Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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13 février 2011

L’homme qui rit et le cheval qui pleure

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 18:22

Je suis l’homme qui rit, il est l’homme qui tue.
— Victor Hugo, Le Roi s’amuse,
II:1. 1832.

Écrire n’est rien, vendre ses livres est tout.
Être compris n’est rien, être lu est tout.
— Mario Aris et Le Guillois, L’Homme qui ri…gole. Bruxelles, 1869.

Tout le monde a lu a entendu parler de L’Homme qui rit de Victor Hugo. L’homme en question est Gwynplaine, mutilé enfant par les Comprachicos ; il s’appelle en fait Fermain Clancharlie, il est le fils naturel (et légitime) du baron Linnœus et le demi-frère de Lord David Dirry-Moir. Sauvé par Homo (contrairement aux apparences, il s’agit d’un loup), il rejoindra Dea qui meurt d’émotion dans ses bras, suite à quoi il se noie. Pas très rigolo malgré le titre (qui fait écho au vers d’une pièce qu’Hugo avait écrite 37 ans auparavant) mais très compliqué.

Bien qu’écrit principalement à Guernesey où Hugo était en exil, ce roman a été commencé et terminé à Bruxelles, ville où paraîtra la même année (1869) L’Homme qui ri…gole, sous-titré (pour ceux qui n’auraient ni entendu parler de, ni a fortiori lu, la dite œuvre d’Hugo) Parodie de L’Homme qui rit de Victor Hugo. Dès l’ouverture, le ton est donné :

Hugo

Aris et Le Guillois

De l’Angleterre tout est grand, même ce qui n’est pas bon, même l’oligarchie. (…)

Ursus et Homo étaient liés d’une amitié étroite. Ursus était un homme, Homo était un loup. Leurs humeurs s’étaient convenues. C’était l’homme qui avait baptisé le loup. (…) L’association de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de paroisse, aux coins de rues où les passants s’attroupent, et au besoin qu’éprouve partout le peuple d’écouter des sornettes et d’acheter de l’orviétan. Ce loup, docile et gracieusement subalterne, était agréable à la foule.

L’île était immense dans sa petitesse. L’homme aussi. Le caniche aussi.

L’homme s’appelait le père Ustus.

Le caniche s’appelait l’Agneau.

C’était l’homme qui avait ondoyé le caniche : leurs humeurs, les foires, les boniments, la grosse-caisse, la littérature et l’orviétan le voulaient ainsi.

L’Agneau était féroce comme un tigre et doux comme un mouton, simple et grandiose, subalterne et lettré. L’homme aussi.

Pour ceux qui voudraient éviter de (re)lire les quelque 653 pages du roman de Victor Hugo, ils peuvent se contenter des 93 (aucune allusion) de la parodie belge voire uniquement de sa préface dont on a donné la chute (toujours si actuelle) en exergue.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre cheval et à d’autres animaux d’ailleurs. Tout le monde a vu a entendu parler des larmes du crocodile, mais qu’en est-il de celles des autres animaux ? Dans sa Naturalis Historia (Histoire naturelle), Pline l’Ancien écrit :

Creditum est a moriente humum morderi, lacrymamque leto dari. (8.157)

que Louis Poinsinet de Sivry traduit ainsi :

On a cru qu’aux approches de la mort le lion mordait la terre et versait des pleurs.

et commente :

Isidore a cru que parmi tous les animaux non raisonnables, le cheval était le seul qui pleurât. Mais Claudien a dit des lions :

Lacrymis torvi maduere leones.

Lucrèce parle aussi des pleurs des lions. J’ai ouï dire à des chasseurs que le cerf pleure en mourant. Elien écrit aussi que les ânes de Mauritanie versent des larmes. Virgile représente un cheval qui pleure :

Post bellator equus, positis insignibus, Aethon,
It lacrymas, gutsisque humectat grandibus ora.
— Virg., Aeneid. 1. xi.

Montaigne reprend d’ailleurs cette dernière citation – un cheval pleurant la mort de son maître – pour illustrer le fait que « Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous aimons ; aussi font-elles la nôtre ».

Louis Poinsinet de Sivry (1733-1804), le traducteur de cette monumentale œuvre de Pline, était un homme de lettres, auteur et éditeur prolifique (et inconnu de la WP, à l’exception de sa version allemande) – études, essais, pièces de théâtre… – et aussi un observateur critique de la frivolité et de la fatuité de son époque (caractéristiques humaines que l’on retrouve d’ailleurs à toutes les époques, mutatis mutandis). Il suffit de lire l’introduction à La Berlue (opuscule publié en français en 1759 à Londres) qu’il dédie aux aigles et la préface qui s’ensuit :

Illustres Oiseaux,

Puisqu’il faut abandonner l’espèce humaine, pour trouver des êtres qui voient clair, je vous dédie ce petit Ouvrage comme à des créatures dont les yeux percent tous les nuages, et regardent le Soleil sans palpiter. Je sais bien que malgré votre vue pénétrante, vous ne pourrez lire cette Dédicace ; mais un Seigneur à qui je l’adresserais, ne la lirait pas davantage, et d’ailleurs je ne serai pas accusé d’être un adulateur rampant, comme tous nos Auteurs assez sots pour encenser la fatuité, la monseigneuriser, et la nommer Excellence.

