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16 avril 2005

Labyrinthes II : le paysage lexicographique

Classé dans : Littérature — Miklos @ 12:07

Le Labyrinthe de Crète et l’histoire de Thésée et d’Ariane.
Vers 1460-1475. Burin en matière fine. Bibliothèque nationale de France

Labyrinthe Édifice composé d’un grand nombre de chambres et de passages disposés d’une telle sorte qu’une fois engagé on n’en pouvait trouver l’issue. ♦ Petit bois dans les jardins qui est coupé d’allées entrelacées.
 
Dédale Lieu où l’on s’égare, à cause de la complication des voies et des détours. (Littré)

Le labyrinthe est une construction, au propre ou au figuré, destinée à égarer le visiteur, tandis que le dédale, terme plus général, peut aussi désigner un lieu naturellement confus ou complexe. Les Anglais, qui apprécient particulièrement les labyrinthes (on y reviendra), utilisent le terme maze pour désigner un dédale intentionnel ; l’origine supposée de ce mot, masian, voudrait signifier « embrouiller, troubler », et se retrouve dans le terme contemporain amaze, « stupéfier, étonner ».

Dédale (Δαιδαλος) était un Athénien appartenant à la famille royale et représentant dans la mythologie le type de l’artiste universel, tour à tour architecte, sculpteur et inventeur de moyens mécaniques (inventeur des premières statues et du labyrinthe). Ce nom se rattache au verbe grec daidallein, « façonner avec art », d’usage poétique, et appartient peut-être à une racine sanscrite, dár-darī-ti, « fendre », qui aura donné, en latin, dolare « tailler, façonner le bois ».

Le génie de l’artiste ne se transmet pas de père en fils : c’est ce que qu’illustre le destin tragique de Dédale. Après qu’il eut achevé la construction du Labyrinthe dans le palais de Minos, le cruel roi de Crète l’y enferme avec son fils Icare. Pour leur permettre de s’en échapper, Dédale façonne des ailes avec des plumes d’oiseau fixées avec de la cire. Icare, grisé par le pouvoir qu’elles lui accordent, n’écoute pas l’avertissement de son père et monte toujours plus haut. Le soleil fait fondre la cire, et ce sera la chute.

« La culture européenne, des lettres aux arts — peinture, sculpture, musique, danse, cinéma —, a constamment interprété la fable au fil des siècles. Le Moyen Âge marque le mythe du sens chrétien de la faute, alors que la poésie baroque célèbre l’énergique Icare, fils émancipé que tout oppose au fils déraisonnable de l’Antiquité. Du xviiie au début du xixe siècle, les utopies politiques et techniques annexent Dédale et Icare, mais à l’Âge industriel, c’est le seul Icare qui devient à la fois le pionnier de l’aéronautique et la figure impuissante de la sublimation artistique. La culture contemporaine, plus que jamais, retisse la fable. Les artistes découvrent de nouveau la figure de Dédale l’inventeur de labyrinthe en même temps que celle de son autre fils, le Minotaure, part d’ombre des multiples visages de l’artiste. » (Michèle Dancourt)

« L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales (…) De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, inter­mi­na­ble­ment. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux (…) Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur un autre galerie, identique à la première et à toutes (…) Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les appa­rences. » (Jorge Luis Borges, La Bibliothèque de Babel)אLe Labyrinthe, après le Paradis1, est le lieu mythique d’une utopie toujours renouvelée, celle de la recherche de la vérité et de la quête du sens, le Graal ou l’Aleph de Borges, caché en son sein : structure parfaite et en même temps étouffante, celle des méandres sans fin2 de l’âme et de l’esprit de chaque homme, des liens gordiens de la société et des constructions tentaculaires de la Ville moderne ou des lacis vertigineusement enchevêtrés de l’internet, lieux l’on aime parfois se perdre avec délice mais non sans angoisse, dont on ne s’échappe pas toujours impunément ni n’en ressort indemne. Car on cherche aussi à sortir du labyrinthe pour trouver ainsi une liberté élusive et qui a son prix. Adam et Ève l’ont payé de leur part d’éternité, Icare l’a payée de sa vie.

Le labyrinthe est finalement notre carte personnelle et celle de notre monde : le Paradis est ici, mais nous ne savons comment le trouver ni ne pouvons y revenir ; alors, liberté ou vérité ?

