Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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12 février 2008

La première fois

Classé dans : Récits — Miklos @ 22:26

« La prima vez ke te vidi, de tus ojos me ’namori… »Romance ladino

« Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer… »

— Aragon, Les Yeux d’Elsa

La première fois que j’allai au cinéma – j’avais alors moins de six ans – j’y vis Hansel et Gretel. Il ne m’en reste que deux souvenirs : l’image d’une maison toute de pain d’épice (pâtisserie que je n’aimais pas à l’époque, mais je me suis rattrapé au point de savoir non seulement l’apprécier mais en faire – et même du blanc), et les cauchemars récurrents qui s’en suivirent, la scène où Gretel enfourne la vielle sorcière pour éviter ce sort à son frère me poursuivant nuit après nuit. Datent-ils d’alors, ou de mes abondantes lectures subséquentes de contes et légendes de Grimm, de Perrault, d’Andersen… ? De la collection éponyme publiée chez Fernand Nathan il ne m’est resté aucun des livres que je lisais et relisais avec frayeur et fascination, telle l’histoire de ce samouraï, qui, voulant veiller son maître et seigneur afin de comprendre pourquoi il s’affaiblissait chaque nuit, se saigna pour éviter la torpeur irrésistible qui l’envahissait : ce qu’il vit alors, et ce qu’il fit, c’est le récit du « Chat-vampire » (dont je comprendrai graduellement les significations à tiroir du climax paroxystique au fil des époques de ma vie), l’un des magnifiques textes du recueil des Contes et légendes du Japon. La variété des genres représentés – légendes shintos et confucéennes, contes bouddhiques, contes et légendes du Moyen Âge et des temps modernes (c’est à ces derniers qu’appartient celui du Chat-vampire) m’ont attiré et révulsé, et finalement modelé ma toute première impression du Japon : esthétisme et cruauté raffinés, dont je ne pourrai tout à fait me départir.

Les Contes et légendes de Suisse m’ont laissé l’image d’une Suisse autre que celle où je passais des vacances : non pas tant ses montagnes magnifiques étincelant sous la glace et se reflétant dans des lacs impassibles, mais un pays mystérieux, eau-forte de ruelles médiévales, de maisons à colombages et en encorbellement, de châteaux forts, de chevaliers en armure et d’animaux mythiques. Mais c’est surtout l’ours que j’y ai aimé de toutes mes forces d’enfant – conditionné que je l’étais par celui que ma mère apportait avec ses souvenirs d’enfance en Russie – et que j’ai retrouvé avec un étrange bonheur à Berne.

« Écrire un roman d’aventures, lancer ses héros dans mille aventures rocambolesques aux situations dramatiques, c’est là une littérature assez facile, mais attacher les lecteurs à des personnages immobiles ou presque, et émouvoir les cœurs sur l’existence d’une simple fleur, cela est le comble de l’art. (…) Les enfants aimeront le pauvre prisonnier Charney et surtout celle qui, jour après jour, le rendit à la raison, à l’espoir, à l’amour de la vie et des hommes, la “povera Picciola”. » — Gisèle Vallerey, introduction à son adaptation de Picciola, Fernand Nathan, 1937.C’est toujours dans les livres de Fernand Nathan que je m’émus à la lecture du sort de Charney et de son amour pour Picciola : « Cette fois, Picciola se montrait à ses yeux dans tout le prestige de sa beauté ; elle étalait sa corolle nuancée et brillante ; le blanc, le pourpre, le rose se confondaient sur ses larges pétales bordés de petits cils argentés entre lesquels se brisait un rayon de soleil qui faisait scintiller autour de la fleur comme une lumineuse auréole. Charney la contempla avec transport. » S’il ne s’était agi d’une fleur, si le texte n’avait été écrit en 1836, on l’aurait lu avec un tout autre regard, bien plus érotisé que ne l’est l’amour d’un Petit prince asexué pour une fleur piquante. Mais on le sait depuis Bettelheim, les « bons » contes de fées servent à présenter la réalité à l’enfant d’une façon parfois symbolique, initiation progressive à la vie que les films, souvent trop explicites (à l’instar du Hansel et Gretel de mon enfance), ne sont pas en mesure de faire.

