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15 mai 2011

La tourne-page

Classé dans : Musique, Récits — Miklos @ 17:43

Brevet n° 130.123 de quinze ans en date du 12 avril 1879. À MM. Trobach et Rosen­zweig, représentés par Brandon à Paris, rue Laffite n° 1, pour un tourne-page à pédale per­fec­tionné en forme de portefeuille à musique.

La tourne-page s’était réveillée très tôt. Le concert n’avait lieu qu’en soirée, elle avait donc amplement le temps de répéter une dernière fois l’œuvre courte mais fort complexe qui allait être créée à cette occasion. L’anxiété croissante et la chaleur insupportable l’empêchaient de rester au lit jusqu’à ce que son réveil se déclanche.

Après s’être longuement rafraîchie sous la douche, elle s’assit sur la chaise placée à gauche du tabouret de son piano et se mit au travail. Pour s’échauffer, elle prit le 4’33” de Cage. Elle parcourut la partition avec plaisir, puis se mit en situation. Elle ferma les yeux. Quatre minutes et trente-trois secondes plus tard, exactement, elle les rouvrit. Elle n’avait plus besoin de métronome tellement elle avait intériorisé l’œuvre, une de ses préférées.

Pour se donner encore un moment de répit avant l’épreuve, elle se fit une tisane, puis alla se recoiffer et se maquiller soigneusement comme si elle allait monter sur scène mais resta en robe de chambre. Elle ouvrit les fenêtres. L’air était immobile, et le soleil tapait dur. Elle les referma, tira les lourds rideaux, jeta encore un regard autour d’elle pour tenter de trouver une tâche urgente à faire impé­ra­ti­vement immédiatement, puis se ressaisit.

Elle mit alors en marche la cassette que lui avait donnée son pianiste et se mit à l’écouter attentivement. Une fois, puis encore une fois, et encore… À chaque reprise, elle avait le sentiment diffus d’entendre quelque chose – on ne pouvait décemment parler de mélodie – de différent, parfois un infime détail, un quart de ton inattendu ou une légère accélération là où il n’y en avait pas eu quelques instants auparavant, parfois un passage entier apparaissait telle une cadence dans un concerto de Mozart, mais il n’y avait pas d’orchestre dans cette œuvre dont la forme – pour autant qu’il en ait une, soupira-t-elle, moi je ne la distingue pas – n’avait en tout cas rien de classique. Tout de même, se dit-elle, c’est un enregistrement ! je dois vraiment être épuisée, heureusement que la saison se termine. Elle commençait à transpirer. J’ai bien fait de ne pas me mettre en costume, mais qu’est-ce que ça va être ce soir, j’espère que la climatisation dans la salle marchera, pour une fois, marmonna-t-elle à son piano.

Même si l’œuvre était courte, elle était très dense et la partition très longue. Chaque page, d’une taille qui suggérait plus un conducteur qu’une partition de soliste, était noire de signes, pour certains inventés par le compositeur pour l’occasion. Des clusters de notes, parfois bien plus qu’une dizaine à la fois (il fallait les jouer avec les avant-bras), se succédaient à une cadence difficilement soutenable – ce qui lui faisait penser aux Études pour piano mécanique de Nancarrow – sans aucune marque de mesure ni signature et sur autant de portées que de besoin, il n’y avait qu’un pianiste virtuose qui pourrait en venir à bout – son soliste, chinois, l’était – et une rolls royce de tourne-page pour l’y aider – elle en avait la réputation et il fallait que, coûte que coûte, elle soit à la hauteur, elle n’avait pas l’intention de se faire remplacer par un tourne-page électronique de son vivant.

Ces grappes sonores semblaient toutes avoir la même durée – c’était à l’interprète d’en décider le rythme au fil de l’exécution –, ce qui n’en facilitait pas le repérage sur la page. Elle arrêta le lecteur de cassette et se mit à lire attentivement la partition. Au début, elle eut l’impression de reconnaître l’œuvre. Ah, enfin, j’y arrive, ce n’est pas trop tôt, pensa-t-elle avec soulagement. Enhardie, elle continua à la feuilleter, mais au bout de quelques pages elle se dit qu’elle n’y arriverait finalement pas : toutes se ressemblaient, et qu’elle les tourne ou non, quelle différence ? le pianiste s’en apercevrait-il ?

