La première fois
« La prima vez ke te vidi, de tus ojos me ’namori… » — Romance ladino
« Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer… »
— Aragon, Les Yeux d’Elsa
La première fois que j’allai au cinéma – j’avais alors moins de six ans – j’y vis Hansel et Gretel. Il ne m’en reste que deux souvenirs : l’image d’une maison toute de pain d’épice (pâtisserie que je n’aimais pas à l’époque, mais je me suis rattrapé au point de savoir non seulement l’apprécier mais en faire – et même du blanc), et les cauchemars récurrents qui s’en suivirent, la scène où Gretel enfourne la vielle sorcière pour éviter ce sort à son frère me poursuivant nuit après nuit. Datent-ils d’alors, ou de mes abondantes lectures subséquentes de contes et légendes de Grimm, de Perrault, d’Andersen… ? De la collection éponyme publiée chez Fernand Nathan il ne m’est resté aucun des livres que je lisais et relisais avec frayeur et fascination, telle l’histoire de ce samouraï, qui, voulant veiller son maître et seigneur afin de comprendre pourquoi il s’affaiblissait chaque nuit, se saigna pour éviter la torpeur irrésistible qui l’envahissait : ce qu’il vit alors, et ce qu’il fit, c’est le récit du « Chat-vampire » (dont je comprendrai graduellement les significations à tiroir du climax paroxystique au fil des époques de ma vie), l’un des magnifiques textes du recueil des Contes et légendes du Japon. La variété des genres représentés – légendes shintos et confucéennes, contes bouddhiques, contes et légendes du Moyen Âge et des temps modernes (c’est à ces derniers qu’appartient celui du Chat-vampire) m’ont attiré et révulsé, et finalement modelé ma toute première impression du Japon : esthétisme et cruauté raffinés, dont je ne pourrai tout à fait me départir.

Les Contes et légendes de Suisse m’ont laissé l’image d’une Suisse autre que celle où je passais des vacances : non pas tant ses montagnes magnifiques étincelant sous la glace et se reflétant dans des lacs impassibles, mais un pays mystérieux, eau-forte de ruelles médiévales, de maisons à colombages et en encorbellement, de châteaux forts, de chevaliers en armure et d’animaux mythiques. Mais c’est surtout l’ours que j’y ai aimé de toutes mes forces d’enfant – conditionné que je l’étais par celui que ma mère apportait avec ses souvenirs d’enfance en Russie – et que j’ai retrouvé avec un étrange bonheur à Berne.
« Écrire un roman d’aventures, lancer ses héros dans mille aventures rocambolesques aux situations dramatiques, c’est là une littérature assez facile, mais attacher les lecteurs à des personnages immobiles ou presque, et émouvoir les cœurs sur l’existence d’une simple fleur, cela est le comble de l’art. (…) Les enfants aimeront le pauvre prisonnier Charney et surtout celle qui, jour après jour, le rendit à la raison, à l’espoir, à l’amour de la vie et des hommes, la “povera Picciola”. » — Gisèle Vallerey, introduction à son adaptation de Picciola, Fernand Nathan, 1937.C’est toujours dans les livres de Fernand Nathan que je m’émus à la lecture du sort de Charney et de son amour pour Picciola : « Cette fois, Picciola se montrait à ses yeux dans tout le prestige de sa beauté ; elle étalait sa corolle nuancée et brillante ; le blanc, le pourpre, le rose se confondaient sur ses larges pétales bordés de petits cils argentés entre lesquels se brisait un rayon de soleil qui faisait scintiller autour de la fleur comme une lumineuse auréole. Charney la contempla avec transport. » S’il ne s’était agi d’une fleur, si le texte n’avait été écrit en 1836, on l’aurait lu avec un tout autre regard, bien plus érotisé que ne l’est l’amour d’un Petit prince asexué pour une fleur piquante. Mais on le sait depuis Bettelheim, les « bons » contes de fées servent à présenter la réalité à l’enfant d’une façon parfois symbolique, initiation progressive à la vie que les films, souvent trop explicites (à l’instar du Hansel et Gretel de mon enfance), ne sont pas en mesure de faire.

La première fois que je fis un voyage en sous-marin, ce fut bien après avoir embarqué de nombreuses fois à bord du Nautilus dans les pages de Vingt mille lieues sous les mers. J’en fus déçu : un espace restreint, mesuré au millimètre près, et surtout : pas de hublots, petits ou grands, pour admirer les poulpes gigantesques et les autres monstres des profondeurs qu’on ne trouve d’ailleurs que dans les grands romans. Celui-ci m’a aussi emmené par l’esprit dans des lieux que je verrai bien plus tard : « Ce qui se passa pendant cette nuit, comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j’étais couché dans la cabane d’un pêcheur des îles Loffoden. » C’est lors d’un récent inoubliable voyage le long des côtes de la Norvège, de Bergen au Cap Nord, que je visitai les îles Lofoten, où l’on aurait aimé s’arrêter, s’installer dans un rorbu (cabane de pêcheur) pour admirer, le temps suspendu, les paysages dont je ne peux me lasser, en respirer l’air exhilarant, plonger dans l’eau cristalline puis dans un sauna brûlant… Quant au lieu identifié aujourd’hui comme le Maelstrom, il est bien moins impressionnant que celui qui engloutit le Nautilus. Et c’est aussi Jules Verne qui me poussa à partir en Islande, comme j’en ai parlé ailleurs.

La première fois où je pris l’avion, je fus malade. Nous fîmes escale à Istanbul – c’était l’époque des avions à hélice qui s’essoufflaient rapidement. Les pieds sur terre, je ne voulais plus repartir : je me revois pleurant à côté d’un grand hangar sombre. Maman finit par me convaincre de remonter dans l’appareil, en avançant comme argument qu’il n’y avait pas d’alternative pour rejoindre Papa. Logique et sentiment eurent raison de mes craintes. Mais, bien plus tard, je refusai de voyager en montgolfière (quand bien même j’avais aimé Le Tour du monde en quatre-vingt jours), lorsque je gagnai – sans avoir joué à quoi que ce soit – deux places pour un voyage dans les airs, et choisis l’alternative : deux places dans l’Eurostar. Le vertige ne se surmonte pas en dévorant des livres.

La première fois que je fis de la bicyclette, ce fut à Casteldefels, près de la maison de campagne de mes cousins. Malgré la largeur du chemin – au moins cinq mètres – je ne pus éviter la seule personne qui y déambulait et lui rentrai dedans. C’était Maria Jesús, la bonne de la famille. Elle ne m’en tint pas rigueur. Des années après, quand je repris l’engin, je n’avais rien oublié : je faisais toujours les mêmes zigzags incontrôlables. L’endroit était encore plus désert : il n’y avait, au loin, qu’un cheval, et je passai à côté à pied : prudence est mère de sûreté.

J’avais à peine vingt ans quand un cousin m’amena dans un restaurant japonais et, me vantant les mérites du poisson cru, me proposa d’en commander. Je préférais prendre des sardines grillées, et ne goûter qu’avec circonspection le sashimi qu’il dégustait. Ce fut une découverte : j’y revins m’en gaver – comme si c’était le seul endroit où en trouver à Paris : ce fut, en tout cas, le premier d’une longue série de restaurants où je pus manger avec délice saumons, thons, maquereaux ou mulets crûs, avec une prédilection particulière pour le tartare de saumon de chez Dame Tartine.

Si, comme le chante Brassens, « j’ai tout oublié des campagnes d’Austerlitz et de Waterloo, d’Italie, de Prusse et d’Espagne, de Pontoise et de Landerneau », jamais de la vie je ne l’oublierai, cette première fois : la première fois que je l’aperçus, je me noyai dans l’océan de ses yeux. Je voyais comme à travers une brume les tableaux du musée que nous visitâmes, et j’étais comme absent lors de la soirée passée avec des collègues qui s’ensuivit. Quand nous nous séparâmes après la fête, je marchais sur les nuages dans la nuit étoilée. « De akel momento te ami, fina la tomba te amare. »
Les couvertures originales en couleur des Voyages extraordinaires de chez Hetzel, où se mêlent une foison de cornues et d’appareils photographiques, de compas et de longues vues, d’un gouvernail, de bouées et de cordes surmontés d’un globe terrestre traversé par une ancre, sur un fond de plantes tropicales verdoyantes laissant paraître des bouts d’un ciel bleu où l’on aperçoit au loin des poteaux de fils électriques, des toits d’usines et une montgolfière, le tout entouré d’une chaîne à laquelle sont suspendues deux affiches, l’une donnant le nom de l’auteur et l’autre le titre évocateur, Tribulations d’un Chinois en Chine. Cinq Cent Millions de la Bégum — comment ne pas être émerveillé par ce livre, dont les gravures intérieures en noir et blanc illustrent le propos dans un clair-obscur souvent saisissant : ce n’est que bien plus tard, en reprenant ce livre, que je remarquai son côté prémonitoire ; il suffit de regarder l’image de « Stahlstadt, la Cité de l’Acier » pour se rappeler de celles, apocalyptiques, ouvrant Le Désert rouge d’Antonioni. Les circuits de l’information, sa démultiplication et ses métamorphoses à la face du monde sont ceux d’aujourd’hui, à la vitesse près :
Quant à Kipling, ce fut d’abord la lecture du Livre de la jungle qui me fit faire connaissance avec Mowgli et son monde d’animaux doués de parole (tels ceux des Contes du chat perché, de Marcel Aymé, autre écrivain que j’aime tant), sages et moins sages à l’instar de l’espèce humaine, tentant de cohabiter tant bien que mal dans cette jungle tout aussi sociale que botanique : le brave ours Baloo pas si balourd que cela et très attachant, la panthère noire Bagheera, Kaa le serpent, le tigre Shere Khan ou les Bandar Log… Mais c’est surtout le « personnage » de la mangouste Rikki-Tikki-Tavi, dans la nouvelle éponyme de ce recueil, qui me reste en mémoire : courageuse, vive, intelligente, elle mène un combat (victorieux) contre le couple de serpents Nag et Nagaina, qui veulent tuer la famille qui avait recueilli Rikki-Tikki, afin de s’en approprier le territoire et pouvoir calmement y pondre leurs œufs. Plus tard, ce seront Les Histoires comme ça, merveilleusement illustrées par l’auteur, qui m’enchanteront : Le Papillon qui tapait du pied et ses difficultés conjugales, Le Chat qui s’en va tout seul et qui ne se laisse pas apprivoiser — les titres en sont déjà tout un programme, et les contes enchanteurs et plein de cet humour fin et pince-sans-rire qui décrivent des animaux attachants et faillibles, à l’instar de cet Enfant d’Élephant à l’insatiable curiosité (« Mon père m’a donné la fessée, ma mère m’a donné la fessée ; tous mes oncles et tantes m’ont donné la fessée pour mon insatiable curiosité, n’empêche que je veux savoir ce que le Crocodile mange au dîner ! ») dont les conséquences presque fatales mais inattendues feront le bonheur de son espèce.
C’est à l’université, lors de mes études en théorie des nombres (le domaine qui m’a le plus fasciné à ce jour) que je découvris Ramanujan, l’extraordinaire mathématicien indien autodidacte (1887-1920), dont le perspicace
Lire, c’est faire connaissance avec des gens, des lieux, des sujets, des situations, des époques, des cultures, des vécus, des aventures, des mémoires, des pensées, des savoirs, qu’on aura peu ou pas la chance de découvrir par soi-même, soit parce qu’elles sont révolues ou imaginaires, lointaines, inaccessibles ou si proches qu’on ne les voit pas. C’est voyager dans son fauteuil, c’est rencontrer des grandes et des petites gens, c’est comprendre comment elles auront vécu, ce qu’elles auront vu, senti, aimé, souffert. C’est parcourir les empires de la lune et du soleil, le Paris de Villon, la Venise des Doges, la Patagonie de Chatwyn, l’Islande de Jules Verne, l’Amérique de Hawthorne, la Russie de Pouchkine, l’Arabie des mille et une nuits, l’autre côté du miroir d’Alice sans y avoir été. C’est vivre les aventures d’un Chinois en Chine et de Rouletabille chez le Tsar, c’est accompagner Nils Holgerson ou le lièvre de Vatanen au cours de leurs merveilleux voyages, c’est découvrir la passion secrète de Fjordur et le monde étrange des Xipéhuz. C’est connaître la condition humaine : les affres et les joies de l’amour, les souffrances de la famine et de la misère, les épopées glorieuses et les massacres sans fin, les splendeurs et misères des courtisanes, la rêverie du promeneur solitaire. C’est apprendre ce que l’université de tous les savoirs met à notre portée sans avoir à s’inscrire ni à passer des examens. C’est avoir un regard dans un condensé, dans un essentiel – celui des pages du livre – qu’on n’a pas dans la réalité. C’est tenir l’univers dans sa main, le découvrir et l’explorer passionnément avec son imagination, c’est connaître l’autre dans sa diversité et le reconnaître dans sa proximité, c’est donc se connaître soi-même, et c’est partager tout ça avec ceux qui ne le savent pas encore, qui le découvriront grâce à nous et qui nous surprendront avec leurs propres découvertes. C’est échanger avec l’autre et se rapprocher de lui, c’est partager ou confronter une passion ou une détestation. Lire, c’est nourrir une faim sans fin, la curiosité. Lire, c’est se dépasser. (Réponse à 