La première fois que je fis un voyage en sous-marin, ce fut bien après avoir embarqué de nombreuses fois à bord du Nautilus dans les pages de Vingt mille lieues sous les mers. J’en fus déçu : un espace restreint, mesuré au millimètre près, et surtout : pas de hublots, petits ou grands, pour admirer les poulpes gigan­tesques et les autres monstres des profon­deurs qu’on ne trouve d’ailleurs que dans les grands romans. Celui-ci m’a aussi emmené par l’esprit dans des lieux que je verrai bien plus tard : « Ce qui se passa pendant cette nuit, comment le canot échappa au formi­dable remous du Maelstrom, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j’étais couché dans la cabane d’un pêcheur des îles Loffoden. » C’est lors d’un récent inou­bliable voyage le long des côtes de la Norvège, de Bergen au Cap Nord, que je visitai les îles Lofoten, où l’on aurait aimé s’arrêter, s’installer dans un rorbu (cabane de pêcheur) pour admirer, le temps suspendu, les paysages dont je ne peux me lasser, en respirer l’air exhilarant, plonger dans l’eau cristalline puis dans un sauna brûlant… Quant au lieu identifié aujourd’hui comme le Maelstrom, il est bien moins impres­sionnant que celui qui engloutit le Nautilus. Et c’est aussi Jules Verne qui me poussa à partir en Islande, comme j’en ai parlé ailleurs.

La première fois où je pris l’avion, je fus malade. Nous fîmes escale à Istanbul – c’était l’époque des avions à hélice qui s’essoufflaient rapidement. Les pieds sur terre, je ne voulais plus repartir : je me revois pleurant à côté d’un grand hangar sombre. Maman finit par me convaincre de remonter dans l’appareil, en avançant comme argument qu’il n’y avait pas d’alternative pour rejoindre Papa. Logique et sentiment eurent raison de mes craintes. Mais, bien plus tard, je refusai de voyager en montgolfière (quand bien même j’avais aimé Le Tour du monde en quatre-vingt jours), lorsque je gagnai – sans avoir joué à quoi que ce soit – deux places pour un voyage dans les airs, et choisis l’alternative : deux places dans l’Eurostar. Le vertige ne se surmonte pas en dévorant des livres.

La première fois que je fis de la bicyclette, ce fut à Casteldefels, près de la maison de campagne de mes cousins. Malgré la largeur du chemin – au moins cinq mètres – je ne pus éviter la seule personne qui y déambulait et lui rentrai dedans. C’était Maria Jesús, la bonne de la famille. Elle ne m’en tint pas rigueur. Des années après, quand je repris l’engin, je n’avais rien oublié : je faisais toujours les mêmes zigzags incontrôlables. L’endroit était encore plus désert : il n’y avait, au loin, qu’un cheval, et je passai à côté à pied : prudence est mère de sûreté.

J’avais à peine vingt ans quand un cousin m’amena dans un restaurant japonais et, me vantant les mérites du poisson cru, me proposa d’en commander. Je préférais prendre des sardines grillées, et ne goûter qu’avec circonspection le sashimi qu’il dégustait. Ce fut une découverte : j’y revins m’en gaver – comme si c’était le seul endroit où en trouver à Paris : ce fut, en tout cas, le premier d’une longue série de restaurants où je pus manger avec délice saumons, thons, maquereaux ou mulets crûs, avec une prédilection particulière pour le tartare de saumon de chez Dame Tartine.

Si, comme le chante Brassens, « j’ai tout oublié des campa­gnes d’Aus­terlitz et de Waterloo, d’Italie, de Prusse et d’Es­pagne, de Pon­toise et de Lan­der­neau », jamais de la vie je ne l’oublierai, cette première fois : la première fois que je l’aperçus, je me noyai dans l’océan de ses yeux. Je voyais comme à travers une brume les tableaux du musée que nous visitâmes, et j’étais comme absent lors de la soirée passée avec des collègues qui s’ensuivit. Quand nous nous séparâmes après la fête, je marchais sur les nuages dans la nuit étoilée. « De akel momento te ami, fina la tomba te amare. »

7 octobre 2007

Mes voyages en Inde

Classé dans : Architecture, Cuisine, Lieux, Musique, Sciences, techniques — Miklos @ 21:44

La vie est un mystère qu’il faut vivre, et non un problème à résoudre.

