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23 avril 2017

« Homme, réveille-toi ! »

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique, Société, antisémitisme, racisme — Miklos @ 2:04

En ce jour d’élections, en cette période qui voit chez nous comme ailleurs la montée – que je veux encore croire résistible – des iden­ti­tarismes et du rejet, voire de la haine, de l’autre, qu’il soit juif, musulman, étranger, migrant…, bref, perçu ou imaginé comme « différent » et donc menaçant, cette Lettre de Zola, d’une actualité brûlante, devrait parler au cœur et à la tête de chacun.

Le passage qui suit est extrait du numéro du 13 juin 1924 de l’Univers israélite.

«On inaugure dimanche prochain la statue d’Émile Zola. Quoi que l’on pense du romancier – dont le réalisme choque moins aujourd’hui – et du penseur – dont l’idéalisme commande la considération – nous devons un hommage reconnaissant au critique social, qui dans sa peinture des milieux financiers se montra impartial envers les israélites (L’Argent), au journaliste qui combattit courageusement l’antisémitisme naissant en France (articles du Figaro), au grand citoyen surtout, qui, bravant la popularité, la fortune et même la sécurité, se rangea aux côtés des défenseurs du capitaine Dreyfus dès qu’il eut été convaincu de l’erreur judiciaire et qui, par sa campagne de l’Aurore et les procès qu’il eut à soutenir, fut un des meilleurs artisans de la révision.

Nous reproduisons aujourd’hui les principales parties de sa « Lettre à la Jeunesse », qui parut en brochure le 14 décembre 1897, au lendemain des manifestations d’étudiants contre le sénateur alsacien Scheurer-Kestner. C’est par cette publication que Zola se jeta dans la mêlée.

Tous ses articles sur l’Affaire Dreyfus ont été réunis par lui dans un volume intitulé « La Vérité en marche » (Fasquelle, éditeur).

Où allez vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui courez en bandes par les rues, manifestant au nom de vos colères et de vos enthousiasmes, éprouvant l’impérieux besoin de jeter publiquement le cri de vos consciences indignées ?

Allez vous protester contre quelque abus du pouvoir ? a-t-on offensé le besoin de vérité et d’équité, brûlant encore dans vos âmes neuves, ignorantes des accommodements politiques et des lâchetés quotidiennes de la vie ? Allez-vous redresser un tort social, mettre la protestation de votre vibrante jeunesse dans la balance inégale où sont si faussement pesés le sort des heureux et celui des déshérités de ce monde ? Allez vous, pour affirmer la tolérance, l’indépendance de la race humaine, siffler quelque sectaire de l’intelligence, à la cervelle étroite, qui aura voulu ramener vos esprits libérés à l’erreur ancienne, en proclamant la banqueroute de la science ? Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque personnage fuyant et hypocrite, votre foi invincible en l’avenir, en ce v siècle prochain que vous apportez et qui doit réaliser la paix du monde, au nom de la justice et de l’amour ?

— Non, non ! nous allons huer un homme, un vieillard, qui, après une longue vie de travail et de loyauté, s’est imaginé qu’il pouvait impunément soutenir une cause généreuse, vouloir que la lumière se fît et qu’une erreur fût réparée, pour l’honneur même de la patrie française !

Je sais bien que les quelques jeunes gens qui manifestent ne sont pas toute la jeunesse et qu’une centaine de tapageurs, dans la rue, font plus de bruit que dix mille travailleurs, studieusement enfermés chez eux. Mais les cent tapageurs ne sont-ils pas déjà de trop, et quel symptôme affligeant qu’un pareil mouvement, si restreint qu’il soit, puisse à cette heure se produire au Quartier Latin !

Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ?

Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir ! Cent ans après la Déclaration des droits de l’homme, cent ans après l’acte suprême de tolérance et d’émancipation, on en revient aux guerres de religion, au plus odieux et au plus sot des fanatismes ! Et encore cela se comprend chez certains hommes qui jouent leur rôle, qui ont une attitude à garder et une ambition vorace à satisfaire. Mais chez des jeunes gens, chez ceux qui naissent et qui poussent pour cet épanouissement de tous les droits et de toutes les libertés, dont nous avons rêvé que resplendirait le prochain siècle !

Ils sont les ouvriers attendus, et voilà déjà qu’ils se déclarent antisémites, c’est-à-dire qu’ils commenceront le siècle en massacrant tous les juifs, parce que ce sont des concitoyens d’une autre race et d’une autre foi ! Une belle entrée en jouissance, pour la cité de nos rêves, la cité d’égalité et de fraternité ! Si la jeunesse en était vraiment là, ce serait à sangloter, à nier tout espoir et tout bonheur humain.

Jeunesse, jeunesse ! sois toujours avec la justice. Si l’idée de justice s’obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos Codes, qui n’est que la garantie des liens sociaux. Certes, il faut la respecter; mais il est une notion plus haute de la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des hommes est faillible et qui admet l’innocence possible d’un condamné sans croire insulter les juges. N’est-ce donc pas là une aventure qui doive soulever ton enflammée passion du droit ? Qui se lèvera pour exiger que justice soit faite, si ce n’est toi qui n’es pas dans nos luttes d’intérêts et de personnes, qui n’es encore engagée ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi ?

Jeunesse, jeunesse ! sois humaine, sois généreuse. Si même nous nous trompons, sois avec nous, lorsque nous disons qu’un innocent subit une peine effroyable et que notre cœur révolté s’en brise d’angoisse. Que l’on admette un seul instant l’erreur possible, en face d’un châtiment à ce point démesuré, et la poitrine se serre, les larmes coulent des yeux. Certes, les gardes-chiourme restent insensibles, mais toi, toi, qui pleures encore, qui dois être acquise à toutes les misères, à toutes les pitiés !

Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s’il est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa cause et de le délivrer ? Qui donc, si ce n’est toi, tentera la sublime aventure, se lancera dans une cause dangereuse et superbe, tiendra tête à un peuple, au nom de l’idéale justice ?

Et n’es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient tes aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fassent aujourd’hui ta besogne de généreuse folie ?

Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir» de vos vingt ans ?

— Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice !

Émile ZOLA

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