Miklos
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17 octobre 2008

La voix

Classé dans : Récits — Miklos @ 18:55

Le couloir n’en finissait pas. L’homme s’y était engagé par hasard : il déambulait dans les rues désertes de la ville ensoleillée, contemplant avec plaisir ses façades classiques, sobres et régulières, percées de fenêtres pudiquement voilées. Certaines portes cochères entr’ouvertes lui laissaient apercevoir des cours pavées menant vers de nobles bâtisses antiques aux murs craquelés qu’on pouvait distinguer sous le lierre qui les recouvrait tel de longs cheveux le visage ridée d’une grande dame. D’autres dissimulaient des jardins où l’herbe folle, les chardons et les coquelicots avaient envahi les pelouses et les sentiers autrefois tracés au cordeau et dont les bassins s’étaient irrémédiablement couverts de nénuphars.

L’une d’elles, sur le trottoir opposé, l’attira, il ne sut pourquoi. À première vue, elle n’avait rien de remarquable. Était-ce la solide beauté de son chêne vieilli ou le bas relief qui y dessinait, en son centre, une tête aux traits effacés mais qui semblait le fixer du regard depuis qu’il l’avait aperçue ? Ou peut-être le fait que son entrebâillement ne permettait de voir ce qu’elle cachait à sa curiosité ? Il franchit la rue, poussa le battant et entra.

Un long couloir sombre s’étendait devant lui. Il lui fallut un long moment pour que ses yeux se fassent à la profonde pénombre dans laquelle il était dorénavant plongé, la porte s’étant silencieusement rabattue après son passage. Il commença à distinguer l’arrondi du plafond, les parois de gros moellons, et, au loin, un point lumineux – l’extrémité de cet étrange corridor, sans doute. Impossible de se rendre compte de la distance qui l’en séparait. Intrigué, il s’engagea à pas prudents sur le chemin.

L’air était frais, agréable contraste avec la chaleur qui régnait dans la ville. Le silence, comme l’obscurité, semblait profond, et ce n’est qu’au fil de sa lente progression que ses sens, d’habitude aiguisés, s’adaptaient peu à peu à ce qui l’entourait. Il perçut d’abord le sol, qu’il ne pouvait voir : ce n’était pas de l’asphalte ou de la pierre, mais une matière plus élastique, comme un tapis de feuilles mortes légèrement humides dans un sous bois en automne. L’odeur ténue qui commençait enfin à se dégager lui rappelait d’ailleurs celle de champignons qu’il lui arrivait de cueillir aux pieds des chênes et des châtaigniers de sa forêt.

De temps à autre, il entendait un bref grattement, comme celui des griffes d’un petit rongeur, rat ou souris, qui devait habiter les lieux et qui s’enfuyait à son passage ; le floc-floc régulier d’une goutte d’eau qui devait tomber du plafond ; et puis, il lui sembla entendre, provenant de très loin, un rire cristallin, un roucoulement de plaisir. Il s’arrêta et tendit l’oreille, mais le silence était retombé. Il se remit en marche, et, comme par synchronie, la voix reprit. Cette fois, c’était un babil excité ; il ne distinguait, du fait de la distance, que des bribes de mots, s’imaginait parfois les comprendre et à d’autres moments entendre une langue étrangère.

La joyeuse mélodie exerçait sur lui une fascination difficilement maîtrisable. Douce, caressante, charmeuse, elle l’attirait comme un serpent sa proie. Il lui semblait y déceler parfois un air moqueur qui le narguait, qui le mettait au défi de la rejoindre. Tout son corps était habité par l’urgence de s’en rapprocher, et son esprit par le désespoir croissant de ne pouvoir le faire : il pressait le pas, il lui arrivait même de courir, mais avait l’impression de faire du sur-place.

Le point lumineux scintillait au loin. Il en jaillissait parfois des reflets jaunes dorés, verts et ocres, puis il retrouvait l’aspect impassible d’une étoile distante et froide. À force de le fixer, l’homme commençait à halluciner : le point semblait grossir comme la lune à l’horizon certaines nuits d’été, et on pouvait imaginer voir s’y dessiner la silhouette d’une personne – était-ce la voix qui n’avait de cesse de l’attirer ? – puis il reprenait rapidement sa taille initiale. Les yeux de l’homme se brouillaient ; le point se dédoublait, puis se multipliait à l’infini, comme une suite interminable de points de suspension.

Le couloir n’en finissait pas. L’homme fatiguait. La voix continuait, imperturbable. Il se boucha les oreilles, mais il l’entendait encore, elle était dans sa tête, et la rengaine qui l’avait charmée au début le poursuivait impitoyablement comme la mélodie d’un disque rayé qu’on ne peut arrêter, qui, de splendide, en devient détestable à force de se répéter sans fin à l’identique. Épuisé, il s’arrêta pour reprendre son souffle. Ses jambes ne le portaient plus. Il se laissa tomber sur le sol accueillant et s’y allongea. Sa respiration irrégulière se calma, se ralentit, s’espaça. Dans un dernier moment de lucidité, il se sentit soulagé : il était enfin arrivé à destination, il pouvait se reposer. Puis il cessa de respirer. La voix poussa un long sanglot et se tut.

Plus tard, elle reprit son rire cristallin : un homme venait d’entrer dans le couloir.

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