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16 mars 2006

L’Amour de loin

Classé dans : Musique — Miklos @ 1:27

Il n’a pas fallu attendre l’internet pour s’aimer de loin.

Casanova, âgé de 72 ans, devenu bibliothécaire dans un château de Bohême, aura une « liaison » épistolaire et chaste – qui l’eut cru ? – avec Cécile de Roggendorff, jeune fille de 50 ans plus jeune que lui et qu’il ne rencontrera jamais.

Bien plus tard, l’écrivain Khalil Gibran (1883-1931) ne rencontrera jamais May Ziyada, avec laquelle il aura une longue correspondance, réunie dans Les Lettres d’amour de Khalil Gibran.

Que n’êtes-vous ici pour donner des ailes à ma voix et changer mes murmures en chansons. Mais je continuerai de lire, sachant que parmi les « étrangers » qui m’entourent, une amie invisible est à l’écoute avec son sourire plein de douceur et de tendresse.

La correspondance « volumineuse et passionnée » de Tchaïkovski avec Madame Von Meck – « qui tentait du mécène, de l’amateur éclairé, du bas-bleu, de la folle hystérique » – durera quatorze ans sans qu’ils ne se rencontrent jamais, à la demande expresse de la Baronne qui y mettra pourtant fin par dépit amoureux. Encore plus extra­or­di­naire – mais chez les Russes y a-t-il autre chose que l’extra­or­di­naire ? – est la Correspondance à trois entre Rainer Maria Rilke, Boris Pasternak et Marina Tsvétaïeva, dont Liny Denis dit :

C’est ce qui donne toute sa tension à la frénésie de ces échanges. Ils ont à sur­monter le vide, à surmonter la distance, à surmonter l’épreuve de ne pas voir le visage de l’autre. Oui, ils ne se sont jamais rencontrés. Quel extra­or­di­naire éclat de passion entre ces correspondants qui ne se sont jamais vus ou qui ne peuvent plus se voir parce que l’une d’entre eux est émigrée, parce que pour l’un, des années les séparent, et pour tous trois des milliers de kilomètres les séparent.

Dans 84, Charing Cross Road, Helene Hanff retrace la correspondance, authen­tique, entre une new-yorkaise fauchée éprise de littérature et un libraire londonien ; ils s’écriront pendant plus de vingt ans sans jamais se rencontrer.

Ce soir, c’est avec la fébrilité de Helen Hanff déballant un colis de livres envoyé par Frank Doel que nous avons ouvert le coffret contenant le DVD de 84 Charing Cross Road que la poste nous avait apporté ce matin. C’était aussi avec le souvenir émouvant du livre éponyme à partir duquel David Hugh Jones, en 1987, a tourné le film sur un scénario de l’auteur et de James Roose-Evans. Anne Bancroft et Anthony Hopkins, en même temps qu’ils tiennent leurs rôles – elle d’une lectrice américaine et lui d’un libraire londonien qui frôleront l’amour sans jamais le manifester et sans jamais se rencontrer – sont devenus à l’écran d’irrésistibles lecteurs de leurs propres lettres. Alliance sans trahison d’un livre et d’un film. C’est rare, c’est si loin du tapage que font aujourd’hui livres ou films transformés en tambours par leurs promoteurs, ce fut un régal. Nous reverrons ce petit chef-d’œuvre de temps à autre, et ce sera, j’en suis certain, avec le même plaisir qu’à chaque lecture nous procure le livre subtil de Helen Hanff…

Hubert Nyssen, Carnets, 6 septembre 2005

Il est vrai qu’un océan les séparait, mais cela n’a pas empêché l’écrivain Theodore Sturgeon d’épouser en 1969 une admiratrice au terme d’un échange de lettres passionné sans qu’ils ne se rencontrent avant de passer à l’acte (de mariage). Par contre, Pierre Girard et Alice Rivaz s’écriront de 1944 à 1951 sans jamais se rencontrer, bien qu’ils n’habitaient qu’à quelques minutes l’un de l’autre.

