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19 janvier 2008

Le quatuor des quintes

Classé dans : Musique — Miklos @ 22:28

« Pluralitas non est ponenda sine necessitate. » — Guillaume d’Occam

C’est l’appellation du Quatuor à cordes en ré mineur opus 76 n° 2 de Joseph Haydn : il s’ouvre sur deux quintes descendantes, qui reviennent, sous cette forme ou une autre, tout au long de l’œuvre. La quinte est l’un des trois intervalles musicaux dits « justes » avec la quarte (qui résulte du renversement de la quinte) et l’octave : le signal acoustique résultant de l’émission simultanée de deux notes placées dans l’un de ces rapport est plus simple que pour d’autres intervalles, ne rajoute qu’un minimum d’harmoniques (et aucune dans le cas de l’octave) et est donc plus facile à analyser par l’oreille. Ce principe d’économie est celui qui rend aussi, à l’œil, la symétrie agréable, et qu’on retrouve dans le « rasoir d’Occam ». Mais pas trop n’en faut : dissonance et dissymétrie sont les épices permettant d’éviter la fadeur du trop-plein de perfection dans les arts.

« L’épidémie de grippe arrive, le seuil épidémique de la grippe cli­nique ayant été franchi la semaine der­nière pour la pre­mière fois, a annoncé le 15 janvier le réseau de sur­veil­lance épi­dé­mio­logique Sentinelles de l’Inserm. La grippe devrait toucher quatre millions de personnes. »Mais ce n’est pas ce genre de quintes qu’on a entendu aujourd’hui au Théâtre de la Ville lors du concert de l’ensemble Europa Galante consacré à la musique de chambre de Boccherini : pendant le très beau Quatuor op. 39 n° 3, un spectateur a été pris d’une quinte de toux paroxystique qui a accompagné au moins deux des mouvements. Celle-ci se rajoutait à celles, plus réservées, du reste du public pendant tout le concert1 : à entendre leur déclenchement subi entre les mouvements, on pourrait s’étonner du fait qu’étant tout de même capables d’être relativement évitées pendant les mouvements, pourquoi ne pas attendre la fin de l’œuvre pour profiter des applaudissements pour leur laisser libre court ?

C’était d’ailleurs un quatuor assez particulier : à leur arrivée en scène, l’altiste et le violoncelliste s’aperçoivent que leurs sièges et leurs lutrins sont inversés. S’en­sui­vent des échanges de tabourets puis de partitions, durant lesquels le vio­lon­cel­liste fait voler la sienne qui s’étale aux pieds du second violon. Il répétera d’ailleurs le gag lors du quintette qui suivra, et sera vigoureusement applaudi par le public. Quant au dit quintette (avec deux violoncelles, op. 45 n° 1), il était encore plus joyeux et enlevé, et clôturait au mieux le programme, dont la première partie avait moins soutenu l’attention.

Mais le concert ne s’est pas terminé avec le programme : l’ensemble de Fabio Biondi a d’abord donné, en premier rappel et en hommage à Gérard Violette, le directeur sortant du Théâtre de la Ville, le menuet-que-tout-le-monde-connaît de Boccherini, à tel point que certains spectateurs ont commencé à le fredonner (comme Casals ou Gould le faisaient pendant leurs récitals), ce qui a donné lieu à des chuuuut ! prolongés et plus vigoureux que certaines quintes précédentes. Le deuxième rappel était le dernier mouvement, endiablé à souhait, du quintette G. 399. Pourquoi « G » ? Parce qu’il s’avère que le catalogue complet des œuvres de Boccherini, devenu ouvrage de référence, a été établi par Yves Gérard, devenu ainsi à Boccherini ce que Koechel est à Mozart2. Fabio Biondi n’a pas manqué de souligner le rapport entre le nom de ce musicologue et le prénom de Violette, qui termine cette année son long règne au Théâtre de la Ville. On ne saluera jamais assez l’intelligence de sa programmation, qui nous a donné de grands plaisirs (et quelques rares déceptions : ce sont les dissonances qui permettent d’apprécier encore mieux les consonances).

Avant de nous quitter ce soir, on recommandera au malheureux spectateur qui avait manqué de s’étouffer le traitement suivant :

« Si la toux ne passe pas dans trois jours, il faut lui tirer encore environ une livre de sang du col, & avoir recours à des remedes plus efficaces. C’est pourquoi pour empêcher que le rhume ne tombe sur la poitrine, donnez-lui avant de vous aller coucher,

Une once de Réglisse en poudre, une cuillerée d’huile d’Olive, une once d’Æthiops mineral, demi-once de Baume de Soufre, faites-en un bol avec un peu de miel.

Couvrez-le bien, & tenez-le chaudement. Redonnez-lui le même bol la nuit suivante, ce qui sera suffisant pour guérir un rhûme récent ou une indigestion. »

William Burdon, Le manuel du cavalier.
Trad. de l’anglois.
1737.

et comme le préconisait Rita, ne pas oublier de mettre des chaussettes chaudes aux pieds. On remarquera aussi qu’un autre des intervalles justes dont nous parlions au début se retrouve en médecine : il s’agit de la fièvre quarte.


1 Le public des concerts de musique classique des samedis après-midi est plus susceptible aux refroidissements que celui des concerts de hard rock.
2 On peut lire ici la biographie de Boccherini par Yves Gérard.

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