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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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10 août 2020

Pourquoi les Américains à Paris souffrent moins de la canicule que les Français

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 14:42

Hot Weather Sketches. Illustration du The Illustrated London News, 23 juillet 1881..

J’ai deux thermomètres qualifiés de vintage par leur vendeur (« néo-rétro » vend moins bien) : l’un accroché à l’ombre sur l’embrasure externe d’une de mes fenêtres, l’autre au centre de mon appartement.

Pour illustrer la grande diffé­rence de températures hier à 17h30 – 39,5°C sur rue, 28°C en intérieur (sans cli­ma­ti­sa­tion, je précise : je ferme volets et fenêtres), j’ai photo­gra­phié ces deux instru­ments, et ai mis côte à côte, à la même échelle (en alignant les deux gra­duations en Celsius), le résultat, que l’on peut voir ci-contre (cliquer pour agrandir).

C’est alors que j’ai remarqué que les graduations en Farenheit ne correspondaient pas l’une à l’autre, elles. Et si l’on fait un rapide calcul (C = (F-32) x 5 / 9), on constate que c’est le thermomètre de droite qui affiche une échelle plus basse de 10°F que les valeurs correctes.

En regardant de plus près l’ensemble de ce thermomètre (que l’on peut voir ci-contre à gauche, cliquer pour agran­dir), je m’aperçois que le mar­quage en Farenheit disjoncte au-dessus des 50°F : l’indi­cation suivante aurait dû être 70°C, puis 90°, etc. Soit dit en passant, il manque aussi le signe « moins » devant les mesures en-dessous du 0°F.

Et enfin, comble de la contre­façon contre lequel ce thermo­mètre avertit, si l’on compare cet objet à celui d’ori­gine (cf. photos ci-contre, cliquer pour agran­dir), on voit que sur ce dernier les tempé­ratures sont indi­quées en Celsius des deux côtés du tube central. Le rem­pla­cement du marquage de droite par l’échelle Farenheit est destiné, sans nul doute, aux touristes anglo­phones qui utilisent encore cette unité de mesure. On est très curieux de savoir dans quel pays ces contre­fa­çons ther­mo­mè­tres ont été fabriqués.

Ainsi, pour eux, il ne ferait, d’après ce thermomètre, que 92°F (ce qui correspond à 33°C, au lieu des 39,5°C = 102°F). Mais au vu des restrictions sur les vols internationaux du fait de la pandémie, ce type de touristes ne vient pas chez nous. Alors pourquoi ne pas revenir au vintage d’origine ?

3 août 2020

Un remède idéal contre le covid-19 : la poudre de perlimpinpin conspirationniste

Classé dans : Médias, Santé, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 12:30

Caricature d’Éric Paratcha. Cliquer pour aggrandir.

Je n’ai aucune expertise scientifique médicale, mais je suis sidéré par ce qu’affirme une généticienne (qui n’est pas épidémiologue) dont je tairai le nom – inutile d’en rajouter à sa visibilité – sur une vidéo YouTube vue sur la page Facebook d’une amie (ces deux sites étant des vecteurs reconnus de la pandémie de fake news et de conspi­ra­tion­nisme, soit dit en passant). J’y reviendrai.

Mais je ne devrai pas être sidéré – cette vidéo est diffusé sur une chaîne YouTube d’extrême-droite, à propos de laquelle Marianne écrivait en 2016 : « ce média alternatif fondé par des anciens du Front national s’est imposé dans la “réacosphère” depuis sa création en 2014. Sous ses allures de chaîne neutre et professionnelle, [cette chaîne] fustige les “commentateurs officiels” et défend une ligne réso­lument identitaire (…) Elle apparaît désormais comme le pendant télé­visuel de la vieillissante Radio Courtoisie, antenne tradi­tion­nelle de l’extrême droite, dont elle a d’ailleurs récupéré plusieurs ani­mateurs. » Cette généticienne « fréquente » aussi au moins deux autres chaînes YouTube, l’une plus confidentielle, dont l’orientation conspirationniste semble assez claire, et l’autre anti « mariage pour tous », PMA, etc.