Un autre genre de correspondance étrange, parce que silencieuse, s’est établi en 1987 entre deux artistes, Xu Zhi Wei, photographe de Pékin, et Edith Henry, peintre lilloise, qui s’échangeront pendant dix ans des photos en noir et blanc, véritables témoins de leur pays, de leur vie et de leur époque[…] construisant petit à petit les puzzles de leurs existences parallèles. Leur Correspondance muette a été récemment exposée.

[...] il s’agit en quelque sorte, au moyen de photographies envoyées depuis le bout du monde, d’épier l’autre au travers des failles du temps. Les photographies sont des miroirs qui réfractent des fragments de la vie de l’autre. Cette réfraction n’est sans doute pas très nette, elle est parfois mal interprétée, mais c’est justement là que se trouve l’intérêt de l’échange, dans la mesure où le désir de savoir s’en trouve renforcé.

C’est l’archétype de l’amour de loin qui fait l’objet de l’opéra éponyme de la compo­si­trice finlandaise Kaija Saariaho, celui que portera Jaufré Rudel, Prince de Blaye et troubadour pour Clémence, Comtesse de Tripoli, au XIIe s. pour laquelle il écrira plusieurs chansons. Si l’histoire n’a pu déterminer si l’objet de cet amour était réel ou métaphorique et ce qu’il en est advenu, elle a inspiré plus d’un auteur à l’instar d’Edmond Rostand qui en a tiré sa pièce La Princesse lointaine.

Le livret d’Amin Maalouf, écrit en étroite collaboration avec la compo­si­trice, en donne une lecture tragique. C’est un Pèlerin qui, lors de ses pérégrinations entre Occident et Orient, parle de la belle Comtesse au Prince – « belle sans l’arrogance de la beauté, noble sans l’arrogance de la noblesse » – qui s’en éprend à tel point qu’elle occupe ses jours et ses nuits. Le Pèlerin le rapportera à la belle dame, à laquelle il chantera, tant bien que mal, les œuvres qu’elle a inspirées à son amoureux lointain, dont elle s’éprendra peu à peu. L’un comme l’autre en a une image idéalisée, et se demande, chacun de son côté, s’il y a lieu de se rencontrer, la réalité pouvant mettre un terme douloureux à ce sentiment passionné et fantasmatique – « d’être deux je n’ai point appris ». Finalement, surmontant ses craintes – « j’ai peur de la retrouver, j’ai peur de ne pas la retrouver » –, le Prince décide de franchir la mer pour aller la retrouver, car « au bout du voyage commencera ma vie ». Mais tombant malade en cours de route, il arrive mourant à Tripoli et décède la nuit suivante dans les bras de la Comtesse. Celle-ci décide alors d’entrer dans les ordres, aucun homme ne devant plus avoir le droit de l’aimer après un tel amour. La prière déchirante qu’elle adresse à Dieu semble transmuter le Prince en un Christ venu mourir pour elle et qu’elle adorera jusqu’à la fin des temps.

Cet opéra aborde des thèmes essentiels et universels, mais qui doivent particulièrement toucher ses créateurs. Il s’agit tout d’abord de l’ailleurs – On rêve tous d’outremer – de la confrontation de l’Occident et de l’Orient et de l’exil – de l’espoir, mais aussi de la culpabilité qui habite celui qui part : « Votre pays a-t-il mérité que vous l’abandonniez ainsi ? » On ne peut s’empêcher de penser à la compo­si­trice finlandaise et à l’écrivain libanais, vivants chacun en France, s’appropriant sa culture et notamment sa langue, l’une dans le chant l’autre dans l’écrit.

Quant au processus de la création artistique, l’opéra fait ressortir la tension qui ne doit manquer d’exister entre l’aspiration de l’auteur (ou du compositeur) à la perfection et la matérialité de l’interprétation de l’œuvre qui ne peut jamais être « aussi parfaite » que son modèle (le texte, la partition) : le Prince, qui a passé ses nuits à composer ses chansons, souffre de la façon approximative dont le Pèlerin les a chantés à la Comtesse. L’œuvre idéale existe-t-elle ailleurs que dans l’esprit de son créateur ?