D’ailleurs, il est bien naturel de vous dédier mon Ouvrage, ô Illustres Oiseaux ! car outre que vous êtes les Rois de l’espèce volatile, vous êtes devenus nos cousins et nos frères, depuis que des milliers d’Auteurs nous ont solemnellement déclaré de même nature que vous. Ils applaudiront, sans doute, à mon choix, et ils se glorifieront de ce qu’enfin j’ai eu assez de courage pour vous offrir ce Livre en signe de l’alliance qu’ils veulent contracter avec vous. Je suis de Vos Altesses (car vous volez bien haut) quoiqu’individu sans Griffes, sans Plumes et sans Bec,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur et affectionné confrère
Xrdglskmpmbf.

Préface.

J’ai écrit comme j’ai vu, sans ordre et sans liaison, tantôt une chose et tantôt une autre. Il n’y a que trop de Livres méthodiques répandus dans le Public, qui, à force de métaphysiquer, de définir, et de diviser, empêchent l’esprit de prendre son essor, le guindent et l’ennuient. Les hommes sensés applaudiront à ma vue, mais comme ils forment un nombre qui se réduit presqu’à rien, je n’espère pas de grands applaudissements : qu’importe.

On ne me verra pas, du moins, la lorgnette en main, comme tous les fats du siècle, examiner les objets et les contempler avec un air de hauteur et de mépris. Mes yeux clairs et purs, et qui ne pourraient jamais être obscurcis que par Taylord, regardent les choses telles qu’elles sont, sans ostentation et sans préjugé. Je n’insulte ni aux borgnes, ni aux aveugles ; mais je les plains, et je prétends que la Berlue, qui fait le sujet de cet Ouvrage, est la cause de la frivolité de nos Auteurs, de nos Juges, de nos Courtisans, de nos Militaires. Je n’ai personne en vue ; car j’ai vu trop d’imbéciles et trop d’ignorants, pour pouvoir me souvenir plutôt de l’un que de l’autre. Se rappelle-t-on toutes les mouches & tous les papillons qu’on aperçoit dans un jardin lorsque l’air en est couvert ?

Si l’on ne goûte point cet Ouvrage, tant mieux ; c’est une preuve que j’aurai vu clair ; quoique, si je disais mon Pays et mon âge, on pourrait me soupçonner d’avoir besoin de lunettes. Je suis S…, & j’ai soixante-neuf ans.

Sivry en avait réellement 26.

Quelques années plus tard, en 1768, il publie à Amsterdam un Traité des causes physiques et morales du rire relativement à l’art de l’exciter. Il s’agit là d’une réédition d’un manuscrit que le hasard avait fait tomber dans ses mains, écrit-il dans la préface, et qui portait le titre de Traité du rire. Afin d’éviter que le public ne pense qu’il s’agissait d’un « essai de plaisanterie, un jeu d’esprit, un pur badinage », il en change le titre pour enlever toute équivoque. L’ouvrage consiste en une discussion fort intéressante de quelques hommes célèbres de l’époque, « Destouches, simple, pur, gracieux, abondant, et naturel dans son style ; Fontenelle orné, fleuri, fécond, subtil, élégant, et surtout ingénieux ; Montesquieu tour-à-tour agréable, élevé, profond, léger, grave ou sublime », sur ce sujet inépuisable qu’est le rire.

Et pour finir, nous renverrons le lecteur curieux savoir quel est l’animal qui rit et qui pleure vers ce texte de Voltaire.

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5 commentaires »

  1. D’où t’es venue l’inspiration ?

    Commentaire par betsabee — 13 février 2011 @ 19:16

  2. De la photo que j’ai mise, prise devant le Centre Pompidou. Et de fil en aiguille…

    Commentaire par Miklos — 13 février 2011 @ 19:24

  3. [...] pas le seul animal capable de verser des larmes : il y a évidemment le crocodile, mais aussi le cheval, dont on a récemment parlé) ? Non, il y a une autre raison, plus structurelle : en [...]

    Ping par Miklos » Oh la vaaaaaache ! — 10 avril 2011 @ 13:38

  4. [...] avoir parlé des larmes du cheval et du rire de la vache, il fallait rendre justice au sourire du chat qui apparaît et disparaît [...]

    Ping par Miklos » Le sourire du chat — 10 juillet 2011 @ 3:33

  5. [...] qui pleure ». Quel gros chagrin… ? On vous conseille plutôt L’Homme qui rit, mais si vous y [...]

    Ping par Miklos » Recherches paradoxales — 31 janvier 2013 @ 22:24

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