Commencez par changer en vous ce que vous voulez changer autour de vous.

Le bonheur c’est lorsque vos actes sont en accord avec vos paroles.

Mon exigence pour la vérité m’a elle-même enseigné la beauté du compromis.

Il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l’homme, mais pas assez pour assouvir son avidité.

La haine tue toujours, l’amour ne meurt jamais. — Gandhi

Je fis mes premiers pas en Inde en compagnie de Jules Verne et de Kipling. J’y découvris avec émerveillement son immensité géographique, sa variété ethnique et la complexité de sa société, sa richesse culturelle, sa profondeur historique, sa faune et sa flore exubérantes, ses goûts et ses couleurs.

« Personne n’ignore que l’Inde — ce grand triangle renversé dont la base est au nord et la pointe au sud — comprend une superficie de quatorze cent mille milles carrés, sur laquelle est inégalement répandue une population de cent quatre-vingts millions d’habitants. (…) Aussi l’aspect, les mœurs, les divisions ethnographiques de la péninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, en charrette, en brouette, en palanquin, à dos d’homme, en coach, etc. Maintenant, des steamboats parcourent à grande vitesse l’Indus, le Gange, et un chemin de fer, qui traverse l’Inde dans toute sa largeur, en se ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois jours seulement de Calcutta. »1

Ce sont Les Cinq cents millions de la Bégum qui me firent entrevoir le faste et la richesse inimaginables de ses maharadjas et l’enchantement des titres et des mots de ce monde-là dont la musique des sons ne manquait de me fasciner, décrits avec un humour british et une profondeur psychologique2 que je ne percevrai que bien plus tard, comme quoi il y a des livres que l’on peut relire à tout âge :

« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononçant ces noms avec le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je suis heureux de vous avoir découvert et d’être le premier à vous présenter mes hommages ! (…) Vous êtes, à l’heure actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet, concédé, sur présentation du gouverneur général de la province de Bengale, à Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en 1819, veuf de la Bégum Gokool, usufruiter de ses biens, et décédé en 1841, ne laissant qu’un fils, lequel est mort idiot et sans postérité, incapable et intestat, en 1869. »

Les couvertures originales en couleur des Voyages extraordinaires de chez Hetzel, où se mêlent une foison de cornues et d’appareils photographiques, de compas et de longues vues, d’un gouvernail, de bouées et de cordes surmontés d’un globe terrestre traversé par une ancre, sur un fond de plantes tropicales verdoyantes laissant paraître des bouts d’un ciel bleu où l’on aperçoit au loin des poteaux de fils électriques, des toits d’usines et une montgolfière, le tout entouré d’une chaîne à laquelle sont suspendues deux affiches, l’une donnant le nom de l’auteur et l’autre le titre évocateur, Tribulations d’un Chinois en Chine. Cinq Cent Millions de la Bégum — comment ne pas être émerveillé par ce livre, dont les gravures intérieures en noir et blanc illustrent le propos dans un clair-obscur souvent saisissant : ce n’est que bien plus tard, en reprenant ce livre, que je remarquai son côté prémonitoire ; il suffit de regarder l’image de « Stahlstadt, la Cité de l’Acier » pour se rappeler de celles, apocalyptiques, ouvrant Le Désert rouge d’Antonioni. Les circuits de l’information, sa démultiplication et ses métamorphoses à la face du monde sont ceux d’aujourd’hui, à la vitesse près :

Mais il convient de laisser le Congrès à cette occupation pratique (…) pour suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, la fortune du fait-divers publié par le Daily Telegraph.

Dès le 29 octobre au soir, cet entre-filet, textuellement reproduit par les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la Gazette de Hull et figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, apporta le 1er novembre à Rotterdam.

Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et secrétaire unique de l’Echo néerlandais et traduit dans la langue de Cuyp et de Potter, le fait-divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes de la vapeur, au Mémorial de Brême. Là, il revêtit, sans changer de corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en anglais. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton, après avoir écrit en tête de la traduction : Eine übergrosse Erbschaft, ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et d’abuser de la crédulité de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses : Correspondance spéciale de Brighton ?

