Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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10 mai 2020

Apéro virtuel XLIX : livres à lire et livres inexistants ; mémoires de l’humanité et mémoires d’ordinateurs

Classé dans : Arts et beaux-arts, Sciences, techniques — Miklos @ 3:25

Au centre : Mnémosyne (ou Lampe de la mémoire) de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), Delaware Art Museum. Arrière-plan : Sarcophage des Muses (première moitié du IIe s.), musée du Louvre.

Samedi 9/5/2020

Jean-Philippe a commencé par tenter d’identifier les composantes de l’arrière-plan de Michel (cf. l’image en exergue) : au centre un tableau préraphaélite (mais pas de Burne-Jones), en arrière-plan les neuf muses. Il s’est bien demandé si Mnémosyne se trouvait parmi elles, à quoi Michel a répondu qu’elle n’était pas une muse, mais une déesse. Tout s’éclaircira quand il abordera le sujet qu’il avait préparé.

Avant que de le faire, Michel a demandé à Jean-Philippe si les livres qu’il avait présentés la veille – chacun d’eux consistant en des listes de livres qu’il fallait avoir lu – offraient une repré­sentativité équi­table des cultures du monde, à quoi sa réponse fut que ce n’était pas vraiment le cas ; vu les périodes auxquelles ces choix avaient été effectués, ils concer­naient surtout la production écrite occidentale, à l’exception peut-être de celui de Boxall. du fait qu’il provient du monde anglo-saxon, qui est plus respectueux des œuvres d’expression non-occidentale. Il rajoute alors que l’Unesco, conscient de ce problème, a financé des projets similaires concernant les points de vue asiatique ou africain, mais auss ceux de nations minoritaires (à l’instar des Inuits) ; on peut trouver ces ouvrages à la bibliothèque de l’Unesco, que Jean-Philippe fréquente de temps en temps. [On signalera que l’Unesco a décidé de rendre accessible à tous et cela gratuitement sa bibliothèque numérique mondiale, comme le rapporte un article récent.] L’Unesco a aussi publié une Histoire de l’humanité, offrant aux lecteurs un vaste éventail des différentes cultures du monde et de leurs développements distinct, accordant à toutes les philosophies leur place légitime ; aucune civilisation ou période particulière n’est proposée comme modèle pour d’autres. Enfin, Jean-Philippe mentionne la gestion des listes du patrimoine culturel immatériel par l’Unesco (ce qui est connu de Michel qui travaille comme bénévole dans un projet visant à y faire inscrire le Pourim shpil).

Toujours à propos des livres proposant de choix de livres à lire, Michel mentionne La bibliothèque du XXIe siècle par l’écrivain polonais Stanislas Lem, publié au XXe siècle, et pour cause : s’il y propose des critiques de livres et de leurs auteurs… ce sont des livres et des auteurs inexistants. N’ayant pu retrouver son exemplaire de cet ouvrage (pourtant il existe bien, lui), Michel a montré un autre ouvrage dans cette veine, le Dictionnaire des mots inexistants d’Aristote et Nicos Nicolaïdis.

À propos de la création de néologismes, Françoise (B.) mentionne qu’il y a des modes pour les suffixes. à l’instar de -terie (exemple : déchetterie ; liste complète ici). Au sujet de livres inexistants, Françoise révèle que les éditeurs – métier dont elle fait partie – rajoutent toujours dans les bibliographies savantes une fausse référence, un ouvrage inexistant, qu’ils inventent ainsi. De là, la discussion a évoqué certaines des fautes de français, écrites et orales, communes, et leur éventuelle entrée ultérieure dans les dictionnaires (comme évènement pour événement). C’est aussi de cette façon que les langues vivent leur vie…

Michel a finalement expliqué le sens de son arrière-plan : s’agissant de Mnémosyne, déesse de la mémoire, et de ses filles, les neuf muses. il allait parler mémoire… d’ordinateur, la finalité étant de faire comprendre pourquoi sa bibliothèque personnelle ne tiendrait pas sur une clé USB, contrairement à ce qu’avait affirmé Sylvie la veille pour l’ensemble des bibliothèques des présents à l’apéro.