Elle s’arma de courage et décida de passer à l’acte. Elle corna le bas de chaque page, et remit en route l’enregistrement. Vaillamment, elle suivit du regard le progrès de l’œuvre page après page au fil de l’écoute, faisant feu de tout bois pour rester en selle. Enfant, elle avait fait le tour du champ de Mars sur le dos d’un petit âne et, adolescente, avait rêvé de monter un pur sang, mais le milieu modeste dans lequel elle avait grandi ne lui avait permis que de faire d’honnêtes études musicales. De ces espoirs déçus elle conservait, cinquante ans après, quelques métaphores.

C’était bien un galop endiablé dans lequel elle était embarquée et il fallait s’accrocher à tout prix. La pensée qu’elle y arrivait finalement l’effleura, mais la fatigue la gagnait. La chaleur moite devenait insoutenable .La buée recouvrait ses lunettes sans qu’elle ait le temps de les essuyer et la sueur glissait de son front vers ses yeux qu’elle tentait d’écarquiller, et qui commençaient à picoter. Les portées semblaient se ramollir, se déformer lentement comme des rails de chemin de fer par grande canicule. Certaines des notes qui n’arrivaient plus à se maintenir sur ces lignes qui s’inclinaient dangereusement, glissaient lentement le long des pentes ainsi créées pour se retrouver en fin de ligne, empilées les unes sur les autres en compagnie de quelques bémols et autres signes. Les triples et quadruples croches tenaient mieux du fait de leur anatomie, mais d’autres – il y en quelques-unes malgré le tempo hyper rapide de l’œuvre – tombaient de ligne en ligne en rebondissant mollement pour s’affaler, aplaties – un comble pour des rondes ! – sur l’une des portées inférieures ou carrément en bas de la page. La tourne-page avait essayé de les retenir, de les aider à regagner la place qu’elle supputait être la leur, mais elle ne pouvait s’arrêter pour le faire et laissait un nombre croissant d’accidentées sur son passage.

Enfin ! la dernière page. À bout de souffle, la tourne-page s’apprêtait à se laisser aller, à croiser les bras sur le clavier silencieux et à y poser la tête, mais la musique ne s’était pas arrêtée ; l’enregistrement avait redémarré sans qu’elle ne touche au lecteur. Elle appuya avec l’énergie du désespoir sur le bouton d’arrêt, mais celui-ci était bloqué, ce n’était pas la première fois, mais cette fois-ci il fallait que ça cesse, elle n’avait plus la force de recommencer, il fallait qu’elle se repose avant le concert de ce soir. Mais rien n’y faisait. Telle Sisyphe avec son rocher, elle reprit la partition au tout début.

Une semaine plus tard, on la trouva morte près de son piano. Quelques pages de papier à musique, vierges, jonchaient le sol, et le lecteur à cassettes répétait en boucle le Sombre dimanche de Damia.

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2 commentaires »

  1. Où l’imagination va-t-elle prendre sa source ? j’écrirai plutôt que « se déclanche » : se déclenche.
    A +, peut-être demain ?

    Commentaire par betsabe — 16 mai 2011 @ 8:31

  2. En ce qui concerne la source, il s’agissait d’un (très beau) concert donné samedi après-midi au Théâtre de la Ville, avec le violoncelliste Miklós Perényi et le pianiste Dénes Várjon. Il y avait une tourne-page – toujours la même – qui, lors des applaudissements, est remontée une fois avec les musiciens sur scène, pensant qu’ils allaient jouer un bis, mais non (ils en ont joué un au rappel suivant). C’est ce qui a déclanché l’imagination.

    À quatre mains, donc !

    Commentaire par Miklos — 16 mai 2011 @ 10:12

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