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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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21 mars 2011

Salon du livre 2011

Classé dans : Actualité, Littérature, Livre, Photographie — Miklos @ 4:06

Jørn Riel et moi

On partage au moins une carac­té­ristique : enfants, nous voulions partir au grand nord. Lui au Groenland et moi en Islande, d’où j’ai pu aussi arriver au Groenland. Riel y a passé 16 ans de sa vie (et moi trois jours). Et maintenant, il vit en Malaisie (et moi ici). À Josianne Savigneau du Monde qui l’interroge sur ce choix si cardinalement opposé, il répond impas­si­blement, avec cet humour détaché si caractéristique de son écriture : « Si vous avez passé vingt ans dans un congélateur, il faut employer les grands moyens ». Il y avait aussi une raison plus prosaïque : son fils voulait devenir élève pilote, et il y avait une petite école en Malaisie, qui possédait deux avions. Or le patron, qui avait une copine à Kuala Lumpur, partait chaque matin en avion et revenait le soir, et donc les élèves ne volaient pas. Écrira-t-il des racontars (ces vérités qui pourraient être des mensonges, dit-il) malaisiens ? Pour le moment, il continue, à 80 ans, à en écrire sur le Groenland.

Riel y a vécu au nord-est, dans une région s’étendant le long de 3000 km de côtes où il n’y avait qu’une douzaine de personnes. Face aux conditions extrêmes, chacun devait faire preuve de tolérance et de faculté à prendre soin les uns des autres. On ne pouvait se permettre de ne pas s’entendre, quelles qu’aient été les idiosyncrasies des uns et des autres. En Europe, ils auraient été considérés comme losers, là chacun comptait pour les autres.

Dans ses extraordinaires récits, il décrit la vie quotidienne – qui n’a rien d’ordinaire, vu les circonstances – d’une telle communauté. Ce sont des gens « simples » (à l’instar de ceux du Festin de Babette de Karen Blixen, compatriote de Jørn Riel), qui n’ont pas forcément une éducation, une culture ou un vocabulaire particulièrement développés, mais dont la variété, la richesse et la profondeur des sentiments dont ils ne sont pas forcément conscients eux-mêmes sont particulièrement attachantes, autant d’ailleurs que leurs petits et grands défauts. C’est une grande comédie humaine racontée légèrement, très finement : au fil des crises qui ponctuent leurs vies, dans cette solitude en commun, on verra toutes la panoplie des réactions humaines et cet amour – on ne peut le qualifier autrement – qu’ils se portent les uns aux autres et à leurs animaux familiers avec lesquels ils entretiennent des rapports d’égal à égal :

Fjordur avait cinq chiens. Il en aimait quatre. Il les nourrissait bien, s’en occupait avant de s’occuper de lui-même, leur parlait, les prenait affectueusement par les oreilles en les secouant et les soignait avec inquiétude quand ils étaient blessés. Quant au cinquième, ou plutôt à la cinquième, il l’adorait. Elle s’appelait Miss Dietrich parce qu’elle avait les plus adorables jambes qu’on puisse imaginer et qu’elle lui avait été offerte par Mads Madsen lors d’une fête de Nouvel An où ce dernier était plus encore qu’à l’ordinaire sous l’influence de l’alcool. (…) La nuit, elle dormait dans la salle de séjour, avait sa gamelle en propre au pied de la cuisinière, et le soir, dixit Fjordur, elle bavardait avec son maître. Il y avait entre eux une compréhension qui, semble-t-il, dépassait les limites du naturel, et les autres chasseurs de la côte eurent petit à petit l’impression que ces deux-là parlaient véritablement ensemble. Elle comprenait sa langue, et lui comprenait la sienne sans qu’ils aient pour autant une langue commune. Si Fjordur utilisait sa bouche, tonitruant comme toujours, Miss Dietrich, elle, utilisait sa queue comme moyen d’expression. Et il semble bien qu’ainsi ils arrivaient à traiter la plupart des sujets.

« Le chien qui perdit la voix », in Un safari arctique et autres racontars.

Quant à Alexandre, le coq avec lequel Herbert tombe en amitié, ou le roi Oscar, un cochon… Non, il vous faut lire les racontars en entier.

Et les femmes, dans ce monde d’homme ? Mads Madsen, encore lui, inventera Emma (la fameuse vierge froide), qu’ils se passeront les uns aux autres avec conviction : « Emma tiens, c’est comme si elle était faite rien qu’avec des beignets aux pommes. Les fesses, les seins, les joues et tout et tout. Rien que des beignets mon garçon. Et au milieu de toute cette pâtisserie, deux yeux bleu ciel et une moue rouge ». Il y aura aussi Bandita, qui a une droite qui fait mal, elle ne peut se passer des hommes mais eux ne font pas la queue pour s’occuper d’elle, dit Riel. Durant ses années au Groenland, il n’a vu, lui, qu’une femme, une journaliste qui venait faire un reportage sur la vie dans leur communauté, et que brièvement : quand elle les a vus revenir de chasse ensanglantés et recouverts de graisse de phoque, elle a fait demi-tour et est repartie aussi sec.