Il a commencé par expliquer les unités de mesure (bit, octet, kilooctet, méga­octet, giga­octet, téraoctet), puis a expliqué la différence dans l’espace requis pour stocker dans l’ordinateur un livre numé­rique et un livre numé­risé : ce dernier nécessite beaucoup plus d’espace, car ce qui est enregistré consiste essentiellement en des images de chaque page, plutôt qu’uniquement du texte avec quelques infor­mations de mise en page. Ainsi, il estime que sa biblio­thèque personnelle pourrait néces­siter jusqu’à 4 téra­octets, ce qui dépasse largement la capa­cité d’une clé USB actuelle. Il a fini en décrivant briè­vement les mémoires utilisées par les ordi­nateurs – mémoire vive, disque dur et SSD, mémoire externe – leurs finalités, leurs capa­cités et rapi­dité d’accès.

À une question de Françoise (C.) concernant le fait de vider la corbeille, Michel a expliqué d’abord que le fait de mettre un fichier dans la corbeille ne l’effaçait pas du disque, mais le rendait uniquement invisible à l’écran ; si on vide la corbeille, tous les fichiers qui s’y trouvent seront en effet effacé du disque (dur ou SSD), y libérant de la place. En prenant l’analogie d’une étagère de bibliothèque d’où on aurait retiré plusieurs livres ici et là, si l’on veut maintenant y rajouter un livre plus gros qui ne pourrait entrer dans chacun des espaces qui se sont libérés, il faut repousser les livres présents les uns vers les autres, et ainsi « réunir » tous les espaces vides. Pour le cas du disque dur, ceci s’appelle défragmentation.

Enfin, Michel a expliqué ce en quoi consiste la compression d’un fichier – avec ou sans perte d’information – opération destinée à réduire la place qu’il occupe sur le disque, mais puisse toujours être utilisé. La discussion a ensuite concerné la sécurisation de fichiers – à l’aide de mots de passe – et le fait que tout logiciel a des défauts (« bugs »), vu sa complexité. On a terminé en évoquant le fameux bug de l’an 2000, réel ou imaginaire.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

8 mai 2020

Apéro virtuel XLVII : des labyrinthes de Borges – de l’auteur et de l’authenticité – des réseaux de Gengis Khan – du réseau social comme moyen de découverte de proches et d’amis

Gengis Khan, fondateur de l’Empire mongol, donne audience. Miniature persane du XIVe siècle. (source : Enclyclopédie Larousse)

Jeudi 7/5/2020

À propos de labyrinthes, Françoise (C.) nous a montré quelques photos de celui créé en 2011 sur l’île San Giorgio Maggiore pour la fondation Cini à la mémoire de Jorge Luis Borges, décédé 25 ans auparavant ; elle y état allé dans le cadre de voyages Arts et Vie qu’elle accompagne depuis un certain nombre d’années. Ce labyrinthe avait été dessiné par l’architecte Randoll Coate dans les années 1980 (et réalisé d’abord en Argentine), inspiré par la nouvelle El jardin de senderos que se bifurcan (Le jardin aux sentiers qui bifurquent) écrit par Borges en 1941 ; ce dessin représente, outre le nom « Borges », un tigre, un sablier et un point d’interrogation. Jean-Philippe dit alors que Borges – dont il a vu par hasard la maison où il est décédé à Genève – est effectivement l’écrivain du labyrinthe. Citons un bref passage de cette nouvelle : « Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une énorme devinette ou parabole dont le thème est le temps ; cette cause cachée lui interdit la mention de son nom. Omettre toujours un mot, avoir recours à des métaphores inadéquates et à des périphrases évidentes, est peut-être la façon la plus démonstrative de l’indicer. [...] Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une image incomplète, mais non fausse, de l’univers tel que le concevait Ts’ui Pên. À la différence de Newton et de Schopenhauer, votre ancêtre ne croyait pas à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. » Sur l’éventuelle relation de ce texte (et de l’œuvre de Borges) avec la physique moderne, on pourra lire « De la citation apocryphe à la théorie cachée : ”Le jardin aux sentiers qui bifurquent” de Jorge Luis Borges » de Carolina Ferrer, qui précise entre autres que « Le temps et le labyrinthe sont des thèmes qui reviennent très souvent dans l’analyse de l’œuvre borgésienne ». Michel a alors évoqué Alberto Manguel – dont il a lu des ouvrages qu’il apprécie beaucoup, princi­pa­lement consacrés au livre –, qui avait été, jeune homme, lecteur de Borges devenu aveugle. Bien plus tard, il avait vécu un certain nombre d’années en en Poitou-Charentes où il possédait une bibliothèque comptant plusieurs dizaines de milliers de livres (il en est parti pour les États-Unis, puis en Argentine pour y diriger pendant 2 ans la bibliothèque nationale, poste dont il a démissionné en 2018 et est reparti à New York). Jean-Philippe mentionne alors l’exposition immersive réalisée à la BnF, « La bibliothèque, la nuit », imaginée et réalisée en 2015 par le metteur en scène Robert Lepage et sa compagnie Ex Machina, inspirée de l’ouvrage éponyme d’Alberto Manguel.

