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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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24 novembre 2017

Mais qui donc a dit « J’aimerais mieux aller hériter à la poste que d’aller à la postérité » ?

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 17:02


Benjamin Roubaud (1811-1847) : Le grand chemin de la postérité.
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Eh bien, ça dépend de la variante… :

- Plus impersonnelle : « Il vaut mieux passer à la Poste hériter qu’à la postérité ! » – selon le Dicocitations, l’intern@aute et bien d’autres sources (on se demande s’ils se sont simplement copiés les uns les autres, point d’exclamation final y compris), l’auteur en est Alphonse Allais, aucune ne fournissant de référence.

- Toujours du Dicocitations, autre formulation un chouia plus lourde, autre attribution à un illustre inconnu (de nous) : « Certains passent à la postérité tandis que d’autres se contentent de passer à la Poste hériter. », de Marc Hillman (Mots en mêlée. Quand l’humour s’en même, les mots s’emmêlent, 2011).

- Un qui n’aura pas copié-collé est Patrice Bérenger, industriel né à la fin des années 1940, dans une de ses chroniques qu’il publiait dans la tribune libre d’un journal associatif local (selon Babelio) : il y attribue cette « pensée » à Coluche.

- Encore plus impersonnelle : « Mieux vaut aller à la poste hériter qu’à la postérité. » - il s’agirait, selon d’autres sources en ligne, d’Alexandre Breffort (1901-1971), entre autres journaliste au Canard enchaîné et grand amateur de calembours, dont la pièce Les Harengs terribles aurait inspiré Irma la Douce.

- Et n’oublions pas Pierre Dac, que cite le programme du Théâtre de Chaillot pour la saison 94-95 à propos de son spectacle Pierre Dac. Mon maître soixante trois : « Il affirmait souvent qu’après lui, ses textes n’intéresseraient personne et le voici passant à la postérité. Ce qui vaut mieux, comme il le disait lui-même, que d’aller hériter à la poste. »

oOo

Pour ma part, j’avais découvert il y a fort longtemps cette citation dans Humour 1900, géniale anthologie de Jean-Claude Carrière (Éditions J’ai Lu en 1963). Dans le chapitre « Le jeu de mots », il y écrit :

En 1853, parut une « Petite encyclopédie bouffonne », signée du journaliste Commerson. Elle renfermait, entre autres textes oubliés, les « Pensées d’un emballeur ». Théodore de Banville s’écriait, en présentant ces pensées inattendues : « Voici un chef-d’œuvre ! »

Les plus célèbres de ces pensées disaient ceci :

J’aimerais mieux aller hériter à la poste que d’aller à la postérité.

[…]

Cette pensée avait en fait paru (pour la première fois sous la plume de Commerson ?) dans l’hebdomadaire Le Tinta­marre (sous-titré « Critique de la Réclame, satire des PuffistesFaiseur de puffs, charlatan. Le faiseur de réclames n’a pas de nom particulier : pourquoi lui en eût-on donné un ? Tout homme peut, à un moment donné, avoir besoin de la réclame et en faire. Ce n’est pas par état ; c’est par accident. Le faiseur de puff, ayant un métier, a aussi un nom : c’est le puffiste. On dit encore en prenant le nom d’un des plus célèbres puffistes des temps modernes : c’est un Barnum (Sarcey, Mot et chose, 1862, p. 237). — Trésor de la langue française. » et dont Commerson était directeur et rédacteur en chef) du dimanche 9 février 1851 (donc plus de trois ans avant la naissance d’Alphonse Allais), dans une rubrique de calembours intitulée « Pensées d’un Emballeur vendues au profil du journal le Pays, qui n’est pas hureux avec les mémoires de Lola Montès, Pan ! »

Trois mois plus tard, Le Nouvelliste, journal de Paris, annonce la parution d’un « charmant petit livre qui a pour titre : Pensées d’un emballeur, pour faire suite aux Maximes de Larochefoucauld. L’auteur est un homme d’esprit qui a fait ses preuves comme vaudevilliste et journaliste : c’est M. Commerson. L’originalité, l’excentricité, la singularité, la vivacité, la gaîté, la jovialité, voilà ce qui distingue ces Pensées où tout est surprise, imprévu, facétie, drôlerie, feu d’artifice et fou rire. » Ces Pensées seront ultérieurement publiées dans divers recueils à l’instar de la Petite encyclopédie bouffonne contenant les pensées d’un emballeur, les éphémérides et le dictionnaire du tintamarre, etc. (Paris, 1860).