Quoi qu’il en soit, devenue ainsi allemande par droit d’annexion3, l’anecdote arriva à la rédaction de l’imposante Gazette du Nord, qui lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se contentant d’en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si grave personne.

C’est après avoir passé par ces avatars successifs qu’elle fit enfin son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains épaisses d’un gros valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger de M. le professeur Schultze, de l’Université d’Iéna.4

C’est un monde en mouvement que Jules Verne décrit, lancé avec l’invention de la machine à vapeur dans une course à l’accélération vertigineuse dans une tentative toujours insatisfaite de nourrir l’avidité infiniment croissante et perpétuellement encouragée du consommateur occidental. Du temps de Jules Verne, l’Asie du Sud-Est semblait figée dans son passé impérial et hiératique, image d’Épinal rassurante pour les amateurs d’exotisme. Maintenant, elle devient une puissance économique avec laquelle il faut composer, son « indice de développement humain » croissant plus vite que celui de l’OCDE et susceptible de le rattraper bien avant le milieu du siècle présent.

Quant à Kipling, ce fut d’abord la lecture du Livre de la jungle qui me fit faire connaissance avec Mowgli et son monde d’animaux doués de parole (tels ceux des Contes du chat perché, de Marcel Aymé, autre écrivain que j’aime tant), sages et moins sages à l’instar de l’espèce humaine, tentant de cohabiter tant bien que mal dans cette jungle tout aussi sociale que botanique : le brave ours Baloo pas si balourd que cela et très attachant, la panthère noire Bagheera, Kaa le serpent, le tigre Shere Khan ou les Bandar Log… Mais c’est surtout le « personnage » de la mangouste Rikki-Tikki-Tavi, dans la nouvelle éponyme de ce recueil, qui me reste en mémoire : courageuse, vive, intelligente, elle mène un combat (victorieux) contre le couple de serpents Nag et Nagaina, qui veulent tuer la famille qui avait recueilli Rikki-Tikki, afin de s’en approprier le territoire et pouvoir calmement y pondre leurs œufs. Plus tard, ce seront Les Histoires comme ça, merveilleusement illustrées par l’auteur, qui m’enchanteront : Le Papillon qui tapait du pied et ses difficultés conjugales, Le Chat qui s’en va tout seul et qui ne se laisse pas apprivoiser — les titres en sont déjà tout un programme, et les contes enchanteurs et plein de cet humour fin et pince-sans-rire qui décrivent des animaux attachants et faillibles, à l’instar de cet Enfant d’Élephant à l’insatiable curiosité (« Mon père m’a donné la fessée, ma mère m’a donné la fessée ; tous mes oncles et tantes m’ont donné la fessée pour mon insatiable curiosité, n’empêche que je veux savoir ce que le Crocodile mange au dîner ! ») dont les conséquences presque fatales mais inattendues feront le bonheur de son espèce.

Ce sont les cours d’histoire de l’art au lycée qui me révèleront l’architecture fantastique de ce pays à l’enchevêtrement extrême et à la grâce sinueuse et sensuelle. Depuis, il m’arrive de rêver de visiter des temples perdus dans la jungle (ou, à défaut, le Taj Mahal à Agra) sans pour autant me prendre pour un Indiana Jones à la recherche des cinq pierres de Shankara ou un Stewart Granger à Bhowani Junction, dans ce continent qui n’a de cesse de me fasciner et qui me paraît pourtant inatteignable.

C’est à l’université, lors de mes études en théorie des nombres (le domaine qui m’a le plus fasciné à ce jour) que je découvris Ramanujan, l’extraordinaire mathématicien indien autodidacte (1887-1920), dont le perspicace Hardy sut apprécier le génie à sa juste mesure, malgré les circonstances étranges dans lesquelles il se révéla à lui : en 1913, il reçut une lettre de dix pages d’un employé inconnu à Madras, qui contenait plus d’une centaine de théorèmes d’une très grande originalité. Hardy la montra à son collaborateur Littlewood, et ils en conclurent que ces résultats étaient véridiques. Rama­nujan était l’antithèse du mathé­ma­ticien uni­ver­sitaire typique, dérivant ses conclusions plus par intuition et induction que par un processus rigoureux de démons­tration. Hardy, qui collabora avec lui pendant cinq ans, dit qu’il n’avait d’égal que le suisse Euler (1707-1783), le plus grand mathématicien du dix-huitième siècle, et le plus prolifique de tous temps (avec le hongrois Paul Erdös, dont j’ai eu l’immense chance de suivre les cours) et l’allemand Karl Jacobi (1804-1851).