Pour en revenir à cette généticienne, sa page LinkedIn indique qu’elle est directeur de recherche à l’Inserm – or le site de ce dernier ne la mentionne pas et d’autres sites en parlent au passé. Elle l’a donc bien été, mais il semblerait que les dernières mentions de l’Inserm la concernant datent d’il y a plusieurs années, et je n’ai pas trouvé ce qu’elle a fait depuis, scien­ti­fi­quement parlant. Je rajouterai que ce n’est pas parce qu’elle y aurait fait un travail reconnu dans le passé (dans un autre domaine que celui de l’épidémiologie, si je comprends bien) qu’elle ne pourrait pas disjoncter, comme l’avaient fait d’autres scien­ti­fiques reconnus à l’instar de Linus Pauling (prix Nobel de chimie) à propos de la vitamine C ou de l’immunologue Jacques Benveniste à propos de la mémoire de l’eau.

Dès le début de l’entretien dans la vidéo en question, on voit bien que, sous-jacents à ses thèses, il y a une conspiration – bien qu’elle n’utilise pas le mot explicitement – et des arguments contradictoires en soi, que ce soit à propos de l’origine humaine (dans le fameux laboratoire P4 en Chine) récente du virus (alors qu’elle mentionne en passant qu’il circulait bien avant chez des animaux, et des recherches récentes le montrent bien présent chez la chauve-souris depuis longtemps), le fait que ce ne soit pas une pandémie mais un « épisode », que la courbe en cloche montre bien que les chiffres d’infection et de mortalité n’augmentent plus (ce qui est contraire à ce qui se passe dans divers pays et régions du monde et de la France, que ce soit en Australie, en Afrique, en Belgique, en Espagne…), et que, s’il y a une croissance du chiffre des décès, c’est dû aux comorbidités (seraient-ils donc morts maintenant même s’il n’y avait pas eu de coronavirus?), et que de toute façon, il y a plus de morts de la tuberculose que du covid-19 (sauf qu’elle ne dit pas en combien de temps ! pour la tuberculose, ce sont des chiffres annuels, pour le covid-19, au plus semi-annuels), que le Plaquenil (nom de marque de l’hydroxychloroquine) a montré de l’efficacité (alors que de plus en plus de tests ne le démontrent pas), que les masques ne protègent rien de rien et voire pire (les mailles laissent passer le virus, affirme-t-elle ; or si un virus tout seul passerait partout, il n’est jamais « tout seul » mais transporté par des supports bien physiques ; ce que les masques visent à éviter, ce sont les gouttelettes porteuses du virus prin­ci­pa­lement émises en toussant ou éternuant) et que le confinement n’a que des effets négatifs sur la santé physique, psychique (ce qui n’est pas totalement faux mais il a eu un effet clair et démontrable sur la baisse des cas graves/mortels – je ne doute pas qu’elle l’attribuerait à la « courbe naturelle » de cet « épisode » et non pas à quelque action humaine) et sociale (la commu­ni­cation entre tous), et j’en passe.

Alors, pourquoi « croire » à l’une ou l’autre thèse ? Je répondrai indi­rec­tement : pourquoi croire que la Terre est plate (ou ronde) ? Je ne suis pas vraiment en mesure de le vérifier moi-même (ou si indi­rec­tement que ce n’est pas une preuve). Se peut-il par exemple que toutes les photos de la Terre qui en montrent la rondeur (si je puis dire) soient en fait traficotées, comme l’auraient été celles des chambres à gaz nazies, selon les négationnistes de la Shoah, et donc où aurait-donc disparu une grande partie de ma famille ? Se peut-il que ce ne soit qu’une conspiration des scientifiques à la solde des laboratoires commerciaux qui visent ainsi à pousser la vente de leurs produits, médi­caments et masques ?

Eh bien, pour ma part, je ne « crois » pas un mot de ce que dit cette dame. Il y a des questions bien plus importantes (à mon sens) qui émergent au fil des découvertes scientifiques concernant ce virus, par exemple : on dit (une étude du King’s College de Londres) maintenant que l’immunité acquise par une personne qui aurait été exposée au virus ne durerait que quelques mois, quid de l’efficacité d’un quel­conque vaccin et/ou de l’immunité de groupe ? Et que signifie alors « immunité collective » si c’est le cas ? Réponse intéressante : « Les spécialistes font toutefois remarquer que l’immunité ne repose pas que sur les anticorps, mais aussi sur la réponse cellulaire. “Même si vous vous retrouvez sans anticorps circulants détectables, cela ne signifie pas néces­sairement que vous n’avez pas d’immunité protectrice parce que vous avez proba­blement des cellules mémoire immu­nitaires qui peuvent rapidement entrer en action pour démarrer une nouvelle réponse immunitaire si vous rencontrez à nouveau le virus. Il est donc possible que vous contractiez une infection plus bénigne” avance Mala Maini, (University College de Londres). »