Michel a alors relaté l’enquête qu’il a menée ce jour-là pour comprendre l’attribution erronée à Diderot d’une citation sur l’amitié (on en a parlé dans les deux derniers comptes rendus) : elle appa­raissait ainsi partout sur l’internet, notamment dans le Dico­ci­tations du Monde et dans la Citation du jour sur le site d’Ouest-France. Il s’avère que sa première édition et la réédition qui a suivi (1761, 1764, 1775) ont été publiées sans le nom de l’auteur, alors qu’une (seule) édition, de 1770, porte comme titre Les œuvres morales de M. Diderot contenant son traité de l’amitié et celui des passions (voir ci-contre). Ayant consulté les catalogues de la Bibliothèque municipale de Lyon et de la bibliothèque nationale, il a pu y constater que les notices de toutes les éditions anonymes mentionnent bien comme auteur Marie Thiroux d’Arconville ; un seul exemplaire, celui portant le nom de Diderot dans le titre, se trouve à Lyon, et la notice ne mentionne pas l’auteur… La confirmation finale de l’attribution correcte est parvenue de la bibliothèque du Metropolitan Museum de New York, qui, elle, mentionne dans sa notice : « Erroneously attributed to Diderot ». Ayant contacté les sites du Monde et d’Ouest France, ils ont accepté cette information, l’un l’a déjà intégrée et l’autre a dit qu’il le ferait. Ce faisant, Michel a trouvé un article tout à fait passionnant sur l’auteure – fameux personnage ! – et son choix de publier anonymement : « Au fil de ses ouvrages anonymes, Madame Thiroux d’Arconville, femme de lettres et chimiste éclairée », par Élisabeth Bardez, in Revue de l’histoire de la pharmacie en 2009. Michel a conclu en disant que « l’information » peut être erronée partout, non seulement sur l’internet, mais sur des documents bien plus anciens ; de ce fait, la recherche de la « vérité » nécessite d’effectuer de tresser des réseaux de recherche, de choisir et de recouper des sources selon leur degré de fiabilité. Françoise (B.) a alors dit qu’on pourrait revenir sur la notion d’auteur, qui est fina­lement rela­ti­vement récente et qui a pris une importance croissante, non seulement pour l’écrit, mais aussi, par exemple, pour les arts plastiques : les ateliers de peintres, les attributions… Ce qui peut rendre la tâche plus complexe, c’est l’usage de pseudonymes (voire d’hétéronymes) : on connaît bien l’un de ceux qu’utilisait Romain Gary (né Roman Kacew…) – Émile Ajar – mais ceux de Fosco Sinibaldi (pour l’allégorie satirique L’Homme à la colombe) et Shatan Bogat (pour le polar Les Têtes de Stéphanie) ? Quant à Pessoa, on ne compte plus ses pseudonymes. De là, la discussion a glissé sur les limites parfois floues entre citations, variations sur un thème, plagiats, pastiches… non seulement en littérature et dans les arts plastiques mais aussi en musique. Françoise (B.) rappelle alors que tous les artistes ont appris leur métier en copiant des œuvres du passé. Mais après… On voit par exemple la concurrence entre Braque et Picasso qui travaillaient sur la même inspiration, à se demander pour certaines œuvres auquel des deux l’attribuer. Françoise (P.) ajoute alors que quand on monnaye les œuvres, c’est là que leur authenticité devient encore plus critique, et, rajoute Michel, que les grands faussaires sévissent. Françoise (B.) a alors raconté qu’une de ses amies est l’ayant-droit de Max Jacob, connu surtout pour son œuvre littéraire, mais qui avait beaucoup dessiné au trait. S’il n’a pas une cotte énorme en tant qu’artiste, il est incroyablement plagié et approprié par des faussaires qui font « à la manière de Max Jacob » des centaines de faux. Françoise (P.) mentionne un « usurpateur » d’un autre ordre dans le monde de la peinture : il s’agit de Boronali, un des premiers artistes d’art contemporain abstrait…

