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5 mai 2006

Mais où est le goulasch ?

Classé dans : Musique — Miklos @ 1:27

Galánta est une petite ville hongroise d’un peu plus de 15.000 habitants, que le Traité de Trianon avait fait attribué à la Tchécoslovaquie en 1920 ; elle revient à la Hongrie de 1938 à 1944, puis derechef à la Tchécoslovaquie en 1947. Elle se trouve actuellement en Slovaquie, à une cinquantaine de kilomètres de Bratislava. C’est dans cette ville que l’illustre famille princière des Esterházy (qui s’appelaient alors Zerhazy) acquiert une propriété en 1421 et qu’un de ses descendants, Miklós, naîtra en 1583 et sera élu en 1625 palatin (vice-roi) de Hongrie. Le château des Esterházy (ci-contre), construit en 1636, y est encore visible. Cette famille, toujours vivante, a marqué l’histoire des arts et des lettres : Haydn en aura servi plusieurs générations de 1761 à 1802 et composera, entre autres, 126 trios pour baryton, instrument de musique à cordes que le prince Nikolaus Esterházy aimait jouer ; quant à l’écrivain postmoderne hongrois Péter Esterházy de renommée internationale, sa chronique familiale, Harmonia cælestis paraît en 2000, pour être revue et corrigée en 2002. Galánta n’a rien à voir avec la galantine (mot dérivé du latin gelare via le dalmate de Raguse) ni avec la galanterie (mot parvenu du gallo-romain), qualité pourtant très répandue chez les Hongrois.

C’est dans cette ville que le compositeur Zoltán Kodály (1882-1967) a passé parmi les plus belles années de sa vie, de 1885 à 1892. Il raconte qu’il y apprit les chansons populaires de la bouche des servantes et des paysans qui attendaient le train à la station que son père dirigeait. Une autre source de son inspiration fut la musique de l’orchestre tzigane de la ville, célèbre pour sa virtuosité. Et ce fut dans un ouvrage publié en 1809, Danses d’après les Tziganes de Galánta, qu’il trouva les thèmes de ses Danses de Galánta, composées en 1933. Cette œuvre brillante et chaleureuse, moins connue que son Psalmus Hungaricus ou Háry János, témoigne de l’ancrage du compositeur dans le folklore hongrois à l’instar de son ami et compatriote Béla Bartók (1881-1945), sans qu’il ignore pour autant les grandes traditions de la musique européenne et l’influence de Debussy. Et c’est dans le château des Esterházy à Galánta que se sont ouverts la conférence et le festival consacrés à Kodály en 2003.

Ce sont ces Danses qui ont ouvert le concert de l’orchestre symphonique de Montréal sous la direction de Kent Nagano au Théâtre du Châtelet le 2 mai dernier. L’exécution était chirurgicalement parfaite, chaque note à sa place, un jeu d’une telle clarté qu’on aurait cru voir se dessiner la partition devant les yeux ; l’orchestre suivait toutes les nuances de la direction méticuleuse comme un seul homme dans les passages calmes et lyriques comme dans ceux plus frénétiques (qui étaient parfois trop paroxystiques). Mais il y manquait l’âme hongroise, cet accent idiomatique que l’on peut trouver chez un Ferenc Fricsay (décédé en 1963 à l’âge de 48 ans), chef qui avait fait ses études au conservatoire Franz-Liszt de Budapest où Kodály avait enseigné la composition et qui a abordé toute l’œuvre de son maître. Il en dit d’ailleurs :

Nous qui avons grandi avec cette musique… nous en avons été à tel point imbibés dès notre enfance qu’elle nous est immédiatement familière… Elle est si étroitement liée à la langue, à la structure mélodique de la langue, qu’elle ne saurait se passer d’une certaine tradition et d’une certaine authenticité. Le caractère exclusif de la langue hongroise fait que la musique de Kodály reste plus ou le moins le domaine réservé de rares artistes qui ont des liens avec le hongrois. (…) Il est impossible d’apprécier à sa juste valeur l’importance de Kodály pour la Hongrie, pour l’Europe, si l’on ne connaît pas ses compositions chorales, ses œuvres pédagogiques pour la jeunesse qui ont formé toute une nation au chat. L’amour des notes, des partitions, a été inculqué aux très jeunes enfants et à neuf, dix, onze ans, ils sont déjà initiés à la polyphonie grâce aux grands chœurs de Kodály. (Cité par Lutz von Pufendorf, traduction Christian Hinzelin)