Quant à un vaccin contre le coronavirus : il me semble (je répète, je n’ai aucune compétence dans les sciences de la médecine…) qu’il n’y a pas encore assez de savoir concernant la durée de l’immunité induite soit par la maladie elle-même soit par un éventuel vaccin (mais c’est vrai aussi – différemment – pour la grippe : le vaccin est efficace pendant un temps, et doit, lui aussi, évoluer pour correspondre autant que faire se peut aux mutations du virus). La course au vaccin a des motivations… variées : d’une part, contrer la pandémie et éviter ou réduire le nombre de malades et de morts, mais aussi, pour ceux qui le découvriraient, des rentrées commerciales non négligeables. Ce dernier facteur n’est pas une raison en soi de les suspecter de traficoter les vaccins, ni à l’inverse de faire de l’angélisme : c’est pourquoi il est plus que jamais nécessaire – voire vital – d’avoir des organismes de supervision indépendants (et, je rajouterai, de médias reconnus et indépendants), pour nous renseigner, nous fournir des éléments, qui nous permettraient de décider en meilleure connaissance de cause (le savoir absolu n’existe pas…), et pas selon des idéologies ou des peurs et des suspicions.

Pour finir : il est toujours plus facile de crier au mensonge (ou à la mani­pulation) – cela peut se faire même en quelques mots sur Twitter, comme le démontre le président américain – que de démontrer une thèse, processus bien plus complexe et long à exprimer. Il est donc compré­hensible pourquoi ces types de messages convainquent facilement : par facilité, et se transmettent tout aussi faci­lement – par un clic, même sans l’avoir lu. En ce sens, ils peuvent faire des dégâts réels : ceux qui y adhèrent ne se proté­geront pas et ne proté­geront pas les autres, contribuant ainsi à la (re)diffusion du virus. Et quel masque est efficace à leur encontre ? la vérification des sources.

4 juillet 2020

Libération en Chine ?

Classé dans : Médias, Sciences, techniques — Miklos @ 10:09


Cliquer pour agrandir.

Non, il ne s’agit pas d’une démocratisation inattendue de ce pays-là, mais de l’endroit où le site Web de ce brave quotidien serait hébergé.

Du fait d’un problème réseau généralisé ce matin, on s’était intéressé à suivre le chemin sur l’Internet depuis notre ordinateur jusqu’au serveur Web de Libération.

L’utilitaire « traceroute » (ou « tracert »), lancé sur l’ordinateur local, affiche – voir ci-dessous – toutes les étapes par lesquelles passent les données numé­riques, en montrant leur nom si disponible ou sinon uniquement leur identifiant numé­rique (« numéro IP »).


Traceroute de l’ordinateur local jusqu’au site de Libération. Cliquer pour agrandir.

Alors là, stupéfaction ! Tout d’abord, il s’avère que le nom du site « www.liberation.fr » est en fait un alias de « www.libe­ra­tion.fr.wtxcdn.com ». Et qui est donc wtxcdn.com ? Comme le montre un autre utilitaire (« whois »), il s’agit d’un nom de domaine (servant à désigner une famille de sites) appartenant à… « Alibaba Cloud Computing (Beijing) Co, Ltd », l’Amazon(e) chinoise :


Identification du titulaire du site hébergeant Libération.

Et enfin, ce qui semble bien confirmer la localisation de notre quotidien, l’avant-dernière ligne du traçage contient « Hong Kong » dans son nom. Cette étape, et celles qui les précèdent, font partie du domaine « cogento.com », appartenant à Cogent Communications, opérateur de télécommunications multinational américain et appa­rem­ment un des plus gros « véhiculeurs » de trafic internet au monde.

Ah, si Trump savait que cette société américaine héberge certains de ses serveurs… en Chine, dans la caverne d’Alibaba. Ou alors, serait-ce en fait une avant-garde de la libération de la Chine ?