Jean-Philippe a finalement pu faire sa présentation sur le thème des réseaux. Il a parlé des Les Routes de la soie de Peter Frankopan, dont l’intérêt pour lui est qu’il démontre qu’on a tout à gagner à analyser l’histoire à travers les relations des pays entre eux, au fil de 25 chapitres dont l’intitulé commence par « La route de… ». Il s’est étendu sur l’un des chapitres, « La route de l’enfer », qui illustre bien selon lui la polysémie récemment vue du terme « réseau » : il décrit le chemin des invin­cibles Mongols – grands stratèges et commu­nicants (y compris en véhi­culant de fausses infor­mations) – depuis leur territoire d’origine en Chine vers l’Occident, qui sont arrivés à construire le plus grand empire de l’histoire, en 1241 – empire qui n’a pas duré longtemps. La « mondia­lisation » du commerce à l’époque a eu entre autres pour effet de commencer à produire des guides de voyage… Mais c’est sans doute à eux aussi qu’on doit la propa­gation de la peste dite noire à l’envergure incroy­ablement étendue. Cette épi­démie eut tout de même un effet béné­fique, celui de réduire quelque peu le fossé entre riches et pauvres, « car les propri­étaires étaient obligés de faire de meilleures condi­tions aux ouvriers métayers »… Cela ne nous rappelle-t-il pas quelques changements (qu’on espère durables) actuels ?

Sylvie étant arrivée sur ces entrefaites, elle a raconté comment, grâce à Facebook, elle a pu retrouver une branche de sa famille paternelle et des personnes issues de la même ville où il était né – Żelechów en Pologne (à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Varsovie) – et avait vécu jusqu’en 1939 (parti alors vers l’Est, en URSS, pour échapper aux armées hitlériennes). Sa fille avait trouvé qu’il y avait, sur Facebook, un groupe privé consacré à Żelechów, créé en 2017 par David Lukowiecki, un jeune (28) Colombien dont le grand-père, qu’il n’avait pas connu, y était né ; pour en savoir plus, il avait consulté le livre mémoriel de la communauté juive disparue de cette ville, intitulé (en yiddish, langue qu’il a dû apprendre, avec l’hébreu, pour lire diverses parties de l’ouvrage), Yisker-bukh fun der Zhelekhover yidisher kehile. Ayant aussi creusé dans des archives diverses concernant cette ville, il a pu constituer une liste de noms de personnes – et donc de familles – qui y vivaient alors, et a pu retrouver des descendants vivant de nos jours. Sylvie et David ont fait connaissance, et de fil en aiguille elle a étendu son cercle d’amis à certaines des personnes dont la famille est issue de cette ville. La fille de Sylvie est entrée en contact avec une homonyme vivant à Iekaterinbourg (ville de Sibérie occidentale), qui s’avère être la petite-fille d’un cousin du père de Sylvie resté en Union soviétique. Cette histoire illustre un des côtés positifs des réseaux sociaux.. Michel a brièvement parlé du site JewishGen, qui sert à retrouver des informations sur des proches, notamment en Europe de l’Est, et fournit de nombreuses ressources numérisées et des liens pour ce faire. À propos de réseaux sociaux, il a rappelé aussi comment Sylvie l’a retrouvé – quelques bonnes dizaines d’années après qu’ils aient étudié ensemble sans se revoir après – grâce au réseau LinkedIn. Enfin, il a raconté comment, grâce à une liste de diffusion de bibliothécaires, il est tombé – par le plus grand des hasards – sur une amie de jeunesse de sa mère et a noué des liens d’amitié avec ses descendants (on trouvera ici la relation de cet épisode). Jean-Philippe a alors évoqué la théorie selon laquelle entre n’importe quelles deux personnes sur Terre il y aurait un petit nombre de personnes les « reliant ». Il s’agit en fait de ce qu’on appelle « les six degrés de séparation » (ou « théorie des six poignées de mains ») établie par l’écrivain hongrois Frigyes Karinthy, igure mythique de la littérature hongroise et dont le fils, soit dit en passant, Ferenc arinthy, écrivain lui-même, est l’auteur du saisissant roman Épépé, que Michel, qui l’a reçu de Françoise (B.) apprécie beaucoup.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

6 mai 2020

Apéro virtuel XLV : vrais et faux amis, amis Facebook… et l’amour dans tout ça ?