Sources :
Petit Littré
Le Robert
- Jorge Luis Borges, « La bibliothèque de Babel », in Fictions, nouv. éd. augm., Paris, Gallimard, coll. « folio », 1998. Cité ici.
- Michèle Dancourt : Dédale et Icare. Métamorphoses d’un mythe. Éditions CNRS, 10/2003.
- Émile Verharen : Les Villes tentaculaires. 1913.
Utopie. La quête de la société idéale en occident, une exposition virtuelle de la Bibliothèque nationale de France.


1 Le Paradis, mot venant du persan signifiant « verger », est le jardin des délices et de la perfection pour un être parfait, et celui de toutes les tentations pour l’être imparfait qu’est l’homme. Siège de la vérité, celle-ci peut détruire celui qui est incapable de la contempler, comme le soleil brise Icare. Une légende du Talmud raconte que quatre sages pénétrèrent dans ce Verger ; l’un en meurt, un autre devient fou, le troisième perd la foi, et il n’y aura que le quatrième pour en sortir indemne.
2 La lettre hébraïque aleph symbolise en mathématiques, depuis Georg Cantor (1845-1918), le transfini.


Hugh Ferriss: La métropole de l’avenir
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14 commentaires »

  1. Très bon article également en ce qui concerne le labyrinthe en peinture ds l’édition Hazan : Symboles et allégories !

    Commentaire par syldemon — 16 avril 2005 @ 12:10

  2. Connaissez vous les labyrinthes de prière? J’en ai vu en Bretagne.

    Commentaire par bonjour — 17 avril 2005 @ 23:05

  3. Beaucoup trop de choses à en dire ! Tu auras lu dans Dancourt l’ambivalence de la figure d’Icare, méprisée par les Grecs, glorifiée par les modernes. Le soleil grec n’est pas celui de la vérité – il ne le devient que tardivement, je ne sais plus trop quand, mais je daterais plutôt cela du XIVè ou XVIIè siècle. La légende grecque relative à la destruction de qui voit la vérité face à face est pltôt celle de Sémélé, qu’Héra pousse à contempler Zeus dans sa forme glorieuse – tel que les dieux le contemple.

    J’abonde sur une de tes remarques – je ne me souviens pas l’avoir lu dans Dancourt, mais peut-être y est-elle cahée : "Le génie de l’artiste ne se transmet pas de père en fils". C’est éminemment juste. Tout le mythe de Dédale est parsemé de la mort de fils. Ci-dessous, une note fort marginal dans un texte qui n’avait rien à voir :

    "Favorisé par Dédale, qui lui permet d’échapper au labyrinthe et de s’enfuir avec Ariane, Thésée oublie à son retour à Athènes de changer la couleur de sa voile. Son père, le croyant mort, se jette depuis l’Acropole, réminiscence de la chute de Talos, dans une mer à laquelle il laissera son nom, à l’instar d’Icare la terre de son tombeau : ici, c’est le fils qui, par sa faute, fait tomber le père.

    De façon générale, les chutes grecques traduisent des échecs de la transmission père- fils, comme si la verticalité relevait d’une dimension intrinsèquement virile, ou de constitution de la virilité, contre le père. On ne connaît à Dédale que des fils morts et des filles adoptives, celles des rois dont il s’est toujours su obtenir les faveurs. Il y a quelque chose de stérile propre à l’activité technique, que ne connaît pas le héros guerrier — Ulysse n’est pas privé de descendance mâle. "

    Voici encore ce que j’écrivais de Dédale, à l’occasion :

