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1 mars 2018

Life in Hell : Mais pourquoi le rail français est-il si raillable1 ?

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques — Miklos @ 17:50

Akbar s’échappant du RER. Cliquer pour agrandir. (source de la photo)

Akbar se demandait récemment si l’actuel président français réussirait à réformer les statuts de la SNCF : après tout, les avantages plus que généreux de ses cheminots avaient été mis en place à l’époque des locomotives à vapeur alimentées au charbon 🚂, ce qui dégradait leur santé beaucoup plus rapidement que celle du consommateur français moyen de vin et de cigarettes. Avec l’avènement de l’électricité et, plus tard, de l’informatique, conduire ces bêtes devenus inhumaines devrait presque être une sinécure. Mais après être finalement arrivé à rentrer chez lui de sa récente incursion à l’aéroport Charles-de-Gaulle, il se demande maintenant si Macron ne devrait pas également s’attaquer à d’autres compagnies d’exploitation ferroviaires fran­çaises. Voici pourquoi.

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La visite du Shah de Jakarta chez son bon ami Akbar se terminant, il lui faut maintenant se présenter à 5 heures du matin au terminal 1 de l’aéroport pour s’enregistrer sur son vol matinal ✈ ☉. Il est bien trop tôt pour emprunter la ligne B du RER – exploitée comme on le sait conjointement par la RATP et la SNCF (cette dernière pour le tronçon à emprunter) – qui ne commence son service que plus tardivement. Comme Akbar ne souhaite pas que le Shah passe la nuit à l’aéroport, il commande un taxi pour 4h30 dans lequel ils embarquent de concert. Une fois ce dernier enregistré au comptoir de sa compagnie de vol, ils bavardent à bâtons rompus, puis se séparent à 5h45, le Shah pour passer le contrôle de sécurité et se rendre vers la zone d’embarquement, Akbar pour rentrer à Paris par RER qui avait entre temps commencé son service.

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La gare du RER – appelée Charles-de-Gaulle 1 mais desservant en fait le terminal 3 – étant située à Roissypôle, Akbar doit d’abord prendre la navette automatique CDGVAL, dont l’exploitant est Transdev (ex Veolia Transdev). Arrivé sur son quai où se trouvent déjà quelques passagers, voici que retentit l’annonce suivante : « Le service est temporairement suspendu pour des raisons de sécurité ». Il attend. Cette annonce se répétant toutes les deux-trois minutes sans autre précision quant à la durée de l’interruption, Akbar se demande si le service reprendra un jour.

Après un bon moment, il se décide à quitter le quai. Il revient dans le terminal et cherche un humain à qui demander des précisions sur la reprise du service ou sur un moyen de transport alternatif. Autrefois, se souvient-il, il y avait des bus reliant les terminaux, et si l’un tombait en panne, le suivant arrivait quelques instants plus tard. Maintenant c’est plus pareil, ça change, ça change (comme le chantait Boris Vian), le progrès a remplacé ces multiples bus et leurs conducteurs par un train automatique. Mais quand c’est lui qui est arrêté ou tombe en panne, on est dans la panade. Non, on ne peut aller d’un terminal à l’autre à pied, il n’y a pas de trottoirs pour ce faire.

Personne à l’horizon. Il aperçoit finalement un panneau portant le mot Information et une flèche ⇗ qu’il s’empresse de suivre. Elle lui enjoint de prendre l’ascenseur vers un autre étage du terminal. En en émergeant, il voit au loin le guichet de service de l’aéroport, et, s’en rapprochant, l’affiche « Fermé ». Faut-il s’en étonner ?, se demande Akbar sans pour autant se résigner à s’installer à vie dans l’aéroport.

Non loin de là, deux dames portent des uniformes qui lui font penser à des employées de l’aéroport. Il s’en rapproche, et leur demande si elles savent quand CDGVAL reprendra son service. Que nenni, elles ne savaient même pas qu’il était arrêté. Elles s’empressent fort aimablement de lancer des appels téléphoniques sur leurs trois smartphones, mais leurs interlocuteurs n’en savent pas plus. Finalement, l’un d’eux leur dit qu’il appellera quelqu’un d’autre qui les rappellera (vous suivez ?), ce qui est fait quelques instants plus tard. Il s’avère qu’on a signalé une personne sur la voie de CDGVAL d’où son arrêt. Il devrait reprendre son service dans le quart d’heure qui suit, et si ce n’est pas le cas, des bus seront mis à disposition. Akbar se dit in peto que l’aéroport a donc encore ces bus et leurs chauffeurs, alors à quoi bon le CDGVAL ?

