Miklos
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8 mars 2008

L’homme qui regardait mourir le monde

Classé dans : Littérature — Miklos @ 13:17

Le Cri prit quelques semaines à parvenir à ma conscience. J’avais acheté ce petit livre (quelque 120 pages) parmi d’autres, l’avais ouvert une ou deux fois puis reposé. Entre temps, j’ai feuilleté les Coups de langue de Michel Volkovitch (amusants mais un peu trop « formule », à la longue), parcouru agréablement la curieuse histoire de l’Automate de Nuremberg de Thomas Day (où l’on s’aperçoit que certains objets inanimés ont parfois une âme), n’ai pu résister à la nécessité d’acheter L’Éloge de la coïncidence de Luiz Schwarcz (titre que j’aurais voulu inventer pour qualifier de nombreux épisodes de ma vie, et dont les nouvelles me laissent pour le moment sur ma faim), me promène dans le Groenland éternel du dernier Jørn Riel – La Circulaire – dont l’atmosphère, bien moins joyeuse que celle de ses recueils précédents, semble indiquer une fin de monde, celui de ces braves Danois hors du temps isolés dans des conditions extrêmes qui, de personnages, en deviennent des archétypes, mais aussi de cette terre dont le mode de vie séculaire est en train d’être bouleversé par le réchauffement. Je me suis engagé dans trois chantiers parallèles : Kvetch ! Le yiddish ou l’art de se plaindre de Michael Wex (que j’aurais dû acheter dans l’anglais original), Le Complot contre l’Amérique de Philip Roth (sa description des communautés juives de Newark avant la guerre donne merveilleusement vie à des photos sépia de cette période) et My First Sony (en français nonobstant le titre) de Benny Barbash, premier appareil sur lequel le jeune Yotam enregistre tout ce qui se passe autour de lui, événements qu’il relate avec l’apparente naïveté d’un enfant mais la profonde délicatesse de l’écrivain : « je regardais Maman et sa maman et enregistrais chaque mot, parce que l’on n’a pas tous les jours sous la main une personne qui risque de mourir au beau milieu d’une phrase. »

« Tout illu­minée, la barrière de péage se dresse dans la nuit comme une porte fée­rique, un péri­style de lumière, une entrée des artistes, le seuil pro­met­teur d’un manège mer­veil­leux. Son franchissement instaure une partition et inaugure un au-delà. La gare devient frontière, passage, ligne de démar­cation. Tout comme il existe des points remar­qua­bles dissé­minés dans le monde, il se trouve des portes qui ponctuent le chemin et ouvrent sur son pro­lon­gement. »Laurent Graff, Le Cri.Et puis j’ai finalement repris la nouvelle de Laurent Graff et m’y suis plongé. Le bonheur à la lecture de certains passages incite à s’y arrêter, à reposer le livre, à laisser le goût perdurer, puis à le reprendre. Le narrateur, péagiste sur une autoroute, est un spectateur : il contemple les voitures passer, globules du sang circulant dans la veine qu’est l’autoroute. Il ne semble pas exister en dehors de sa guérite : il y a – ou avait – des collègues, et des contacts fugaces avec certains passagers habituels. Des images parfois saisissantes, bribes figées qui, à l’instar de photos qu’on effeuille plus rapidement, contribuent à tisser des fils qui parcourent la narration, tel celui de cette femme déchirée entre son mari et son amant, tous deux comateux dans un hôpital déserté. Mais les voitures se font de plus en plus rares puis disparaissent définitivement, le monde s’est anémié. Un bruit extraordinaire remplit l’air, il s’amplifie, de râle il devient hurlement. Il est partout, effroyable, apparu « peu de temps après le vol du Cri d’Edvard Munch », tableau que le narrateur trouvera dans une voiture abandonnée et qu’il prendra avec lui, quittant finalement sa guérite, « se laissant partir ». Il parcourra l’autoroute jusqu’à sa fin, où elle se transforme en une route départementale ; le paysage se peuple – souvenirs ou réalité ? Le récit, de métaphore universelle, devient personnel, le tableau disparaît. Il sort de son atonie, et c’est « un cri de rage, de révolte, de désespoir, d’amour et de haine ». Le sien, celui du monde.

C’est un cri qui m’a paru familier. C’est le cri de Meursault à la fin de L’Étranger d’Albert Camus, cri autrement plus glaçant et saisissant face à l’absurdité de la vie, dont on ne saisit parfois le sens que face à l’injustice de la mort : « Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier. (…) Je déversais (…) tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. »

C’est après avoir reposé le livre que je me suis aperçu de son étrange construction ; il semble y avoir deux narrateurs, même si on n’entend qu’une voix : le péagiste qui voit et qui entend, et un autre, qui sait et qui explique. Ces alternances et la curieuse transformation du récit vers sa fin donnent l’impression d’une irrésolution, voire d’une certaine incohérence dans la construction de ce monde onirique – comme dans une pièce de musique – malgré la fin inéluctable. Je le relirai un jour.

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