10 mai 2020

Apéro virtuel XLIX : livres à lire et livres inexistants ; mémoires de l’humanité et mémoires d’ordinateurs

Classé dans : Arts et beaux-arts, Sciences, techniques — Miklos @ 3:25

Au centre : Mnémosyne (ou Lampe de la mémoire) de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), Delaware Art Museum. Arrière-plan : Sarcophage des Muses (première moitié du IIe s.), musée du Louvre.

Samedi 9/5/2020

Jean-Philippe a commencé par tenter d’identifier les composantes de l’arrière-plan de Michel (cf. l’image en exergue) : au centre un tableau préraphaélite (mais pas de Burne-Jones), en arrière-plan les neuf muses. Il s’est bien demandé si Mnémosyne se trouvait parmi elles, à quoi Michel a répondu qu’elle n’était pas une muse, mais une déesse. Tout s’éclaircira quand il abordera le sujet qu’il avait préparé.

Avant que de le faire, Michel a demandé à Jean-Philippe si les livres qu’il avait présentés la veille – chacun d’eux consistant en des listes de livres qu’il fallait avoir lu – offraient une repré­sentativité équi­table des cultures du monde, à quoi sa réponse fut que ce n’était pas vraiment le cas ; vu les périodes auxquelles ces choix avaient été effectués, ils concer­naient surtout la production écrite occidentale, à l’exception peut-être de celui de Boxall. du fait qu’il provient du monde anglo-saxon, qui est plus respectueux des œuvres d’expression non-occidentale. Il rajoute alors que l’Unesco, conscient de ce problème, a financé des projets similaires concernant les points de vue asiatique ou africain, mais auss ceux de nations minoritaires (à l’instar des Inuits) ; on peut trouver ces ouvrages à la bibliothèque de l’Unesco, que Jean-Philippe fréquente de temps en temps. [On signalera que l’Unesco a décidé de rendre accessible à tous et cela gratuitement sa bibliothèque numérique mondiale, comme le rapporte un article récent.] L’Unesco a aussi publié une Histoire de l’humanité, offrant aux lecteurs un vaste éventail des différentes cultures du monde et de leurs développements distinct, accordant à toutes les philosophies leur place légitime ; aucune civilisation ou période particulière n’est proposée comme modèle pour d’autres. Enfin, Jean-Philippe mentionne la gestion des listes du patrimoine culturel immatériel par l’Unesco (ce qui est connu de Michel qui travaille comme bénévole dans un projet visant à y faire inscrire le Pourim shpil).

Toujours à propos des livres proposant de choix de livres à lire, Michel mentionne La bibliothèque du XXIe siècle par l’écrivain polonais Stanislas Lem, publié au XXe siècle, et pour cause : s’il y propose des critiques de livres et de leurs auteurs… ce sont des livres et des auteurs inexistants. N’ayant pu retrouver son exemplaire de cet ouvrage (pourtant il existe bien, lui), Michel a montré un autre ouvrage dans cette veine, le Dictionnaire des mots inexistants d’Aristote et Nicos Nicolaïdis.

À propos de la création de néologismes, Françoise (B.) mentionne qu’il y a des modes pour les suffixes. à l’instar de -terie (exemple : déchetterie ; liste complète ici). Au sujet de livres inexistants, Françoise révèle que les éditeurs – métier dont elle fait partie – rajoutent toujours dans les bibliographies savantes une fausse référence, un ouvrage inexistant, qu’ils inventent ainsi. De là, la discussion a évoqué certaines des fautes de français, écrites et orales, communes, et leur éventuelle entrée ultérieure dans les dictionnaires (comme évènement pour événement). C’est aussi de cette façon que les langues vivent leur vie…

Michel a finalement expliqué le sens de son arrière-plan : s’agissant de Mnémosyne, déesse de la mémoire, et de ses filles, les neuf muses. il allait parler mémoire… d’ordinateur, la finalité étant de faire comprendre pourquoi sa bibliothèque personnelle ne tiendrait pas sur une clé USB, contrairement à ce qu’avait affirmé Sylvie la veille pour l’ensemble des bibliothèques des présents à l’apéro.