Malgré ce questionnement, il revient vers le quai de la navette qui fait son apparition quelques instants plus tard, ce qui lui permet d’arriver enfin à Roissypôle.

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Suivant les indications, il descend vers le quai desservant les RER à destination de Paris. Un train se trouve sur l’une des deux voies le bordant, toutes lumières allumées, l’autre voie étant vide. Les deux panneaux d’affichage indiquent que le prochain train pour Paris et le suivant partent de la première voie. Akbar entre donc dans la voiture la plus proche, où se trouve déjà un passager qui d’évidence attend le départ en somnolant.

Quelques minutes plus tard, le signal indiquant la fermeture des portes sonne et le train se met en marche. Comme Akbar s’était mis à lire, il ne contemple pas le paysage, mais peu après le départ il se rend finalement compte que le train s’était arrêté depuis un petit moment, mais pas dans une station : levant les yeux, il aperçoit un mur d’un côté, et de l’autre un train arrêté toutes lumières allumées. Il en conclut qu’il y avait sans doute un problème qui avait causé cette interruption de service simultanée sur les deux voies dans un tunnel, et qu’il espère temporaire, comme pour le CDGVAL. Mais aucun des deux trains ne redémarre.

Après de longues minutes, il voit une personne qui marche dans l’espace entre les deux trains (mais impossible de l’interpeller). Il décide alors d’appeler 📱 le numéro d’urgence affiché près des portes, le 3117. Or il n’y a pas de couverture réseau… Finalement, il se résout à tirer une des poignées d’alarme : sans aucun effet. L’autre passager, qu’il avait entre temps réveillé et auquel il avait expliqué la situation, en tire une autre, sans effet non plus. Akbar appuie sur le bouton d’ouverture de plusieurs portes de la voiture : sans effet.

Que faire ? Gonflant ses biceps 💪, il force l’ouverture d’une porte en écartant ses deux panneaux. Akbar et son compagnon d’infortune sautent de la voiture vers l’espace entre les deux trains, saut d’une hauteur de 1 m, ce qui n’est pas chose aisée vu sa fracture du pied.

Ils constatent alors qu’ils se trouvent dans un tunnel en cul-de-sac ⛔, où leur train et l’autre y sont non pas simplement arrêtés, mais garés. Ils prennent le sens opposé. Après quelques instants, ils rencontrent une personne venant dans leur direction qui s’avère – en réponse à la question d’Akbar – être un employé. Akbar lui explique leur situation, l’employé répond qu’il y a « dû y avoir un problème d’information », leur dit de continuer à marcher dans la même direction, ce qui leur permettra de rejoindre la gare de RER Charles-de-Gaulle 2, et disparaît. Ils y arrivent finalement.

Heureusement que la porte séparant ces voies de garage du quai public, sans doute normalement fermée voire verrouillée, est grande ouverte : ils peuvent entrer sur le quai et prendre un RER « normal » 🚆 allant à Paris. Akbar arrive à Châtelet-Les Halles 1h45 après ses tentatives de départ de l’aéroport, alors que ce voyage prend normalement moins d’une heure.

Dernier avatar : à l’arrivée, le titre de transport qu’il avait acheté deux heures plus tôt et qu’il introduit dans le lecteur contrôle l’ouverture du portillon s’avère être illisible. Il ne lui reste plus qu’à utiliser le téléphone de service. La préposée lui dit qu’elle lui ouvre l’accès poussettes qu’Akbar n’hésite pas à emprunter pour quitter finalement la gare, bien qu’il ne soit pas équipé de ce véhicule.

Une fois rentré chez lui, il se dit qu’il trouve particulièrement choquant et dangereux que :

  • L’information affichée sur le quai au départ était fausse : elle n’indiquait pas qu’il ne fallait pas prendre ce train à l’arrêt, mais attendre le suivant.

  • Aucune annonce vocale n’a été faite avant la fermeture des portes, qui aurait dû informer les passagers que ce train ne prenait pas de voyageurs.

  • À son arrêt dans le tunnel de garage, comment se fait-il que le conducteur du train ne soit pas passé par toutes les voitures pour vérifier s’il n’y avait personne qui s’y trouvait ?

  • Plus grave : comment se fait-il qu’aucun moyen d’appel d’urgence n’était opérationnel ?

