Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 novembre 2009

Une phrase-promenade

Classé dans : Littérature — Miklos @ 23:43

« S’il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c’est moi. » — Joseph Joubert (1754-1824), Pensées, « L’auteur peint par lui-même ».

«Parfois seulement, quand la bourrasque lançait la nuée dans les vallées, et que les brumes remontaient le long de la forêt, et que les voix se réveillaient sur les rochers, tantôt pareilles aux échos d’un tonnerre évanoui dans le lointain, puis s’appro­chant de nouveau dans un grondement formidable, avec les accents d’une sorte de chant d’allégresse sau­vage qu’elles auraient voulu dédier à la terre, et quand les nuages revenaient au galop comme un troupeau hennissant de cavales farouches, et que le soleil s’y frayait un passage et s’avançait, glaive étincelant tiré sur les neiges, ouvrant par-dessus les sommets et jus­qu’au fond des vallées une voie aveuglante et claire à la lumière, ou quand la bourrasque chassait la nuée vers le bas, et y crevait un pan de lac d’azur, puis que le bruit du vent mourait au loin et que montait du plus profond des gorges, et des cimes des sapins, comme un bourdonnement de berceuse et de cloches, quand une rougeur légère grimpait discrètement dans le bleu intense, et que de petits nuages passaient sur des ailes d’argent, et quand tous les sommets lumineux et étin­celants dominaient vastement le pays de leurs contours précis et immuables : alors c’est une déchirure qui lui traversait la poitrine, il s’immobilisait, suffoquant et le corps ployé vers l’avant, la bouche et les yeux grands ouverts, pensant qu’il allait aspirer en lui la bourrasque, tout étreindre en lui-même, puis s’éten­dait, et son corps recouvrait la terre, s’enfouissait dans l’univers, et c’était une jouissance qui lui faisait mal ; ou bien, il s’immo­bilisait et posait sa tête dans la mousse et fermait les yeux à demi, et tout s’en allait alors, loin de lui, la terre se dérobait sous lui, elle deve­nait aussi menue qu’une étoile errante» et s’immergeait dans un fleuve tumultueux dont les eaux claires défilaient sous son corps. Mais ce n’étaient là que des instants ; il se relevait ensuite, lucide, calme et ferme ; comme s’il n’avait vu passer qu’un jeu d’ombres : il ne se souvenait de rien.

— Georg Bücher, Lenz. Éditions Points, n° P1667, 2007. Trad. Jean-Pierre Lefebvre.

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