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19 novembre 2012

Le Pont Neuf

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 9:49


Paris années 1980.

«Pourquoi Paris voit-il affluer dans son sein une foule immense accourue, non seulement des deux bouts de la France, mais nous dirons presque des deux bouts de l’univers ? À cela, il y a une réponse toute simple : c’est que les écoles y attirent les étudiants ; la cour et sa faveur, les ambitieux et les solliciteurs de places ; les jeux, les spectacles de toutes sortes, les hommes de joie et de plaisirs ; ses monuments, ses édifices, les curieux et les voyageurs ; ses académies, ses musées, les savants et les artistes ; c’est qu’enfin cet immense concours de gens de toute sorte fait espérer une facile fortune aux marchands de toute espèce, qui y abondent ; bien plus, aux intrigants de tout sexe et de toute condition, qui y fourmillent. Mais pourquoi Paris est-il si cher à ses enfants ? Pourquoi le Parisien ne peut-il jamais s’arracher de ses murs, et, au contraire de César qui préférait être le premier dans un village que le second dans Rome, préfère-t-il être, lui, le second, le centième dans Paris que le premier à… Brives-la-Gaillarde, par exemple. Est-ce parce que cette pensée consignée dans les vers de Boileau,

Paris est pour un riche un pays de Cocagne

et pour le pauvre prolétaire un véritable enfer, n’est plus vraie aujourd’hui ? Est-ce parce qu’aujourd’hui il y a à Paris des spectacles et des plaisirs à bon marché, des restaurants à bon marché, des bibliothèques à bon marché, des musées à bon marché, comme le Musée pour rire, par exemple ; toutes sortes de choses enfin à bon marché, excepté le pain et les tailleurs ? Est-ce parce que non seulement il y a, dans la ville et pour tout le monde, de belles places, de beaux jardins, de belles promenades où l’on peut respirer un air pur et se chauffer au soleil, ou s’abriter sous d’épais ombrages ? Est-ce enfin parce que, si tout cela ne suffit pas, il y a maintenant à Paris des voitures à vapeur et des chemins de fer qui, pour 75 centimes, conduisent dans d’autres palais, dans d’autres jardins, dans des forêts même, qui sont tous semés autour de Paris, comme un beau feuillage entourant une belle rose ? Est-ce tout cela, dites-moi, qui fait que Paris est si cher aux Parisiens ; que, loin de Paris, point de bonheur pour lui, point de joie, point de plaisir, point de vie. C’est peut-être parce que nulle part, comme à Paris, on ne trouve une si ample collection d’originaux de toute espèce et de toutes nations qui viennent s’y faire stéréotyper, daguerréotyper ! Non. Tout cela y est bien pour quelque chose, sans doute ; mais il est un autre sentiment, je crois, qui attache le Parisien à Paris, et c’est à ce sentiment que nous répondons en publiant le Paris Daguerréotypé ; c’est qu’avec tout cela, à chaque place, à chaque rue, à chaque maison, presque à chaque pavé, se rattache un souvenir de l’histoire de nos pères, de l’histoire de Paris, qui n’est, ni plus ni moins, que l’histoire de France. Donnez-moi une parcelle grande comme la main, une pierre de la plus petite maison, et je vous parie qu’à cette pierre est attaché un souvenir, une histoire qui vous intéressera ; parce que, depuis vos premiers ancêtres, cette histoire vous est arrivée de bouche en bouche, qu’on vous a bercé avec, et que le souvenir de votre enfance est mêlé avec son souvenir.

Prenons une bien petite place dans cet immense espace qu’on appelle Paris, une place qui en occupe bien peu, le terre-plein du Pont-Neuf, et voyons ce qui peut se rattacher de souvenirs à cet étroit emplacement.

Il n’y avait pas encore de Pont-Neuf, on n’y pensait même pas encore, que là se passait un événement qui ne s’est jamais oublié, et qui inspirait, il n’y a pas encore de cela bien longtemps, à un de nos auteurs modernes, une tragédie : la Mort des Templiers. Oui, c’est à cette place que fut élevé, en 1313, le bûcher où périt Jacques Morlay, grand maître de l’ordre des Templiers ; c’est du haut de ce bûcher qu’il jetait au roi de France, son bourreau, cette terrible assignation à laquelle il fut forcé de se rendre :

« Je t’attends dans un an au tribunal de Dieu, lui disait-il. » Et, un an après, Philippe-le-Bel y comparaissait pour répondre de cette terrible exécution.

