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21 septembre 2010

De l’âne qui joue de la vielle, de l’excommunication des chenilles et d’« autres âneries qui ont enrichi l’Église »

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Religion, Sculpture — Miklos @ 1:22

« À propos des passions de l’ame, on dit que les Turcs n’ayment pas le son d’une vielle, à cause que le dit Pithagoras jouoit mieux d’un sabot percé qu’une escrevice ne sçauroit faire d’un manicordium. » — Estienne Bellonne Tourangeau, Le Second Livre des Chansons Folastres et Prologues, tant Superlifiques que Drolatiques des Comediens François. Rouen, 1612.

Ah, la vielle, quel étrange instrument venu du passé, et qui, chez Gaston Leroux, joue « la chanson qui tue » ! Mais ce n’était pas un baudet qui en tournait la manivelle. Un âne qui joue de la vielle se voyait à Notre-Dame de Tournay selon Le Bibliophile français de 1869, qui ajoute qu’on trouvait un âne qui pince de la harpe à l’église Saint-Agnan, près Cosne-sur-Loire, un âne qui joue de la lyre (ou d’une vielle, les avis diffèrent) à Notre-Dame de Chartres, et que de très nombreux autres exemples pourraient ainsi être rajoutés. Il semblerait que l’on retrouvait notre commère la truie qui file sur une console placée au-dessus de l’âne qui vielle de la cathédrale de Chartres.

La confusion concernant l’instrument que joue le bourricot de Chartres s’explique ainsi : il n’y a aucun rapport entre la vielle actuelle (et celle du Fauteuil hanté de Gaston Leroux) et celle du Moyen-Âge : cette dernière était une sorte de violon que l’on jouait avec un archet, tandis que la vielle (à roue), dans son acception actuelle d’instrument qui possède des sillets mobiles remplaçant les doigts pour toucher les cordes et une roue remplaçant l’archet, s’appelait alors organistrum, chyfonie ou symphonie. Pour preuve s’il en faut, ce qu’en dit explicitement Claude Fauchet dans son Recueil de l’origine de la langue en 1591 :

Colin Muset fut un joueur de violle, qui allait par les cours des Princes, ainsi que déclare sa chanson. Par là il donne à connaître que sa vielle n’était pas pareille à celle dont jouent communément les aveugles du jourd’hui, car il dit,

J’alay a li el praelet :
O tot la vielle & l’archet.
Si li ai chanté le muset.

La figure d’un Jougleor [Jongleur] tenant cette forme de vielle ou violle se voit en bosse au costé dextre du portail de l’Eglise de S. Julian des Menestriers [remplacée depuis par le béton du quartier de l’Horloge] en la rue S. Martin, représentant un instrument communément appelé Rebec.

L’expression « l’âne qui joue de la vielle » date de cette époque révolue : l’animal devait en gratter les cordes comme s’il s’agissait d’une lyre ou d’une guitare (avouez que cela devait lui être bien plus facile que s’il avait eu à tourner la roue d’une chyfonie).

Mais pourquoi cet animal si doux, comme le chantait Francis Jammes, se trouve-t-il ainsi placé dans des églises ? Il semblerait qu’il y ait été à l’honneur d’une fête fort singulière, la Fête de l’âne. Selon Le Bibliophile français, « ce jour-là, revêtu d’une chape, l’âne officiait dans l’église à la place du prêtre, pour le plus grand amusement de la foule ».

Un peu tiré par les poils, non ? Mais poursuivons.

Dans le cinquième tome de son Histoire physique, civile et morale des environs de Paris, publié en 1838, Jacques Antoine Dulaure (« de la société des antiquaires de France ») relate quelques anciens usages très curieux qui se pratiquaient à Provins, mêlant allégrement christianisme et paganisme, et où l’on retrouve finalement aussi maître Aliboron :

À la procession des rogations, le bedeau du chapitre de Saint-Quiriace portait, au bout d’un long bâton, la figure d’un dragon; et le bedeau de Notre-Dame, une autre figure d’animal appelée la lézarde. Presque toutes les églises de France faisaient parade de pareils dragons. Lorsqu’à la procession ces deux figures se rencontraient, ce qui arrivait souvent, ceux qui les portaient, faisaient mouvoir les mâchoires armées de clous de ces animaux, et les faisaient s’entr’arracher les guirlandes de fleurs dont elles étaient Ornées. Ce combat amusait les spectateurs ; les chanoines, dont le dragon restait vainqueur, s’appropriaient la gloire du succès ; et la religion n’en retirait que du scandale. Ce ne fut qu’en 1761 que le dragon et la lézarde cessèrent de figurer dans les processions.

Dans l’église de Saint-Quiriace et dans celle de NotreDame, le jour de la Pentecôte, on laissait tomber, par des trous de la voûte du chœur, des étoupes enflammées pour signifier les langues de feu qui illuminèrent les apôtres; et, en même temps, on lâchait un pigeon pour figurer le Saint-Esprit. Cette espèce de spectacle était représenté dans plusieurs autres églises.

(…)

Un autre usage fort général en France, plus absurde que les précédents, consistait à excommunier ou exorciser les animaux nuisibles aux fruits de la terre; en plusieurs lieux, les tribunaux, par sentence contradictoire, car ils accordaient un défenseur à ces animaux, les condamnaient à une peine quelconque, ordinairement à l’exil. Vers la fin du XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, on ne condamnait plus, on n’excommuniait plus les chenilles à Provins. Voici ce qu’on lit dans l’histoire de cette ville : « Le 30 mai 1699, le chapitre de Saint-Quiriace fit une procession autour des fossés de la ville haute, et exorcisa, dans trois endroits différents, les chenilles qui ravageaient les vignes, et l’on vint chanter une grand’messe à Saint-Thibaut ». (Histoire de Provins, page 439)

Toutes ces absurdités, toutes ces cérémonies outrageantes pour les mœurs et la raison, appartenant aux temps barbares, étant admises à Provins, la fête de l’âne et celle des fous, devaient y jouer un rôle important. Voici comment cette première était célébrée dans cette ville : « Les enfants de chœur et les sous-diacres, après avoir couvert le dos d’un âne d’une grande chape, le conduisaient à la porte de l’église, où l’animal était solennellement accueilli par des chants dignes de la fête. » En voici un échantillon :

Un âne fort et beau
Est arrivé de l’Orient ;
Hé ! sire âne ; hé ! chantez,
Belle bouche, rechignez,
Vous aurez du foin assez
Et de l’avoine à planté.

L’âne conduit devant l’autel, on chantait ainsi ses louanges : Amen, amen, asine ; hé, hé, hé ! sire âne ; hé, hé, hé, sire âne ! A la fin de la messe, au lieu de l’Ite missa est, le prêtre célébrant criait trois fois : Hihan ! hihan ! hihan ! et le peuple répondait par le même braiement. (Histoire de Provins, page 441)

Ailleurs, Dulaure rajoute : « L’Introït, le Kyrie eleison, le Gloria in excelsis, le Credo, etc., étaient toujours terminés par le cri “hin, han, hin, han” ». Et il conclut ainsi : « Il est surtout remarquable de voir des prêtres avouer que ce sont des âneries qui ont enrichi l’Église. » Amen.

Il semblerait enfin que ce fut une enseigne parmi d’autres toutes aussi pittoresques à Paris (on l’a récemment mentionné), mais on n’a pu l’y localiser.

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