    "Dédale ! Constructeur du labyrinthe, cette imago mundi, support de la duplicité des faux-semblants (la sortie n’en est pas là où l’on croit), image de la démesure que viennent habiter deux images de la démesure, l’une divine et vouée à un destin funeste (Astérion, le Minotaure ), l’autre humaine et vouée à une vie sans fin (Dédale, de sa mort n’a pas laissé de récit). Dédale… Homme aux talents et ruses multiples [...], rare héros, le seul peut-être, que le destin n’aura jamais voulu confronter aux Dieux, et qui n’a jamais dû sa gloire et les péripéties de son histoire qu’à son talent et la convoitise qu’il induit. Héros atypique : il y va plutôt d’un daimon , proche d’Héphaïstos, dieu fabre auquel il est apparenté. Sa geste est celle d’une errance parmi les puissants, le désir des femmes qui les entourent, et les machines, ces instruments utiles à se tirer comme par un coup du sort, mais maîtrisé, celui-là, de toutes les situations. L’ingénieur polymète n’a de destin que celui qu’il se forge ; comme tout destin d’exception, il joue avec la démesure, mais contrairement aux destins de héros, il s’en joue, pour ne cesser de fuir les conséquences de ses inventions dans de toujours plus ingénieuses résolutions. L’homme ne semble pas souffrir de cette errance perpétuelle, comme si elle devait n’être que l’occasion privilégiée de l’exercice de son inventivité
    Trop-savant, Dédale est toujours en demeure de payer le prix de son savoir. Le meurtre initial de son neveu Talos lui apprend, pour la suite de son existence, la nécessité de la mesure, seule à même de lui autoriser l’exercice de la démesure du pouvoir technique dans l’espace intermédiaire du vol et la soumission au pouvoir des rois protecteurs. Maîtriser son vol : échapper à la chute, c’est la condition. Terminale, la chute est le prix d’un savoir technique mal maîtrisé. Elle est mortelle à ceux qui n’ont pas l’intelligence assez rouée pour savoir rebondir. Dédale en réchappe. À lui s’opposent ceux qui, l’esprit insuffisamment acéré, oublient les conseils avisés : Talos, Icare (et Phaéton [auquel il sera rapidement apparenté, quoiqu'issus d'une lignée mythologique différente]), ou encore Thésée/Egée. Dédale alors est cet aéronaute équilibriste, qui, sous peine de chute, doit sans cesse contrôler la hauteur de son vol."

    Le labyrinthe alors est l’image à la fois de l’esprit de l’ingénieur roué, et celle qu’il se fait du monde, reprojetée à la surface du monde, et validée par son efficacité à oeuvrer dans les choses. Il me semble que, plus que celle de la quête adolescente d’un bonheur trop facilement brillant, l’image qui convient à nos temps est bien celle d’un Dédale, à la fois pour la science qu’il a des mécanismes, pour sa capacité à rebondir pragmatiquement sur toute chose en évitant la fréquentation des dieux, pour son égoïsme victorieux, pour cette ruse que nous, modernes, avons développés pour détourner les lignes droites du monde en labyrinthes en apparence plus conformes à notre nature.

    M’intérese beaucoup le parallèle que tu fais entre labyrinthe et paradis. Ce sont deux images pour moi incommensurable, et je ne suis pas convaincu de la façon dont tu les tresses. Mais d’un autre côté, la sortie du labyrinthe (souhaitée) et celle du paradis (redoutée) se traduit dans les deux cas par une chute – et j’en reviens à un désormais lointain mien post : comment se fait précisément le collage de la notion de chute sur l’expulsion du paradis : le terme n’est pas dans la Bible, nulle part à ma connaissance. Je sais qu’il y va d’une récupération néo-platonicienne – et donc issue de l’influence grecque sur le jeune christianisme – mais j’amierais beaucoup savoir par quel trajet.

    Commentaire par kliban — 21 avril 2005 @ 20:01

  4. Réponse très riche que je dois digérer. Une précision technique : je n’ai pas encore lu le Dancourt, je viens de l’acheter, l’ayant trouvé lors de mes recherches documentaires sur cette idée de labyrinthe que tu m’as soufflée (et que j’aperçois dans ton profil). Une deuxième précision : il me semble qu’il y a deux "types" apparamment (mais uniquement apparamment) opposés de labyrinthe, celui où l’on veut arriver au trésor caché en son centre, et l’autre duquel on veut échapper. C’est la dualité entre vérité et liberté que je tentais de faire, entre l’arbre du Paradis et la fuite du Paradis.

    Commentaire par miklos — 21 avril 2005 @ 20:25

  5. Ca ne m’étonnerait pas que le "serpent" du Paradis se soit métamorphosé en Minotaure du labyrinthe…

    Commentaire par miklos — 21 avril 2005 @ 20:27

  6. Image très certainement à fouiller. A noter que les deux images du labyrinthe sont présentes dans le mythe : Thésée allant chercher le Minotaure, dont la mort rime avec la libération d’Athènes – mais c’est peut-être forcer un peu l’image du trésor central. Et Dédale-Iacre cherchant à s’en échapper.

