Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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21 décembre 2005

« e j’écri ici pour les Francois, qui n’ont que faire de ces langues tant étranges »

Classé dans : Judaïsme, Littérature, Livre — Miklos @ 1:59
 2. Biens mal acquis, rien ne profitent, mais innocence défend de mort.
 5. Enfant bien avisé amasse en été, enfant vilain dort à moisson.
 7. D’homme de bien, heureuse renommée : de méchant homme, puant nom.
 8. Qui a cœur sage reçoit enseignements, et qui a les lèvres folles sera battu.
 9. Qui rondement va, sûrement va, et qui se porte méchamment sera connu.
 10. Qui guigne l’œil donnera de l’affaire, qui a les lèvres folles sera battu.
 11. Bouche de juste, fontaine de vie ; bouche de méchant couvre félonie.
 12. Haine engendre noises, et charité couvre tous méfaits.
 13. En lèvres d’homme discret se trouve sagesse ; et sur le dos des malavisés le fouet.
 14. Les sages cèlent ce qu’ils savent, mais bouche de fol n’est pas loin d’être tabuttée.
 18. Fausses lèvres cachent malveillance, et qui met en avant blâme est insensé.
 19. Qui beaucoup parle se méprend, bien avisé bride ses lèvres.

Proverbes X

Deux livres remarquables viennent de pa­raî­tre, qui font hon­neur à la langue fran­çaise dans ce qu’elle a de plus beau : sa clarté lumi­neuse, sim­ple et musi­cale. Je ne par­lerai ici que de l’un d’eux (l’autre étant le Diction­naire cultu­rel en lan­gue fran­çaise, sous la direc­tion de l’inef­fable et non­pareil Alain Rey). Il s’agit de la tra­duc­tion en fran­çais de la Bible par Sébastien Castellion, datant de 1555 et ré­édi­tée cette année par Bayard, fruit de « la colla­bo­ration excep­tionnelle d’un grand poète contem­porain, Jacques Roubaud, d’un bibliste de renom, Pierre Gibert, et d’une spé­cia­liste de la lit­té­ra­ture fran­çaise de la Renaissance, Marie-Christine Gomez-Géraud. »

Œuvre extraordinaire ! Dès les tous premiers mots, j’y ai trouvé ce que je n’ai rencontré dans nulle autre traduction de la Bible qu’il m’ait été donné de lire : une langue d’une beauté exceptionnelle, tout à la fois fidèle au génie français mais aussi, et c’est ce qui est d’autant plus surprenant, à celui de l’original en hébreu, autant pour la prosodie que pour le sens, sans pour autant rajouter quelque lourdeur à la traduction. Car Castellion voulait que le texte soit intelligible pour tous, et surtout pour le peuple. Pas question pour lui d’utiliser des termes savants ou des mots étrangers – principe qu’il avait adopté dans la traduction précédente qu’il avait effectuée de ce texte vers le latin : « J’ai entrepris de faire parler Moïse en latin comme il aurait parlé s’il s’était exprimé en cette langue, c’est-à-dire avec autant de facilité et d’élégance qu’il en a en hébreu […] ». Pour la nouvelle traduction, il s’en explique ainsi :

Et pour cette raison, au lieu d’user de mots grecs ou latins qui ne sont pas entendus du simple peuple, j’ai quelque fois usé de mots français quand j’ai pu en trouver ; sinon j’en ai forgé sur les français par nécessité, et les ai forgés tels qu’on pourra aisément les entendre [comprendre] quand on aura une fois entendu que c’est comme il en serait pour les sacrifices le mot « brûlage », que j’ai mis à la place d’« holocauste », sachant qu’un idiot [personne du peuple] n’entend ni ne peut de longtemps entendre ce que veut dire holocauste ; mais si on lui dit que brûlage est un sacrifice dans lequel on brûle ce qu’on sacrifie, il retiendra bientôt ce mot grâce à ce mot brûler qu’il entend déjà.

Il se place dans le domaine de la langue et non sur le terrain de l’exégèse : la difficulté de la compréhension du texte tient tant au vocabulaire qu’aux concepts, il s’évertue à rendre le premier intelligible (principe dont certains intellectuels contemporains pourraient s’inspirer) :

Cette obscurité gît en partie ès mots, et en partie ès matières ; dont moi, qui ai beaucoup et longuement travaillé ès mots pour profiter aucunement aux hommes, s’il était possible, pour le moins en cette partie, ai translaté la Bible en français le mieux et en langage le plus propre et entendible qu’il ait été possible.