Commerson ne s’est pas privé de réutiliser ce calembour dans d’autres contextes. Ainsi, à deux reprises dans son souvent hilarant ouvrage Biographie comique (1883) où il s’en prend à des célébrités – et non des moindres – de son temps :

- dans son portrait de Joseph-Simplicien Méry, né « aux Aygalades, en 1670, au dix-huitième étage d’un grenier à sel » (né en réalité en 1797 à Marseille…), à propos duquel il écrit : « On lui ouvrit celles [les portes] du Nain jaune, où il rédigea un nombre considérable d’articles ayant titre : la Petite Poste. Méry pensait qu’un jour il irait à la poste hériter. »

- dans son portrait de Clairville, qui, « dès l’âge de la puberté se mit à faire du couplet au mètre et à l’heure, tant et si bien, ma foi, que je n’hésite pas à le nommer le Cambronne du rondeau, le Dupuytren du couplet de facture », ni d’ailleurs à brosser son portrait en vers. Après avoir cité une « trentaine de pièces de circonstance », il poursuit :

À ces
Succès
Que l’on ajoute
Deux cents pièces qui
Parurent ainsi,
Parurent
Et disparurent aussi,
Par là,
Il a
Prouvé sans doute
Que la qualité
Et la quantité
Mènent à la poste hériter.

oOo

Mais Commerson est-il l’inventeur de ce calembour ? Voici ce qu’on lit dans un curieux ouvrage publié anonymement plus de dix ans plus tôt, Dupiniana et Sauzétiana, recueil de bons mots, calembourgs, rébus et lazzis des députés, pairs, magistrats, fonctionnaires, litté­rateurs et artistes de l’époque ; découverts et mis en lumière par les trois hommes d’état du Charivari, les rédacteurs du Corsaire et autres sommités littéraires, et publiés par un Oisif. Deuxième édition, Paris 1840 (et curieusement absent du catalogue de la BnF) :

M. Sauzet lui [à M. Dupin] demandait : Pourquoi une personne qui reçoit un héritage par la poste devient-elle célèbre ? C’est parce qu’elle va à la postérité (à la poste hériter) a répondu le célèbre avocat.

Les Ana « sont la plupart du temps des recueils d’anecdotes, de pensées, de bons mots attribués à un personnage célèbre. L’origine de cette sorte d’ouvrage est fort ancienne : les Symposiaques de Plutarque, les Memorabilia de Xénophon, les Nuits attiques d’Aulu-Gelle peuvent être considérés comme les prototypes du genre. » (Bibliographie critique et raisonnée des Anas français et étrangers, par A.-F. Aude. Paris, 1910. source).

Quant à Dupin et Sauzet, dont les dialogues calembouresques et imaginaires sont le sujet de l’ouvrage en question, ce sont deux personnages importants de l’époque : André Dupin (1783-1865), entre autres procureur général auprès de la Cour de cassation en 1830 (d’où le « célèbre avocat » dans la citation ci-dessus) et président de la Chambre des députés de 1832 à 1839 ; Paul Sauzet (1800-1876), lui aussi avocat en vue et vice-président de la même Chambre des députés en 1836.

Remontons plus avant dans le temps : six ans plus tôt, l’hebdomadaire La Caricature politique, morale, littéraire et scénique n° 215 du 18 décembre 1834 publie dans sa rubrique « Petite lanterne magique hebdomadaire » le passage suivant :

— M. Royer-Collard exerce pour les sentences, aphorismes, prédictions et généralement tout ce qui a l’air d’une pensée, le même monopole que M. de Talleyrand pour les réparties fines, et M. Dupin pour les gros mots, calembourgs, quolibets, coups de boutoir et facéties diverses. Tout ce qui se dit et se fait dans ce genre là, se met sur le compte de l’un des trois. Tout le monde leur prête, et c’est ce qui explique pourquoi l’un passe pour si profond, l’autre pour si spirituel, et le troisième pour si plaisant. Voici, par exemple, une nouvelle prophétie du père de la doctrine. On raconte que M. Royer-Collard disait ces jours-ci à M. Dupin : « Vous avez du talent…. (Inclinaison de M. Dupin) beaucoup de talent…. (Plus profonde inclinaison de M. Dupin). Vous serez ministre…. et même premier ministre de Louis-Philippe…. mais…. vous en serez aussi le dernier.… » Si ce mot est vrai, il ne faut plus s’étonner pourquoi tant de gens en France et surtout dans le département de la Nièvre, font des vœux pour l’avénement de M. Dupin.

