Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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21 novembre 2010

Maintenant tu ne fais vraiment plus partie de ma vie

Classé dans : Récits — Miklos @ 21:43

La conférence avait attiré un public nombreux qui se pressait à l’entrée. Plutôt troisième et quatrième âges, ceux qui portaient des souvenirs de seconde main qu’ils n’en finissaient de ravauder comme leurs parents l’avaient souvent fait avec les habits de leurs clients. Un brouhaha sympathique remplissait le hall : tout le monde connaissait quelqu’un, et même si ce n’était pas le cas, ils s’interpellaient, se parlaient, se racontaient. Sauf les jeunes, eux ils étaient comme dans un musée.

Il allait entrer dans la salle quand il l’aperçut du coin de l’œil. Cela faisait plusieurs années qu’il ne l’avait vue, mais il la reconnut sans même avoir à la regarder. À sa silhouette un peu épaissie mais pas trop, comme la sienne d’ailleurs se dit-il, mais surtout à son regard comme aux aguets, qui traversait la foule, qui allait, il en était convaincu, le harponner. Ne l’avait-elle pas assez fait depuis le jour où ils avaient fait connaissance à l’entrée d’une autre conférence, il y avait de cela un quart de siècle, mais c’était comme hier. Ah, les souvenirs.

Il se demanda ce qu’il pourrait bien lui dire : « bonjour » – sans le prénom qui aurait donné une tournure trop familière, ni le « Madame » qui aurait été insultant –, peut-être, mais après ? Quelque expression polie savamment choisie pour ne pas lui donner prise, pour la garder à distance, elle qui ne pouvait s’y résigner, et qui, périodiquement, tentait de renouer ce qu’elle avait cassé ? Il ne saurait faire. Lui signifier simplement qu’il n’avait rien à lui dire et salut (« au revoir », pris littéralement, était trop dangereux) ? Ce n’était pas vrai : il aurait eu beaucoup à lui dire, à lui crier même, mais à quoi bon, elle ne l’avait jamais entendu.

Après toutes ces années, elle ne le connaissait pas quoi qu’il ait fait ou dit, du mieux qu’il pouvait, pour se mettre à nu devant elle : il aurait fallu qu’il corresponde en tous points à son désir impossible à satisfaire, celui de l’homme idéal, de l’ami-amant-père qu’elle n’avait jamais eu, qui lui donnerait tout et auquel elle ne devrait rien. Elle ne le regardait et ne l’écoutait qu’au travers de ce filtre. Elle n’admettait aucun de ses défauts, ne lui pardonnait aucune de ses faiblesses. Elle notait tout, et donc se rappelait tout. Lui, il lui arrivait d’oublier, ce qu’elle ne supportait pas. Il la comprenait, elle le lui reprochait assez d’ailleurs, « Comment se fait-il que j’adore les cadeaux que tu me fais et que tu n’aimes pas les miens ? ». Lui qui savait l’écouter et la rassurer dans ses crises d’angoisse, elle le blessait, au début sans s’en rendre compte ou par incompréhension et puis après sciemment, par des remarques déplacées puis acerbes et récurrentes.

Il ne voulait pas lui jeter au visage ces souvenirs qui remontaient maintenant comme un reflux gastrique et qu’il avait espéré enfouis depuis suffisamment longtemps pour lui donner l’illusion de s’être estompés pour de bon. Il ne voulait pas le faire parce qu’il ne voulait pas la blesser, elle qui se délectait dans la blessure ; depuis qu’il en avait pris conscience, il s’était gardé, effaré, de nourrir cet appétit monstrueux de quelque façon que ce soit tout en se rendant compte que, quoi qu’il fasse, elle y trouverait un grief jouissif qu’elle ne manquerait pas de lui exprimer dans une longue lettre au ton revendicateur. Même lorsqu’elle disait vouloir faire table rase du passé, elle ne pouvait s’empêcher de l’invoquer en s’arrogeant le rôle de victime.

C’était elle qui avait rompu leur relation. Avant, il l’avait mise en veilleuse à deux ou trois reprises, pour respirer, en espérant que la tension qui montait comme dans une cocotte allait diminuer puis disparaître, et qu’ils pourraient se retrouver pour partager de nouveaux des moments joyeux comme au début. Mais quand ils se revoyaient, il se rendait compte qu’il n’y avait pas de retour possible : il ne pouvait plus avoir l’esprit libre et léger, il devait être dorénavant sur ses gardes, qu’allait-il dire ou faire qui allait lui faire sortir ses griffes ? Bien qu’il eût finalement pris conscience de l’inéluctabilité de leur échec, il n’avait pas voulu rompre, se disant qu’elle en souffrirait, et il espérait que ce serait elle qui en soit l’instigatrice.

Quelque temps plus tard, il reçut enfin une longue lettre de rupture pleine de mépris à son égard, « Et si j’ai besoin de quelqu’un pour m’aider, je le paierai. » Il est vrai que toutes les dernières fois où elle lui avait proposer de se voir, ç’avait été pour lui demander un service. Il répondit brièvement qu’il en prenait acte. Elle tenta aussitôt de faire marche arrière, de dire qu’elle avait envoyé cette lettre par erreur, qu’elle avait voulu la garder sous le coude au cas où. Mais ces mots, elle les avait écrits pourtant, elle ne pouvait prétendre que rien ne s’était passé. Il n’y a pas de retour possible.

Depuis, elle avait tenté de le revoir près de son lieu de travail, de lui parler en l’appelant chez lui, elle lui avait envoyé des courriers auxquels il s’était gardé de répondre, et avait même écrit à l’un de ses proches. Dans sa dernière lettre, elle exprimait surtout son angoisse de la vieillesse, de la mort. Ah, c’est donc pour cela qu’elle m’écrit, se dit-il, elle a encore besoin de moi…

Il ne pouvait lui dire tout ça. Il ne pouvait rien lui dire d’autre. Il entra dans la salle comme si de rien n’était. Elle, il le savait, l’avait reconnu.

À la fin de la conférence, il la vit sortir rapidement de la salle. Il attendit quelques instants, et se dirigea vers l’escalier. Au bas des marches, elle jaillit – il n’en fut pas surpris – des toilettes où elle s’était tapie pour être sûre de le voir passer. Elle lui lança d’un ton aigri « C’est nul, c’est nul de faire semblant de ne pas me voir. Maintenant tu ne fais vraiment plus partie de ma vie. »

Il retrouva là sa moue boudeuse, sa voix enfantine. Au début, quand elle riait aux éclats d’une voix cristalline, il en était émerveillé, c’est après qu’il avait commencé à remarquer son regard de petite fille éperdue qui cherche à s’agripper à son papa quand elle a maille à partir avec un méchant garçon. Les hommes, pour elle, étaient d’ailleurs soit gentils, soit méchants.

Il se dit alors qu’il était enfin devenu méchant pour de bon. Il bredouilla quelques mots qu’elle n’entendit pas et la laissa s’éloigner.

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2 commentaires »

  1. dur j’ai cru que c’est à moi que tu t’adressais parce que je ne fais pas souvent de commentaires, je fais trop de fautes … bisous

    Commentaire par franchette — 22 novembre 2010 @ 14:36

  2. Meu non, j’t'adore, toi ! Tu n’as pas une once de « méchanceté », toi !

    Commentaire par Miklos — 22 novembre 2010 @ 14:47

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