  • Et enfin : Akbar et son compagnon de voyage ont été contraints de marcher le long de voies, puis d’en traverser pour pouvoir rentrer dans la gare. Bonjour le danger !

Autant de questions, si peu (ou plutôt, pas) de réponses.

1 Cf. raillable.
2 Jeff et Akbar sont les personnages d’une
série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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2 commentaires »

  1. je découvre, avec bonheur, votre site via celui de Laurent Bloch. Comme j’ai placé mon année sous le signe de l’Intelligence Collective cette découverte me ravit : je fais +1 dans mon compteur des connaissances acquises.

    La description avec humour de votre épopée, j’ose le terme, non-voyage au pays de la complexité, de la parcellisation des tâches, de la dilution des responsabilités est le stade ultime de la taylorisation dans lequel on a oublié le « liant », la cohérence du processus global.
    Je défends (avec d’autres) l’idée que 80% des problèmes sont aux interfaces. Ceci a comme conséquence qu’il faut être précautionneux (y compris en termes de stricte efficacité économique, au delà des conséquences humaines de qualité du travail et de motivation qui sont essentielles à l’efficacité) dans le découpage des tâches et responsabilités. C’est encore plus vrai dans le domaine du « service ».
    Sur France Inter le 28/02 à 6h18 « Un infirmier néerlandais a révolutionné les soins à domicile » démontre l’inefficacité du découpage des tâches excessif en raison des déperditions dues aux actes « administratifs » supplémentaires.
    https://www.franceinter.fr/emissions/l-esprit-d-initiative

    La démarche est proche de celle engagée pendant des dizaines d’années par Jean-François Zobrist dans l’industrie, à la fonderie Picarde FAVI, faire confiance aux acteurs compétents et engagés en autocontrôle, éliminer toutes les fonctions « parasites ».

    C’est, malheureusement, ce découpage excessif que l’on observe dans de trop nombreux domaines, il se traduit par « ce n’est pas moi qui suis responsable », sans souvent savoir dire qui l’est.
    Si nous pouvions brosser des tableaux aussi percutants des situations ubuesques, avec autant de talent que le narrateur, peut-être pourrions nous espérer quelques sursauts !

    Celle histoire me fait penser au sketch de Raymond Devos de la place où toutes les sorties étaient en sens interdit !

    J’aimerais bien faire connaitre votre site (au moins quelques billets) à mes amis mais je ne comprends pas bien la mise en garde qui apparait en haut de page :
    « This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. »
    Merci de me donner la marche à suivre pour vous faire un peu de publicité.

    Commentaire par Urban-Galindo — 2 mars 2018 @ 9:06

  2. Merci pour votre commentaire fort stimulant. Je suis tenté de dire que le « découpage » dont vous parlez n’est pas tant une question d’interface, mais effectivement de la taylorisation, qui tend à réduire le champ d’action pour aller (pense-t-on) en profondeur. On le voit dans tous les domaines, où la pluridisciplinarité – que ce soit interne aux sciences, aux techniques ou aux arts, et, pire, entre ces domaines – n’est pas encore de mise dans la société occidentale, en vertu d’un principe de simplification et d’efficacité (qui peut être réel sur le champ réduit mais pas dans le contexte global, qui, lui, est bien plus complexe) si bien illustré dans les Temps modernes de Chaplin ou dans Metropolis de Fritz Lang (et je pense aussi au petit ouvrage Lateral Thinking d’Edward De Bono, tiens). Je précise que cette pluridisciplinarité doit se manifester en profondeur, et non pas uniquement au niveau des interfaces, parce qu’alors ça n’aura pas de sens ni d’effet significatif. Le développement de l’informatique n’a fait qu’accroître cette tendance – et ce développement vient dans sa foulée -, non pas uniquement en déterminant algorithmiquement (et donc plus « méca­ni­quement » qu’humainement – or le facteur humain, faillible mais aussi créatif et imaginatif, est d’après moi essentiel) ce qu’il faut faire ou non, mais, plus profondément, en réduisant l’infini des options à l’alternative binaire 0-1. On nous vante maintenant le retour-développement de l’intelligence artificielle pour pallier ces maux, mais je crois que ce ne sont que des mots…

    Quant à l’avertissement dans mon blog, il s’agissait d’éviter des copies-piratages (qui ont eu lieu) de son contenu sans attribution (et pour les photos sans autorisations). Il est bien évidemment possible de diffuser les adresses des billets (voire des extraits de leur contenu).

    Cordialement,
    M.

    Commentaire par Miklos — 2 mars 2018 @ 9:58

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