Miklos
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19 mars 2006

L’homme invisible

Classé dans : Livre, Récits — Miklos @ 16:37

Il aime parcourir du regard les étagères des librairies ; sa tête pivote à droite ou à gauche selon que les titres sur les tranches des livres vont de haut en bas – c’est le sens qu’il préfère, peut-être par habitude de ses lectures en anglais – ou inversement. Il ne suit pas systématiquement l’agencement ; il se promène devant les rayonnages, laisse ses yeux errer de ci ou de là. Ce sont les livres si minces qu’il ne peut apercevoir leur titre qui nécessitent l’attention qu’il laissait en veille jusque là ; il s’en rapproche, les tire délicatement d’entre leurs voisins pour les identifier puis les glisse à leur place, en prenant bien garde de préserver, voire de corriger, l’alignement.

Certaines librairies exhibent des ouvrages de face. Leur première de couverture, parfois illustrée violement ou plus rarement n’affichant sobrement que le titre et le nom de l’auteur, s’étale orgueilleusement de toute sa largeur, entourée de leurs voisins au garde-à-vous, ceux qui n’ont pas eu la chance d’être ainsi promus ; d’autres ornent les tables qui forment un dédale dans la librairie, et les plus cotées s’affichent comme des poules de luxe dans la vitrine le long du trottoir, comme pour aguicher le passant. Il n’aime pas qu’on lui jette ainsi au visage un choix qui n’est pas le sien.

Seul, il laisse son esprit vagabond le guider : il sort un livre, le feuillette – est-ce le titre qui l’a attiré ou intrigué, l’auteur devenu un ami invisible par un livre qu’il aura lu et qu’il voudrait ainsi retrouver, un éditeur qui a rarement failli à lui faire découvrir des petites ou des grandes merveilles ? Est-ce un nom, qu’il aura lu dans un des textes qu’il a aimés ou un sujet qui le préoccupe ? Ou encore, serait-ce une personne amie en laquelle il a confiance qui l’aurait convaincu de la nécessité absolue de s’en saisir ? Tout simplement la forme du livre, des lettres, le papier… ? Il ne le sait, il laisse le mystérieux hasard choisir pour lui.

Il n’aime pas qu’il y ait foule autour de lui à ces moments-là : le choix du livre est un geste intime, comme une proposition de mariage. Même isolé, le brouhaha des salons et des grandes surfaces le distrait ou l’incommode. C’est pourquoi il fréquente quelques petites librairies où il lui arrive de trouver ce qui fait son bonheur. L’une d’elles se trouve non loin d’une salle de spectacle dont la programmation ne cesse de l’attirer. Sans s’y préparer consciemment, il s’arrange pour arriver plus tôt comme un amoureux à son rendez-vous, et en profite pour y entrer, après avoir erré dans le quartier, pour la forme. Il en ressort souvent avec un ou deux livres, qu’il commence à lire avant même le concert.

Aujourd’hui, il a décidé qu’il n’y remettrait plus les pieds : depuis qu’il l’a découverte, il s’est aperçu qu’il était réellement invisible. La libraire ne le salue jamais quand il y entre, ne le regarde pas quand il lui règle ses achats, tout en parlant à la cantonade avec un de ses autres clients, sans doute plus fidèle ou plus visible, ou avec un ami. Dans un supermarché, on lui aurait appris à dire bonjour, merci et au revoir, mais elle n’a pas l’air d’être passé par ce genre de caisse. D’ailleurs, l’émission culturelle qui l’avait invitée aujourd’hui ne doit pas accueillir souvent des caissières de supermarché. Il y avait vu une autre libraire dont il s’est aussi séparé, après des années de fréquentation : son regard à elle est tellement attiré par les célébrités littéraires qu’il l’a graduellement fait disparaître ignominieusement un jour sur un trottoir.

Maintenant, il hésite entre Amazon et la Fnac. Là, il sait qu’il n’y aura personne pour constater qu’il est invisible.

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  1. J’aime bien ce texte parce que j’ai souvent ressenti la même chose, cette désagréable impression de ne pas faire partie de la bonne « élite ».

    Commentaire par PointLivres — 22 mars 2006 @ 11:08

  2. Le client en question ne cherche pas à faire partie d’une élite : il ne cherche qu’à faire partie du genre humain, des gens de chair et d’os sur lesquels le regard ne doit pas glisser, même lorsqu’ils ne font pas partie d’une quelconque élite.

    Commentaire par Miklos — 22 mars 2006 @ 11:36

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