Classé dans : Arts et beaux-arts, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:05

Mardi 5/5/2020

La thématique proposée pour ce soir étant « amitié, ami(e)(s) », le fond d’écran de Michel, que l’on voit ci-dessus, était conçu pour donner des indices sur la nature de son intervention. Jean-Philippe, iden­tifiant à droite un Écossais qui garderait le magot de la perfide Albion, a émis l’hypothèse qu’il s’agirait des liens privilégiés entre l’Aquitaine médiévale et la Grande-Bretagne. « Trop compliqué pour moi », répond Michel, en précisant que l’image à droite était la couverture d’un ouvrage publié à Leipzig pendant la Première Guerre Mondiale, de la plume d’Alfred Geiser (1868-?). Autre hypothèse de Jean-Philippe : la miniature de gauche ne représenterait-elle pas Dante et Virgile ? « Que nenni. » C’est Françoise (C.) qui se rapproche de la réponse, en disant que cette miniature représente en tout cas deux amis. Un indice supplémentaire s’est retrouvé dans l’image suivante, qui reproduisait la page de garde de deux ouvrages du même auteur, Jules Derocquigny : Les Faux amis, ou les pièges du vocabulaire anglais (une réédition de 1949, alors que l’édition originale parlait des trahisons du vocabulaire anglais), et Autres mots anglais perfides. Tout s’explique : l’image précédente faisait référence à deux textes sur l’amitié (à gauche, De vera amicitia – ou Laelius de amicitia, Laelius sur l’amitié – de Cicéron, rédigé en 44 av. J.-C., la page représentée ici étant tirée d’un manuscrit du début du XVe siècle se trouvant à la bibliothèque vaticane ; au centre, les Essais de Michel de Montaigne, qui en comprennent un sur l’amitié), et à l’un sur la perfide Albion : il s’agissait donc des faux amis linguistiques anglais-français. Michel afficha alors une liste de quelques mots en anglais (cf. image ci-contre), dont la ressemblance avec le français est trompeuse et cause de contre-sens parfois fort amusants, comme celui-ci, où l’original en anglais est He has ideas above his station (inspiré d’une réplique quasi identique dans la pièce French without tears de Terrence Rattigan), où le mot station en anglais ne signifie pas gare mais position sociale ; une meilleure traduction aurait donc été Il pète plus haut que son cul. Le défi proposé était de trouver leur traduction correcte en français, que l’on pourra voir ici. Parmi ces mots, library signifie bibliothèque (alors que librairie en français se traduit par book store), mais il faut savoir que le sens premier de librairie (en français) est bien… bibliothèque (comme l’indique le Trésor de la langue française). À propos de traductions trop littérales, Sylvie mentionne Sky! My husband! (Ciel ! mon mari !), alors qu’on aurait pu le traduire (correc­tement) par Heavens! My husband! (heaven signifiant fir­ma­ment). Michel mentionne que Sky My Husband! est le titre d’un ouvrage de Jean-Loup Chiflet, et conclut en disant qu’une solution de facilité est celle de parler franglais, comme l’a démontré Miles Kington, auteur à propos duquel il mentionne deux collections de chro­niques hila­rantes (ou plutôt d’humour british) qu’il avait tenues dans Punch.

