Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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21 janvier 2013

De l’androïde et de ses congénères, ou, du futur antérieur de l’Homme

On avait longtemps prédit que l’espèce qui règnera sur la Terre après la disparition de l’homme sera le cafard (on pourra lire ici d’autres hypothèses tout aussi réjouissantes). Que nenni, ne cafardez plus, ce sera le robot : on en voit naître en nombre croissant, et bientôt leur taux de reproduction dépassera celui de l’espèce humaine. Ils s’insinuent discrètement dans notre quotidien, remplacent systé­ma­ti­quement les esclaves de jadis et les assistants d’aujourd’hui, se rendent inéluctablement indispensables. De là à ce que nous devenions « leurs » serviteurs, il n’y a plus qu’un petit pas, comme aurait dit Mao, le grand bond en avant ayant pris place quelque part durant le Moyen Âge.

Le mot « robot » est né, lui, il y a bientôt un siècle : on le trouve dans le célèbre roman R.U.R. de Karel Capek, où il est dérivé du mot tchèque (et slave en général) désignant un travail (souvent pénible). Mais le concept même d’un « truc » humanoïde créé par l’homme à partir de la matière inerte – ce n’est pas (encore ?) un être vivant, ce n’est plus une machine purement automatique et prévisible – pour l’aider dans ses corvées est bien plus ancien : comme on l’a signalé ailleurs, le Golem de la mystique juive, dont la plus célèbre manifestation est celui créé par le Rabin Loeb dans la Prague moyenâgeuse, remonte aux premiers siècles.

L’Église a eu aussi son Golem, qu’on a appelé « androïde » dès le xviie siècle (peut-être même auparavant, on n’en a pas trouvé trace). Il s’agit d’une créature d’Albert le Grand (xiiie siècle), que son non moins illustre élève, Thomas d’Aquin, fracassera pour une raison surprenante, comme on peut le lire dans la réfutation qu’en donne Gabriel Naudé en 1653 dans son Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie et où apparaît ce mot d’« androïde » :

Il ne reste donc maintenant qu’à réfuter l’erreur de ceux qui se sont persuadés que l’on pouvait forger des têtes d’airain sous certaines constellations, lesquelles rendaient par après des réponses, et servaient à ceux qui les possédaient de guide et de conduite en toutes leurs affaires, comme un certain Yepes dit que Henry de Villeine en avait fait une à Madrid qui fut brisée par le commandement de Jean II roi de Castille : ce que Barthelemy Sibille et l’auteur de L’Image du monde assurent pareillement de Virgile, Guillaume de Malmesbery de Sylvestre, Jean Gouverus de Robert de Lincolne, la populace d’Angleterre de Rober Bacon, et Tostat évêque d’Avila, George Venitien, Delrio, Sibille, Raguseus, Delancre et plusieurs autres qu’il serait ennuyeux de spécifier, d’Albert le Grand, lequel comme le plus expert avait composé un homme entier de cette sorte, ayant travaillé trente ans sans discontinuation à le forger sous divers aspects et constellations, les yeux par exemple, au récit du susdit Tostat en ses Commentaires sur l’Exode, lorsque le Soleil était au signe du zodiaque correspondant à une telle partie, lesquels il fondait de métaux mélangés ensemble et marqués des caractères des mêmes signes et planètes et de leurs aspects divers et nécessaires ; et ainsi la tête, le col, les épaules, les cuisses et les jambes façonnés en divers temps et montés et reliés ensemble en forme d’homme, avaient cette industrie de révéler audit Albert la solution de toutes ses principales difficultés. À quoi, pour ne rien oublier de ce qui appartient à l’histoire de cette statue, l’on ajoute qu’elle fut brisée et mise en pièces par S. Thomas, qui ne put supporter avec patience son trop grand babil et caquet. Or pour juger plus sainement ce que l’on doit croire de cette androïde d’Albert et de toutes ces têtes merveilleuses, j’estime que l’on ne peut manquer de déduire l’origine de cette fable du Teraph des Hébreux […]

Quelques années plus tard (en 1685), Charles Le Maire donnera une version quelque peu différente de la fin de cet androïde, dans son ouvrage Paris ancien et nouveau, sous-titré Ouvrage très curieux (ce qu’on confirme), et dans lequel il parle d’Albert le Grand qui a donné son nom à la place Maubert :

La merveilleuse connaissance qu’il avait des secrets de la nature, lui a fait inventer des machines très ingénieuses : cependant quelques auteurs l’ont accusé de magie, d’avoir su le secret de la pierre philosophale, d’avoir inventé la poudre à canon et d’avoir formé une androïde, c’est-à-dire une tête d’airain forgée sous de certaines constellations qui répondait à ses demandes : on dit qu’il la posa au milieu de sa bibliothèque, et que Saint Thomas d’Aquin son disciple, y étant allé pour prendre un livre, et que cette tête lui ayant dit Que demandes-tu, que cherches-tu ?, la brisa à force de coups qu’il lui donna avec un bâton, croyant que ce fut le démon qui parlait en elle, c’est ainsi qu’il détruisit en un moment le travail de vingt années du plus grand génie qui fut jamais. L’on parlera encore d’Albert le Grand, à l’occasion de la place Maubert, à qui il a donné son nom, comme qui dirait la place de Maître Aubert.

