Miklos
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1 mars 2009

La petite dame au grand chien

Classé dans : Récits — Miklos @ 16:27

Trapue et quelque peu enrobée, elle était habillée, été comme hiver, d’un long manteau en laine beige à gros boutons marrons qui l’engonçait. « Vous ne trouvez pas qu’il fait un peu froid aujourd’hui ? » Ses cheveux blancs se rejoignaient en un chignon qu’elle devait avoir du mal à faire ; on imaginait ses petites mains aux doigts déformées par l’arthrose tentant de mettre à l’aveuglette les pinces qui le maintenaient en place et de réunir les cheveux qui s’en échappaient, comme elle devait, autrefois, maîtriser les fils de soie qu’elle enfilait, à longueur de journée, dans son petit atelier de cousette. Ses lunettes étaient fort épaisses et faisaient ressortir des yeux d’un bleu délavé qui paraissaient toujours étonnés à la vue d’un monde qui avait tellement changé au cours de sa vie. « Vous avez vu tous ces tuyaux ? C’est bizarre, tout de même… »

Elle marchait à petits pas, s’arrêtant souvent pour souffler et pour regarder autour d’elle. Son chien, un golden retriever à la pelisse soyeuse, se tenait sagement à ses côtés, puis s’élançait éperdument à la poursuite de la balle de tennis verte qu’elle lançait aussi loin qu’elle le pouvait. Il la rapportait, la posait en hommage à ses pieds et secouait la tête comme pour l’encourager à recommencer. « Il est jeune, lui, il a besoin de courir », dit-elle à l’homme encore jeune qui faisait quelques pas à ses côtés, l’écoutant attentivement le sourire aux lèvres. « Je ne descends plus que pour lui. Mon mari, lui, il ne peut plus sortir, il perd la tête. Je ne sais pas ce qu’il lui arrivera quand nous ne serons plus là » parlant de l’homme ou du chien. « Nous n’avons pas de famille, vous comprenez. »

Ah, elle en avait vu défiler, du beau monde, dans l’atelier du grand couturier où elle avait passé l’essentiel de sa vie et laissé ses yeux. « À l’époque, on sortait tout le temps faire la fête, disait-elle en riant à l’évocation de ce temps-là. Maintenant personne ne vient plus nous voir. » Alors elle descendait péniblement de son petit appartement avec son chien, et retrouvait régulièrement l’homme qui se rendait à son travail. Il avait été touché par la petite silhouette vaillante, puis par son accent, mélange de gouaille parisienne d’avant-guerre et de shtetl. Lorsqu’elle croisait une voisine tout aussi âgée qu’elle, elle lui lançait fièrement, en se saisissant du bras de l’homme, « Vous avez vu ce beau jeune homme ? C’est mon amoureux ! » Arrivés au bout de la grande place, ils se séparaient. « Vous serez là demain ? » demandait l’un ou l’autre.

Un jour, elle ne fut plus au rendez-vous.

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3 commentaires »

  1. Ca me rappelle une autre anecdote du temps où je vivais dans le 11eme, rue de la Folie-Régnault.
    Tous les matins, lorsque je récupérais mon courrier, je croisais une voisine de l’immeuble, une charmante vieille dame qui avait vécu à Bastille dans les années 40. Elle avait déménagé dans le 11eme vers les années 60. Elle me disait que Paris avait bien changé, que les maisons et basses-cours, avec les coqs qui chantaient au petit matin avaient disparus pour de bon… Cette époque où les ouvriers guinchaient jusqu’au petit matin,à l’heure de la soupe à l’oignon qu’ils ingurgitaient vite fait, pour se réchauffer des frasques de la veille, juste avant d’aller au travail. Ce Paris certes plus gris, mais également plus joyeux car les personnes appréciaient le vivre-ensemble…
    Elle me décrivait donc un Paris mythique , et moi, son jeune jeune voisin, j’étais fasciné par ces instants magiques durant lesquels le temps se rembobinait, au fil de ses souvenirs…
    Un jour hélas, un faire-part de décès annonça sa disparition. Mais je garde précieusement en mémoire ces instants partagés.

    Commentaire par Fluflo — 1 mars 2009 @ 17:03

  2. Ce sont les témoins du temps qui passe, et ils passent aussi. Il reste bien des photos, des films ou des récits, mais les voix, les regards…

    Commentaire par Miklos — 1 mars 2009 @ 17:10

  3. ça me rappelle la vieille dame sans chien qui m’avait appelé alors que je passais sur le trottoir – assez loin d’elle – en me disant qu’elle était aveugle et qu’elle avait besoin de moi pour traverser. Elle m’a presque fait faire le tour du pâté de maison, ne voulant jamais traverser lorsque se présentait un passage clouté, ce qui lui permettait de prolonger la promenade et de me pelotter gentiment car, comme elle le disait « elle devait s’accrocher »…. J’ai fini par l’abandonner avec un peu d’autorité – sans remord d’ailleurs, puisque une heure après, passant près d’elle, je la voyais au bras d’un charmant jeune homme auquel elle s’accrochait goulûment en faisant le tour du quartier

    Commentaire par francois75002 — 1 mars 2009 @ 22:44

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