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13 juin 2007

Famille, je vous aime

Classé dans : Littérature, Récits — Miklos @ 0:52


La famille heureuse. Le Magasin pittoresque, 1845.
Cliquer pour agrandir.

« Mon beau-père avait, du côté paternel, un cousin germain dont un oncle maternel avait un beau-père dont le grand-père paternel avait épousé en secondes noces une jeune indigène dont le frère avait rencontré, dans un de ses voyages, une fille dont il s’était épris et avec laquelle il eut un fils qui se maria avec une pharmacienne intrépide qui n’était autre que la nièce d’un quartier-maître inconnu de la Marine britannique et dont le père adoptif avait une tante parlant couramment l’espagnol et qui était, peut-être, une des petites-filles d’un ingénieur, mort jeune, petit-fils lui-même d’un propriétaire de vignes dont on tirait un vin médiocre, mais qui avait un petit-cousin, casanier, adjudant, dont le fils avait épousé une bien jolie jeune femme, divorcée, dont le premier mari était le fils d’un sincère patriote, qui avait su élever dans le désir de faire fortune une de ses filles qui put se marier avec un chasseur qui avait connu Rothschild et dont le frère, après avoir changé plusieurs fois de métier, se maria et eut une fille dont le bisaïeul, chétif, portait des lunettes que lui avait donné un sien cousin, beau-frère d’un Portugais, fils naturel d’un meunier, pas trop pauvre, dont le frère de lait avait pris pour femme la fille d’un ancien médecin de campagne, lui-même frère de lait du fils d’un laitier, lui-même fils naturel d’un autre médecin de campagne, marié trois fois de suite dont la troisième femme… » – Ionesco, La cantatrice chauve, anti-pièce.

C’est en entendant ce soir1 cette première phrase de l’« anecdote vécue » racontée par le capitaine des pompiers de cette splendide pièce – et qu’il poursuit après avoir été interrompu par M. Martin et Mme Smith – que je me suis senti étrangement touché. Ionesco jongle des mots et le sens avec jubilation et une diabolique habilité2 qui doit certainement se nourrir de sa capacité à se distancier du français, qui n’est pas sa langue maternelle et qu’il s’est approprié pour devenir un des écrivains les plus français qu’il soit (à l’instar de Jacques Offenbach qui parlait français avec un accent à couper au couteau et dont la musique a non seulement saisi, mais défini, la « francitude » de son époque, ou de Joseph Conrad s’appropriant l’anglais à l’âge adulte et devenu l’un des grands écrivains britanniques), et, peut-être, de son besoin de (se) prouver cette maîtrise. C’est aussi sa capacité de construire des phrases interminables dont on ne perd pourtant pas le fil et qui déroulent le cours d’une histoire, promenade dans l’hypertexte du souvenir et dans le labyrinthe de la vie et des sentiments.

Mais c’est surtout à propos du rapport à la famille que je me suis senti interpellé : je me sens viscéralement et tendrement attaché à la mienne dans son sens large, les « circonstances historiques » l’ayant singulièrement élargie et éparpillée dans le chassé-croisé des chemins empruntés par les réfugiés, de la Russie et de la Pologne à la France, la Belgique, l’Espagne, l’Amérique du nord et du sud et Israël. La rencontre de mes parents – l’un issu d’une famille aussi modeste que pratiquante résidant dans un petit village de Pologne, et l’autre née dans une famille d’industriels aisés et assimilés de Russie ayant tout perdu à la Révolution d’octobre – était déjà fort improbable en soi, même si elle fut l’aboutissement inéluctable3 des guerres et des révolutions qui avaient bouleversé la première moitié du xxe siècle. Du côté de mon père, en suivant des lignes généalogiques particulièrement sinueuses et emberlificotées, on peut trouver Salvador Dali, cousin à un degré relativement proche de la femme de mon oncle, qui me racontait des histoires abracadabrantes ne faisant que confirmer la loufoquerie congénitale de l’individu et que l’on retrouvait chez d’autres membres de leur famille moins connus mais tout aussi étranges, ou Gerald Salton, pionnier du domaine des bases de données et de la recherche d’informations, dont j’avais suivi les cours à Cornell en 1979 bien avant de découvrir par hasard le lien qui nous reliait (un cousinage au 15e degré et quelques mariages…) et de me spécialiser, quelques quinze ans plus tard, dans ce domaine. Du côté de ma mère, il y aura eu Trotski (un des nombreux oncles de ma mère ayant épousé une des cousines de Lev Bronstein) ou l’intendant en chef des propriétés de l’un des comtes Vorontzoff Dachkoff4 (le grand-père du mari de la cousine germaine de ma mère).

Et c’est surtout des anonymes dont je me sens proche, quelle que soit la distance géographique, généalogique ou générationnelle qui nous sépare, l’âge, la langue ou la culture, le statut social ou la profession. Nous entretenons de façon diverse les liens individuels qui nous rapprochent, rhizomes nourriciers de notre identité fracturée.


1 Diffusée sur Arte dans la reconstitution de la mise en scène de Jean-Luc Lagarce. Les rajouts, surtout en fin de pièce, étaient superflus, pédants et factices. Ionesco se suffit à lui-même.

2 Bien plus profonde et signifiante que les jeux de mots d’un Raymond Devos.

3 Processus que décrit fort bien l’étrange roman d’Agatha Christie Toward Zero, dont la temporalité est très atypique par rapport au reste de sa production littéraire.

4 « Parmi les personnes qui ont le plus de part à cette entreprise se trouve une jeune dame de 19 ans, la princesse Daschkoff, née comtesse Woronzoff, est l’illustre héroïne, qui, enflammée de zèle pour la patrie et pour notre souveraine, a risqué sa vie pour le bien public. Elle réunit avec cela tous les charmes du corps et de l’esprit, et joint une grande érudition à une génie vaste ». (Th. Besterman et R. Pommeau (éd) : Voltaire. Correspondance, cité par A. Nivière).

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