Miklos
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24 mars 2008

Le promeneur solitaire

Classé dans : Récits — Miklos @ 15:16

À première vue, c’était un homme banal. De taille moyenne, il marchait légèrement courbé, ses mains sinueuses jointes dans le dos. Sa tête dégarnie sauf aux tempes reluisait au soleil. Ses yeux verts délavés, profondément enfoncés dans leurs orbites surmontés d’une touffe broussailleuse poivre et sel, ne regardaient nulle part. Le nez romain surmontait une bouche fine qui n’exprimait rien. Des petites rides se dessinaient, fugaces, aux commissures des lèvres, signe qu’il devait pourtant sourire. La rigueur de ce visage énigmatique était tempérée par ses grandes oreilles de clown qui semblaient être à l’écoute du monde. Tout de gris habillé, il portait un pull au col roulé qui l’enveloppait confortablement, et descendait, étiré, bien au-dessous de sa ceinture. Le pantalon de flanelle, un peu trop large, frémissait autour de ses jambes qu’on devinait fines et nerveuses et se déposait légèrement sur de solides chaussures de marche qui avaient accumulé la poussière des distances infinies qu’il avait parcourues sans pour autant montrer signe de fatigue.

L’homme marchait d’un pas régulier, ni rapide ni lent. Il évitait les attroupements qu’il contournait sans hâte, et poursuivait sa route. Il ne s’arrêtait pas aux feux avant de traverser les rues, c’étaient les voitures qui le laissaient passer. Il n’hésitait pas aux carrefours et prenait l’un des embranchements sans regarder autour de lui et pourtant sans paraître choisir. Il ne repassait jamais au même endroit mais semblait pourtant tous les connaître.

D’où venait-il, où allait-il ? on ne pouvait le deviner à son apparence ou à son comportement. De mémoire d’homme, on ne l’avait jamais vu ici, ou alors l’avait on oublié, car il n’avait rien de remarquable. Il avait l’air d’un quelconque badaud comme on en croise dans toutes les villes. Et pourtant, il arrivait qu’il accroche comme par hasard le regard d’un passant intrigué par cette apparente banalité d’une extraordinaire perfection. Ce spectateur fortuit, peut-être plus attentif qu’un autre, se trouvait alors pris d’une sourde envie d’en savoir plus. Un besoin irrépressible l’attachait au sillage de l’homme, qu’il commençait à suivre à distance, s’évertuant à ne pas le perdre de vue dans les méandres de la ville.

Au fil des heures, d’autres personnes s’y joignaient, délaissant leur occupation : une femme qui partait faire ses courses, un homme attablé à la terrasse d’un café, un clochard assis à même le trottoir, un chauffeur de taxi à l’arrêt, un enfant entrain de jouer avec des amis qui ne remarquaient même pas son absence. Une foule silencieuse se constituait et s’étoffait à mesure que la journée avançait. Elle serpentait calmement dans les rues, les gens qui en faisaient partie ne se regardant pas, ne se parlant pas. Des grandes avenues des beaux quartiers où elle pouvait s’étendre sur toute la largeur de leurs trottoirs elle passait aux ruelles de la vieille ville, puis s’insinuait en s’effilant dans les passages de taudis, d’où elle émergeait en reprenant une taille plus bourgeoise.

Il n’est pas facile de marcher d’un pas égal dans une ville et de maintenir une distance parfaitement invariable entre soi et d’autres personnes. Certaines, épuisés, se détachaient du groupe, s’arrêtaient un temps puis s’en allaient comme si de rien n’était rejoindre le lieu qu’elles avaient quitté. Les autres avançaient sans raison ni but apparents comme l’homme qui les précédait au loin et qu’elles ne pouvaient voir à l’exception de celles qui se trouvaient en tête.

C’est entre chien et loup qu’il disparut, au détour d’une rue. Un subtil désarroi saisit le début du cortège et se propagea, telle une vague de fond, à toute la foule. Elle commença à se désagréger imperceptiblement. Ce fut d’abord sa tête qui s’éparpilla, puis son corps et finalement sa longue queue. Bientôt, il n’en resta pas trace. La ville avait repris son aspect habituel. Les gens qui l’avaient composée repartaient chacun dans une autre direction ou restaient plantés là où ils s’étaient arrêtés, avec le sentiment diffus d’une profonde nostalgie, d’une grande perte. Ils se regardaient avec la certitude qu’ils avaient partagé quelque chose d’exceptionnel, mais ne savaient que se dire, les mots manquaient pour exprimer ce qu’ils ressentaient ou pour questionner ce qu’ils n’étaient en mesure de comprendre. La tristesse avait recouvert la ville comme l’aile immense d’un corbeau noir.

Le lendemain, la ville se réveilla plus lentement. Nul ne se souvenait de la marche de la veille, il n’en restait qu’un regret évanescent et la sensation d’un apaisement comme après un grand chagrin ou une nuit d’amour. Mais tout ceci finit par s’estomper et s’effacer de la mémoire collective, à l’exception de celle de certains lunatiques, de quelques poètes et musiciens méconnus et d’un ou deux vieux radoteurs.

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