Betty a pris le relai pour parler de l’amour et de l’amitié, en commençant par quelques citations sur le sujet qu’elle apprécie. La première : « L’amitié ne consiste pas dans ces démons­trations exces­sives, dans cette ardeur effrénée qui n’appar­tiennent qu’à l’amour. C’est un feu doux, mais toujours égal, qui nous échauffe sans nous consumer. », attribué à Diderot, in De l’amitié. [Il s’avère, à la rédaction de ce compte-rendu, que cette définition de l’amitié apparaît dans un essai intitulé De l’amitié (1761) dont l’auteure est Marie-Geneviève-Charlotte Thiroux d’Arconville. Diderot n’a pas écrit d’ouvrage sur l’amitié ; en revanche, son Encyclopédie comprend un article qui lui est consacré, et qui ne comprend pas cette citation] Ont suivi des citations de Tahar Ben Jelloun (in Éloge de l’amitié), de Catherine Deneuve, de Nicolas Hulot, de Marie Valyère et d’un auteur anonyme. Une citation qu’elle a fait sienne : « Un ami, c’est quel­qu’un qui vous connaît bien mais qui vous aime quand même », attri­bué diver­sement à Marie von Ebner-Eschenbach ou Hervé Lauwick. Puis elle diffuse un enre­gis­trement de Pierre Vassiliu chantant Amour – amitié. Dans la discussion qui s’en est suivi, Jean-Philippe a conseillé d’écouter une autre chanson qu’il apprécie de Pierre Vassiliu – J’ai trouvé un journal dans le hall de l’aéroport. Puis Michel s’est demandé où était la « limite » entre amitié et amour dans cette chanson (mais en général aussi), qui paraît beaucoup plus proche de l’amour.

Françoise (P.) s’est attachée à définir l’amitié, qui, par contraste avec l’amour, n’inclurait pas l’attirance physique. Dans le débat qui a suivi, Michel a objecté que le mot amour recouvrait aussi, par exemple, l’amour parental, qui lui n’a rien d’érotique. Françoise (P.) a ajouté qu’il arrive que de très vieux couples n’aient plus d’attirance physique l’un pour l’autre, mais que l’amour est toujours là. Finalement, on n’est pas arrivé à trouver ce qui définirait et distinguerait clairement ces deux mots. Dans son essai sur l’amitié qui le liait à La Boétie, Montaigne dit bien « Si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais… », ce que certains trouvent ambigu comme sentiment. Françoise (P.) a rajouté qu’il faut avoir plusieurs amis, pour éviter de trop encombrer chacun de choses qui pourraient le gêner, l’ennuyer ; il faut respecter ses amitiés et ne pas leur déverser tout ce qu’on a sur le cœur. Michel a répondu que dans l’amour aussi il faut ne pas peser, et d’ailleurs dans certaines cultures les hommes pouvaient avoir plusieurs femmes – et les femmes plusieurs hommes dans quelques autres cultures, a rajouté Sylvie. Jean-Philippe pense que ce qui distingue l’amour de l’amitié est le sentiment de dépendance affective, d’addiction, à l’autre, allant jusqu’au chantage, dans le couple. Françoise (B.) a alors dit que dans ce cas il s’agit de passion plutôt que d’amour, où il y a beaucoup de dimensions. Jean-Philippe a répondu que finalement c’était peut-être une question de vocabulaire trop simplifié – et qu’il faudrait revenir à des termes du passé, tels que filia, eros, carita. agape… qui rajoutent des dimensions. Pour Michel, la différence entre l’amitié et l’amour tient en une seule lettre, le i (absent de « mon cher » mais présent dans « mon chéri »).

Sylvie n’est pas arrivé à trouver des citations ou des textes auxquels elle aurait adhéré. Quant à la fable Les deux amis de La Fontaine, elle y a trouvé la même ambiguïté – ou plutôt ambivalence – que dans l’essai suscité de Montaigne, en était-ce « resté là ou allé plus loin ? » (ce n’est pas l’opinion de Michel). Françoise (P.) a cherché quel terme décrirait le contraire de l’amitié. Sylvie a répondu en lisant la liste des antonymes que fournit le Cnrtl au terme amitié, alors que Michel proposait tout simplement inimitié. Françoise (P.) a alors demandé si on était d’accord que dans l’amitié il y a aussi de l’amour, à quoi Michel a répondu qu’effectivement, il y a de l’amour dans l’amitié, mais que ce n’est pas le même amour que dans un couple ou l’amour entre parents et enfants. Du reste, le sens de l’amitié a été dévoyé par l’usage omniprésent de Facebook, où l’on peut avoir des milliers de friends (sont-ce des amis? Michel a réduit de 2/3 la liste de ses contacts pour la limiter à des gens qu’il connaît personnellement et dans la « vraie » vie). La discussion a alors glissé sur les usages de ce moyen de communication – personnel, professionnel –, comme mode de contact personnel ou de groupe et d’information (réception et/ou diffusant) pour certains et pas pour d’autres. Betty a mentionné qu’elle s’en servait entre autres pour diffuser des informations sur les concerts qu’elle donne, annonces qui sont vues par nombre de ses contacts au vu des « likes », mais, ajoute-t-elle, aucune personne venue à ses concerts ne l’a appris par Facebook, en d’autres termes Facebook n’a pas vraiment servi cette finalité. Ce qui n’étonne pas vraiment Michel : la majorité des gens qui cliquent sur une des vignettes de « like » n’a fait que regarder l’image et éventuellement son sous-titre, mais n’a pas pris le temps de cliquer et de lire la page qui se serait ouverte avec l’information détaillée [comme quoi, c’est finalement l’équivalent d’un tweet]. Françoise (C.) s’en sert surtout pour communiquer avec tous ses amis égyptiens et échanger des articles, des photos, des idées et des opinions…