— M. Sauzet paraît neanmoins devoir leur être opposé avec beaucoup de succès. Avant trois mois, nous aurons aussi un Sauzetiana, comme nous avons un Talleyriana, un Dupiniana et un Royer-Collardiana. Voici le bon mot que l’on prêtait ces jours-ci à l’avocat de Lyon. Quelqu’un lui ayant reproché de ne pas être monté à la tribune pour réfuter M. Thiers : « Qne diable ! répondit-il, voudriez-vous que j’eusse répondu à des gens qui tendaient la main à la chambre, et tenaient à leurs portefeuilles comme on tient à son dernier morceau de pain ! Si je n’ai rien répondu, c’est que je n’avais pas de monnaie sur moi. »

Il se pourrait donc que le calembour attribué en 1840 à Dupin se soit déjà retrouvé précédemment publié dans ces Dupiniana mentionnées en 1834 mais dont on n’a pas trouvé trace.

oOo

Se pose maintenant la question de l’auteur de l’ana Dupiniana et Sauzétiana dans lequel ce calembour est mentionné en 1840. Le sous-titre de l’ouvrage indique que ces dialogues ont été « découverts et mis en lumière par les trois hommes d’état du Charivari, les rédacteurs du Corsaire et autres sommités littéraires ». Le Charivari et La Caricature politique étaient respectivement un quotidien et un hebdomadaire, tous deux satiriques, fondés (en 1832 pour l’un, en 1830 pour l’autre) et dirigés par Charles Philipon, et dont le rédacteur en chef à l’époque était Louis Desnoyers. Quant au quotidien Le Corsaire, fondé en 1823, il était dirigé à cette époque par Jean-Louis Viennot, et deux de ses rédacteurs étaient Claude Virmaître et Achille Denis.

Et c’est dans Les aventures de Jean-Paul Choppart (plus tard réédité sous le titre de Les mésaventures de Jean-Paul Choppart), premier feuilleton-roman de la plume du même Desnoyers, que l’on trouve mention d’un de ces anas :

Vous avez de plus, par-dessus le marché (en donnant deux sous de plus), un Talleyriana, choix unique des bons mots, reparties piquantes, calembours et facéties diverses, que feu Son Éminence, le prince de Bénévent, a dits avant sa mort, et qui en ont fait un si illustre diplomate. Quand on possède ce petit livre, on peut se présenter partout sans crainte, même à la cour, et improviser de mémoire, pour toutes les circonstances, une foule de ces problèmes saugrenus, de ces coq-à-l’âne délicieux, de ces ingénieuses bêtises, qui font immédiatement d’un individu l’homme le plus spirituel de l’époque.

Il semble donc bien que ce soit Desnoyers qui ait parlé de ces anas au fil des années. En a-t-il aussi été l’auteur, et donc du calembour en question ? On ne le sait. Mais aucune mention de Commerson dans ce contexte… Pour illustrer le style de Desnoyers, voici un bref et savoureux extrait des aventures de ce Jean-Paul :

Jean-Paul appartenait à une famille d’honnêtes bourgeois. Il avait des sœurs, ce qui était très malheureux pour elles ; mais il n’avait pas de frères, ce qui était très heureux pour eux. Jean-Paul était fainéant, gourmand, insolent, taquin, hargneux, peureux, sournois.

oOo

Pour finir, on signalera que « Mieux vaut aller hériter à la poste… Qu’aller à la postérité. » est l’accroche dans le court métrage Assassins… de Mathieu Kassovitz, 1992.

Comme quoi, la postérité de ce calembour semble bien assurée, en tout cas mieux que celle de la Poste

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