Il est toutefois indéniable que toute traduction est interprétation, et la sienne se place dans le cadre d’une tradition humaniste et réformée, qui joint à la Bible hébraïque (« le Vieux Testament ») certains textes apocryphes, tels les Livres des Maccabées et des extraits des Antiquités de Judée de Flavius Josèphe, dont il ne gardera que la partie purement historique, servant ainsi de transition vers le Nouveau Testament. Il évite le mot-à-mot ou la paraphrase là où il lui semble que le sens profond, tel qu’il le comprend, en pâtirait. Ainsi, là où nous lisons aujourd’hui « Vanité des vanités, tout n’est que vanité », il écrit « Tout ne vaut rien, tout ne vaut du tout rien ». À l’inverse, il écrit simplement « Si fut fait de soir et matin le premier jour », ce qui correspond à l’interprétation (juive) selon laquelle le jour commence la veille au soir (et qui fait ainsi débuter ses fêtes le soir d’avant).

Il ne rejette pas le travail de ses prédécesseurs, mais considère le sien comme une brique de plus dans l’accumulation du savoir – autre principe éminemment louable :

Mais tout ainsi qu’ès arts et sciences, les derniers y ajoutant et parfaisant quelque chose les avancent, ainsi en cet endroit le travail des premiers n’empêche point la diligence et bonne affection des derniers.

L’édition est exemplaire. Accompagné des illustrations d’origine, le texte lui-même a été respecté, les modernisations facilitant la lecture (accents, orthographe, ponctuation et abréviations) limitées au minimum. Un lexique en fin de volume donne le sens des mots obsolètes dont le sens est souvent clair du contexte, et qui rajoutent un parfum subtil et antique qui sied à ce texte intemporel.

L’introduction brosse un portrait de cet homme remarquable que fut Castellion en son temps : issu d’une famille modeste, il devint lettré et humaniste. Croyant sans être inféodé à une Église, il est conscient de la tendance des religions à s’approprier la vérité à l’exclusion des autres. Mais surtout, il sera respectueux de la vie humaine, position qu’il défendra dans sa protestations contre l’exécution d’un hérétique :

Le Jour du Jugement, nombreux sont ceux qui seront damnés pour avoir tué des innocents. Nul ne sera damné pour n’avoir tué personne.

Avec la tendance qu’on a de récupérer ce qui est le meilleur de l’homme dans le passé (et d’éluder ce qu’il fait de moins bien aujourd’hui), certains diraient qu’il est un homme moderne. Mais qu’avons-nous inventé ? « Ce qui a été, sera, et ce qui a été fait, sera fait, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il y a telle chose qu’on montre comme nouvelle, laquelle toutefois a déjà été au temps passé, qui a été devant nous. Il n’est mémoire des passés ; et, même de ceux qui sont à venir, il n’en sera mémoire vers ceux qui seront après. » (Ecclésiaste I:9-11)

À lire :
Une liste de traductions françaises de la Bible disponibles en ligne.

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3 commentaires »

  1. [...] ourquoi tenter de traduire ? Plusieurs raisons à cela. Un exemple à méditer est celui de Sébastien Castellion qui, en 1555, a traduit la Bible en français en s’abstenant d’utiliser tout mot latin [...]

    Ping par Miklos » Avant, pendant et après le livre — 1 mars 2006 @ 0:00

  2. Bonjour,
    Passionné par l’oeuvre de S. castellion, cette réédition comble mon coeur de joie.
    Que rajouter à votre article…
    A l’heure oú la liberté de croyance est tant remise en question et oú certains fanatismes refont surface, cette édition ne pourra que relancer un engouement certains pour l’oeuvre de celui qui fut le maitre de la liberté de conscience.
    Je suis personnellement Témoin de Jéhovah. Nombre de mes coreligionnaire admirent les travaux de Castellion, tant pour son attachement aux libertés de croyances que pour sa théologie. Il a fait connaitre la parole de Dieu aux humbles (le peuple) et utilisé le Nom personnel de Dieu (Jove – Jova).
    Puisse cette réédition connaitre un vif succès !
    Fabien

    Commentaire par Fabien Girard — 27 juillet 2007 @ 21:11

  3. [...] Ecclésiaste, ch. I. Trad. Sébastien Castellion. [...]

    Ping par Miklos » Entre passé et futur, ces hommes imperturbables — 11 mai 2011 @ 22:52

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