Vous voilà prévenus : toutes ces histoires de robot se finissent mal. Et même si vous objecterez en invoquant la statue de Galatée qui s’est animée pour se marier avec son sculpteur, Pygmalion, à la suite de quoi ils vécurent heureux et eurent deux enfants, on rétorquera que ce n’était pas lui qui l’avait animée, contrairement aux créateurs dont nous venons de parler, mais Aphrodite. Un deus ex machina qui ne compte donc pas, d’autant plus qu’il ne s’agissait pas d’un androïde mais d’une gynéide.

12 janvier 2013

On nous cache quelque chose tout !

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Médias, Santé, Société, Économie — Miklos @ 12:40


La face cachet du cinéma (
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La face cashée des banques (
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La face cachet de l’industrie pharmaceutique (
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La face cachée de la Lune
(Georges Méliès, Le Voyage dans la Lune, 1902)
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2 décembre 2012

Des passions

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 0:32

«La passion, suivant Zénon, est un mouvement irrationnel con­trai­re à la nature de l’âme, ou un penchant déréglé. Hécaton, dans le traité des Passions, et Zénon, dans le traité qui porte le même titre, ramènent à quatre classes les passions principales : la tristesse, la crainte, le désir, la vo­lup­té. Ils regardent les passions comme des jugements ; —Chrysippe émet for­mel­le­ment cette opinion dans le traité des Passions.— Ainsi l’avarice est la croyance que l’argent est chose bonne et honnête ; de même pour l’ivrognerie, l’intem­pé­rance et le reste.

La tristesse est une contraction irra­tion­nelle de l’âme ; elle comprend plusieurs autres passions plus par­ti­cu­lières : la pitié, l’envie, la rivalité, la ja­lou­sie, l’affliction, l’angoisse, l’in­quié­tude, la douleur et l’abattement. La pitié est la tristesse qu’on éprouve à la vue d’un malheur qu’on ne croit pas mérité ; l’envie une tristesse qu’inspire le bonheur d’autrui ; la rivalité est la tristesse qu’on éprouve de voir un autre en possession de ce qu’on désire ; la jalousie, une tristesse qui naît de ce que les avantages dont on jouit sont partagés par d’autres ; l’affliction, une tristesse accablante ; l’angoisse, une tristesse poignante, accompagnée d’embarras et d’incertitudes ; l’inquiétude, une tristesse que la réflexion ne fait qu’entretenir ou accroître ; la douleur, une tristesse accompagnée de souffrance ; l’abattement, une tristesse aveugle, dévorante, qui empêche de faire attention aux objets présents.

La crainte est la prévision d’un mal. Elle comprend la frayeur, l’appréhension, la confusion, la terreur, l’épouvante et l’anxiété : frayeur, crainte avec tremblement ; confusion, crainte de la honte ; appréhension, crainte d’une peine future ; terreur, crainte produite par la vue d’une chose extraordinaire ; épouvante, crainte accompagnée d’extinction de voix ; anxiété, crainte d’un objet inconnu.

Le désir est une tendance aveugle qui comprend le besoin, la haine, l’obstination, la colère, l’amour, la rancune, l’emportement. Le besoin est un désir non satisfait, séparé pour ainsi dire de son objet, aspirant à le saisir, et faisant pour cela de vains efforts. La haine est le désir de nuire à quelqu’un, désir qui croît et se développe incessamment ; l’obstination est le désir de faire prévaloir son opinion ; la colère est le désir de châtier celui par lequel on se croit lésé injustement ; l’amour est un sentiment que n’éprouve point un esprit élevé, car c’est le désir de se concilier l’affection uniquement par le moyen de la beauté extérieure. La rancune est une colère sourde, invétérée, et qui épie le moment ; elle est décrite dans ces vers :

Aujourd’hui il concentre sa bile, mais intérieurement il nourrit son ressentiment et médite sa vengeance*Homère, Illiade, I, 81 et 82.

L’emportement est la colère au début.

La volupté est un transport aveugle de l’âme en vue d’un objet qui paraît désirable. Elle comprend la délectation, la malveillance, la jouissance, les délices. La délectation est une volupté qui pénètre et amollit l’âme par l’intermédiaire de l’ouïe ; la malveillance est la volupté qu’on ressent du malheur d’autrui ; la jouissance est une sorte de renversement de l’âme, une inclination au relâchement ; les délices sont l’énervement de la vertu.

De même que le corps est sujet à des maladies de langueur, comme la goutte et les rhumatismes, de même aussi on trouve dans l’âme des langueurs particulières, l’amour de la gloire, l’attachement aux plaisirs, etc. La langueur est une maladie accompagnée d’épuisement, et, pour l’âme, la maladie est un attachement violent à un objet qu’on regarde à tort comme désirable. Le corps est aussi exposé à certains désordres accidentels, comme le rhume, la diarrhée ; il en est de même de l’âme : il se produit en elle des penchants particuliers, l’inclination à l’envie, la compassion, l’amour de la dispute et d’autres tendances semblables.