Il a commencé par expliquer les unités de mesure (bit, octet, kilooctet, méga­octet, giga­octet, téraoctet), puis a expliqué la différence dans l’espace requis pour stocker dans l’ordinateur un livre numé­rique et un livre numé­risé : ce dernier nécessite beaucoup plus d’espace, car ce qui est enregistré consiste essentiellement en des images de chaque page, plutôt qu’uniquement du texte avec quelques infor­mations de mise en page. Ainsi, il estime que sa biblio­thèque personnelle pourrait néces­siter jusqu’à 4 téra­octets, ce qui dépasse largement la capa­cité d’une clé USB actuelle. Il a fini en décrivant briè­vement les mémoires utilisées par les ordi­nateurs – mémoire vive, disque dur et SSD, mémoire externe – leurs finalités, leurs capa­cités et rapi­dité d’accès.

À une question de Françoise (C.) concernant le fait de vider la corbeille, Michel a expliqué d’abord que le fait de mettre un fichier dans la corbeille ne l’effaçait pas du disque, mais le rendait uniquement invisible à l’écran ; si on vide la corbeille, tous les fichiers qui s’y trouvent seront en effet effacé du disque (dur ou SSD), y libérant de la place. En prenant l’analogie d’une étagère de bibliothèque d’où on aurait retiré plusieurs livres ici et là, si l’on veut maintenant y rajouter un livre plus gros qui ne pourrait entrer dans chacun des espaces qui se sont libérés, il faut repousser les livres présents les uns vers les autres, et ainsi « réunir » tous les espaces vides. Pour le cas du disque dur, ceci s’appelle défragmentation.

Enfin, Michel a expliqué ce en quoi consiste la compression d’un fichier – avec ou sans perte d’information – opération destinée à réduire la place qu’il occupe sur le disque, mais puisse toujours être utilisé. La discussion a ensuite concerné la sécurisation de fichiers – à l’aide de mots de passe – et le fait que tout logiciel a des défauts (« bugs »), vu sa complexité. On a terminé en évoquant le fameux bug de l’an 2000, réel ou imaginaire.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

8 mai 2020

Apéro virtuel XLVII : des labyrinthes de Borges – de l’auteur et de l’authenticité – des réseaux de Gengis Khan – du réseau social comme moyen de découverte de proches et d’amis

Gengis Khan, fondateur de l’Empire mongol, donne audience. Miniature persane du XIVe siècle. (source : Enclyclopédie Larousse)

Jeudi 7/5/2020

À propos de labyrinthes, Françoise (C.) nous a montré quelques photos de celui créé en 2011 sur l’île San Giorgio Maggiore pour la fondation Cini à la mémoire de Jorge Luis Borges, décédé 25 ans auparavant ; elle y état allé dans le cadre de voyages Arts et Vie qu’elle accompagne depuis un certain nombre d’années. Ce labyrinthe avait été dessiné par l’architecte Randoll Coate dans les années 1980 (et réalisé d’abord en Argentine), inspiré par la nouvelle El jardin de senderos que se bifurcan (Le jardin aux sentiers qui bifurquent) écrit par Borges en 1941 ; ce dessin représente, outre le nom « Borges », un tigre, un sablier et un point d’interrogation. Jean-Philippe dit alors que Borges – dont il a vu par hasard la maison où il est décédé à Genève – est effectivement l’écrivain du labyrinthe. Citons un bref passage de cette nouvelle : « Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une énorme devinette ou parabole dont le thème est le temps ; cette cause cachée lui interdit la mention de son nom. Omettre toujours un mot, avoir recours à des métaphores inadéquates et à des périphrases évidentes, est peut-être la façon la plus démonstrative de l’indicer. [...] Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une image incomplète, mais non fausse, de l’univers tel que le concevait Ts’ui Pên. À la différence de Newton et de Schopenhauer, votre ancêtre ne croyait pas à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. » Sur l’éventuelle relation de ce texte (et de l’œuvre de Borges) avec la physique moderne, on pourra lire « De la citation apocryphe à la théorie cachée : ”Le jardin aux sentiers qui bifurquent” de Jorge Luis Borges » de Carolina Ferrer, qui précise entre autres que « Le temps et le labyrinthe sont des thèmes qui reviennent très souvent dans l’analyse de l’œuvre borgésienne ». Michel a alors évoqué Alberto Manguel – dont il a lu des ouvrages qu’il apprécie beaucoup, princi­pa­lement consacrés au livre –, qui avait été, jeune homme, lecteur de Borges devenu aveugle. Bien plus tard, il avait vécu un certain nombre d’années en en Poitou-Charentes où il possédait une bibliothèque comptant plusieurs dizaines de milliers de livres (il en est parti pour les États-Unis, puis en Argentine pour y diriger pendant 2 ans la bibliothèque nationale, poste dont il a démissionné en 2018 et est reparti à New York). Jean-Philippe mentionne alors l’exposition immersive réalisée à la BnF, « La bibliothèque, la nuit », imaginée et réalisée en 2015 par le metteur en scène Robert Lepage et sa compagnie Ex Machina, inspirée de l’ouvrage éponyme d’Alberto Manguel.

