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17 avril 2005

L’art du pseudonyme / le pseudonyme dans l’art

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature — Miklos @ 1:07

Le pseudonyme a quelques synonymes : en littérature, il s’appelle nom de plume, en résistance ou guerilla nom de guerre, dans le spectacle nom de scène. Ce n’est pas un changement de nom définitif, procédure légale par laquelle une personne remplace son nom d’origine par un autre nom, pour tous les domaines d’activité de sa vie (à ce propos, Nicole Lapierre en a fait une étude passionnante dans le très beau livre Changer de nom). Dans les cas les plus prosaïques, le choix d’un pseudonyme vise à remplacer un nom malcommode à porter : trop banal ou trop connu, connoté, étranger — surtout s’il s’agit de groupes faisant l’objet de discrimination —, ou honoré ou déshonoré par autrui, homonyme ou membre de la famille. Simone Kaminker s’appellera Signoret, Philippe Durand de la Villejegu du Fresnay et Isabelle Truchis de Varenne se simplifient en Philippe Lavil et Zazie, Gaston Ghrenassia se latinise romantiquement en Enrico Macias et Bruno Beausire devient Doc Gynéco, et d’irlandais, le nom de Decian Patrick McManus s’italo-américanise en Elvis Costello (une liste instructive se trouve ici). Même des personnages de fiction portent des pseudonymes, du Capitaine Nemo (signifiant « personne ») à Zorro (nom de guerre de Don Diego Vega).

L’adoption d’un pseudonyme peut viser à dissimuler l’identité de la personne qui le porte, afin de préserver sa vie privée (et celle de ses proches, comme dans le cas de noms de guerre ou d’activités socialement ou légalement répréhensibles) ou professionnelle (lorsqu’elle est distincte de l’activité pour laquelle on prend le pseudonyme). Ainsi, l’écrivain Julien Gracq est, dans la vie privée, Louis Poirier ; du temps où il enseignait au lycée Louis-le-Grand et avait rejeté le prix Goncourt qui venait de lui être attribué pour Le Rivage des Syrtes, un de ses élèves lui posa une question à propos de Julien Gracq. Sa réponse : « Julien Gracq ? Connais pas. ». Son éditeur José Corti (1895-1984) avait d’ailleurs aussi simplifié son nom en raccourcissant l’original corse Corticchiato ; par contre, peu savent qu’il a aussi publié sous le pseudonyme de Roch Santa Maria. Quant à Romain Gary (né Romain Kacew) avait écrit une nouvelle très amusante sur la lourdeur et l’inefficacité de l’ONU (L’homme à la colombe, en 1958) sous le nom de Fosco Sinibaldi, car à l’époque il était diplomate et ne pouvait se permettre d’être professionnellement identifié avec ce texte ironique.

Ce choix peut être motivé par le désir de se créer une personnalité identifiée avec l’œuvre ou avec une partie de l’œuvre, Nicolas Bourbaki est le nom d’un collectif de mathématiciens prestigieux qui ont rédigé un traité colossal, Éléments de mathématique, sur les fondements de cette science1, basée sur la théorie des ensembles (pour en avoir étudié une partie, je peux témoigner que c’est un monument splendide autant dans son ensemble que dans ses détails). Fernando Pessoa, probablement le plus grand poète portugais des temps modernes, est connu pour la multiplicité des pseudonymes sous lesquels il a créé, avec des voix particulières à chacun d’entre eux (on parle d’hétéronymie, dans ce cas) : Ricardo Reis, Álvaro de Campos, Alberto Caeiro et sous son propre nom (est-ce une prédestination que ce dernier, « Pessoa », veuille dire « personne »…). Même son Livre de l’intranquilité, journal intime de Pessoa, fut publiée sous le nom de Bernardo Soares, ou parfois sous celui de Vincente Gomes.

Des raisons plus psychologiques que littéraires peuvent amener à ce choix. « [L]a littérature nous fournit quelques exemples d’écrivains célèbres qui, après avoir atteint l’objectif qu’ils convoitaient depuis tant d’années, traversent soudain une crise paradoxale : encore qu’auréolés de ce halo rassurant qu’est la reconnaissance, ils se sentent emprisonnés par l’angoisse, angoisse née de cette certitude, de cette fatalité : se savoir reconnaissable parmi tous, devoir être toujours le même. » (Guadalupe Nettel). C’est le cas de Romain Gary qui a réalisé le tour de force de gagner deux prix Goncourt, sous deux noms : le sien pour Les Racines du ciel, et celui d’Émile Ajar pour La Vie devant soi2 (il a aussi publié sous le nom de Shatan Bogat). Cette question d’identité et d’identification est traitée par Gary sous le mode léger dans son roman humoristique Lady L., qui met en scène une « adorable vieille dame » de 80 ans, qui, avec panache, fantaisie et angoisse, cache le secret de sa vie. Peter Ustinov a réalisé un film basé sur ce roman, avec une splendide brochette d’acteurs : Sophia Loren, Paul Newman, David Niven, Philippe Noiret, Michel Piccoli, Jacques Dufilho… À lire pour le grand plaisir de déguster un champagne qui a du corps.