    Commentaire par kliban — 21 avril 2005 @ 20:51

  7. J’oubliais encore : grands dessinateurs de labyrinthes, Peeters et Schuiten (Bande Dessinée), dont les premiers tomes des Cités Obscures sont de pures merveilles (Les murailles de Samaris, La fièvre d’Urbicande, La Tour, L’archiviste, hommage à un auteur que tu dois bien commencer à connaître, maintenant). C’est le dessin de Ferriss – que je ne connaissais pas – qui m’y fait penser. Si Schuiten est plus inspiré par l’art nouveau que par les années 40, ses villes sont aussi folles. Labyrinthes dans des déserts, à la surface d’un monde improbable, sorte de Tlön en contact étroit et subtil avec le nôtre.

    Commentaire par kliban — 22 avril 2005 @ 23:29

  8. Merci pour la référence – je crois que j’en avais aperçu quelque chose, oublié de noter et cherchais à retrouver. Par contre, dans le genre sci-fi, j’ai une certaine réticence pour ceux qui encombrent de noms "exotiques" ou fantaisistes, leur préférant ceux qui décrivent des sociétés ou des mondes qui sont proches des nôtres "sauf…" – tels ceux de J.G. Ballard à propos desquels il m’est déjà arrivé d’écrire ici – et donc là où les noms ne rajoutent pas une couche d’étrangeté. Mais ce n’est pas une règle générale – il peut y avoir une musique des noms qui m’entraîne. Il y a aussi des univers très étranges qui me ravissent, tel ce monde des Xipehuz que décrit Rosny Ainé.

    Commentaire par miklos — 23 avril 2005 @ 8:53

  9. Je n’ai guère lu que la Guerre du Feu et sa suite, du dit bonhomme. C’est quoi, Xipehuz ?

    Commentaire par kliban — 23 avril 2005 @ 11:51

  10. La Guerre du feu, bien qu’intéressante, n’est pas le texte le plus "merveilleux" de Rosny Ainé. Les Xipehuz décrit un monde de formes géométriques sur lequel tombe, "mille ans avant le massement civilisateur d’où surgirent plus tard Ninive, Babylone Ecbatane", une tribu nomade : "c’était d’abord un grand cercle de cônes bleuâtres, translucides, la pointe en haut [...] Plus loin, aussi étranges, des strates se posaient verticalement, assez semblables à de l’écorce de bouleau et madrées d’ellipses versicolores. Il y avait encore, de-ci de-là, des Formes presque cylindriques, variées d’ailleurs, les unes minces et hautes, les autres basses et trapues, toutes de couleur bronzée, pointillées de vert. [...] La tribu regardait, ébahie."

    Un poète.

    Commentaire par miklos — 23 avril 2005 @ 15:47

  11. Rosny Ainé n’a pas qu’écrit sur un passé tellement lointain et mythique qu’il préfigure un futur étrange, mais aussi sur ce futur. "La Mort de la terre" commence par "L’homme capta jusqu’à la force mystérieuse qui a assemblé les atomes. Cette frénésie annonçait la mort de la terre."

    Commentaire par miklos — 23 avril 2005 @ 15:57

  12. Voir également cette page, non directement liée au labyrinthe, mais à l’un de ses occupants : http://... qui résume fort bien l’état de l’art sur le tableau de Brueghel – si tant est qu’il soit de lui – : "la chute d’Icare". Lien trouvé sur le site de matoo (http://...).

    Commentaire par kliban — 24 avril 2005 @ 23:32

  13. Merci. J’aime ces visites guidées dans un tableau. Et quand elles prolongent une visite guidée dans un musée, on ne peut s’empêcher de penser qu’on passe de l’autre côté du miroir, n’est-ce-pas ?

    Commentaire par miklos — 26 avril 2005 @ 0:34

  14. [...] surplombants de petites maisons désuètes, routes lancées comme des rubans dans les airs, labyrinthes stupéfiants d’où on ne peut finalement s’échapper (ce monde-là, comme le nôtre, ne [...]

    Ping par Miklos » Mégapoles — 29 août 2008 @ 1:20

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