Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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29 mars 2008

L’ombre

Classé dans : Récits — Miklos @ 15:05

Léon était un bébé idéal : on lui souriait, il souriait en retour ; on hochait un quelconque objet devant ses yeux, il hochait des mains sous le regard émerveillé des têtes penchées sur son berceau. Enfant, il amusait les adultes avec ses imitations de voix célèbres qui passaient à la radio, sans qu’il comprenne en général ce qu’il disait avec le ton sentencieux d’un vieux philosophe médiatique ou de celui déluré d’une jeune chanteuse que ses parents admiraient. Adolescent, il fut un bon élève : il apprenait par cœur sans difficulté le cours, et le débitait sans faute mais sans imagination. On ne lui en demandait pas plus.

Jeune homme, il s’inscrivit dans une équipe de rugby comme d’autres de ses condisciples. Il acquit rapidement la carrure respectable de ses coéquipiers, ce qui lui valut de figurer, vêtu uniquement d’un ballon ovale stratégiquement placé, dans le calendrier qu’ils publièrent cette année-là. Quand ils faisaient la fête entre copains, il ne se faisait pas prier pour pousser la chansonnette : son public, ravi, entendait alors Bruel, Johnny ou Madonna avec un tel degré de réalisme qu’ils en étaient toujours confondus.

C’est ainsi qu’il attira l’attention de la belle Clara. Rousse à frisottis et yeux bleu-vert pétillants de malice, elle fréquentait – en tout bien tout honneur – ce club de sportifs dont elle faisait chavirer les cœurs tout en esquivant leurs avances qui ne manquaient pourtant pas d’ardeur. Elle distinguait en Léon un je-ne-sais-quoi de différent ; était-il moins entreprenant sans pour autant rester sur la touche ? ou alors, était-ce sa façon d’interpréter certains de ses chanteurs favoris ? Quoi qu’il en soit, elle lui proposa d’aller voir un film. Puis de se revoir. C’est ainsi qu’ils devirent amants. Elle en était fougueusement amoureuse, il l’admirait sans bornes. Léon commença alors à se transformer : ses formes s’arrondirent imperceptiblement, son rire devint plus cristallin, ses cheveux de blond prirent un reflet cuivré sans qu’il se les fut teints, jura-t-il… et finalement, Clara se dit qu’il était trop efféminé pour elle et le laissa tomber à l’issue d’un dîner encore plus silencieux que d’habitude.

Ses soirées dorénavant libres, Léon les passait dans les cafés et les brasseries du quartier. Il fumait comme tout le monde. Il buvait comme tout le monde. Il regardait comme tout le monde le grand écran installé dans la salle les jours de match de son ancienne équipe. Au bout de quelques semaines, il connaissait de vue tous les habitués. Un soir, un nouveau venu s’installa à quelques pas de lui. Léon lui trouva un air vaguement familier. Un observateur aurait remarqué qu’ils buvaient la même bière, qu’ils lisaient le même journal. Le hasard de la foule les fit se rapprocher, puis se parler. Ils se retrouvaient maintenant chaque soir à la même table, échangeaient des banalités sur l’actualité ou sur le temps qu’il faisait, commandaient le même plat, partageaient les mêmes silences. Léon ne fut pas surpris d’apprendre que son compagnon de table, de quelques mois plus jeune, possédait la même faculté d’imitation que lui.

Avec le temps, ils l’exercèrent inconsciemment l’un à l’égard de l’autre : gestes, mimiques, voix, habillement… Même s’ils ne se ressemblaient pas a priori, on avait une difficulté croissante à les distinguer quand ils étaient ensemble. Au petites heures de la nuit, les quelques buveurs encore présents au comptoir du bar croyaient voir double lorsqu’ils jetaient un regard vers la table où se trouvaient Léon et son compère. À la fermeture du troquet, chacun rentrait chez soi.

Un beau jour, l’assistante d’une charmante animatrice d’émissions télévisées consacrées à des entretiens intimes (mais grand public) et à tendance psy les remarqua. Il ne fut pas difficile de les persuader de participer à l’émission « Vrais jumeaux, faux jumeaux » dont ils furent les invités. L’intervieweuse, qui ressemblait étrangement à Clara, les décortiqua avec délicatesse et mit à jour tout en souriant avec compassion le vide identitaire qui les poussait ainsi, selon elle, à s’affubler de l’apparence d’autrui, surtout de ceux qui les impressionnaient, qu’ils admiraient, ou qu’ils fréquentaient. Il fallut quelques jours à Léon pour que cette analyse fasse son chemin. Il se renferma et s’adonna alors aux drogues douces, puis dures. Et maintenant ? camé, Léon.

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