C’est dans les plats de ma mère que je découvris les saveurs du curry — ce qui ne dura pas longtemps : en ayant une fois malencontreusement versé bien plus que d’habitude dans un plat, elle en fut dégoûtée à jamais — et dans les restaurants de Londres mes premiers repas indiens ; c’est dans cette ville que je vis des femmes en sari et des hommes enturbannés, dont les traits harmonieux des visages cuivrés et la démarche fluide me parurent d’une extrême élégance et d’une étrange noblesse. C’est ensuite aux Etats-Unis que j’appris à faire mes premiers chutneys et rencontrai des collègues indiens dont l’anglais était mâtiné d’un accent si caractéristique, doux et charmeur.

C’est enfin au Théâtre de la Ville que j’assistai à des concerts de musique classique indienne. Si j’en avais entendu parler dans un cadre professionnel, rien ne remplace l’expérience du spectacle vivant. Deux récents récitals qui s’y sont donnés ont permis de confronter des aspects finalement très différents des musiques de ce pays, perceptibles même pour des incultes (comme je le suis) à ces traditions séculaires alliant des principes musicaux stricts (une multiplicité de ragas, de notes et de tempéraments, une structure cyclique complexe) et de l’improvisation à un contexte religieux et à une interaction avec un public de connaisseurs – avec des différences de style importantes entre l’Inde du Nord et celle du Sud. Dimanche dernier, c’était Hariprasad Chaurasia, très grand flûtiste, accompagné de deux autres flûtes, d’un pakhawaj (double tambour indien) et d’un tampura (instrument à quatre cordes fournissant le ton de basse continue), en un concert fascinant qui présentait surtout la musique hindoustanie (celle de l’Inde du nord), où les instruments semblaient parler telles des voix humaines et raconter une histoire qui remontait à la nuit des temps. On a pu aussi entendre quelques œuvres de l’Inde du sud, bien plus instrumentales dans leur nature, et tout aussi intéressantes. L’atmosphère simple et bon enfant qui semblait partagée par les musiciens pourtant concentrés dans leur travail artistique et spirituel contribuait à ce sentiment de bien-être et de plaisir que l’on ne pouvait manquer de ressentir. À l’opposé, le concert de la semaine suivante, celui de Ramani, flûtiste représentant l’Inde du sud et sa musique carnatique. Le maître est entré en scène suivi de ses musiciens, s’est installé, ajustant son habit de soie blanche aux boutons en diamants, regardant de temps à autre sa montre tout en or, jetant parfois des regards agacés à la personne chargée de contrôler le tampura électronique, puis, après des apprêts qui auront duré de longues minutes, se mit finalement à jouer. Brillante performance de virtuose, dialogue et défi avec le violon de Santhanam Varadarajan – qui, lui, paraissait ravi de jouer sans prendre des airs de maître malgré les nombreux titres et prix qu’il a récoltés déjà à un très jeune âge –, improvisant et se répondant l’un et l’autre selon des principes stricts. Mais finalement, c’était l’ennui qui a pesé tout le long de ce concert.

Je ne suis encore jamais allé en Inde.


1 Jules Verne, Le Tour du monde en quatre-vingt jours, J. Hetzel et Cie, [s.d.].
2 « Octave Sarrasin, fils du docteur, n’était pas ce qu’on peut appeler proprement un paresseux. Il n’était ni sot ni d’une intelligence supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collége, il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au baccalauréat, il avait eu la note “passable”. Repoussé une première fois au concours de l’École centrale, il avait été admis à la seconde épreuve avec le numéro 127. C’était un caractère indécis, un de ces esprits qui se contentent d’une certitude incomplète, qui vivent toujours dans l’à peu près et passent à travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu’un bouchon de liége est sur la crête d’une vague. Selon que le vent souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l’équateur ou vers le pôle. C’est le hasard qui décide de leur carrière. »
3 On remarquera la pique. La tension entre la France et l’Allemagne – surtout depuis la guerre de 1870 et l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine – se reflète explicitement chez Jules Verne (ainsi que chez bien d’autres auteurs de son époque). Prémonitoire, aussi, ce personnage, à propos duquel l’auteur écrit : « D’ailleurs, ce projet n’était pour Herr Schultze que très secondaire ; il ne faisait que s’ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu’il formait pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland. »
4 Jules Verne, Les 500 millions de la Bégum, J. Hetzel et Cie, [s.d.].

27 mars 2007

« Alors pourquoi lire ? »

Classé dans : Livre — Miklos @ 22:47

Lire, c’est faire connaissance avec des gens, des lieux, des sujets, des situations, des époques, des cultures, des vécus, des aventures, des mémoires, des pensées, des savoirs, qu’on aura peu ou pas la chance de découvrir par soi-même, soit parce qu’elles sont révolues ou imaginaires, lointaines, inaccessibles ou si proches qu’on ne les voit pas. C’est voyager dans son fauteuil, c’est rencontrer des grandes et des petites gens, c’est comprendre comment elles auront vécu, ce qu’elles auront vu, senti, aimé, souffert. C’est parcourir les empires de la lune et du soleil, le Paris de Villon, la Venise des Doges, la Patagonie de Chatwyn, l’Islande de Jules Verne, l’Amérique de Hawthorne, la Russie de Pouchkine, l’Arabie des mille et une nuits, l’autre côté du miroir d’Alice sans y avoir été. C’est vivre les aventures d’un Chinois en Chine et de Rouletabille chez le Tsar, c’est accompagner Nils Holgerson ou le lièvre de Vatanen au cours de leurs merveilleux voyages, c’est découvrir la passion secrète de Fjordur et le monde étrange des Xipéhuz. C’est connaître la condition humaine : les affres et les joies de l’amour, les souffrances de la famine et de la misère, les épopées glorieuses et les massacres sans fin, les splendeurs et misères des courtisanes, la rêverie du promeneur solitaire. C’est apprendre ce que l’université de tous les savoirs met à notre portée sans avoir à s’inscrire ni à passer des examens. C’est avoir un regard dans un condensé, dans un essentiel – celui des pages du livre – qu’on n’a pas dans la réalité. C’est tenir l’univers dans sa main, le découvrir et l’explorer passionnément avec son imagination, c’est connaître l’autre dans sa diversité et le reconnaître dans sa proximité, c’est donc se connaître soi-même, et c’est partager tout ça avec ceux qui ne le savent pas encore, qui le découvriront grâce à nous et qui nous surprendront avec leurs propres découvertes. C’est échanger avec l’autre et se rapprocher de lui, c’est partager ou confronter une passion ou une détestation. Lire, c’est nourrir une faim sans fin, la curiosité. Lire, c’est se dépasser. (Réponse à Amandine)

2 juillet 2006

Comment dit-on « ciel » en inuit ?

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux — Miklos @ 11:24

C’est la lecture de Jules Verne qui m’avait donné envie, enfant, de voir le Snaefellsjökull. Des années plus tard, après l’avoir accompli, je suis parti au Groenland. Je peux donc comprendre le besoin impérieux et urgent de Fiona, patronne déjantée d’un fast food belge, de voir un iceberg. Quoi de plus majestueux que ces montagnes étincelantes aussi lisses que le petit monde de Fiona, qui naviguent silencieusement entre ciel et mer plombés, se transformant lentement au gré de leur parcours ou s’effritant brusquement avec un bruit sourd ? Les raisons qui l’y poussent n’ont rien à voir avec le Voyage au centre de la terre, mais plutôt à un accident dont certains aspects (que l’on se gardera bien de spoiler ici) évoquent celui qui a coûté la vie à Isadora Duncan. C’est une battante, malgré son allure de grande bringue rousse qui n’est pas sans rappeler deux personnages de Old England de Mac Nab (1856-1889) :

Grande, raide, sèche, jaune, édentée, parcheminée et coiffée d’un chapeau extraordinaire, l’Anglaise entra dans un bureau de poste les pieds en avant.