Michel a alors relaté l’enquête qu’il a menée ce jour-là pour comprendre l’attribution erronée à Diderot d’une citation sur l’amitié (on en a parlé dans les deux derniers comptes rendus) : elle appa­raissait ainsi partout sur l’internet, notamment dans le Dico­ci­tations du Monde et dans la Citation du jour sur le site d’Ouest-France. Il s’avère que sa première édition et la réédition qui a suivi (1761, 1764, 1775) ont été publiées sans le nom de l’auteur, alors qu’une (seule) édition, de 1770, porte comme titre Les œuvres morales de M. Diderot contenant son traité de l’amitié et celui des passions (voir ci-contre). Ayant consulté les catalogues de la Bibliothèque municipale de Lyon et de la bibliothèque nationale, il a pu y constater que les notices de toutes les éditions anonymes mentionnent bien comme auteur Marie Thiroux d’Arconville ; un seul exemplaire, celui portant le nom de Diderot dans le titre, se trouve à Lyon, et la notice ne mentionne pas l’auteur… La confirmation finale de l’attribution correcte est parvenue de la bibliothèque du Metropolitan Museum de New York, qui, elle, mentionne dans sa notice : « Erroneously attributed to Diderot ». Ayant contacté les sites du Monde et d’Ouest France, ils ont accepté cette information, l’un l’a déjà intégrée et l’autre a dit qu’il le ferait. Ce faisant, Michel a trouvé un article tout à fait passionnant sur l’auteure – fameux personnage ! – et son choix de publier anonymement : « Au fil de ses ouvrages anonymes, Madame Thiroux d’Arconville, femme de lettres et chimiste éclairée », par Élisabeth Bardez, in Revue de l’histoire de la pharmacie en 2009. Michel a conclu en disant que « l’information » peut être erronée partout, non seulement sur l’internet, mais sur des documents bien plus anciens ; de ce fait, la recherche de la « vérité » nécessite d’effectuer de tresser des réseaux de recherche, de choisir et de recouper des sources selon leur degré de fiabilité. Françoise (B.) a alors dit qu’on pourrait revenir sur la notion d’auteur, qui est fina­lement rela­ti­vement récente et qui a pris une importance croissante, non seulement pour l’écrit, mais aussi, par exemple, pour les arts plastiques : les ateliers de peintres, les attributions… Ce qui peut rendre la tâche plus complexe, c’est l’usage de pseudonymes (voire d’hétéronymes) : on connaît bien l’un de ceux qu’utilisait Romain Gary (né Roman Kacew…) – Émile Ajar – mais ceux de Fosco Sinibaldi (pour l’allégorie satirique L’Homme à la colombe) et Shatan Bogat (pour le polar Les Têtes de Stéphanie) ? Quant à Pessoa, on ne compte plus ses pseudonymes. De là, la discussion a glissé sur les limites parfois floues entre citations, variations sur un thème, plagiats, pastiches… non seulement en littérature et dans les arts plastiques mais aussi en musique. Françoise (B.) rappelle alors que tous les artistes ont appris leur métier en copiant des œuvres du passé. Mais après… On voit par exemple la concurrence entre Braque et Picasso qui travaillaient sur la même inspiration, à se demander pour certaines œuvres auquel des deux l’attribuer. Françoise (P.) ajoute alors que quand on monnaye les œuvres, c’est là que leur authenticité devient encore plus critique, et, rajoute Michel, que les grands faussaires sévissent. Françoise (B.) a alors raconté qu’une de ses amies est l’ayant-droit de Max Jacob, connu surtout pour son œuvre littéraire, mais qui avait beaucoup dessiné au trait. S’il n’a pas une cotte énorme en tant qu’artiste, il est incroyablement plagié et approprié par des faussaires qui font « à la manière de Max Jacob » des centaines de faux. Françoise (P.) mentionne un « usurpateur » d’un autre ordre dans le monde de la peinture : il s’agit de Boronali, un des premiers artistes d’art contemporain abstrait…

