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22 février 2012

Ces chères grandes Mesdames de Scudéry, de Lespinasse, de Maupin, Julie…

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature — Miklos @ 9:37

« Vous savez que le mot miss en Angleterre veut dire mademoiselle. Mais vous savez qu’il veut dire aussi ratage. » — Hervé Lauwick.

Dorénavant, le mot Mademoiselle nous manquera (ou, comme dira flegmatiquement ce Britannique en débarquant sur la Promenade des Anglais pour rejoindre sa maîtresse, I miss my miss in Nice, now) : il se rajoutera à la longue liste des mots bannis de notre langue.

Pourquoi, au lieu d’appauvrir encore notre langue, n’en a-t-on pas profité, au contraire, pour remettre au goût du jour un mot autrefois utilisé, mondamoiseau (qu’on aurait pu moderniser en mondemoiseau, terme qui rime hypo­co­ris­ti­quement avec mon ’tit oiseau) ? Patricia Niedzwiecki écrivait à son propos dans Le langage au féminin : les mots pour la dire (Castells, 2000) :

À l’origine cependant, jeunes femmes et jeunes hommes se trouvaient sur un pied d’égalité, les unes portant le titre de « mademoiselle », les autres de « mondamoiseau ». Pour les deux sexes, ce titre indiquait l’état de célibat, la disponibilité. Il n’était pas que les demoiselles à représenter « un bon parti ».

On en viendra bientôt à supprimer aussi les articles « il » et « elle », dont le virulent sexisme qu’ils suggèrent a causé la disparition de leurs équivalents aux Etats-Unis il y a déjà belle lurette et leur remplacement par they, pluriel asexué qui n’a pas d’équivalent en français.

Nous, on a on, c’est une chance maintenant, comme ça on se trompera pas sur la quantité. Il ne sera pas facile de s’adapter : quand on était môme, pardon, quand nous étions petits, nos parents nous décourageaient de l’utiliser, mais maintenant c’est plus pareil, ça change, ça change, comme le chantait Boris Vian.

Dans la foulée de la nouvelle directive, est-ce que le ministère de la culture va renommer dans les livres de classe les noms de la Grande Mademoiselle et de ses consœurs, Mesdemoiselles de Scudéry, de Lespinasse, de Maupin, Julie ou Chanel et tant d’autres célébrités du passé ? On se souvient du sort qui a frappé un roman d’Agatha Christie, qui a subi deux purges de son titre, l’original Ten Little Niggers devenant Ten Little Indians puis And Then There Were None, sort qui a épargné le célèbre roman de Conrad, The Nigger of the “Narcissus” (sans doute du fait de sa relative obscurité en comparaison avec les polars de la reine du crime).

On (pardon, maman) s’est donc intéressé aux usages anciens de ce mot-dorénavant-imprononçable. Voici les quelques premières réponses de Google Books concernant les ouvrages publiés de 1400 à 1600 et comprenant ce terme :

La première réponse ne manque pas de surprendre, un style si moderne et une préface d’André Maurois (1885-1967) à ce roman d’un auteur québécois plus jeune de vingt ans que Maurois, dans un livre publié en 1564, du temps où le Québec, colonie française de la Nouvelle-France, s’appelait encore Canada ? La machine à voyager dans le temps a donc bien été inventée !

On a regardé de plus près la couverture du livre, et tout s’explique : tout en bas, il est indiqué l’adresse de l’éditeur : 1564, rue Saint-Denis. Montréal. On n’ose imaginer qu’un catalogueur humain ait pris ce nombre pour la date d’impression, et on laissera le lecteur imaginer le coupable.