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

1 mai 2020

Apéro virtuel XL : voyons rouge.

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts, Médias, Sciences, techniques — Miklos @ 10:39

Rouges dans le répertoire des couleurs (cf. ci-dessous). Cliquer pour agrandir.

Jeudi 30/4/2020

Inspiré par l’actualité, Jean-Philippe nous avait proposé comme thématique du jour « rouge, vert ». Dont acte.

Françoise (P.) a commencé, annonçant qu’elle s’était cantonné au rouge pour aujourd’hui – se réservant le vert pour demain –, sujet quasi inépuisable (on ne parle pas de boisson, là) qu’elle a brossé : le rouge dans la religion (le fameux rouge cardinal, dérivée autrefois du carmin de cochenille), les robes de mariées (qui, à partir du Moyen-Âge et jusqu’au mariage de la reine Victoria, n’étaient plus blanches mais rouges, couleur qui tient longtemps et est symbole de richesse), le vin, les interdictions (à l’instar du feu de signalement), le sang, le maquillage, le cinéma et la littérature (comment ne pas citer Le Rouge et le Noir). Puis Françoise a mentionné le très intéressant Répertoire des couleurs pour aider à la détermination des couleurs des fleurs, des feuillages et des fruits, publié en 1905 par la société française des chrysanthémistes avec la collaboration principale de Henri Dauthenay. Dans la discussion qui a suivi, Michel lui a dit que, puisqu’elle se mettrait demain au vert, elle pourrait mentionner l’agréable vinho verde portugais, à quoi Françoise a répondu qu’en France, l’expression « vin vert » dénote un vin qui n’est pas si agréable que cela…

Sylvie, rappelant que demain était le 1er mai, a dit que le rouge était, pour elle, intimement associé à ce jour, qui est non pas la fête du travail, mais celle des travailleurs, dont elle s’est empressée de nous en relater l’histoire (la date du 1er mai fut fixée aux États-Unis en 1886) et pourquoi le rouge lui est associé (symbole du sang versé lors des premières manifestations accompagnés de répression violente à Chicago). Comme le rappellent Sylvie et Jean-Philippe, ce drapeau de la révolte apparaît aussi dans une scène des Temps Modernes de Chaplin (où il y a d’évidence confusion entre la couleur rouge du drapeau comme fanion signalétique de danger pendant des travaux ou comme signal de manifestation ou de révolte). De nos jours, nombre de calendriers qualifient ce jour de « fête du travail ».

Michel a répondu par une devinette au défi du « rouge vert », en montrant l’image ci-contre (cliquer pour agrandir), constituée de deux lignes en rouge et trois en vert, sur un fond où l’on aperçoit des lettres sur de l’herbe (verte) formant des mots dont manquent… les voyelles, remplacées par des pots de fleurs. La réponse à la devinette se trouve ici. À propos de jeu avec des mots, Françoise (P.) fait remarquer que « souche à virus » est l’anagramme de « chauve-souris » (comme le fait entre autres l‘historienne Catherine Malaval).

