Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 janvier 2010

Le fauteuil

Classé dans : Récits — Miklos @ 0:26

« Cette cause, je la devinais en comparant ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné, jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai, l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait d’extra­tem­porel, un être qui n’apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. » — Marcel Proust, À la recherche du temps perdu.

Depuis la mort de son père, le fauteuil était resté inoccupé. Lorsque l’homme passait à proximité, il y jetait toujours un regard, par habitude. Il était alors brièvement saisi d’inquiétude de ne pas y voir s’y dessiner la silhouette courbée du vieillard lisant ou somnolant. Il s’en serait rapproché pour s’assurer qu’il n’avait besoin de rien, pour échanger quelques mots ou pour partager silencieusement un long moment de complicité affectueuse.

Carré et confortable, ni trop bas ni trop profond, entièrement recouvert d’un velours de qualité mais fatigué, son siège et son dossier gardaient encore la trace du corps qui l’avait occupé chaque jour, et les accoudoirs étaient frayés là où les bras s’étaient posés si souvent. Le tapis, juste devant le fauteuil, était usé jusqu’à la corde, les semelles de cuir des chaussures de son père y avaient inlassablement creusé leur sillon.

Car son père était toujours habillé comme s’il allait recevoir du monde, même si les visiteurs se faisaient rares : costume gris anthracite croisé qui devenait plus flottant au fur et à mesure que son propriétaire s’effaçait, gilet à gousset, chemise blanche fraîchement repassée et amidonnée aux manchettes repliées et fixées par les boutons nacrés, cadeau de ses beaux-parents pour son mariage avec leur fille, cravate à pois sobre nouée à la perfection, chaussures en cuir noir étincelant cirées quoti­dien­nement. Ce n’était que le soir qu’il ôtait la veste et les chaussures, et enfilait une robe de chambre et des pantoufles.

Un jour, l’homme s’arrêta devant le fauteuil et le contempla longuement. Il passa délicatement ses doigts sur l’accoudoir de gauche, là où auparavant il posait sa main sur le bras décharné de son père, comme pour lui transmettre un peu du trop-plein d’énergie et de force qu’il sentait en lui et qu’il voulait désespérément lui donner, surtout quand il le voyait si épuisé. Mais le fauteuil était maintenant vide.

C’est alors qu’il décida de s’y asseoir. Le fauteuil l’accueillit, moulant son corps à la perfection. Il fut soudain saisi par l’impression de commettre une transgression qui le poussait à se relever, mais il résista, et graduellement se sentit envahi par une curieuse sensation, chaude et familière et inconnue et effrayante à la fois, celle d’une transmutation dont il ne comprenait pas encore le sens.

Le lendemain, la femme de ménage découvrit dans le fauteuil un vieillard engoncé dans un costume désuet et qui semblait dormir.

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4 commentaires »

  1. Comment se fait que son père utilisait le même fauteuil de mon père?

    Commentaire par Patrizia — 19 janvier 2010 @ 9:37

  2. Cf. la citation que j’ai rajoutée en exergue…

    Commentaire par Miklos — 19 janvier 2010 @ 12:02

  3. eh ben, j’aime…j’aurais eu envie que le moment où il s’assied dans le fauteuil soit plus développé…mais je confirme que j’aime quand tu racontes comme ça…

    Commentaire par betale — 20 janvier 2010 @ 18:20

  4. Merci. Quant au « moment où il s’assied » : on peut supposer qu’il l’a fait « comme ça », sans raison (consciente) particulière, machinalement en sorte ; qu’il l’a fait parce qu’il pouvait enfin le faire et que ce fauteuil était (re)devenu un siège comme un autre ; qu’il l’a fait parce qu’il était irrésistiblement attiré… Ou pour d’autres raisons que je ne peux pour ma part imaginer.

    L’histoire ne tente pas d’expliquer un monde intérieur, mais uniquement de décrire ses manifestations. L’interprétation – les interprétations – sont (toujours) laissées à l’observateur qu’est le lecteur.

    Commentaire par Miklos — 20 janvier 2010 @ 22:22

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