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13 octobre 2011

Faire la bringue à toute berzingue

Classé dans : Langue — Miklos @ 0:43

Le Trésor de la langue française informatisé – ressource excellente s’il en est – ne propose aucune définition de berzingue, ce qui est d’autant plus curieux qu’il le cite dans l’un des exemples illustrant celle du verbe lever  : « Il enfile les Champs-Élysées à tout berzingue. Il coupe l’avenue George V sans lever le pied », où il apparaît au masculin plutôt que sous sa forme plus répandue, au féminin.

Ce passage est tiré d’un curieux ouvrage, Voilà Taxi, paru à la NRF en 1935, et écrit « par Simonin Bazin » : il s’agit là d’abord du Simonin célèbre pour ses polards truffés d’un argot très réaliste et dont Touchez pas au grisbi !, publié en 1953, assurera sa célébrité et lui accordera, entre autres, une virginité renouvelée bien utile après sa condamnation à la Libération à cinq années de prison pour son travail au Centre d’Action et de Documentation, financé par les Allemands pour servir leur propagande antisémite et antimaçonnique.

Mais dans une vie précédente il avait été chauffeur de taxi ; il avait sympathisé avec Bazin – Jean, pas Hervé – qui avait publié à la NRF un roman, Capricorne, deux ans plus tôt. Si cet ouvrage est catalogué à la Bibliothèque nationale, cette dernière n’identifie pas ce Bazin comme le co-auteur de Voilà Taxi et ne fournit aucun renseignement biographique à son sujet. En tout état de cause, il semblerait qu’il ait été, lui aussi, chauffeur de taxi, selon les dires de Simonin :

« Nous sommes devenus amis. Il s’appelait Jean Bazin. Il avait un livre chez Gallimard et un jour Gaston Gallimard lui a dit : “Mais, Bazin, vous êtes chauffeur de taxi ? Pourquoi n’écririez-vous pas quelque chose sur ce métier ?” Bazin m’est revenu comme un boomerang et il m’a dit : “Veux-tu qu’on le fasse ensemble ?”. Voilà Taxi a paru en 1935 sous la signature Simonin-Bazin. Nous avons failli avoir le prix Populiste cette année-là. […] Dans Voilà Taxi, et c’est le premier essai à ma connaissance, nous avions fait un glossaire d’argot. Il était assez copieux. » (Entretien avec Albert Simonin, Ellery Queen Mystère magazine, 03/1971, n°277, pp. 123–124).

(source : ABC de la langue française). L’expression « toute berzingue » se retrouve peu de temps plus tard (1938) chez Céline dans un contexte si raciste et obscène qu’on ne le citera pas. Il la réutilisera, parfois au féminin, souvent au masculin, dans d’autres textes du même acabit.

Quant au mot berzingue, il semble avoir été utilisé dès la première moitié du 19e siècle dans le patois picard et dans la langue wallonne, mais dans un tout autre sens, celui de « ivre ». La troisième édition du Dictionnaire rouchi-français de G. A. J. Hécart, publiée à Valenciennes en 1834, précise :

BERZAIQUE (être), être ivre. À Maubeuge on dit berzingue.

Et c’est dans le glossaire de L’Histoire et glossaire du normand, de l’anglais et de la langue française d’après la méthode historique, naturelle et étymologique d’Édouard Le Héricher (1862) qu’on trouve une explication qui peut faire le rapport entre ces deux usages apparemment étrangers l’un à l’autre et dérivés du verbe boire :

BÈRE, boire, en vf. Bevere, du l. Bibere : « Noel fait bevere son voisin. » (Fr. Michel, Chans. bachique du 13e s.). bère, le cidre, le boire par excellence en N[ormand]. V[oir]. à l’Intr. p. 32 les divers adj. par lesquels le N[ormand]. célèbre sa boisson ; on a dit Boire : « Valleur des quatriesmes des boires vendus à détail au diocèse d’Av. » (Reg. de la Cour des comptes en 1374). On conjugue Bere, je bets, tu bets, il bet, comme dans un vieux diction des Miracles de Ste Geneviève :

A la guise de Normandie
Je bet a vous de chipe en chope.

Et au prét. je beus : « Quar tant en beut ; » (Tombel de Chartrose.) De là debet, le goût que laisse le cidre, le fr[ançais]. Déboire ; berdalle, ivrognesse, litt. dalle à bère ; bereau, la gouttière d’une bouteille, canal d’un pressoir, en v[ieux]. n[ormand]. espèce de cruche.

Les pipes, les bereaux pleins de liqueur vermeille,

dans Ol. Basselin, mot qui en se contr[actant]. a donné au fr[ançais]. Broc, en n[ormand]. bro ; berelle, querelle après boire ; béchon, boisson ; boissonner, beuchonner, enivrer ; beuchonnier, ivrogne ; berzingue, bezingue, s. f. et besin, s. m. ivresse ; berzole, femme étourdie, comme une personne ivre, d’où berzer, courir comme un insensé, d’où bezer en Bray, et en Av[ranches], veser, se dit des vaches qui courent follement piquées par les mouches. (…)

Berzer – courir comme un fou (donc : à toute berzingue, ou comme une vache folle) – ne semble pas très différent du verbe bèrziner qui, en dialecte du Hainaut belge, signifie se remuer (source), et ressemble à l’adjectif anglais berserk, qui signifie fou, insensé, apparu vers 1850. Son origine est curieuse : c’était la désignation des guerriers d’Odin, qui se précipitaient avec une sorte de délire frénétique dans la mêlée, sans armes défensives, voire torse nu (selon une hypothèse, le mot proviendrait de bare-sark, qui voudrait dire sans chemise).

Et le rapport avec faire la bringue ? Le voici, dans une note de bas de page de la citation suivante. À propos de brindezingues (dans la locution être dans les brindezingues, avoir une pointe de vin, être à demi-gris), Le Langage parisien au XIXe siècle de L. Sainéan (1920) signale :

C’est une contamination proviciale du vieux mot brinde*, toast, Bas-Maine, brindesis (ce dernier répondant à l’italien brindisi) par un mot apparenté qu’il reste à déterminer. Il est intéressant de relever le sens généralisé du mot dans les parlers provinciaux. Tandis qu’en Normandie, brezingue et bezingue (qui en est la forme réduite) signifie également « ivre », comme dans l’Anjou berzingue ; le Lyonnais désigne par berzingue celui qui marche de travers, répondant à la fois au mançois marcher en brindisis, marcher de travers comme un ivrogne, et au genevois de bizingue, de travers.

_________

* La forme parallèle bringue (que donne déjà Cotgrave [dans son Dictionarie of the French and English tongues publié en 1611]) est encore vivace en Bretagne, où elle désigne la débauche des matelots, d’où bringuer, boire avec excès, en parlant des matelots.

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Un commentaire »

  1. quant aux vaches folles qui font la bringue en zigzaguant sur les Champs-Elysées…..

    Commentaire par Shafan — 13 octobre 2011 @ 0:52

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