Mais qu’ai-je besoin d’aller chercher des souvenirs avant que le Pont-Neuf existât. Prenons-le déjà loin de sa naissance ; ne nous occupons même que de cette statue de Henri IV qui se trouve juste devant vous au sortir de la place Dauphine, et ne racontons que son histoire ; elle est assez curieuse.

Ferdinand, grand duc de Toscane, fit couler en bronze un cheval colossal dans le dessein de le faire surmonter de son effigie. Jean de Boulogne, élève de Michel-Ange, fut chargé de ce travail. Ferdinand mourut sans que le cheval eût encore de cavalier. Côme II, son successeur, offrit à Marie de Médicis, alors régente de France, ou accorda à sa demande ce cheval de bronze, et le fit restaurer et embarquer sur un vaisseau à Livourne. Ce vaisseau traverse la Méditerranée, longe les côtes de France, et (un mauvais génie poursuivait sans doute le cheval) vient échouer sur les côtes de Normandie. C’était en 1613. Le pauvre cheval resta un an au fond de la mer. Enfin on l’en retira en 1614. Il fut transporté au Havre, et de là remonta les bords fleuris de la Seine jusqu’à Paris, où on le reçut en grande cérémonie. Pendant son voyage cependant, on s’était empressé de lui élever un beau piédestal, dont le roi avait posé la première pierre. On l’y plaça en grande pompe, en attendant que le cavalier qui devait le monter fût coulé ; mais cette attente fut si longue, qu’on s’habitua à le voir sans cavalier, et que, longtemps même après que la statue de Henri IV y fut placée, on appelait encore le monument le Cheval-de-Bronze.

Ce monument élevé à la place d’un bûcher, il fallait qu’il en vît encore un à ses pieds. Ce fut devant cette statue de Henri IV que furent livrés aux flammes les restes défigurés du maréchal d’Ancre, traîné dans les rues, déchiré par des forcenés.

Alors, aux quatre coins du piédestal, s’élevaient des trophées d’armes, aux pieds desquels gémissaient en effigie des guerriers vaincus et garrottés. Ces trophées servaient de cachette et de lieu d’affût aux nombreux voleurs qui désolaient Paris en général et le Pont-Neuf en particulier ; et comme dans ce temps il n’y avait pas que les voleurs qui volaient, que c’était un plaisir pour les gentilshommes de ce temps, Henri IV abrita quelquefois, sous son cheval tutélaire, sans doute en récompense des services passés, un descendant de sa bonne noblesse, en occupation tant soit peu flibustière. A la fin du règne de Louis XIII, Gaston, duc d’Orléans, prenait plaisir, après avoir fait la débauche, à s’embusquer sur le Pont-Neuf et à dépouiller les passants de leurs manteaux. On lit dans les Mémoires de Rochefort que ce prince et sa joyeuse compagnie ayant enlevé, pendant la nuit, cinq ou six manteaux aux passants, quelques personnes volées allèrent se plaindre. Les archers arrivèrent. A leur approche, les nobles voleurs prirent la fuite. Parmi les complices du prince, on distinguait le comte d’Harcourt, le chevalier de Rieux et le comte de Rochefort. Ces deux derniers, réfugiés vers la statue de Henri IV, grimpèrent sur son cheval. Le chevalier de Rieux, effrayé, voulut en descendre : il pose les pieds sur les rênes de bronze ; elles cèdent sous son poids, il tombe et pousse des cris qui attirent les archers. Ceux-ci le forcent à se relever, et obligent le comte de Rochefort, qui se tenait derrière le dos de Henri IV, à en descendre. Ils furent conduits dans les cachots du Châtelet, d’où ils ne purent sortir qu’avec de puissantes protections.

