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30 mars 2014

Ce pauvre corbeau…

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 14:57


Street art.

« À goupil endormi rien ne chet en la gueule. » Se disait autre­fois d’une personne qui se livre à la paresse lorsqu’elle aurait besoin de travailler pour vivre.

« Sois la queue du lion plutôt que la tête du renard ». Dicton talmudique (הֱוֵה זָנָב לָאֲרָיוֹת וְאַל תְּהִי ראשׁ לַשּׁוּעָלִים).

La rue du renard longe la face arrière du Centre Pompidou. C’était, comme on l’avait vu, un quartier assez mal fréquenté au Moyen Âge, et la situation, comme on pourra le lire ci-dessous, ne s’était pas amé­liorée avec le temps. Ce n’est sans doute que la réhabilitation du quartier dans les années 1970 qui l’a transformée en une artère à la circulation dense et aux relents de pots d’échappements et dont les trottoirs étroits sont bordés de commerces destinés principalement aux touristes pressés.

Ce n’était d’ailleurs pas la seule rue qui portait ce nom : en 1492, une rue au Goulier, dite du Renard reliait les rues Bertin-Poirée et Thibault-aux-Dez (l’actuelle rue des Bourdonnais) dans le 1er arrondissement, presque en face de la rue Jean-Lantier ; elle fut ensuite fermée par des grilles à ses deux extrémités, puis transformée en cul-de-sac, et enfin supprimée. (sourceJ de la Tynna, Dictionnaire topographique, étymologique et historique des rues de Paris. Paris, 1812.). Au fil des siècles, elle a porté d’autres noms : Jean L’éveillé, Jean l’Esguillier, Jean le Goulier, Trois-Visages… Plus haut, une rue du renard-Saint-Sauveur, auparavant appelée rue percée, reliait les rues Saint-Denis et des Deux-Portes-Saint-Sauveur (l’actuelle rue Dussoubs). Enfin, au XVIIe siècle il y avait aussi une rue du renard sur la rive gauche, qui faisait le coin avec la rue de la Huchette près du point Saint-Michel (sourceHenri Sauval, Hist. des recherches des antiquités de la ville de Paris, 1724).

Face à cette prolifération, on peut se demander si le corbeau a eu sa rue à Paris. On en a trouvé peu de mentions (et le service de recherche des rues de Paris mis en place par la Ville de Paris dysfonctionne depuis des années). On signalera une rue du Corbeau dont il est fait état dans un texte plutôt macabre – Rapport sur la marche et les effets du choléra-morbus dans Paris et les communes rurales du département de la Seine – datant de 1834 ; un autre texte mentionne une « rue du Corbeau dans le quartier des Halles », où se trouvait, en 1869, une librairie. Cet oiseau de malheur n’était sans doute pas à l’honneur dans la capitale, mais on en trouve bien plus de mentions en province et notamment dans des villes de l’est et du nord de la France, ainsi qu’en Belgique : Rouen, Reims, Strasbourg, Bruxelles (où elle s’appelait auparavant rue de la pie…), Tournai, Gand…

«J’avais entendu parler de madame M…, née d’une famille très distinguée et très connue, qui loge rue du Renard, près de Saint-Médéric. Comme je connais peu Paris, il ne me paraissait nullement étonnant de n’avoir jamais ouï parler de la rue du Renard ; mais je disais, les gens d’une éducation vulgaire disent Saint-Merry pour Saint-Médéric, et puisque madame parle comme les gens bien élevés, il faut croire que sa maison répond à son éducation et à son rang. Je me rendis donc à la rue du Renard. Ah! Monsieur, est-il possible qu’une dame qui sait fixer à son gré la roue de la fortune se loge dans la rue du Renard ! Quelle rue ! celles de Brienon ne sont pas belles; mais la rue du Renard !… Je vis bien qu’il y avait là de la finesse, et je me mis en garde contre les procédés de madame M… […]

Quoique l’approche de la rue du Renard eût d’abord effrayé mes yeux et révolté mon odorat, je résolus néanmoins de vaincre mes préjugés, et de forcer son entrée noire, obscure et boueuse. Je me rappelai que la Sybille de Cumes, cette illustre prophétesse qui a eu l’honneur d’accompagner un héros aux enfers, n’habitait qu’une grotte beaucoup moins brillante que les réduits de la rue du Renard. Je fis réflexion que les personnages extraordinaires étaient sujets à des bizarreries qui les distinguaient des esprits vulgaires. Je m’acheminai donc, en me tenant sur la pointe du pied, jusqu’au n° 4 de la rue du Renard. […]

Je vous ai dit, Monsieur, que j’avais eu d’abord quelque défiance des calculs de madame Je sens maintenant combien j’ai tort. Il me semble évident que personne ne compte mieux que cette dame. Je suppose que dix admirateurs des prodiges de Paris, aussi confiants que moi dans les lumières de madame viennent chaque jour la trouver et lui remettre la petite offrande provisoire qu’elle est dans l’usage d’exiger de ses fidèles clients ; comme cette offrande est de cent francs, il s’ensuit que madame gagnera mille francs par jour,» ce qui fait trois cent soixante-cinq mille francs par an. Voilà assurément une excellente manière de jouer à la loterie, un moyen sûr de ne pas habiter longtemps la rue du Renard.

J. B. S. Salgues, De Paris, des mœurs, de la litté­rature et de la philosophie. Paris, 1813.

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