La suite du Mandarin merveilleux de Bartók, composée plus tôt (en 1918-1919 puis reprise en 1928), est tout à la fois bien plus sauvage et complexe – autant par l’argument de l’œuvre que par son orchestration – que les Danses auxquelles elle succède ce soir-là, vecteur parfait pour la virtuosité analytique combinée de l’orchestre et de son chef. L’œuvre raconte l’histoire sordide – mais « belle », selon les termes du compositeur – de trois voyous qui forcent une fille à aguicher les passants, à les entraîner dans leur bouge afin de les détrousser. Passent un vieux galant, un jeune garçon, puis enfin un personnage étrange et apparemment fortuné, qui, lui aussi, cède au stratagème de séduction de la prostituée. Alors qu’il est agressé par les voyous, et malgré ses blessures, le Mandarin, car c’est de lui qu’il s’agit, continue, dans l’irrésistible violence de son désir, à poursuivre la jeune femme. Quand la fille, émue par son obstination, cède à ses avances, le Mandarin à l’agonie, libéré, expire enfin. Bartók a exploré ailleurs ce désir qui mène irrémédiablement à la mort : c’est celui de la femme de Barbe-Bleue dans son magnifique opéra psychanalytique « Le Château de Barbe-Bleue », qui a inspiré une chorégraphie géniale – celle de Pina Bausch, tandis que le Mandarin aura été chorégraphié par Maurice Béjart et par Lucinda Childs.

La dernière œuvre programmé à ce concert très Mittel Europa était le Deuxième concerto pour piano et orchestre de Johannes Brahms, avec Nikolaï Lugansky au piano. Là comme ailleurs dans ce concert tout était clair et équilibré, sauf l’essentiel : le piano étrangement étouffé à l’exception de ses deux registres extrêmes (un collègue m’a confirmé le lendemain que l’acoustique de la salle avait cet effet particulier sur le piano). La musique de Brahms a besoin de corps, et c’est ce qui manquait. Il y a eu un bis – le public déchaîné en voulait (et une fois qu’il l’a eu, il est parti satisfait) : ce n’était pas une œuvre pour piano, mais encore un morceau de virtuosité orchestrale : La Valse de Ravel. On voulait du spectacle, on l’a eu. Mais sans goulasch.

GOULASCH, GOULACHE, subst. masc. ou fém.
GASTR. Ragoût de bœuf cuit et assaisonné à la manière hongroise. La Goulasch? demandèrent Thierry et Pointe. Qu’est-ce? Du bœuf. [Et l'Autrichien donna la recette] (D’ESPARBÈS, Guerre sabots, 1914, p. 81). Beaucoup de restaurants mélangent coupablement les spécialités : (…) les schnitzels avec le goulash au paprika (MORAND, New-York, 1930, p. 150).
Prononc. et Orth. : []. Orth. variable : goulasch, goulache (ds ROB., Lar. Lang. fr., Lexis 1975, dans cet ordre; ds Lar. 20e, Lar. encyclop., dans l’ordre inverse). En outre goulach (L. DAUDET, Temps Judas, 1920, p. 94) et goulash (MORAND, loc. cit.). Étymol. et Hist. Ca 1893 gulasch, gouliasch (Gde Encyclop.). Empr. au hongr. gulyás « id. », abrév. de gulyás hús « viande cuite dans un chaudron par les bouviers » de gulyás « bouvier » et hús « viande » (FEW t. 20, p. 31a; A. ECKHARDT, Dict. hongr.-fr. et fr.-hongr., Paris, 1968).
(Trésor de la langue française)

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