J’ai peine à croire que, même sans ces puissantes protections, le peuple eût laissé condamner des gens qui avaient voulu se mettre, même un seul instant, sous la sauvegarde d’Henri IV, son protégé à lui, d’Henri IV, qui devait faire mettre la poule au pot à tous ses sujets. Il m’a semblé, en lisant son histoire, qu’il prenait d’étranges moyens pour arriver à un tel but ; mais enfin n’importe. Henri IV est un roi tellement populaire que sa statue avait échappé à la révolution de 1789 ; bien mieux, en 1790, le piédestal de la statue fut rouvert d’une décoration représentant un rocher ; la statue semblait avoir ce rocher pour support ; pendant trois jours, il y eut des concerts, des hymnes nationaux, des danses ; on forçait les passants à s’agenouiller devant l’image révérée. Vinrent les guerres de 1792. Le peuple ne pouvait mieux faire, pour chasser l’étranger, que de s’adresser à Henri IV. Il fut métamorphosé en canon. Refondu et replacé en 1818, il n’a rien perdu de sa popularité. En 1830, un homme monta sur la statue pour mettre un drapeau tricolore dans la main de Henri IV, et lui dit, dans un langage énergique, et faisant allusion aux ordonnances de juillet : « C’est pas toi, mon brave homme, qu’aurait fait de ces boulettes-là. » Du reste, si vous voulez vous convaincre pleinement de l’amour du peuple pour Henri IV, approchez-vous, et vous lirez sur le piédestal, si toutefois vous savez le latin, que ce monument a été rétabli au moyen d’une souscription dont le montant a été fourni par des citoyens de toutes les classes. Ce que vous n’y verrez pas, c’est que cette souscription produisit des sommes immenses qui excédèrent les frais d’exécution, et qu’on ne sait ce qu’est devenu cet excédent ; et si tout cela ne vous intéresse pas non plus que les deux bas-reliefs du piédestal, représentant, l’un l’entrée de Henri IV à Paris, l’autre Henri IV faisant passer du pain aux Parisiens par-dessus les murailles, passez vous-même derrière la statue, tournez-vous vers le Pont-Royal, et vous aurez l’un des plus beaux points de vue qu’on ait à Paris.

De ce côté, vous pouvez embrasser la moitié de Paris qui s’étend le long de la Seine ; à droite, votre œil, arrêté par la galerie du Louvre, par la longue galerie des Tuileries, ira se perdre dans l’épais feuillage de la terrasse du bord de l’eau ; à gauche, quand vous aurez quitté le coin de la Monnaie et le palais de l’Institut, vous aurez, au lieu d’une ligne longue et presque régulière, comme celle de l’autre côté, une foule de maisons hautes, basses, saillantes, rentrantes, brillantes, obscures, sur lesquelles votre œil pourra ricocher à son aise, jusqu’à ce qu’il ait atteint le point extrême, le sommet de la Chambre-des-Députés. Entre ces deux bras de bâtiments, qui enferment le fleuve, vous pourrez à loisir suivre son tranquille courant et passer avec lui sous les mille arcades de ses ponts, ou, faisant exécuter à votre regard un exercice gymnastique, le faire sauter du pont des Arts au pont des Saints-Pères, du pont des Saints-Pères au Pont-Royal, et de là enfin, par un saut puissant, l’envoyer s’abattre sur les collines de Meudon, qui viennent enfermer ce tableau, où la lumière se joue de mille manières. Puis, ramenant votre regard sur le bassin qui s’étend à vos pieds, vous pourrez le reposer sur le petit jardin des bains Vigier, qui couronne si heureusement la pointe extrême de l’île Notre-Dame, formant à la statue d’Henri IV comme un piédestal de verdure.

Si maintenant, tournant le dos au spectacle qui vous occupait tout à l’heure, vous reportez vos yeux de l’autre côté, vous embrasserez, en suivant les deux bras de la Seine, l’autre moitié de Paris. »

Aug. Auvial, « Le Pont Neuf », in Paris et ses environs reproduits par le daguerréotype, sous la direction de M. Ch. Philipon. Paris, 1840.


Pont Neuf pris du quai Conti. In Paris Daguerréotypé, 1840.
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