Enfin, ce que l’amour courtois, puis romantique, a semé dans le cœur de tant d’amoureux : l’être idéal existe-t-il ? Et lorsqu’on le rencontre, la réalité ne vient-elle pas briser ce qui n’était qu’un rêve, l’autre correspond-il à l’image que l’on s’en est fait, et suffit-il de vouloir être deux pour savoir le faire ? Et finalement, l’amour absolu et parfait est-il de ce monde ? Et s’il ne l’est pas, vaut-il la peine d’aimer ? La théologie chrétienne du péché originel ne laisse pas de place pour l’espérer, et ce n’est que dans l’ordre des choses – son ordre – que le Prince mourra sitôt arrivé et que la Comtesse se donnera à Dieu.

La musique est splendide. La structure générale de l’opéra est lumineusement simple, et alterne les scènes de façon souvent binaire : tout d’abord A/B – « Jaufré Rudel » / « Le Pèlerin » (acte I), « Clémence » / « L’amour de loin » (acte II), « Au château de Blaye » / « À Tripoli » (acte III), puis A/B/A – « Mer indigo » / « Songe » / « Tempête » (acte IV), tandis que la forme du cinquième acte suggère la forme A/B/A/B : « Le jardin de la Citadelle » (l’attente) / « Si la mort pouvait attendre » (avant la mort) / « J’espère encore » (une autre forme d’attente) / « Vers toi qui si loin » (au-delà de la mort). Le grand orchestre – prolongé par le chœur – offre des mélodies et des sonorités riches, chatoyantes et expressives sans aucun maniérisme ni pathos, tout en sachant aussi se faire discret et délicat. Ancrée solidement dans un certain XXe s. classique mais sans aucun académisme, la partition sait aussi faire référence à la musique médiévale tout en y intégrant des éléments très contemporains – notamment dans l’inoubliable chanson du Troubadour que le Pèlerin interprète pour la Comtesse. L’orchestre ne noie pas les voix, qui passent du sprechgesang au chant et reviennent à la parole au fil de l’œuvre, ponctuée par le leitmotiv sur les paroles « L’amour de loin », qui revient comme une formule incantatoire, illustrant les moments les plus poignants de l’œuvre : l’espoir, l’amour, la mort, la transfiguration.

Créé en 2000 à Salzbourg, l’opéra vient d’être donné en version concert au Châtelet, avec l’Orchestre symphonique allemand de Berlin et les Chœurs de la radio de Berlin sous la direction de Kent Nagano, dont la prestation était irréprochable. La très belle voix de mezzo-soprano de Marie-Ange Todorovitch et son excellente interprétation servaient particulièrement bien le personnage du Pèlerin, tandis que Magali de Prelle a interprété avec aisance le rôle souvent difficile de la Comtesse. L’accent américain et le timbre parfois trop métallique de Daniel Belcher convenaient moins au rôle de Rudel. La réalisation vidéo conçue par Jean-Baptiste Barrière (mari de la compositrice) fournissait une illustration discrète et efficace à l’intrigue. Souvent abstraite, elle suggérait la mer, ses vagues et la tourmente des amants. Parfois plus réaliste, mais floutée comme en un rêve, elle montrait parfois des manuscrits médiévaux qui ancraient le récit dans sa période ou la silhouette d’une ville orientale, la Tripoli de la Comtesse.

Une grande soirée en compagnie d’une grande compositrice, dont l’opéra suivant, Adriana Mater, sera donné dans quelques jours à l’Opéra-Bastille. On en reparlera.

À lire, à voir :
• Amin Maalouf : L’amour de loin, Grasset et Fasquelle, 2001.
• Kaija Saariaho : L’amour de loin (DVD). Avec Dawn Upshaw, Gerald Finley, Monica Groop et le Finnish National Opera Orchestra dirigé par Esa-Pekka Salonen, mise en scène de Peter Selars. Deutsche Grammophon.

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Un commentaire »

  1. [...] e souvent simpliste les publics en mal de repères. Bien plus riche et complexe, l’opéra L’Amour de loin de Kaija Saariaho prend pour prétexte la vie d’un troubadour pour parler de l’exil et de [...]

    Ping par Miklos » Après D’Avant — 4 mai 2006 @ 9:02

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