Parmi les principes affectifs de l’âme, il en est trois qu’ils déclarent bons : la joie, la circonspection et la volonté. La joie est opposée à la volupté ; elle est un élan rationnel de l’âme ; la circonspection est opposée à la crainte : c’est une défiance fondée en raison ; ainsi le sage ne craint pas, mais il est circonspect. La volonté est opposée au désir en ce qu’elle est réglée par la raison. De même que les passions premières en comprennent plusieurs autres, de même aussi, sous ces trois affections premières, se placent des tendances secondaires : ainsi à la volonté se rapportent la bienveillance, la quiétude, la civilité, l’amitié ; à la circonspection, la modestie et la pureté ; à la joie, le contentement, la gaieté, la bonne humeur. »

Diogène de Laërte, Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité, liv. VII, chap. I. « Zénon ». Trad. par Charles Zevort. Paris, 1847.

8 novembre 2012

Autour de Sayat-Nova, poète et musicien de « l’universelle singularité »


Œuvres de Sergueï Paradjanov (autres photos ici)
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« Je suis celui dont la vie et l’âme sont tourment. » — Ouverture du film La Couleur de la grenade de Sergueï Paradjanov.

C’est ainsi qu’Elisabeth Muradian, dans son introduction à l’édition bilingue des Odes arméniennes de Sayat-Nova (L’Harmattan, 2006 – Gallimard avait refusé de les publier), qualifie l’œuvre de ce « troubadour arménien » du XVIIIe siècle dont on a retrouvé au milieu du siècle la trace manuscrite : ces 47 odes en arménien (mais aussi 21 autres transcrites par son fils), 65 en géorgien et 128 en dialecte russe du Transcaucase.

Sa vie – né dans le servage, marié, veuf puis moine – a fait l’objet d’un des plus grands films du cinéaste (et peintre, musicien, artiste plasticien…) Sergueï Paradjanov, sorti en France sous le titre de La Couleur de la grenade (1969-1971) – fruit que l’on aperçoit dans la photo ci-dessus, prise dans le beau musée qui est consacré au réalisateur à Yerevan.

Sayat-Nova était né en 1712 : c’est donc son tricentenaire cette année, et la Conférence internationale des bibliothèques musicales qui s’est tenue à Yerevan au début de ce mois lui a été dédiée, tout en portant un regard vers l’avenir, son thème principal étant la musique et les bibliothèques musicales au XXIe siècle. Le lieu même où elle a pris place – la bibliothèque nationale pour enfants – symbolisait au mieux cet intérêt pour les générations à venir.


Une des salles de lecture de la bibliothèque nationale pour enfants à Yerevan (autres photos ici)
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3 octobre 2012

Madopolis, ou, La ville dont le prince est un grand fou

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Musique, Santé, Société, Théâtre — Miklos @ 4:44

« C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous. » — Érasme.

Créée le 2 juin 1865, la ville de Madopolis est un lieu paradoxal.

La route qui y mène « n’est point une chaussée avec son empres­sement, ses fossés et ses accotements ; c’est une route sphérique, grande comme la terre, épaisse comme la hauteur de la plus grande des pyramides d’Égypte. C’est en naissant qu’on entre sur la route de Madopolis, c’est en mourant qu’on en sort. Chose bizarre, c’est peut-être en dormant qu’on y chemine le plus vite, et c’est souvent quand on s’en doute le moins qu’on franchit les portes de cette ville célèbre. »

Elle ne se trouve pas sur la Lune, et pourtant…

Elle n’est pas chez les Zoulous, les Andalous, en Anjou ou dans le Poitou, ni même au Pérou ou chez les Mandchous, voyez-vous.

Elle est aux portes de Paris.

Pour en savoir plus, il vous faudra lire l’Étude médico-psy­cho­logique sur Shakespeare et ses œuvres, Hamlet en particulier d’Alcée Biaute.

N’ayez pas peur : nonobstant son titre, ce texte se laisse agréablement lire sans avoir eu à faire en préliminaire de quelconques études de médecine.

Pour ceux qui se trouveraient en séjour à Charenton, on ne saurait trop leur y recommander le théâtre, surtout s’il s’y donne La Persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade de Peter Weiss, remarquable pièce que Jean Baudrillard, excusez du peu, a traduite en français et que le toujours génial Peter Brook a adapté à l’écran. Pour se préparer à cette visite, on pourra lire Une visite à Charenton, folie-vaudeville en un acte, représentée pour la première fois sur le Théâtre des Variétés, le 24 juin 1818.

À propos de folie, il y en a une autre histoire que celle, classique, de Michel Foucault. On en avait déjà fait l’éloge. Et on remarquera qu’un festival de musique classique en Corse a eu pour thème Musique et folie.

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