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26 avril 2009

Rendre à Hugo ce qui est à Hugo

Classé dans : Actualité, Littérature — Miklos @ 22:12

« Oui, Monsieur ; mais lorsque l’on cite, il faut citer fidèlement. » —Marmontel, Mémoires, 1818.

Un texte circule sur l’internet depuis un certain temps : présenté comme un extrait continu du pamphlet Napoléon le petit de Victor Hugo (dont la cible était Napoléon III – lisez donc Les Châtiments), il prétend en montrer le côté prémonitoire et d’actualité.

Or si l’on compare attentivement ce texte et la source, on s’aperçoit qu’il est constitué de bribes prises ici et là, parfois lourdement traficotées, tronquées (laisser « passequilles » daterait le texte et lasserait le lecteur contemporain) ou modifiées, voire carrément inventées, pour les besoins de la démonstration. Les victimes en sont – outre la véracité – le style, l’envolée, les périodes, de Victor Hugo. Et si l’on prend le soin de lire le pamphlet dans son intégralité, on s’aperçoit que bien d’autres passages – à propos de « tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre », de l’économie et du déficit, de « la presse supprimée », de « l’orgie de l’ordre », par exemple – auraient pu être utilisés à ces fins, même si, sous la plume de Victor Hugo et dans le contexte du pamphlet ils n’avaient pas forcément le même sens qu’un lecteur d’aujourd’hui leur accorderait : on peut faire tout dire à un texte, dès qu’on le sort de son contexte.

Le texte qui circule sur l’internet

Le texte de Victor Hugo

Que peut-il ? Tout. Qu’a-t-il fait ? Rien. Avec cette pleine puissance un homme de génie eût changé la face de la France, de l’Europe peut-être.

Que peut-il ? Tout. Qu’a-t-il fait ? Rien. Avec cette pleine puissance un homme de génie eût changé la face de la France, de l’Europe peut-être. (page 61, lignes 3-6)

Seulement voilà, il a pris la France et n’en sait rien faire.

Il a pris la France et n’en sait rien faire. (page 61, ligne 23).

Dieu sait pourtant que le Président se démène : il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c’est le mouvement per­pétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide.

Certes, ce dictateur s’agite, rendons-lui cette justice ; il ne reste pas un moment tranquille (…). Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c’est le mouvement perpétuel ; mais hélas ! cette roue tourne à vide. (page 61, lignes 26-33)

L’homme qui, après sa prise du pouvoir a épousé une princesse étrangère est un carrié­riste avantageux.

(absent du texte de Victor Hugo)

Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir.

Il aime la gloriole, le pompon, l’aigrette, la broderie, les paillettes et les passe­quilles, les grands mots, les grands titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les ver­ro­teries du pouvoir. (page 22, lignes 15-18)

Il a pour lui l’argent, l’agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort.

Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que de la honte. (p. 28, lignes 5-9)

Il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse.

Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des besoins, il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. (page 140, lignes 13-14)

Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve pas quelque surprise.

Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on mesure le succès, et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve pas quelque surprise. (page 30, lignes 3-6)

On y ajoutera le cynisme car, la France, il la foule aux pieds, lui rit au nez, la brave, la nie, l’insulte et la bafoue !

Quoi ! il la foule aux pieds, il lui rit au nez, il la raille, il la brave, il la nie, il l’insulte, il la bafoue ? (page 37, lignes 23-25)

Triste spectacle que celui du galop, à travers l’absurde, d’un homme médiocre échappé

Ce que nous voyons depuis le 2 décembre, c’est le galop, à travers l’absurde, d’un homme médiocre échappé. (page 63, lignes 10-12)

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3 commentaires »

  1. Merci de rappeler à tous les internautes qui ont tendance à (trop) facilement « transférer à tout le carnet d’adresses » qu’on doit vérifier tout ce qui circule, sous peine de risquer d’intoxiquer ses amis. Les sites et blogs qui ont repris ce courriel sans se donner la peine d’aller à la source (mais que font les modérateurs?) se discréditent eux-mêmes (Désir d’avenir Lacanau; e-soutiens.bayrou.fr ; Les mots ont un sens; Rue 89). Et il reste à rappeler qu’il a été (hélas) largement élu alors que la rage de Hugo visait un putschiste.

    Commentaire par LE NAOUR — 17 juin 2009 @ 10:59

  2. Il ne s’agit pas uniquement de « transfert par mail » (et donc en privé), mais surtout de copier-coller sur des sites web (et donc en public), et pas des moindres. Et ça continue à se répliquer ad inf., sans aucun sens critique. C’est le principe même de la rumeur.

    Commentaire par Miklos — 17 juin 2009 @ 12:55

  3. Je n’étais pas au fait, quand j’ai écrit ceci, d’une semblable analyse effectuée quelques mois plus tôt. La voici.

    Commentaire par Miklos — 16 septembre 2013 @ 11:15

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