pore de sa peau fine ne doit être fermé par la saleté ou par la transpiration ; que le vrai moyen de rendre Baby heureux et robuste est de le bien laver.

Cela donne de la peine, j’en conviens ; mais un enfant malade donne bien plus de peine, sans compter le chagrin.

Le mieux est de baigner l’enfant une fois par jour, et de le laver chaque fois qu’il est mouillé : sa peau s’échauffe si aisément ! Il peut y avoir danger à ne laver que les pieds et les jambes d’un enfant ; il n’y en a jamais à lui laver tout le corps. Ses vêtements doivent être changés plus souvent que les vôtres, parce qu’il transpire davantage ; il ne doit jamais être serré, mais légèrement, largement et chaudement vêtu. S’il n’est pas suffisamment couvert, il se ressentira plus que vous des changements de température.

Avez-vous bien présent à l’esprit tout ce qu’il faut à Baby ?

1° De l’air frais ; 2° une chaleur égale, ni trop, ni trop peu ; 3° de la propreté pour son petit corps, ses vêtements, son lit, sa chambre et la maison ; 4° une nourriture saine et légère, régulièrement donnée ; 5° éviter les secousses, les excitations, les tressaillements donnés à son petit corps, à ses faibles nerfs ; 6° beaucoup de lumière, beaucoup de grand air, beaucoup de gaieté ; 7° un petit lit bien tenu, bien aéré ; et l’ordre, l’attention, qui président à tout.

Je n’ajouterai qu’un mot. Il est aussi facile d’éteindre la vie d’un enfant que de souffler une bougie. Dix minutes de retard à lui donner sa nourriture, à renouveler un air vicié, font quelquefois toute la différence.

Édouard Charton (éd.), Le Magasin pittoresque, trentième année, p. 110-112. 1862.

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* Ce nom, que l’on donne en Angleterre aux petits enfants, a été introduit par les gouvernantes et les institutrices de ce pays dans beaucoup de familles françaises. C’est notre mot Bébé.

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