Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

23 février 2009

La femme invisible

Classé dans : Récits — Miklos @ 2:02

Si cette image ne s'affiche pas, en voici la raison. Depuis août, la mise en ligne de nouveaux documents numérisés a créé un dysfonctionnement dans Gallica et Gallica 2, rendant difficile et aléatoire l'accès à ces documents (de l'ordre de 3 000 ouvrages concernés). Le problème a été identifié : les équipes de la BnF travaillent à sa résolution et sa mise place devrait aboutir au premier trimestre 2009.
Affiche, 1910. Source : Gallica2, Bibliothèque nationale de France.

C’est en entrant dans la cuisine à 7h, comme à son habitude, que Julien s’aperçut que Sabine avait disparu : la table de formica n’était pas mise, le petit déjeuner n’était pas prêt. Perdu, il regarda autour de lui. L’évier en inox était vide et brillait comme neuf, la gazinière était propre et reluisait de tous ses feux, les carreaux astiqués reflétaient l’image déformée du frigo qui ronronnait doucement. De nombreuses boîtes de métal étaient soi­gneu­sement alignées sur une étagère, encadrant quelques livres de cuisine qui semblaient n’avoir jamais été ouverts. Pas un grain de poussière, pas une tache ni une épluchure. Les fenêtres aux vitres d’une trans­parence cristalline dessinaient sur le mur la silhouette des pots dans lesquels Sabine avait planté des herbes de cuisine. Les portes des placards blancs se ressemblaient toutes. Julien eut le sentiment d’avoir été transporté dans une cuisine-modèle comme on en voit dans des salons d’ameublement, lieu parfait et étrangement inhabité. Il la remarquait pour la première fois, et pourtant il s’y installait chaque matin depuis son mariage trente ans plus tôt.

La veille, il avait dîné avec des collègues. Rentré tard, il s’était silen­cieusement déshabillé, s’était lavé les dents en faisant attention à refermer avec précaution la porte du cabinet de toilette – Sabine, qui se couchait plus tôt, n’en supportait ni le bruit ni la lumière – et s’était glissé dans son côté du lit. Il ne lui serait pas venu à l’idée de vérifier si elle y était : elle l’avait toujours été, elle devait donc y être. Comme il avait passé la journée au bureau, il lui fallut remonter au matin précédent pour se souvenir d’une trace tangible de sa présence : le petit déjeuner l’avait attendu à son lever.

La vie avec Sabine avait été jusqu’à ce jour une plaisante routine. Julien la retrouvait le soir en rentrant du travail comme on retrouve un fauteuil confortable dans lequel on s’assied quotidiennement sans plus le remarquer – le corps sait où il est – et dont on ne pourrait dire la couleur ni la forme à force de familiarité. Ils dînaient, regardaient la télévision sans jamais changer de chaîne, se couchaient. Parfois, ils faisaient l’amour ; quelques enfants été nés, avaient grandis, étaient partis. Le matin, après avoir mangé sa tartine qu’il avait au préalable trempé dans son bol de café, il vissait son chapeau sur la tête, prenait sa serviette de cuir, lançait un « À ce soir ! » à la cantonade et partait prendre son bus.

Qu’était-il donc arrivé pour que cette vie qu’il trouvait parfaite se trouve ainsi bouleversée ? Il ne pouvait se l’imaginer, et ne savait que faire. Le frigo était étonnement vide : il n’y restait qu’un pot de cornichons. Il ouvrit quelques placards au hasard ; dans l’un, des piles d’assiettes de céramique blanche – plates, à soupe, à dessert –, dans un autre des plats et des saladiers du même service, puis ailleurs des tasses à thé et à café avec leurs soucoupes. Il finit par tomber sur les verres ; il y en avait plusieurs étagères, de toutes tailles, pour toutes les occasions Il en pris un et se versa un peu d’eau. Aurait-il trouvé une cafetière, il n’aurait su l’utiliser. D’ailleurs, il ne savait où se trouvait le café. Il sortit le ventre vide, lançant par habitude un « À ce soir ! ».

Sabine, elle, était toujours là. En quelque sorte. Avec le temps, l’absence du regard de Julien l’avait rendue invisible, ce qui ne l’empêchait pas de s’occuper de la maison : cuisine, ménage, lessive, repassage… Pour les courses, il y avait heureusement le téléphone, et maintenant l’Internet, qui lui servait aussi à meubler ses journées en chattant joyeusement avec d’autres femmes au foyer, à flirter avec des hommes qu’elle ne rencontrerait jamais ou à nourrir abondamment son journal de souvenirs inexistants. Ce soir-là, elle avait vu à la télévision Le Passe-muraille avec Bourvil dans le rôle de Dutilleul : elle en avait été émerveillée, et désira si fort posséder le même « don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé » – ce qui lui faciliterait d’autant plus ses taches ménagères, pensait-elle – qu’elle se dématérialisa en conséquence. Elle pouvait dorénavant passer à travers murs, portes et armoires, mais le résultat inattendu fut qu’elle ne pouvait plus rien saisir : ses mains passaient, elles aussi, à travers bols, tasses et assiettes, couverts et casseroles. Elle n’avait plus besoin d’ouvrir la porte du frigo pour y entrer les mains, mais ces dernières ne pouvaient plus prendre ce qui s’y trouvait. Plus de téléphone, plus d’ordinateur… Donc plus de provisions, plus de petit-déjeuner.

Ce soir-là, elle interpella Julien à son retour, ce qui ne manqua pas de le surprendre : c’était lui en général qui prenait la parole – pour commenter un film, annoncer qu’il ne dînerait pas le soir à la maison ou demander si le journal était arrivé – à quoi elle répondait laconiquement. Il se retourna pour lui répondre, mais ne la vit pas. Si, jusqu’ici, il ne s’en était pas aperçu, il fut surpris. Mais on s’habitue à tout. Après avoir fait le tour de la situation, ils prirent une décision pratique : il suffirait d’engager une femme de ménage pour exécuter les ordres de Sabine et agir à sa place. Ce qui fut fait le lendemain.

La vie de Sabine et de Julien reprit son cours, à la seule différence que le café, le matin, est froid : Julien le prend avant l’arrivée de la bonne.

Bookmark and Share

4 commentaires »

  1. Ca me rappelle une nouvelle de Dino Buzzati tiree du livre ‘Le K’.

    Commentaire par fluflo — 23 février 2009 @ 11:15

  2. Ah, je vérifierai. J’ai dû le lire il y a des années, et si influence il y a, je n’en étais pas conscient. Par contre, je me suis évidemment inspiré de L’Homme invisible de Marcel Aymé (j’aime cette nouvelle, mais encore plus d’autres se trouvant dans le recueil éponyme, à l’instar des Sabines, qui m’a suggéré le prénom de la femme invisible), et la citation (« don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé ») provient du texte (et non du film, que je n’ai pas vu). Quant à l’étincelle qui a causé l’écriture de ce petit texte, c’est un événement récent.

    Commentaire par Miklos — 23 février 2009 @ 12:50

  3. quel évènement ?

    Commentaire par francois75002 — 23 février 2009 @ 23:18

  4. Mais… la disparition de Sabine, évidemment.

    Commentaire par Miklos — 23 février 2009 @ 23:25

Flux RSS des commentaires de cet article. TrackBack URI

Laisser un commentaire

XHTML: Vous pouvez utiliser ces balises : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos