Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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28 janvier 2008

L’amateur et le savant, le contributeur anonyme et l’auteur

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 23:52

« La sotte occupation que celle de nous empêcher sans cesse de prendre du plaisir ou de nous faire rougir de celui que nous avons pris ! C’est l’occupation du critique. » — Diderot

« Des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts, aveugles. » — Kant

Le séminaire du groupe Temps, médias et société de Sciences Po était consacré aujourd’hui à un média bien médiatique, Wikipedia, à l’occasion de la récente publication de l’ouvrage La Révolution Wikipedia. Les encyclopédies vont-elle disparaître ?, fruit d’un travail de cinq étudiants1 de Pierre Assouline qui leur avait suggéré le sujet et qui en a écrit la préface. La table ronde, animée par Jean-Noël Jeanneney (au centre sur la photo) réunissait Pierre Assouline et deux des auteurs, Béatrice Roman-Amat (à sa droite) et Delphine Soulas, ainsi qu’Agnès Chauveau (à la gauche de J.-N. Jeanneney) et Cécile Méadel, co-organisatrices du séminaire.

Pour résumer très schématiquement – et donc quelque peu cari­ca­tu­ra­lement – ce débat de deux heures, on pourrait dire qu’il dépar­tageait deux groupes d’âge. Les « moins jeunes » défen­daient des posi­tions cri­ti­ques, scep­tiques, voire carrément néga­tives, tandis que les autres – princi­pa­lement des étudiants, semble-t-il – faisaient fi de ces argu­ments et adop­taient une attitude prag­matique : c’est là, faisons avec. C’est en cela qu’on peut dire que Wikipedia dénote effectivement une (r)évolution dans les mentalités2 à propos des notions d’auteur et d’autorité et donc de responsabilité, de propriété et donc d’économie, de temporalité et donc du sens de l’histoire. C’est une éclipse – temporaire ou non – de la raison et des Lumières en faveur de la passion, qui se trouve encouragée par le seul « modèle économique » capable d’exploiter le désir en l’encourageant : la publicité.

Les participants au débat, quelle que soit leur opinion, ont déploré le manque d’études sur les usages de la Wikipedia. À en croire les statistiques (qu’il faut toutefois lire attentivement) et le battage médiatique, elle continue à se développer et est utilisée par un nombre important d’internautes, popularité démultipliée par l’adoption mimétique et acritique de Google comme moteur de recherche3 : ce dernier favorise les réponses qui proviennent de la Wikipedia4 tout en encourageant le choix de la toute première réponse, quelle qu’elle soit, celle de l’intuition de la machine (le bouton « J’ai de la chance »). Cette démarche de l’effort minimum – physique (il suffit d’un clic) et intellectuel (inutile d’effectuer un choix) – encourage le renforcement et la diffusion des idées reçues.

Cette solution de facilité, qui est de l’ordre de la satisfaction immédiate du désir, est à l’opposé de la réflexion critique, abolie devant la notoriété quasi universelle d’un label : on croit tout ce qu’on y voit, comme, auparavant, « c’est vrai puisque c’est dans le journal ». Or il s’avère que tout n’est pas « vrai » dans Wikipedia, ou, comme l’a dit Pierre Assouline dans son introduction, il s’agit d’une « vérité mouvante », au fil des corrections et des modifications qui y seront apportées. Même si les erreurs – intentionnelles ou non – sont corrigées rapidement (ce qui n’est pas toujours le cas, loin s’en faut), elles auront le temps de se propager sur l’internet, d’y être démultipliées à l’infini et d’y rester figées pour l’éternité (technologique) dans leur état de vérité temporaire, pour être, comble de l’ironie, reprises dans des ouvrages « de papier », comme l’a constaté Pierre Assouline à son propre propos.

Comme l’ont souligné plusieurs participants, ce mode de fonctionnement, inhérent au « système », est contraire à la construction du savoir, non par son mode d’élaboration collaborative – les sciences, les arts ne s’enrichissent-ils pas de contributions successives ? — mais par son rejet de l’auteur responsable (la signature) et de l’autorité compétente (le jugement des pairs) :

«Vous connaissez tous le bel aphorisme de Bernard de Chartres cité par Jean de Salisbury dans son Metalogicon et disant que “nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants”. Ce dicton résume très bien l’attitude de respect des scolastiques envers la tradition philosophique (…) qui a sa source dans une “ouverture sur le tout de la réalité et de la vérité”, dans l’idée que, ce tout transcendant l’individu, nous ne pouvons nous passer d’autrui dans les recherches individuelles. Cette recherche est une entreprise collective dans laquelle toute contribution est précieuse, même celle provenant d’un adversaire. Ainsi, saint Thomas dit-il dans sone commentaire sur la Métaphysique d’Aristote qu’“il faut aimer et ceux dont nous partageons l’opinion, et ceux dont nous rejetons l’opinion : car les uns et les autres se sont efforcés de rechercher la vérité, et tous nous y ont aidés”.

(…) [N]otre adage continue : “Bernard de Chartres a dit que nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants, en sorte que nous pouvons voir des choses plus nombreuses et plus éloignées qu’eux…”. Donc le scolastique se rend compte qu’il n’est pas uniquement débiteur du passé, que la raison ne se réduit pas à son histoire,» mais que la ratio garde toujours la possibilité de s’élever au-dessus de l’auctoritas, tout en continuant d’en dépendre. Ratio et auctoritas sont strictement complémentaires.

Philipp W. Rosemann : « Histoire et actualité de la méthode scolastique selon M. Grabmann », in J. Follon et J. McEvoy (éds.), Histoire et actualité de la méthode scolastique, p. 98. Louvain-La-Neuve, 1994.

Cette complémentarité implique aussi, notamment en ce qui concerne les savoirs étrangers aux sciences dites dures, des analyses, des critiques et des prises de position pour en faire émerger le sens. Or celles-ci sont contraires à l’« éthique » de la Wikipedia, qui encourage la « neutralité des points de vue ». En conséquence, tout se vaut, et l’on peut, comme l’a donné un participant en exemple, mettre objectivement en balance les aspects positifs et négatifs du nazisme, ou fournir une liste de références sous forme de liste plate à l’ordre aléatoire, tout le contraire d’une bibliographie critique.

Ce dernier point soulève la question des sources, essentielle dans la constitution du savoir. Pour partie, Wikipedia référence des documents électroniques en donnant leur adresse sur le Web5. Mais au-delà même de leur autorité, le problème en est l’impermanence : les textes peuvent changer après qu’ils aient été consultés (ce qui est le cas des articles de la Wikipedia), voire disparaître, ce qui est loin d’être le cas des bibliographies mentionnant des livres – il est probable qu’on pourra toujours les retrouver (tant qu’il y aura des livres) et vérifier leur contenu inaltéré, même 24 ans après 1984.

Il est bon de se souvenir que le terme « encyclopédie », que revendique Wikipedia, est dérivé de l’expression grecque signifiant « ensemble des sciences qui constituent une éducation complète »6. Or la Wikipedia, malgré le nombre important de ses articles, n’est pas exhaustive : certains sujets n’y sont pas traités, d’autres ne le sont que sous forme d’ébauche. Il nous semble que ce genre de lacunes concerne surtout ce qui n’est pas présent sur le Web (et tout n’y est pas), les contributeurs se servant beaucoup du Web pour nourrir ce Moloch. À ce titre, on pourrait dire que la Wikipedia reflète, finalement, ce qui se trouve déjà principalement sur le Web, le meilleur comme le moins bon, sous forme de choix synthétique qui en facilite l’usage.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner, comme l’ont fait certains, de l’absence des intellectuels dans les débats à propos de la Wikipedia, et probablement aussi dans sa constitution. Les causes en sont probablement multiples, mais au-delà des problématiques que nous venons de signaler, il nous semble que la technicité croissante requise pour y contribuer nécessite des compétences qui ne sont pas forcément les leurs. Ce n’est pas le cas lorsqu’il s’agit pour eux de fournir un texte, aussi savant soit-il, à un éditeur qui s’occupera, entre autres choses, de sa mise en page.

Reste à comprendre les motivations qui poussent à écrire dans Wikipedia. Selon certains, ce n’est certainement pas la notoriété, puisque les auteurs sont anonymes. Il nous semble que cet argument ne prend pas en compte un phénomène qui s’apparente à celui des jeux de rôles : les contributeurs se choisissent un pseudonyme – ou, ce qui en réalité virtuelle devient un avatar – dans la peau duquel ils se glisseront. Ce personnage pourra acquérir une notoriété parfois bien plus grande que celle de la personne qui se cache derrière ce masque : on se souviendra de l’un de ses principaux éditeurs, « titulaire d’un doctorat en théologie et d’un diplôme de droit canon, et qui avait écrit ou enrichi 16 000 articles », et qui s’est révélé être un jeune homme de 24 ans, qui ne détenait ni diplôme supérieur, ni chaire de religion. La chair est faible…

Au-delà de ces appétits (ou tout simplement du plaisir de se voir « imprimé » dans la Wikipedia), il y a un phénomène qu’on ne peut négliger ni rabaisser : celui de l’amateur. Intéressé ou même passionné, collectionneur ou non, souvent compétent et parfois éclairé, il peut chercher à partager avec générosité ses prédilections et ses connaissances ou à imposer sa vision du domaine qui a à ses yeux une valeur primordiale. Or la constitution du savoir n’est pas qu’une affaire de désir ou d’amour, et nécessite la maîtrise de méthodes (propres à chaque domaine) et la complexe validation de sa production – entreprise loin d’être sans faille, mais qui ne peut certainement pas être menée dans le cadre d’une démocratie participative, comme l’a indiqué pour finir l’un des participants.

Que peut-on alors conclure ? Certains ont émis le souhait de développer la lecture critique chez les utilisateurs de la Wikipedia (en clair : l’utiliser comme première source, puis chercher ailleurs), d’autres l’espoir que ce genre de discussions pourrait l’amener à évoluer. Mais Pierre Assouline a été bien plus radical : c’est l’essence même de l’entreprise qui est la cause de ses défauts. Ce qu’il souhaite voir, c’est l’arrivée des encyclopédies scientifiques, telles la Britannica et l’Universalis, sur le Web. On serait tenté d’adhérer à son affirmation tout en lui précisant que ces deux ouvrages s’y trouvent déjà7, en répondant aux premiers qu’il y a rarement chez les usagers du Web un recours à une seconde source, et en demandant aux seconds de compter le nombre de présents dans la salle du séminaire…


1 Pierre Gourdain, Florence O’Kelly, Béatrice Roman-Amat, Delphine Soulas et Tassilo von Droste zu Hülshoff.
2 Il reste tout de même à voir si les étudiants, une fois entrés dans des milieux professionnels intellectuels ou scientifiques, ne seront pas amenés à changer leur opinion.
3 Et parfois fataliste, comme s’il n’existait aucun autre moteur de recherche valable. Cette adoption de masse est surtout curieuse lorsqu’elle est le fait de personnes qui, dans bien d’autres domaines, tiennent, d’autre part, un discours critique sur les effets de foule…
4 Ce qui ne manquera pas de changer, une fois que Google aura mis en place Knol, son anti-Wikipedia.
5 Et il ne s’agit en général pas du « Web profond », des articles disponibles dans des bases de données, souvent payantes.
6 Trésor de la langue française informatisé.
7 L’Universalis est distribuée par la Britannica, qui n’a d’ailleurs rien de britannique, l’éditeur étant domicilié à Chicago…

23 mars 2007

Quand la BnF défie Google

Classé dans : Littérature, Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 8:32

Mais ce pont d’Arcole, par sa situation, résistait à toutes nos attaques. Napoléon essaya un dernier effort de sa personne: il saisit un drapeau, s’élança vers le pont, et l’y plaça. La colonne qu’il conduisait l’avait à moitié franchi, lorsque le feu de flanc fit manquer l’attaque. Les grenadiers de la tête abandonnés par la queue hésitent ; ils sont entraînés dans la fuite, mais ils ne veulent pas se dessaisir de leur général ; ils le prennent par les bras, les cheveux, les habits, et l’entraînent dans leur fuite, au milieu des morts, des mourants et de la fumée. Le général en chef est précipité dans un marais ; il y enfonce jusqu’à la moitié du corps : il est au milieu des ennemis ; mais les Français s’aperçoivent que leur général n’est point avec eux. Un cri se fait entendre : « Soldats, en avant pour sauver le général ! ». Les braves reviennent au pas de course sur l’ennemi, et Napoléon est sauvé. Cette journée fut celle du dévouement militaire. — Las Cases, Le Mémorial de Saint-Héléne, tome II, p. 217. Garnier 1955.

En 1796, l’armée française remporte une victoire au pont d’Arcole, après qu’elle se soit enlisée – littéralement – dans un bourbier. En juin 1997, la Bibliothèque nationale de France attaque Arcole, opération visant à « communiquer sur internet un corpus francophone du XIXe siècle de 2400 œuvres, monographies ou périodiques et d’environ 6500 images, libres de droit (…) qui préfigurera les accès futurs aux 90 000 textes déjà numérisés depuis 6 ans par la Bibliothèque nationale de France. » Arcole deviendra Gallica qui, dix ans plus tard, contient toujours (ces) 90 000 volumes imprimés en mode image. Ce mode image avait soulevé à l’époque des débats concernant l’accessibilité des contenus : débits des réseaux, accès au texte pour malvoyants et pour ceux souhaitant travailler sur les textes, voire pour la recherche en texte intégral.

En mars 2007, la Bibliothèque nationale de France ouvre Europeana β, « prototype de bibliothèque en ligne développé dans le cadre du projet de Bibliothèque numérique européenne » et comprenant 12 000 documents en plusieurs langues, consultables en mode image ou texte (les déficients visuels ont heureusement été entendus). Le projet d’une bibliothèque numérique européenne avait pris corps au début de 2005, avec l’appel de Jean-Noël Jeanneney pour un sursaut culturel et politique de l’Europe face à l’hégémonie de Google qui avait déjà mis en place sa bibliothèque numérique. Il suggérait un grand projet européen, à l’instar de certaines entreprises du continent qui s’imposent mondialement, tels Airbus (face à Boeing). On sait les récents avatars du moteur franco-allemand dans ce dernier projet, on a vu le retrait fin 2006 de l’Allemagne du projet d’un autre moteur – de recherche, celui-ci –, Quaero (Europeana utilise Lucene), et l’on notera qu’Europeana propose, dans sa toute première version, des ouvrages provenant de ses fonds et de ceux de bibliothèques nationales de Hongrie et du Portugal. Pas d’Allemagne, ni d’ailleurs de Grande Bretagne, qui avait annoncé son intention de faire l’affaire avec Microsoft plutôt qu’avec l’Europe continentale. Un bourbier dans lequel le projet européen menace de s’enfoncer.

Europeana se présente simplement : une case pour la recherche simple dans les titres et dans les sommaires du fonds – ainsi que dans le texte intégral d’une partie des ouvrages1 – ou le choix de se balader dans les fonds selon l’époque (16e au 20e siècles), la langue, la provenance (France, Hongrie, Portugal) ou la discipline (sciences, philosophie, arts…). Une fois que l’on a effectué son choix, une liste d’ouvrages s’affiche à l’écran. Lorsque cette liste est longue – cherchez par exemple « amour » – les possibilités offertes pour réorganiser (trier) la liste voire la réduire (à l’aide des options dans le pavé Affiner) sont encore trop limitées, et des méthodes de recherche multilingues et sémantiques ne sont pas encore proposées. On se retrouve, finalement, là comme dans les moteurs traditionnels basés sur une recherche purement lexicale, devant une présentation linéaire de réponses.

Le premier livre que j’ai voulu consulter était curieusement signalé ainsi : « Amant+ rendu cordelier a :lobservance damours: +l’observance d’amour+ ». Lorsqu’on l’ouvre, on passe à une interface permettant de consulter les pages une à une, bien plus aisément et rapidement que dans Gallica ; on notera la possibilité de feuilleter le livre par table des matières (si elle existe), par vignettes (ce qui est utile surtout pour un livre illustré), ou simplement par la pagination (ce qui est inutile quand elle est inexistante, comme dans ce premier ouvrage consulté). On remarquera que chaque page possède une adresse distincte, ce qui permet de la référencer directement.

Le contenu – la page affichée – est bordé de pavés proposant des fonctionnalités que l’on connaissait auparavant, mais utilisant des techniques plus modernes connues sous le nom d’Ajax : on peut déplacer ces pavés sur la page, ce qui, pour le moment, tient plus du gadget que de la fonctionnalité essentielle ; d’autre part, ces pavés se redessinent lorsqu’on passe d’une page à l’autre dans un ouvrage, ce qui est assez gênant : imaginez que, lorsque vous feuilletez un livre posé sur une table, d’autres objets sur la table se mettent à danser… Parmi ces pavés : la recherche en texte intégral dans le document – difficile à réaliser pour ce texte à l’écriture gothique, qui n’a pas permis de fournir un mode texte cohérent ; voici ce qui s’affiche lorsqu’on passe à ce mode :

jbng &ce rc&gictiç çonitcre
Dint donner atout (eau 6miftt
buit que (a $tant mcfjc fut bute
3?e %te fa %ror bamppwcuttut
V>oitant ^ttgîtfaigc Ô0rrm«c
£>«î ftfta (amant gt ant gonneur
CI:î1D1. ta btff if tap parte

qui est supposé retranscrire l’original « De la nef et a loposite / Ung des religieux convers / Vint donner a tous leau benite / Puis que la grant messe fut dicte / Je veis la venir damp procureur / Portant ung visaige dhermite / Qui fist a lamant grant honneur ». Pour des ouvrages plus récents, cette recherche fonctionne correctement, en surlignant les occurrences retrouvées dans le texte (mode image ou intégral), et l’affichage en texte intégral est très majoritairement bon.2 Il est à noter que les contenus numérisés de la partie française d’Europeana ont été pris dans Gallica, et ne sont pas le résultat d’une renumérisation : leur qualité reflète donc celle de ce fonds numérique qui commence à dater.

La personnalisation est encore très limitée dans ce prototype : on peut se créer un « panier » de documents – mais, comme on le verra tout de suite, uniquement pour les fonds particuliers à la BnF et pas ceux fournis par ses partenaires. Il est possible de télécharger les ouvrages (ainsi que de les imprimer ou de les envoyer par courriel), qui s’affichent alors en PDF, ce qui est bien plus commode que le système qui était proposé dans Gallica. On aimerait voir la possibilité d’annoter ou de surligner les pages, de glisser des marque-pages3, de partager des annotations du texte (voire des métadonnées) avec d’autres lecteurs…4

En voulant consulter un ouvrage en portugais, j’ai été surpris de me voir « transporté » sur un autre site, celui de la Bibliothèque nationale numérique du Portugal5 : l’interface est donc tout à fait différente, ne s’intègre pas dans la personnalisation offert dans Europeana, et les contenus sont présentés dans d’autres formats (PDF). C’est aussi le cas pour les ouvrages fournis par la Hongrie.6

Le prototype que nous propose aujourd’hui la Bibliothèque nationale de France ne doit pas se bouder, s’il est destiné à se développer – et l’État a donné à la Bibliothèque nationale les moyens financiers de le faire – autant sur les fonds nationaux et européens que sur l’outil lui-même7. On devrait voir le volume augmenter de 130 000 documents en 2007, et de 100 000 documents par an « pour plusieurs années ». On souhaite, on espère et on attend la réussite de cette grande entreprise culturelle – défi que Jean-Noël Jeanneney a lancé avant tout à la BnF, tel Bonaparte à ses troupes devant Arcole.

(Ce texte a été corrigé et complété de notes après la présentation d’Europeana au Salon du livre ce matin.)


Notes :

1 La recherche globale dans l’ensemble des fonds présentés n’est pas (encore) proposée : ces fonds, comme on le verra, ne se trouvent pas tous dans le « système » de la BnF, mais dans ceux de chacune des bibliothèques participant au projet. On aurait toutefois pu mutualiser les index comme on l’avait proposé il y a deux ans. Il semblerait que ce sera envisagé dans le futur.
2 Catherine Lupovici, interrogée à ce sujet, a indiqué que cela devait avoir échappé à la vigilance du processus de reconnaissance du texte, qui évite d’afficher des contenus textuels reconnus à moins de 96% de fiabilité. On rappelle qu’il s’agit d’une version bêta.
3 Comme on l’a vu plus tard lors de la démonstration au Salon du livre, il est possible de « marquer » des pages pour les retrouver plus tard ; ces marques entrent dans un dossier propre à l’utilisateur, qui peut ainsi retrouver plus tard l’ouvrage et les pages qu’il s’est ainsi signalés. Il serait intéressant d’avoir aussi des marque-pages graphiques, s’affichant sous forme d’onglets du livre qu’on est en train de lire et de marquer ainsi.
4 Lors de la présentation qu’en a faite la BnF aujourd’hui au Salon du livre, il a été indiqué que des évolutions de ce type étaient envisagées. Il serait même question d’encourager la participation des lecteurs pour améliorer la qualité de la reconnaissance textuelle. C’est le principe selon lequel fonctionne le beau projet Gutenberg de bibliothèque numérique (créé en 1971). On se doute aussi que la BnF essaie d’éviter certaines dérives du numérique et des réseaux sociaux informatisés.
5 Qui utilise des adresses électroniques permanentes (« permanent URL »), excellente idée.
6 La BnF a précisé aujourd’hui que l’interopérabilité de ces bibliothèques – qui, aujourd’hui, ne concerne que la signalisation des ouvrages (partage des métadonnées à l’aide du protocole OAI – ce que j’avais envisagé en 2005) – a vocation à s’étendre aux interfaces et aux (index des) contenus. En d’autres termes, ce changement n’aura plus lieu d’être, même si le contenu se trouve réparti dans des fonds numériques distincts – cf. proposition signalée dans la note 1.
7 Ce développement bénéficiera tout d’abord à Gallica, qui évoluera dans ce sens, avec – éventuellement – une renumérisation et/ou reconnaissance renouvelée du texte selon que de besoin. Quant à l’intégration des bibliothèques nationales européennes entre elles, c’est une affaire loin d’être résolue : certaines font bande à part, d’autres n’ont pas encore les moyens de se joindre entièrement à un tel dispositif.

15 décembre 2005

Bibliothèques numériques

Classé dans : Livre, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 1:00

Fondation nationale des sciences politiques
224 boulevard St Germain, 75007 Paris
Vendredi 16 décembre à 17h
 
Séminaire Temps, médias, société
Table ronde sur le thème des bibliothèques numériques

 
Avec la participation de :
Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France
Michel Fingerhut, directeur de la Médiathèque de l’Ircam – Centre Pompidou
 
Entrée libre dans la mesure des places disponibles

17 mai 2005

Quand sortira-t-on du virtuel pour entrer enfin dans le réel…

Classé dans : Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 9:20

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. On y voit un ange qui a l’air de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

Walter Benjamin, Œuvres III,
Folio essais, 1991, p. 434.

La tempête de Google nous pousse tous ; dans quelle direction, ce n’est pas clair, mais un monceau de ruines menace de s’amasser sur les traces de ce tsunami annoncé. En effet, dans sa dernière lettre1 FYI France, Jack Kessler fait part des intentions avérés de cette société, annoncées lors de la réunion de ses actionnaires dont il fait partie, d’une façon très synthétique:

printed books GooglePrint
printed journals GoogleScholar
video, & movies (?) GoogleVideo
music (hints of « under development »)
mobile GoogleMobile
meetings GoogleGroups
shopping Froogle & GoogleLocal
personal communication Gmail & GoogleBlogger
& GoogleTranslate & GoogleGroups
& Orkut(?) & Dodgeball(?)…
digital social networking
reference librarians GoogleSearch
prints & photos GoogleImages & Picasa
maps GoogleMaps & Keyhole
the news GoogleNews
(others?) (many more…)

dans ce qui porte déjà le nom de The Onebox, la Case Universelle, qui représente ce qu’Eric Schmidt, PDG de Google, décrit comme l’objectif de sa société : « Organize the world’s [all of it] information [all of it] so it will be universally [to everyone] accessible [via all ‘devices’] and useful… » – y concentrer toute l’information du monde pour un accès universel. Et cela ne manquera pas de rapporter encore plus gros aux investisseurs qui pourraient s’inquiéter sur une possible orientation philanthropique de « leur » entreprise (comme le dit Jack : « investors always want to know whether they are funding a charity or a money-making enterprise ») : tous ces développements ne feront qu’accroître les revenus, et « If you do business with Google you will pay: the lunch will be delicious, but it will not be free » (si vous faites affaire avec Google, vous payerez; le repas sera délicieux, mais il ne sera pas gratuit).

Cela a le mérite d’être clair: après les ordinateurs (IBM), les logiciels (Microsoft), voici l’information (Google). Avec plus de 3000 employés et recrutant à tour de bras, Google est en passe de réussir encore mieux dans son entreprise. Ils veulent changer la face du monde (câblé) comme l’ont fait leurs prédécesseurs.

Et pourtant, le grand auditorium de la BnF était assez vide, lors de la table ronde professionnelle Les bibliothèques virtuelles européennes : état de l’art et stratégies qui s’est tenue vendredi dernier de 14h à 18h, malgré l’annonce qui en avait été faite ici et ailleurs. Manque d’intérêt ? Fatalisme ? Difficile à dire. Il se peut, comme le disait Chris Batt (du Conseil des musées, bibliothèques et archives du Royaume Uni) qu’il ne faille pas réagir – et surtout pas dans l’urgence. Mais il me semble que sa vision utopique de l’intégration du savoir dans la vie au quotidien risque d’être dépassée par les événements actuels, en l’occurrence le projet concret de Google, même si je ne critique en rien les objectifs qu’il propose, bien au contraire.

Outre la paucité de public, j’ai été frappé par la différence d’échelle qui existait entre les tailles – et les moyens – des bibliothèques nationales représentées et des projets qu’ils pouvaient mettre en œuvre, de Gallica (par exemple) à la collection de la photothèque de la bibliothèque nationale d’Irlande qui, par manque de personnel et de moyens technique, avait dû en sous-traiter la numérisation ; par la fragmentation et le manque de coordination nationale dans certains pays et a fortiori internationale, malgré des projets tels que Minerva, en ce qui concerne la réalisation d’une bibliothèque numérique virtuelle (et non pas uniquement d’un catalogue commun de contenus numérisés, comme l’est actuellement le projet The European Library) ; par l’inertie que la taille de certains organismes fait poser sur l’évolution de leur vision hégémonique du monde.

Jean-Noël Jeanneney, qui a ouvert cette table ronde, a bien posé les enjeux européens et multilatéraux de diffusion, de défense et d’illustration de la culture (pour lesquels nous avons tous besoin les uns des autres) ainsi que ceux de l’organisation du savoir (où le rôle des bibliothécaires est plus que jamais nécessaire), afin de dépasser une perspective uniquement anglo-saxone et profit-making, ce qui n’exclut en rien de s’accommoder et de tirer profit des technologies, ni d’articuler un tel projet sur un partenariat entre le public et le privé. Mais le projet qu’il évoque est encore flou : s’agit-il d’une sorte de bibliothèque nationale européenne, réunissant les fonds numériques des bibliothèques nationales de chacun des pays, ou la bibliothèque des européens, fédérant [toutes] ses bibliothèques, petites ou grandes ?

L’histoire se répète : dans les années 80, le réseau de communication informatique Bitnet (qui avait émergé d’un immense réseau interne à IBM) possédait une structure essentiellement pyramidale (ou arborescente) ; il finit par être détrôné par le réseau TCP/IP (l’internet actuel), qui possède un maillage bien plus libre. Aujourd’hui, toute personne ou organisme peut se raccorder à ce réseau, pour peu qu’elle ait les logiciels adéquats (et un fournisseur d’accès). Les ordinateurs qui s’y trouvent, même les plus petits, peuvent être utilisés dans leur temps libre pour des finalités collaboratives à l’échelle mondiale tels que les prédictions atmosphériques (le projet climateprediction.net), ou la recherche de pulsars par l’entremise de logiciels tels que BOINC.

Je verrai bien la bibliothèque européenne du futur sous forme d’un réseau dynamique permettant le raccordement de bibliothèques petites et grandes – certifiées, c’est essentiel (autant pour la « validité » des fonds que l’adéquation technique) –, avec leurs fonds numérisés (qu’ils auraient constitués selon leurs propres critères), s’intégrant facilement dans un maillage (utilisant probablement des protocoles de type OAI plutôt que Z39.50) qui offrirait, entre autres outils, recherche dans les contenus et accès réparti (DOI ?) à l’ensemble des fonds ainsi disponibles, de façon répartie.

Je préférerais bien évidemment ce modèle plus dynamique à celui dans lequel les petites institutions auraient à « déléguer » leurs fonds numériques à de plus grandes institutions, qui seraient les seules à décider du choix des documents qui feraient partie de « la » collection européenne – qui n’est pas sans rappeler le modèle que semble viser actuellement Google pour les fonds universitaires qu’il veut numériser et héberger. Un tel modèle ne réduit pas le rôle des bibliothèques nationales, plus à même d’établir un tel dispositif (ouvert, et qui ne se réduise pas uniquement à elles), et qui ont la charge et les moyens de conservation (physique et numérique) à long terme pour assurer la pérennité du patrimoine (en utilisant, pour le numérique, OAIS par exemple).

À l’inverse, je le préfère aussi à celui de Jacques Attali, qui débattait hier sur ce sujet avec Jean-Noël Jeanneney sur France Culture, et qui défendait essentiellement le modèle Google, dans une vision idyllique du livre numérique disponible partout, qu’on lit en payant à la carte et qu’on imprime chez soi (bonjour le prix du papier et la mort plus rapide des forêts), l’internet devenant la bibliothèque du futur hors toute autorité centralisée, et sur laquelle je m’étais déjà exprimé il y a plusieurs années.

Entre temps, Google avance.


1 Datée du 15 mai 2005 [note du 11 novembre 2005].

12 avril 2005

Stéréotypes

Classé dans : Littérature, Société — Miklos @ 20:37

Quoi de plus familier, et à la fois de plus difficile à expliquer, qu’un stéréotype ? La définition, déjà, pose problème. Le stéréotype est-il un cliché, une idée reçue, un préjugé, une caricature ? La définition que nous soumet Robert Frank, est convaincante : les stéréotypes sont des images solides, entendons figées, profondément enracinées dans les inconscients collectifs, et d’autant plus puissantes qu’elles sont simplifiées et caricaturales. Elles participent, par la mise à l’index d’une altérité exagérée et le plus souvent dépréciative — quoique pas systématique —, à un processus d’auto-identification complexe. Ces trois caractéristiques — simplicité, durabilité et dimension collective — définissent le stéréotype : « Un stéréotype national est donc une image répétitive supposée représenter une collectivité — une nation —, produite par d’autres collectivités, le plus souvent d’autres nations ».

Thomas Roman, à propos de l’ouvrage Une idée fausse est un fait vrai. Les stéréotypes nationaux en Europe de Jean-Noël Jeanneney (éd.), Odile Jacob, 2000. 3,38 €

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