Des visiteurs venus d’Europe passeront de temps à autre dans la communauté. Les « normaux », à l’exemple de la journaliste que Riel a rencontré in real life, ressemblent alors à des cheveux sur la soupe, ce sont eux les marginaux. Les autres, s’ils sont aussi chtarbés que les autochtones mais autrement, enrichissent cette galerie de personnages à la Bosch, tel ce prêtre Brian (à la question de Josianne Savigneau, « un vrai ou faux prêtre ? », Riel répond : « un prêtre amateur »), qui veut s’enrichir en échangeant des prières contre des peaux de renard, puis, rencontrant une femme, il partira avec elle faire le missionnaire dans le monde, non pas de Dieu mais de l’amour, en ouvrant des bordels partout.

Une grande partie des ouvrages de Riel est disponible en français (en 10-18, ça ne vous ruinera pas) grâce au travail dévoué et de haute qualité de Susanne Juul et son mari Bernard Saint-Bonnet, qui ont traduit en excellent français cette œuvre et fondé une maison d’édition, Gaïa, qui les publie (ainsi que d’autres œuvres scandinaves).

On n’aime ou on n’aime pas Riel. Moi, j’adore.

Amélie Notomb sans moi

«Poule huppée. Les variétés qui ont un plumage frisé et les pattes emplumées doivent, malgré les éloges qu’on leur a prodigués, être proscrites d’une basse-cour utile. Les premières, parce qu’ayant la peau à nu, elles sont plus facilement affectées du froid et moins empressées à pondre ; les secondes, à cause de l’humidité qu’elles apportent au poulailler avec leurs pattes hérissées, ce qui les rend moins aptes à pondre et plus sujettes à la vermine. »

Nouveau cours complet d’agriculture théorique et pratique. Paris, 1809.

«Gobe-Mouche huppé à ventre gris, Sylvia cristata, Lath. ; Muscicapa cristata, Vieill. ; Figuier huppé, Buff., pl. eul. 381, f. 1. Parties supérieures d’un brun verdâtre ; une huppe composée de plumes hérissées, brunâtres, frangées de blanc ; parties inférieures blanchâtres, variées de gris ; bec et pieds d’un brun jaunâtre. De la Guiane. »

Bory de Saint-Vincent (éd.), Dictionnaire classique d’histoire naturelle. Paris, 1825.

Michel Serres et la musique

On aime ou on n’aime pas. Samedi, il parlait musique au stand Sciences pour tous, à l’occasion de la sortie de son nouveau livre éponyme. À 80 ans, il a du charme et il en use : il propose à une dame d’un certain âge de s’asseoir à côté de lui (elle en est toute confuse) ; il illustre son propos à plusieurs reprises par la métaphore de l’océan (qu’il transformera en rivières), sujet de l’intervention du conférencier précédent, un océanographe, auquel Serres donne du « mon ami Lancelot » à plusieurs reprises ; il rappelle Yehudi Menuhin (qu’on aime ou on n’aime pas, moi je l’ai toujours trouvé trop lisse, trop parfait, sans sens du tragique), même crinière blanche, mêmes regard et sourire ; et son accent si ensoleillé… La musique, pour Serres, est « entre le bruit et la parole » et a besoin de la parole, sans parole pas de musique (très joliment dit tout ça, mais comment cela explique-t-il que des personnes affectées de certaines lésions du cerveau – telles la maladie d’Alzheimer – sont capables encore de chanter mais pas de parler ?). Quant au bruit, avant, il n’y en avait pas, c’était un monde silencieux, maintenant avec les moteurs de tout genre c’est un brouhaha permanent (on se demande si les rues de Paris, dans lesquelles roulaient chariots et carrosses aux roues cerclées de bois ou de fer tirées par des chevaux aux sabots ferrés ou non sur des pavés inégaux, et qui résonnaient des cris des marchands ambulants, étaient si silencieuses que cela) et donc la musique d’avant écrite pour ce monde du silence et celle de maintenant ce n’est pas la même chose. C’est très beau tout ça, le public est d’ailleurs aux anges, c’est facile à comprendre, ces idées et ces images, c’est d’ailleurs si poétique, si romantique ! Je m’en vais. C’est sur Musicophilia d’Oliver Sacks (son dixième et avant-dernier ouvrage, il est vrai qu’il n’a que 78 ans), que je viens d’acheter, que je me précipiterai, pas sur celui de Michel Serres (son cinquante-et-unième livre).

Liste

1. Péter Ádám (éd.), Cure d’ennui. Écrivains hongrois autour de Sándor Ferenczi. Trad. du hongrois par Sophie Képès. NRF, 1992.