Enfin, il arrive qu’un pseudonyme révèle autant qu’il cache. Mais c’est une autre histoire…


1 Pour ceux qui s’intéressent aux mathématiques et à leur histoire, je conseille la visite du très beau site de Serge Mehl et son article sur Bourbaki.
2 Dont Moshe Mizrahi a tiré un film avec la grande Simone Signoret et la participation de Claude Dauphin.
 
4/1/2005 – 17/4/2005.

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3 commentaires »

  1. Très bel article, une fois encore !

    Juste un commentaire sur Bourbaki. Le grand traité bourbachique n’est pas un traité _sur_ les fondements des math : ce serait en ce cas un bouquin de logique. La question des fondements des math est ancienne, mais a connu sa définition moderne à la fin du XIXè siècle, lorsque Cantor invente la théorie des ensemble et que très rapidement les paradoxes apparaissent.

    Le bouquin de Bourbaki est plus que léger sur la théorie des ensembles : il est imprécis, voire erroné. Par ocntre, ce que parviens à faire Bourbalki, et ce brillamment, c’est, si l’on suppose que les fondements (logiques) sont sains, reconstruire l’ensembel de la mathématique à partir de trois notions seulement, toutes trois définies à partir des ensembles :

    - structure d’ordre (le fait que des éléments dans un ensemble puissent être rangés)
    - structure algébrique (le fait qu’on puisse définir dans un ensemble des lois de composition des éléments : addition, multiplication, etc., lois ayant des propriétés données)
    - structure topologique (plus complexe à définir : le fait que l’on peut doter chaque élément d’un ensemble de sous-ensemble qui le contiennent et qui définissent ce que "voisin" de cet élément veut dire).

    Cette grande oeuvre n’a pour autant de légitimité que si la théorie des ensembles vaut pour fondement des maths. La récente "théorie des catégories" semble pouvoir offrir une alternative intéressante – notemment en ce qu’on peut travailler dans des collections qui sont plus vastes que les ensembles, et surtout parce qu’elle est fondationnellement bien plus simple). Mais je ne m’y connais pas encore assez pour développer.

    Commentaire par kliban — 21 avril 2005 @ 20:19

  2. On apprend beaucoup de choses en parcourant votre site.
    Et pas seulement sur vous-même.
    Juste une interrogation : pourquoi avoir choisi « Miklos », forme hongroise de votre prénom, quand on sait combien la Hongrie a été et reste antisémite ?
    Amitiés.
    PS. Le numéro 38 de la revue « Lettres russes » est consacré à la littérature russe d’Israël. De même, nous publions ces jours-ci une nouvelle de D. Markish en version bilingue, dont je suis le modeste traducteur (de la nouvelle en question…)

    Commentaire par Roy, Richard — 26 mars 2007 @ 12:05

  3. Merci.

    Pour ma part, je tente d’éviter des généralisations de ce type. À cette aune, bien d’autres pays gagneraient au palmarès, et la langue serait confisquée. On ne devrait pas parler de (ni manger du) goulasch ni boire du tokaj, s’abstenir de borschtch et pirojkis, de bretzels et de baklawa…

    Je n’ai rien à voir avec la Hongrie, si ce n’est, d’abord, une fascination (depuis mon enfance) de l’accent de sa langue, puis de sa musique – ma meilleure professeure de piano était une Juive hongroise – je ne me vois pas lui faire grief de son origine. Puis, plus tard, de sa littérature et de son cinéma, dont j’ai parlé ici à plusieurs reprises. Il y a une étrangeté familière, avec les choses hongroises, ce coeur de l’Europe qui parle une langue différente de tout le reste – celle du subconscient ?

    Quant à Markish, merci pour l’information, je possède d’ailleurs un (ou plusieurs…?) de ses livres. C’est le fils du grand poète russe Peretz Markish, qui, bien qu’il ait écrit une ode en l’honneur de Staline (bien heureusement son oeuvre ne se résume pas à ceci), a été exécuté sous les ordres du tyran.

    Bien cordialement,
    Miklos

    Commentaire par Miklos — 26 mars 2007 @ 13:44

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