Jean-Philippe nous a d’abord montré les livres dont il ne lira pas des extraits : une édition du Coran à la couverture verte, le roman Mon nom est Rouge d’Orhan Pamuk… Il a préféré lire un long extrait de L’intelligence collective de Joseph Henrich, qui décrit comment la connaissance, ou la perception des couleurs s’est manifestée dans diverses langues, certaines (sans préciser lesquelles) n’ayant dans leur vocabulaire que deux ou trois mots (voire aucun) pour dénoter des couleurs de base, d’autres beaucoup plus. Dans l’ordre de « préséance » : le noir et le blanc, le rouge, le jaune, le vert-bleu. Dans le débat qui a suivi, Michel s’est étonné de ce manque : la variété des couleurs existant partout – d’abord par les arcs-en-ciel, mais aussi dans de nombreuses autres facettes de la nature – comment se fait-il que des humains ne se soient donné aucun moyen d’en parler ? En sus, quelles distinctions faire entre nuances d’une même couleur, et couleurs distinctes, et tout l’entre-deux ? À ce propos, on voit bien la richesse des termes dans le dictionnaire qu’avait cité Françoise (P.), vid. sup. et dont l’index pour les termes dénotant la variété des rouges illustre ce compte-rendu. Du fait de son métier dans l’impression, elle a beaucoup travaillé avec les couleurs, et connaît donc bien des deux gammes de quatre couleurs de base – la GEU (gamme européenne unifiée), et la GFU (gamme française unifiée). Les affiches mises sur la voie publique (par exemple, les publicités dans les abribus) ayant tendance à tourner au bleu-vert, du fait que, au soleil, le rouge est la couleur qui passe le plus rapidement (Michel a mentionné qu’on peut aussi le voir sur les tapisseries d’antan), elle les faisait imprimer avec un léger surcroît de rouge.Le nuancier Pantone sert à décrire précisément les nuances souhaitées par les clients, les verts étant le couleurs les plus difficiles à reproduire en combinant les quatre couleurs de base, ce qui était un défi pour les publicités de Fleury Michon… : il était nécessaire de créer une encre verte spécifique pour ce faire. À l’époque du passage à l’informatique, s’il était plus facile de transmettre les demandes et les propositions de conception numériquement, à l’impression il pouvait y avoir des différences du fait de la diversité des supports (écrans – qui génèrent la lumière, et différant entre eux par leurs technologies –, papiers – de consistance et surface variées – qui la reflètent, etc.), d’où la nécessité de faire valider des épreuves sur le support final souhaité avant son impression finale.

Durant la levée de coudes finale, Françoise (P.) a remarqué que Jean-Philippe avait de la chance ces temps-ci : anniversaire, Saint Jean, Saint Philippe, à défaut de Saint Jean-Philippe… à quoi il a rétorqué que ces jours n’existaient pas pour lui, bien qu’il avait un faible pour la Saint-Jean et ses feux.

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Et la réponse est… Ces cinq lignes sont extraites du poème Les Voyelles d’Arthur Rimbaud – d’où la photo en arrière plan, qui est celle du jardin des voyelles, au domaine de Chaumont-sur-Loire –, et dont le premier vers est : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ». On peut voir le poème en entier dans l’image ci-contre (cliquer pour agran­dir). Cette association de couleurs et de lettres fait penser à la synesthésie.

14 novembre 2019

How AI defends itself against humans who wish to resist its increasing domination

Classé dans : Actualité, Politique, Progrès, Santé, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 23:16

Fritz Lang: Metropolis (1927).
Cliquer pour agrandir.

A friend of mine had emailed me yesterday an article about the scandalous Google Project Nightingale – a major invasion of privacy concerning personal health information.

Here is a literal copy of what I replied to him:

Thanks! Not surprised, I read a few days ago a similar article, this time about the pharmaceutical industry… Speaking of which, an increasing number of medicines are missing from pharmacies: it turns out that as some prices go down here, the industry sells these products in other countries, and so makes more money. Health is definitely not their goal (unless the health of their wealth).

One thought about the increased size of « big data » and IA, leading to the increased robotization of society: one danger I haven’t seen addressed is that of bugs and viruses: they are inevitable, in any system: even a totally closed one, while immune to viruses (but is “totally” ever possible?) will have bugs. And this is much worse than a human error…

Pretty dark future.

Michael

My email reply was rejected with the following error message:

Mail delivery failed: returning message to sender
SMTP error from remote server for GREETING command, [...] reason: 500 5.7.1 Symantec Zodiac

Looking that error up, I found that it means that Symantec found the contents “objectionable”.

So what’s next? Probably effectively blocking access on the Web to such “objectionable” articles and to any reference to them by deleting them from their search engine?

Remember: Big Brother is watching you more than ever

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