Le suivant concerne l’un des nombreux ouvrages d’histoire de l’abbé Jean-Chrysostôme Bruslé de Montpleinchamp (1641-1724), et publié 150 ans avant sa naissance. La page de garde porte effectivement comme date de publication M.CD.XCI. au lieu de M.DC.XCI. Il est vrai qu’on peut facilement se tromper dans ce système dans lequel l’inversion de deux lettres indique une soustraction…

Quant au Veau d’or, il ne s’agit pas de celui fondu au pied du mont Sinaï, mais d’un roman de Frédéric Soulié (1800-1847) qui commence par ces mots : « Au mois de septembre 184., durant une nuit pluvieuse, il se passait au bois de Boulogne un événement dont les journaux parlèrent beaucoup. » Outre le fait que les journaux parlent toujours beaucoup du bois de Boulogne qui semble coutumier de faits pas très catholiques, cette phrase n’aurait pu être publiée en 1582, ni du fait de son orthographe ou son style, ni du fait de la date (à moins que ce ne fut un roman d’anticipation)… Et pourtant, c’est ce que la couverture du livre indique, au lieu de 1852 (comme on peut le voir dans d’autres éditions). On n’a pas trouvé de circonstance atténuante.

Mais pour en revenir à ce mot désuet par décret, on citera l’extrait d’une célèbre et nonobstant tragique histoire publiée en 1956, pardon, en 1596 dans XVIII. histoires tragiques extraictes des œuvres italiennes de Bandel, & mises en langue françoise. Les six premieres, par Pierre Boisteau, surnommé Launay, natif de Bretaigne. Les douze suyuans, par François de Belle-forest, Comingeois. Il s’agit de celle de « Deux amants qui moururent en un mesme sepulchre, l’un de poison, l’autre de tristesse ». Vous voyez de qui il s’agit ? Lisez donc ce passage (où on a modernisé l’orthographe à l’excepté du mot obsolète en question, en espérant ne pas être poursuivi pour ce double délit) :

Cependant que les choses étaient en cet état, on se prépara à Vérone pour faire les obsèques de Juliette. Or ont une coutume, qui est vulgaire en Italie, de mettre tous les plus apparents d’une lignée en un même tombeau, qui fut cause que Juliette fut mise en la sépulture ordinaire des Capulets, en un cimetière près l’église des Cordeliers, où même Thibaut était enterré. Et ses obsèques parachevées honorablement, chacun s’en retourna, auxquelles Pierre serviteur de Roméo avait assisté, car comme nous avons dit ci-devant, son maître l’avait envoyé de Mantoue à Vérone faire service à son père, & l’avertir de tout se qui se bâtirait en son absence à Vérone. Et ayant vu le corps de Juliette enclos dedans le tombeau, jugeant comme les autres, qu’elle était morte, prit incontinent la poste, & fit tant par sa diligence, qu’il arriva à Mantoue, où il trouva son maître en sa maison accoutumée, auquel il dit (ayant ses yeux tous mouillés de grosses larmes) : « Monseigneur, il vous est survenu un accident si étrange, que si ne vous armez de constance, j’ai peur d’être le cruel ministre de votre mort. Sachez Monseigneur, que depuis hier matin madamoiselle Juliette a laissé ce monde pour en chercher repos en l’autre, & l’ai vue en ma présence recevoir sépulture au cimetière de Saint François. » Au son de ce triste message, Roméo commença à mener tel deuil qu’il semblait que ces esprits ennuyés du martyre de sa passion dussent à l’instant abandonner son corps, mais forte amour qui ne le peut permettre faillir jusqu’à l’extrémité lui met en sa fantaisie que s’il pouvait mourir auprès d’elle, sa mort serait plus glorieuse, & elle (ce lui semblait) mieux satisfaite.

On en connaît l’issue fatale.

Avant que de nous quitter, on recommandera aux lectrices militantes la lecture de La furieuse et effroiable guerre des masles contre les femelles, représentant en trois dialogues les prérogatives et dignitez tant de l’un que de l’autre sexe avec les meslanges poétiques du Sieur de Cholières, publié originellement en 1588 (avec privilège du Roy) et récemment réédité.

Et sur ce, Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonsoir !

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Un commentaire »

  1. [...] comment dire… des vieilles filles que l’on appelait poliment « Mademoiselle ». Ce qu’on ne fera jamais plus, jeunes ou vieilles filles, [...]

    Ping par Miklos » Les chiffres ne mentent pas… — 31 mars 2012 @ 10:01

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