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4 mars 2005

C’est Mozart que l’on assassine

Classé dans : Musique — Miklos @ 23:09

On pose le décor : les Salons de Boffrand, du Palais du Sénat, mardi dernier à 20h30. Tenue de cocktail pour les invités, pas moins. Au programme, la pianofortiste Laure Colladant qui interprète la sonate K. 333 en si bémol majeur de Mozart, et la sonate op. 78 de Schubert. L’instrument, un pianoforte Molitor restauré par Johannes Carda (mari de la musicienne) est placé sur une estrade dans ces salons rutilants des ors du xviiie s., sous des lustres aux cristaux étincelants. Comme il se doit, des chaises d’époque, quand les habits tous froufroutants palliaient leur exiguïté et leur manque de confort.

Le pianoforte est un instrument délicat. Prédécesseur du piano, il permet de jouer plus ou moins fort (d’où son nom), ce dont le clavecin n’était pas capable. Il est loin d’avoir l’ampleur dynamique et le timbre d’un Büsendorfer ou d’un Steinway, ni la clarté d’un Pleyel, par exemple ; on ne peut y articuler avec autant de dextérité que sur un piano moderne. Mais il ne sert à rien de comparer, c’est un instrument en soi, qui requiert une technique et un art du toucher1 qui lui sont particuliers, et il permet fort bien d’y jouer de la musique qui fut composé pour y être interprété. Et surtout, un environnement intime (ces salons convenaient parfaitement) et calme. Or ce fut loin d’être le cas.

Dans les salons attenants, il devait y avoir un banquet. Avant le concert, nous avons eu droit à des chants (pas désagréables, mais nous n’étions pas venu pour cela), et, tout au court du concert, à un brouhaha étourdissant de voix et de bruits de couvert, et pourtant nous n’étions pas venu écouter un concert de musique concrète. À certains moments, ils couvraient la voix du pianoforte. En dehors de toute considération musicale, il faut saluer le courage, la persévérance et la patience de la musicienne lors de son long calvaire.

Venons-en à la musique. Cette sonate de Mozart, je l’avais connue bien avant de la jouer, l’ayant entendue sur un disque qui m’a fait découvrir des œuvres et des interprètes que je n’ai jamais pu oublier. Il s’agit d’un 33T, International piano festival – un concert au bénéfice des réfugiés, réalisé en 1962 au bénéfice de l’ONU — disque que j’ai écouté un nombre de fois impressionnant2 —, et qui réunissait des interprètes tels que Claudio Arrau, Byron Janis, Wilhelm Backhaus (dans des moments musicaux de Schubert, je n’ai jamais entendu mieux), Robert Casadesus, Alexander Braïlovsky et Wilhelm Kempff C’est Casadesus qui interprétait cette sonate, avec un toucher si « français », tout à la fois délicat et masculin, sans aucune afféterie. Si j’aime bien d’autres sonates de Mozart, j’ai pour celle-ci une affection particulière, qui me vient de cette familiarité dont je viens de parler. J’ai trouvé que Laure Colladant — que je ne connaissais pas avant ce concert — l’a jouée avec une certaine indifférence. Je me suis demandé si c’était dû à l’instrument, mais son interprétation du Schubert, où on l’a vue et entendue s’y mettre corps et âme, était autrement plus sentie. On peut préférer Schubert sur un piano plus moderne, mais alors on risque de tomber dans l’excès inverse3. Quant à sa technique qui semblait parfois incertaine, je la mets au compte des conditions désastreuses.

Bilan ? Mitigé, malgré le plaisir d’avoir entendu de la belle musique sur un instrument intéressant. Le Sénat et la musique n’ont rien en commun, ça, au moins, c’est ma conclusion non mitigée. Que Radio Classique se soit associée pour organiser cette série de concerts qui va de Charybde en Scylla, c’est plus étonnant.


1 D’autres musiciens nous ont donné de fort beaux enregistrements pour cet instrument, tels Paul Badura-Skoda (élève du très grand pianiste Edwin Fischer) ou Andreas Staier.
2 Il n’y a que peu d’enregistrements que j’ai littéralement usés à force de les rejouer. En voici d’autres : celui du concerto n° 20 en ré mineur K 466 de Mozart avec Edwin Fischer au piano ; le requiem de Fauré, dirigé par Cluytens. Il y a aussi la Passion selon St Jean et la cantate Actus Tragicus BWV 106 de Bach, sous la direction de Richter ; les quintettes de Brahms ou Einstein on the beach de Philip Glass…
3 Tel le précédent concert dans ce même lieu, et dont j’avais parlé ici : un jeu techniquement parfait, une dynamique qui aurait pété les enceintes (s’il y en avait eu) — mais ce n’était pas de la musique, c’était aussi un massacre, mais en direct, par l’« artiste » en personne.

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2 commentaires »

  1. Merci de ce très bel article. Auriez-vous les références des Moments Musicaux de Schubert par Backhaus, par hasard ?

    Commentaire par kliban — 8 mars 2005 @ 20:17

  2. Je n’ai plus ce 33T, mais j’ai en mains un CD de Decca (433 902-2), ou Wilhelm Backhaus interprète, de Schubert:
    - les moments musicaux D780
    - les impromptus en la bémol majeur et si bémol majeur
    - les valses nobles D969
    - la soirée de Vienne n° 6 (arr. par Liszt)
    de Schumann:
    - Warum ? (Phantasiestück op 12 n° 3)
    de Mendelsshon
    - Rondo capriccioso op. 14
    - Chansons sans paroles en la maj. (op 62 n° 6), en sol maj. (op 62 n° 1) et en ut majeur (op 67 n° 4).

    Commentaire par miklos — 9 mars 2005 @ 0:07

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