2. César Aira, La guerre des gymnases. Trad. de l’espagnol par Michel Lafon. Babel, 2008.

3. Aharon Appelfeld, L’héritage nu. Trad. de l’anglais par Michel Gribinski. Éditions de l’Olivier, 2006.

4. Patrick Bacry, Les figures de style. Belin, 2010.

5. Jorge Luis Borges, Le livre de sable. Trad. de l’espagnol par Françoise Rosset. Folio, 2010.

6. Agatha Christie, Cartes sur table. Trad. de l’anglais par Alexis Champon. Facsimilé d’une ancienne éd. des Éditions du Masque. Agatha Christie Limited, 2008.

7. Agatha Christie, A B C contre Poirot. Trad. de l’anglais par Françoise Bouillot. Facsimilé d’une ancienne éd. des Éditions du Masque. Agatha Christie Limited, 2009.

8. Agatha Christie, L’homme au complet marron. Trad. de l’anglais par Sylvie Durastanti. Facsimilé d’une ancienne éd. des Éditions du Masque. Agatha Christie Limited, 2007.

9. Agatha Christie, Cinq heures vingt-cinq. Trad. de l’anglais par Elisabeth Luc. Facsimilé d’une ancienne éd. des Éditions du Masque. Agatha Christie Limited, 2008.

10. André Corboz, Sortons enfin du labyrinthe ! Infolio éditions, Gollion (Suisse), 2009.

11. Florence Dupont et Thierry Éloi, L’Érotisme masculin dans la Rome antique. Belin, 2009.

12. Alejandro Jodorowsky, Opéra panique. Cabaret tragique. Trad. de l’espagnol (Chili) par Marianne Costa. Éditions Métailié, 2007.

13. Yitskhok Katzenelson, Le Chant du peuple juif assassiné. Trad. de l’hébreu par Batia Baum. Zulma, 2007.

14. Max Kohn (éd.), Yiddishkeyt et psychanalyse. Le transfert à une langue. MJW Fédition, Paris, 2007.

15. Dezsö Kosztolányi, Kornél Esti. Trad. du hongrois par Sophie Képès. Éditions Cambourakis, 2009.

16. Pär Lagerkvist, La mort d’Ahasverus. Trad. du suédois par Marguerite Gay et Gerd de Mautort. Stock, 2008.

17. Maurice Leblanc, Des couples. Éditions des Falaises, 2007.

18. Maurice Leblanc, Un gentleman et autres nouvelles. Éditions des Falaises, 2006.

19. Nahmanide, La Dispute de Barcelone suivi du commentaire sur Ésaïe 52-53. Trad. par Éric Smilévitch et Luc Ferrier. Verdier poche, 2008.

20. Sylvie Oussenko, Gabriel Bacquier, le génie de l’interprétation. Préf. d’Alain Malraux. MJW Fédition, 2011.

21. Christopher Priest, La fontaine pétrifiante. Trad. de l’anglais par Jacques Chambon. Folio SF, 2003.

22. Jørn Riel, Le roi Oscar. Quatre racontars extraits de La vierge froide et autres racontars et Un safari arctique et autres racontars. Trad. du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet. Accompagné d’un CD contenant les racontars lus par Dominique Pinon et des extraits de Chants de Glace de Boris Jolivet. Gaïa Éditions, 2004.

23. Jørn Riel, Les ballades de Haldur et autres racontars. Trad. du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet. 10|18, 2010.

24. Jørn Riel, Une épopée littéraire. Trad. du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet. Gaïa Editions, 2006.

25. Jørn Riel, Un gros bobard et autres racontars. Trad. du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet. 10|18, 2010.

26. Oliver Sacks, Musicophilia. La musique, le cerveau et nous. Trad. de l’anglais par Christian Cler. Éditions du Seuil, 2009.

27. André Velter (éd.), Il pleut des étoiles dans notre lit. Cinq poètes du Grand Nord. Inger Christensen, Pentti Holappa, Tomas Tranströmer, Jan Erik Vold, Sigurdur Palsson. Trad. Janine et Karl Poulsen, Gabriel Rebourcet, Jacques Outin et Régis Boyer. NRF Poésie, 2011.

28. Nouvelles d’Islande. Sveinbjörn I. Baldvinsson, Gudrún Eva Mínervudóttir, Magnús Sigurdsson, Gyrdir Elíasson, Thórarinn Eldjárn, Einar Már Gudmundsson. Magellan & Cie, 2011.

29. Uncharted places. An anthology of contemporary Hungarian writing. Magveto Publishing House, Budapest, 2010.

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3 commentaires »

  1. Est ce votre liste ? De livres déjà lus, de conseils ?
    Kornel Esti est un bon livre, il ressemble un peu au personnage d’Antal Szerb dans Le voyageur au clair de lune.
    Bonne journée.

    Commentaire par Szekely — 26 mars 2011 @ 16:21

  2. C’est la liste des livres que j’ai achetés lors de mes deux premières visites. Je prépare le compte-rendu de la troisième (et dernière) y compris ce que j’en ai rapporté.

    Commentaire par Miklos — 26 mars 2011 @ 16:26

  3. Merci de votre réponse et bonne lecture.

    Commentaire par Szekely — 29 mars 2011 @ 20:19

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