Elle tourna à demi la tête et dit avec une voix de brouette mal graissée :

« Come on, Clara ! »

Clara est petite, mince, plate, rousse ; elle a des dents très longues et suit sa maîtresse les pieds en avant.

Nous verrons tout à l’heure ce qui est arrivé à Clara. Quant à Fiona, elle est attachante et a du charme, ce qu’on est loin de pouvoir imaginer lorsque l’on fait sa connaissance. Mariée et mère de deux enfants, sa vie est réglée comme une horloge, dans un cadre aussi parfait qu’un tableau d’Edward Hopper : tout y est simple, des couleurs jusqu’aux rapports humains qui se limitent à quelques grognements ou onomatopées, et qui ne laissent pas de place pour les sentiments, la fantaisie et le rêve.

Ce n’est pas un film de Jacques Tati, c’est L’Iceberg, une petite merveille belge qu’il faut aller voir toutes affaires cessantes en ces temps de canicule en devenir. Maniant une tendre et fine ironie, il décrit le parcours initiatique de Fiona – incarnée avec brio par l’actrice canadienne Fiona Gordon – quittant sa vie confortable et vide pour affronter les autres – c’est avec un marin sourd-muet auquel elle donnera des cours de natation dans des circonstances burlesques qu’elle apprendra à communiquer – et confronter les éléments – le froid, l’eau, le vent –, pour s’asseoir avec une exaltation quasi sexuelle au sommet d’un iceberg, puis revenir finalement à son point de départ, apaisée et libérée ; le glacier a fondu, et avec lui la gangue qui encerclait son cœur et celui de ses proches.

Les situations, les gens et les paysages sont décrits avec un hyperréalisme pince-sans-rire virant souvent au surréalisme : Magritte n’est pas loin, ni d’ailleurs Buster Keaton et Charlie Chaplin, que les réalisateurs revendiquent. Des scènes d’anthologie hilarantes ponctuent cette traversée, telle celle du cauchemar, où, entortillée dans sa housse de couette, elle se débat dans son lit, évoquant les superbes envolées des robes de Martha Graham. La danse n’est jamais loin : les évolutions des trois personnages – le mari, la femme et l’amant – autour de leur petit esquif, où ils passent et repassent à se frôler sans pourtant s’apercevoir sont le fruit d’une chorégraphie parfaite. On ne s’ennuie pas dans ce spectacle joyeux qui parle du plus intime avec grande pudeur et discrétion. Il n’y a pas que le chocolat de délectable en Belgique.

Quant à Clara, voici ce qui lui arrive :

L’Anglaise demande soixante timbres-poste pour affranchir soixante lettres adressées à soixante personnes différentes.

Elle allonge cinq doigts osseux, saisit les timbres et répète :

« Come on, Clara ! »

Clara fait demi-tour avec la grâce d’une locomotive.

Droite, les talons joints et les bras pendants, elle lève les yeux au ciel, entrouvre la bouche et tire la langue !

Alors l’Anglaise, grande, raide, sèche et jaune passe successivement les soixante timbres-poste sur la langue de Clara, petite, mince, plate et rousse, et les applique un par un d’un coup sec sur les soixante lettres adressées à soixante personnes différentes.

Puis elle se dirige vers la porte en disant encore une fois :

« Come on, Clara ! »

Toutes deux disparaissent comme des ombres, les pieds en avant.

……………………………………………………………………………………

Dernièrement, j’ai rencontré la pauvre Clara, toujours petite, mince, plate et rousse, mais elle avait les lèvres collées et ne pouvait plus ouvrir la bouche.

En ce qui concerne la question que pose le titre et qui est l’une des rares répliques du film, il faudrait d’abord savoir de quel inuit il s’agit : de l’Alaska, du Canada ou du Groenland ? En inuktitut (arctique canadien), la réponse est qilaq. Mais comment dit-on « iceberg » ? Iluliaq, qui signifie âme ou esprit de la glace. Le groenlandais (ou inuktitut) possède d’ailleurs une cinquantaine de mots pour décrire les multiples formes que prennent la neige et la glace.

À lire :
• Un entretien avec Fiona Gordon et Dominique Abel.
• Dictionnaires iñupiaQ (inuit de l’Alaska) et inuktitut.
• Poèmes mobiles de Mac Nab.

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