Jean-Philippe a finalement pu faire sa présentation sur le thème des réseaux. Il a parlé des Les Routes de la soie de Peter Frankopan, dont l’intérêt pour lui est qu’il démontre qu’on a tout à gagner à analyser l’histoire à travers les relations des pays entre eux, au fil de 25 chapitres dont l’intitulé commence par « La route de… ». Il s’est étendu sur l’un des chapitres, « La route de l’enfer », qui illustre bien selon lui la polysémie récemment vue du terme « réseau » : il décrit le chemin des invin­cibles Mongols – grands stratèges et commu­nicants (y compris en véhi­culant de fausses infor­mations) – depuis leur territoire d’origine en Chine vers l’Occident, qui sont arrivés à construire le plus grand empire de l’histoire, en 1241 – empire qui n’a pas duré longtemps. La « mondia­lisation » du commerce à l’époque a eu entre autres pour effet de commencer à produire des guides de voyage… Mais c’est sans doute à eux aussi qu’on doit la propa­gation de la peste dite noire à l’envergure incroy­ablement étendue. Cette épi­démie eut tout de même un effet béné­fique, celui de réduire quelque peu le fossé entre riches et pauvres, « car les propri­étaires étaient obligés de faire de meilleures condi­tions aux ouvriers métayers »… Cela ne nous rappelle-t-il pas quelques changements (qu’on espère durables) actuels ?

Sylvie étant arrivée sur ces entrefaites, elle a raconté comment, grâce à Facebook, elle a pu retrouver une branche de sa famille paternelle et des personnes issues de la même ville où il était né – Żelechów en Pologne (à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Varsovie) – et avait vécu jusqu’en 1939 (parti alors vers l’Est, en URSS, pour échapper aux armées hitlériennes). Sa fille avait trouvé qu’il y avait, sur Facebook, un groupe privé consacré à Żelechów, créé en 2017 par David Lukowiecki, un jeune (28) Colombien dont le grand-père, qu’il n’avait pas connu, y était né ; pour en savoir plus, il avait consulté le livre mémoriel de la communauté juive disparue de cette ville, intitulé (en yiddish, langue qu’il a dû apprendre, avec l’hébreu, pour lire diverses parties de l’ouvrage), Yisker-bukh fun der Zhelekhover yidisher kehile. Ayant aussi creusé dans des archives diverses concernant cette ville, il a pu constituer une liste de noms de personnes – et donc de familles – qui y vivaient alors, et a pu retrouver des descendants vivant de nos jours. Sylvie et David ont fait connaissance, et de fil en aiguille elle a étendu son cercle d’amis à certaines des personnes dont la famille est issue de cette ville. La fille de Sylvie est entrée en contact avec une homonyme vivant à Iekaterinbourg (ville de Sibérie occidentale), qui s’avère être la petite-fille d’un cousin du père de Sylvie resté en Union soviétique. Cette histoire illustre un des côtés positifs des réseaux sociaux.. Michel a brièvement parlé du site JewishGen, qui sert à retrouver des informations sur des proches, notamment en Europe de l’Est, et fournit de nombreuses ressources numérisées et des liens pour ce faire. À propos de réseaux sociaux, il a rappelé aussi comment Sylvie l’a retrouvé – quelques bonnes dizaines d’années après qu’ils aient étudié ensemble sans se revoir après – grâce au réseau LinkedIn. Enfin, il a raconté comment, grâce à une liste de diffusion de bibliothécaires, il est tombé – par le plus grand des hasards – sur une amie de jeunesse de sa mère et a noué des liens d’amitié avec ses descendants (on trouvera ici la relation de cet épisode). Jean-Philippe a alors évoqué la théorie selon laquelle entre n’importe quelles deux personnes sur Terre il y aurait un petit nombre de personnes les « reliant ». Il s’agit en fait de ce qu’on appelle « les six degrés de séparation » (ou « théorie des six poignées de mains ») établie par l’écrivain hongrois Frigyes Karinthy, igure mythique de la littérature hongroise et dont le fils, soit dit en passant, Ferenc arinthy, écrivain lui-même, est l’auteur du saisissant roman Épépé, que Michel, qui l’a reçu de Françoise (B.) apprécie beaucoup.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

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